‹ Etudes philosophiques sur le Christian isme (volume 2)Chapitre 21 sur 36 · CHAPITRE UI · texte numérisé non relu

CHAPITRE UI

IMMORTAUTlâ DE L'aME.

Nous voici en présence d'une vérité décisive. L'âme estelle immortelle, ou ne Test-eUe pas? La réponse à cette question va influer du tout au tout sur nos sentiments et nos croyances. Si nos convictions franchissent ime fois les limites de ce monde j nous voici engagés envers un avenir mystérieux, où nous pourrons être heureux ou malheureux, selon l'usage que nous aurons fiait de notre liberté dans le temps présent ; toutes nos pensées, tous nos désirs , toutes nos actions se dressent, se rangent en regard de cette perspective d'immortalité; un rapport nécessaire s'établit , dès ce moment, entre les deux vies, je dirais presque entre les deux ftges, comme il en existe ici-bas entre l'enfance et la jeunesse, entre la jeunesse et la vieillesse, entre la vie et la mort. Nous voici pressés du besoin de savoir ce qu'est cet autre monde dont nous pouvons , d'un instant à l'autre , devenir les habitants, ce qui nous y attend, ce qu'il importe que nous Cassions, dès à présent, pour nous y préparer une place heureuse ; et la Religion ne se présente plus ànous, dès lors , comme une importune ennemie de nos plaisirs , mais comme une bienveillante et secourable messagère qui nous apporte la hùWM nouvelle de nos intérêts étemels , et qui recueille et transporte aurdevant de nous , dès cette vie, les sacrifices et les vertus qu'elle nous inspire, comme les provisions de notre immortalité.

Celte vérité est donc d'une grande conséquence. Et c'est

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là précisément ce cpii fait qu'elle trouve notre raison plus lente à Tadmettre que les simples vérités précédentes de l'âme et de Dieu. Par elle-même elle n'est pas moins claire, mais le poids de ses résultats sotdè?e dans Tesprit plus de résistance etde doutes. Tel est^ en effet, le sort de la vérité, queThommage que nous lui kl^hdons n'est pas toujours en raison de sa lumière, mais de ses conséquences, et que plus tile a de droits sur notre cœur, plus nous sommes portés à lui en eontester sur notre esprit. Nous aurons lieu, plus d'une fois, de remarquer ce vice secret de notre volonté, à mesure que nous avancerons dans la série des vérités que nous nous sommes proposé de parcourir; il faut nous en défier, et, dégageant notre jugement de toute préoccupation intéressée du cœur, considérer chaque chose en soi et d'un œil vraiment philosophique.

Prémunie contre cet obstacle , abordons la grande question de notre immortalité.

I. D'abor4 je reproduis ici le premier argument d'où nous sommes partis pour reconnaître l'existencd d'un principe spirituel en nous.

Je dis : Par cda seul que notis avons l'idée de l'immor'» talité de l'Ame, il est nécessaire que cette idée prenne wm fondement dans la redite , parce qtii'il est impossible de lui assigner une autre source que la perception même de celle immortalité en nous. C'est une de ces idées qui ne peuvent être faites, si je peux ainsi dire) que sur original etd'qiiw nature. En effet s

Où aurions-nous pu puiser cette idée d'immortalité? d'où aurait pu nous en v^iir le soupçon seulement? Toutes les apparences sensibles et extérieures sont contre. Dans ce

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monde tout meurt; les espèces seules s'entretiemiûiit^ mais les individus périssent sans retour. Il n'y a pas d'exemple d'un seul être dont rindividualité ait échappé à la destruc^ tion , ou en soit revenu. Nous ne démons donc avoir qu'une idée de mort, puisque tout nous en parle le langage.

Nous ne portons rien, du reste, dans les apparences de notre nature humaine , qui puisse nous faire soupçonner une dérogation en sa iS&Yeur. Quand l'homme meurt, quand Vbomme est mort , rien ne dit à nos sens que cette destruc-^ tion n'est pas aussi totale, aussi définitive que eeUe de la béte ou de la plante. Le phénomène naturel est identiquement le même, si bien que la comparaison nous en échappe tous les jours , et que la poésie, même sacrée, nous dit que nous passons comme la fleur des champs, et que nous mourons comme l'herbe :

Humains, nous ressemblons aux feuilles d*an ombrage )3ont au fàtte deà cieox l6 soleil mmttitê Rafratehit dabs nos boii les ehaloon de Télé. Biais rhivef , aoeourant d'un M sombro et rapide, IfOQf sèche ^ nous flétrit; et son souffle homicide Secoae et fait yoler, dispersés dans les vents , Tous ces feuillages morts qui font place aux vÎTants <.

Comment donc après cela , et au sein de cette destruction uni varseDe dans laquelle nous respirons , dans ce sépulcre de notre vie mortelle où nous sommes enlèrmés ^ l'idée de noire ûnmortalité propre a-t-elle pu pénétrer, a-t-dle pu germer et fleurir? D'où vient que personne n'a imaginé d'attacher cette idée au principe organique ou vital de la plante ou de la bête ^ et que tout le monde, presque sans hésitatim, l'attache au prmeq>e vital de cet autre mortel qu'on appelle l'homme?

» ImitoUofl ^Homère, par André Chénier. Élégie XHU.

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Et d'où vient que ce n'est qu'à lui seui que rhomme donne cet adjectif : mortel? Voici qui paraît contrarier au plus haut degré l'idée de son immortalité. Dans im monde où tout est mortel , il en réserve poiur lui seul la qualification ^ comme si tout était immortel , excepté lui.

C'est que c'est l'inverse qui est la vérité y et voilà pourquoi lui seul a besoin de se rappeler qu'en un sens et dans son corps il est mortel, La mort pour lui est im accident; pour les autres âtres, c'est toute une destinée. Une se donne la qualification de mortel que parce qu'au fond et substantivement tout lui dit qu'il ne l'est pas. Ce n^est qa'ad-jeeti' vement à l'essence de son âtre que la mort vient à le toucher, n se dit qu'il est mortel^ parce qu'il a besoin de se le dire , quoique toute lanature le lui crie« Il invente des pompes et des cérémonies sensibles pour se rappeler qu'il est poussière : mémento, homo, quia pulyis es, dit-il, et IN PULVEREM REVERTER is; saus cola il l'oublicrait, et se croirait immortel jusque dans son corps : tant l'idée de son immortalité lui est naturelle et instinctive I

Loin donc que l'idée d'immortalité nous vienne du dehors, soit conçue en nous d'après quelque apparence extérieure qui pourrait nous faire illusion , c'est contre toute apparence qu'eUe nous préoccupe intérieurement. Tout nous dit que nous sonmies mortels , nous nous le disons à nous-mêmes , jusqu'à nous en faire une qualification vulgaire ; et cependant l'idée de notre immortalité est impérissable en nous. Conçoit-on l'origine et la persistance d'une pareille idée autrement que dans le sentiment intime et dans la perception immédiate de sa réalité?

Cette conclusion acquiert un poids infini lorsqu'on tienl à remarquer que l'idée de notre immortalité est encore une (le ces idées consacrées par l'instinct et la pratique univer-

sels; que tout cœur d'homme se ressemble en ce point; qu'après ravoir vue hautement professée par les esprits les plus ëminents au sein des peuples civilisés , nous la trouvons encore pratiquée chez les peuplades les plus sauvages, si bien qu'elle forme le seul caractère qui distingue quelquefois rhomme des animaux, et qui imprime encore à son front avili le cachet de sa race '.

Dans l'exposition de vos doutes, vous me dites : m L'homme cherche dans l'idée de son immortalité des conc solations pour cette vie , et des espérances qui le garanc tissent de l'horreur du néant. Mais la raison seule doit c nous guider. »

Je pourrais vous répondre déjà que cette horreur du néant et ce grand besoin de consolations, que vous assignez pour principe de notre illusion , sont la preuve même de notre immortalité ; ce que nous développerons plus loin.

Je pourrais ajouter que cette idée d'immortalité ne se présente pas toujours à l'esprit sous un aspect si consolant, qu'on soit porté naturellement à se l'attribuer. Elle est terrible pour plusieurs, et même inquiétante pour tous. H y a quelque chose qui glace dans ce je ne $aiê quoi qui suit la mort, lorsque la Religion ne vient pas en préciser l'objet et en combler la distance ; de sorte qu'on ne peut pas dire

> 0e li, le culte si imiyerMl et si constant des tombeaiix , doDt Tabus a été

une des principales sources de l'idolâtrie et de la ntpentUkm , comme le

mol rtndîqae, super-êtare, iur-vivanee des esprits. « Un père , affligé de

« la mort précipitée de son fils, dit la sainte Écriture, fit fidre rimage de celui

m qui luisTait été rayi; il commença à adorer comme Dieu celui qui, comme

m homme, était mort un peu auparaTant, et il lui établit parmi ses senri-

■ tenn un culte et des sacrifices. » (Za Sagreue, chap. inr, y. 1&.) Cette

coutume criminelie , qu'O ne faut pas confondre avec la vraie Relig^ff^ •

comme l'obserre très4>ien Cicéron ( De la Naiur&'deê Dieux, Ut. n, Do>nbxiTui), esl une fodepreure de la puissance du sentiment de notre immor-

SsHté , dont elle était un égarement et un abiis.

que ce soit une de ces idées faites à plaisir^ tant s'en faut !

Mais je réponds plus directement h rotre objection, en vous faisant observer qu*ette pèche par la base même du raisonnement qui la constitue } car la raison à laquelle vous en appelez demande comment on peut se donner Vespironce d'une chose dont on n*a pas Vidée, et comment on peut avoir Vidée, universellement surtout, d'une chose dont rien, dans le monde périssable où nous nous trouvons, ne peut nous donner l'idée, dont tout au contraire exclut l'idée?

La rfdson est donc obligée de conclure, avec le sentiment universel, que cette idée n'est pas une illusion qui vient du dehors; qu'elle a été mise et comme infusée en nous par Dieu même ; qu'elle puise dans la réalité seule de son objet la cause de son existence , et qu'elle nous est garantie au même titre que la vérité même de notre être et de sa spiritualité.

n. Cette spiritualité de notre être conduit , du reste , nécessairement à l'idée de son immortalité, ou plutôt ces deux vérités n'en sont qu'une seule ; si bien que celui qui a admis la spiritualité de l'âme a admis en même temps son immortalité. Rien n'est plus facile à démontrer que cette propo* sition.

Ce que nous appelons la mort n'est pas V anéantissement. Nous n'avons aucun exemple dans la nature de l'anéantisse* ment d'un être ; nous ne pouvons même nous en faire aucune idée; la raison ne le comprend pas. Il faudrait, pour l'anéantissement d'un seul atome, mettre en jeu toute la puissance qui a créé l'univers, et se rejeter par conséquent en dehors de toutes les règles de la nature, que cette toulepuisaance même a établies en la créant. Anéantir et créer sont deux aotes égaux. Neus ne comprenons paff plus VU9 que l'autre. Tirer quelque chose de rien, ou réduire quelque

chose à rien^ est un même miracle^ et le plus inconcevable de tous les miracles. Je dirai plus : Tanéantissement d'un être serait im miracle plus grand encore que la création de runiyers, parce qu'il aurait de plus contre lui Texistence de cet être, et le penchant de Dieu, souverainement libéral et fécond, à créer et à conserver, n ne faut donc pas admettre,

sans raison, ce qui serait contre toute expérience, contre toutes les lois de la nature, contre toute compréhension de

Tesprit humain , et je dirai même contre Fidée que nous

avons de Pieu. Ce que nous entendons par mort n'est donc pas anéanr

tissement; c'est dé-<Qmpos%tion, dii-solution, cor-ruptians

toutes expressions, comme on le voit, quin'indiquent qu'une

disjonction de parties. Voilà ce qu'on entend par mort. D'après cela, dire que l'âme est sans partie, c'est dire

qu'elle n'est pas sujette h, la mout.

Or, que l'àme soit san$ parties, c'est précisément ce que

tout le monde entend lorsqu'on dit qu'elle est spirituelle et

simple y c'est-à-dire qu'elle est ame.

L'idée de Tame emporte donc d'elle-même l'idée d'iM-

HOET ALITÉ; ct, à mo|ns que de dire que nous sommes sans

AME , il Haut recQimaltre que nous sommes naturoUement

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