‹ Etudes philosophiques sur le Christian isme (volume 2)Chapitre 5 sur 36 · À. H. AUGUSTE NICOLAS · texte numérisé non relu

À. H. AUGUSTE NICOLAS

Jiisqu*ici je vous ai loué de TobéissaDce filiale avec laquelle tous avez accepté la tradition de la polémique chrétienne contre Tincrédulité : mais ce n*est pas à dire que vous n*y ayez apporté aucun mérite propre , aucune vue qui vous appartienne. Même en captivant la pensée dans un cadre convenu , Vhomme supérieur révèle à chaque instant son originalité. Il bondit dans le cercle où sa volonté Tenchalne , et montre d'autant plus de souplesse et d'élan qu'il respecte davantage Tespace où sa force se contient. Vous vivez d'ailleurs, monsieur, à une époque trop révélatrice, s'il est permis de parler ainsi , pour que le ciel et la terre ne vous aient rien dit. Les signes se multiplient devant nous depuis cinquante ans ; les secrets de la Providence , cachés dans les entrailles de la nature et de l'antiquité, apparaissent au jour sous la main étonnée des savants; les révolutions , en remuant jusqu'au fond les couches vivantes des générations , mettent à nu l'impuissance des hommes et les services de Dieu; tout se conOrme et s'agrandit dans le royaume de la vérité , tandis que tout se détracte et s'abaisse dans le royaume de la négation. Mêlé par votre vie laïque aux mouvements de ce siècle, et par votre vie chrétienne au flux profond de l'éternité , vous avez ressenti le double cours des choses, et, pur de mépris pour l'un comme pur d'aveuglement pour l'autre, votre &me est demeurée antique en devenant contemporaine : elle a tout vu , tout entendu , tout recueilli , et a ouvert sur nous ce trésor du père de famille , que Jésus- Christ lui-même définissait un composé de nouveau et éP ancien. Omnis scriba dodus in regno cœlorum similis est homini patrifamilias, quiprofert de thesauro sua nova et vetera. Vous m'avez surpris* par la facilité de vos citations , en même temps que vous m'avez ravi par leur sobriété. Il n'est pas d'ouvrage moderne où vous n'ayez cherché le dernier mot de la science ; et cependant vous n'avez jamais abusé de Térudition jusqu'à en faire un poids pour le lecteur. Les trois cents pages que vous consacrez à MoTse , comme auteur du récit de la création , de la chute et des grandes catastrophes primitives, sont semées de témoignages scientifiques de toute nature, mais sans que l'esprit cesse de porter légèrement ce bagage de guerre, parce que rien n'est inutile, et que la lumière, jaillissant à chaque pas, ne laisse pas à l'attention le temps de se repentir. Moïse, cité au tribunal de la science pour vingt assertions de premier ordre, accablantes pour ou contre lui , en sort justifié dans quelques pages.

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et graudit à vue d'œil jusqu*à cette proportion ironique que lui a donnée le ciseau de Michel-Ange au tombeau de Jules II.

Tandis que Bossuet, par exemple, pour expliquer la production de la lumière avant celle du soleil , est obligé de recourir à des raisons morales, vous, plus favorisé que lui, la main sur Tépaule d'YouDg et de Fresnel , vous répondez que la lumière est le résultat d'un fluide subtil répandu dans Tunivers , obscur quand il est au repos , lumineux quand il est mis en vibration ; et que le soleil, corps probablement solide et opaque , ne joue dans c«tte affaire que le rôle d'une immense pile de Yolta. Moïse devient de la sorte le contemporain et le collègue de M. Arago à F Académie des sciences, ce qui ne laisse pas d'être honorable pour le conducteur d'une petite borde asiatique , qui vivait juste trois mille et quelques cents ans avant la dernière réunion de l'Institut.

La science n'est pas le seul arsenal où vous avez rajeuni les vieilles armes de la vérité. Les progrès de la philosophie chrétienne , puisés eux-mêmes dans le champ de l'observation, vous ont constamment servi. C/est ainsi que , dans le chapitre sur la Nécessité d'une rêvélationprimitice y vous emparant des travaux de M. de Bonald, vous avez cherché la raison delà parole primordiale et révélatrice jusque dans l'organisation même des ressorts de la pensée. Tout prend ainsi sous votre plume « avec un aspect nouveau , un caractère plus décisif. On sent , a vous lire , que le terrain s'est prodigieusement affermi sous les pieds du croyant. Vous n'allez jamais jusqu'à l'insulte contre l'erreur ; mais il court dans tout votre travail , malgré l'accent d'uue sincère modestie , un retentissement sourd et continu de supériorité qui sort du fond des choses, et qui est comme l'écho d'une certitude décuplée. On respire à l'aise dans la vérité ; on en jouit comme d'un bien qui n'a plus de ravisseur possible; on va tout droit dans la lumière , sans la craindre et sans s'y heurter. Vous conduisez le lecteur, et c'est là votre plus heureuse innovation , jusqu'au fond des mystères chrétiens , non pas seulement pour les adorer en vertu de la parole suprême qui les a promulgués comme une loi , mais pour y puiser, par une contemplation directe , des raisons de les vénérer et de les aimer. Saint Thomas, dans sa Somme contre les Nations y avait entrepris déjà ce travail de persuasion par la force même du dogme; vous y revenez , mais avec une autre ma-

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nière. Saint Thomas s'ouvrait passage , à travers l'obscurité des mystères, par le fer et Facier d*une métaphysique à toute épreuve; vous avez mieux aimé, en y pénétrant à votre tour, nous montrer leurs rapports intimes avec les besoins de notre cœur et les grandes lois de la société. C'était répondre à une sollicitation qui fut toujours plus ou moins vive de la part de Tesprit humain. Les premiers apologistes, tout en s'appuyant sur les miracles et les prophéties, qui sont le signe sensible de la Divinité, ne négligeaient pas non plus cette autre présence de Dieu , qui se manifeste au fond même de la doctrine. Les miracles et les prophéties sont le vase de la vérité révélée; mais la vérité elle-même a son goât et son arôme, et, si précieux que soit le vase , la liqueur se trahit aussi par sa propre vertu. Que d'hommes aujourd'hui pour qui le christianisme n'est qu'une suite d'assertions absurdes reposant sur des faits impossibles , et qui cependant ne sauraient affronter la lecture de l'Évangile sans une sorte de stupeur mêlée d'attendrissement? En vain leur exposerezvous l'antiquité du christianisme , son cours grossissant avec l'âge , ses prophètes, ses thaumaturges, ses martyrs, son épanouissement sous la croix de Jésus-Christ, ses bienfaits sans nombre et sans' pareils, son enchâssement dans les destinées de l'humanité, et enfin toute la structure extérieure de ce haut et profond édifice : leur pensée méprise l'écorce, parce qu'ils n'ont pas godtéle fruit. Ouvrezleur, s'il est possible, ouvrez-leur le dedans , et peut-être une larme ou un éclair vous apprendront qu'une âme de plus appartient à la vérité.

Vous produirez souvent , monsieur, cet effet qui console de tout. Loin de vous et à votre insu , des enfants vous naîtront dans la région illimitée de la lumière et du bien. Les uns vous précéderont , les autres vous retrouveront au ciel ; avant et après, ils ne cesseront de bénir la main étrangère qui en aura fait des fils de Dieu.

Puis-je mamtenant vous parler h cœur ouvert des défauts de votre œuvre? J'appelle défauts ce qui me parait tel : c'est déjà beaucoup diminuer l'importance d'ime critique dont vous resterez le juge.

Vous avez distribué dans trois classes distinctes toute la suite de votre démonstration. Une première partie contient, sous le titre de Preuves philosophiques , les arguments relatif aux dogmes fondamentaux de Dieu , de l'âme et du culte , à la nécessité d'une première et d'une seconde révélation , et h la liaison de Vune avec l au-

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tre par Moïse , qui tient le milieu entre Adam et Jésus-Christ. La deuxième partie contient, sous le titre de Preuves intrinsèques, Vexposition de la doctrine promulguée par les deux révélations , et en fait ressortir la puissance et la beauté. La troisième partie , sous le titre de Preuves extrinsèques, s*arréte à Jésus-Christ, qui est déjà le fond de tout ce qui précède, et en constate de plus près la divinité par le caractère même de sa personne et de sa vie , par la nature des Évangiles, par les prophéties, les miracles, rétablissement du christianisme, son action sur le monde, et sa perpétuité. Il résulte de cette division un certain manque d*unité et de progrès continu dans la démonstration , qui dte à votre œuvre une part de son aspect monumental. Ce sont trois traités plutôt qu'un être unique et vivant, qui marche devant soi , et vous emporte dans le cours à chaque pas plus vaste et plus profond de sa destinée. Après qu'on a vu à souhait la grande flgure de Moïse, si bien placé entre le passé et l'avenir de la vérité, et que l'avénement de Jésus-Christ lui-même a été peint largement , on est tout à coup arrêté par une pose dans l'intérieur de la doctrine , qui suspend l'histoire d'une manière abrupte et inespérée. Des répétitions inévitables sont la conséquence de ce procédé. Je ne saurais approuver non plus le partage des chapitres en paragraphes, et des paragraphes en sections marquées par des nombres. Ces moyens trop fréquents d'aider l'intelligence donnent au livre une tournure scolastique , qui blesse Tart sans être proGtable à la conception. Il est naturel qu'une suite de chapitres désigne au lecteur les points principaux de l'espace qu'il doit parcourir; mais, cela fait , la clarté doit naître de l'enchaînement des pensées et de la rigueur de leur expression. La division ultérieure n'est plus qu'une dissection mécanique , qui coupe l'haleine du discours , et cause au lecteur la sensation d'une voiture qui s'arrête trop souvent. On voit que vous ayez jugé votre livre avec la modestie d'un jurisconsulte qui écrit un mémoire. Ce point de vue est faux , ne vous en déplaise : un livre en faveur de Jésus-Christ est une église , et la vâtre est une cathédrale. Vous lui devez , et à nous avec lui , les grandes formes de l'art.

J'ai été surpris que, dans votre première partie, vous ayez traité de l'âme avant de traiter de Dieu. Ce n'est point là l'ordre traditionnel, si je ne me trompe : Dieu a tom'ours précédé Ta me. Dieu est la première vérité philosophique et religieuse, uou pas selon

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l'ordre alistralt du ratioualiste qui cherche après coup ce qu'il y a de premier dans son inteUigence, mais selon Tordre de l'enseignement réel par où nous recevons , depuis Adam , la communication des vérités nécessaires à la vie du genre humain. L'enfant a une idée claire de Dieu avant d'avoir une idée claire de l'âme; et il n'est pas très-rare de trouver des hommes incapables de nier Dieu , mais niant très-résolûment l'existence de l'être immatériel uni à leur corps. C'est pourquoi la négation de Dieu est l'erreur la plus difficile, la plus totale, celle qui a toujours inspiré aux hommes un indicible efifroi , comme étant le dernier effort d'une intelligence pour se déraciner de l'ordre et de la vérité. Ne touchons pas à cette pl^ce que Dieu s'est faite ; et quand même l'idéologie la plus spécieuse réclamerait la priorité en faveur de l'âme , maintenons Dieu à la tête de topt bien et de tout \Tai; ne laissons pas prévaloir l'ordre abstrait contre Tordre concret , l'idéologie contre l'ontologie , l'esprit d'invention contre l'esprit de tradition; ne partons pas de nousmêmes, qui ne sommes rien, à la première place, mais dç Dieu, qui est tout, partout.

Dans les pages initiales de votre chapitre sur la Trinité , vous semblez vous excuser d'aborder un sujet aussi rebelle aux considérations morales, et vous posez comme règle qu'on ne doit en traiter en public qu'avec une infinie discrétion. C'est là une idée singulière, à laquelle votre chapitre même donne un éclatant démenti. Bossuet oe craignait pas , au dix-septième siècle , de prêcher un sermon sur la sainte Trinité ; saint Augustin et saint Thomas n*ont jamais été plus admirables que dans leurs travaux sur ce grand mystère. Loin qu'il rebute la raison, il est celui de tous qui est le mieux éclairci , et confirmé par les analogies de Tordre naturel. Tout ayant été fiiit sur le type iqtérieur que Dieu voyait en lui-même, il était impossible que le monde , et Tâme humaine en particulier, ne continssent pas, dans leur manière d'être et leurs opérations, quelques vestiges du mode suprême de l'existence divine. La Trinité , au lieu d'obscurcir Tidée de Dieu , nous rend sensible à un certain degré sa respiration intime, le flux et le reflux coéternel qui constituent son immuable mouvement et Tinégoîsme de son infinie félicité. Elle nous explique pourquoi Dieu n'avait pas besoin de chercher une occupalion dans la création et le gouvernement de l'univers ; pourquoi la \ie et la société sont une seule et même chose ; pourquoi la famille ,

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