DU REVER. PERE LAOORDAIRE
A M. AUGOSn NICOLAS,
ÉTUDES PHILOSOPHIQUES SUR LE CHMISTUMiSME.
Mossunn,
Vous ares bien f oulu m'adresser un exemplaire de f os ÉindeM philosophiquet sur le Christianisme, Vous vous êtes sou? ena du temps déjà loin où tous doutiez encore de la volonté de Dieu à f otre égani , et oà, étonné des hautes pensées qui venaient sans cesse frapper à votre porte de jansconsulte , vous me demandiez s'il Mlait les traiter comme des hôtes ayant mission de la Providence , ou comme d'illustres étrangères fourvoyées de leur chemin. J'eus le bonheur de lever un coin du voile qui vous cachait à vous-même. Vous ne pouviez croire que Dieu eût appelé un laïque , un homma de loi , au rare et insigne honneur de lire à fond dans le christianisme , et de le défendre , par une confession raisonnée, devant le grand auditoire qui le regarde, l'écoute et le juge depuis dix-huit cents ans passés. Je vous mis presque la plume à la main; et peutêtre devrais-je m'en taire aujourd'hui que votre livre a paru, et qu'il revient à moi comme un en£uit mûri par l'âge, la gloire et bi vertu, revient à l'ami de son père. Mais ne pouvons-nous, sans orgueil réciproque, parier ensemble de ce fils bien-aimé? M'appartient-il pas désormais à la publicité des choses faites pour Dieu ? Et si l'on nous écoute dans les confidences que nous nous ferons à son sujet, avons-nous rien, nous autres catholiques, que nous ne puiasiona dire à tout le monde?
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J^adiiiiro d^abord avec quel scrupule vous avez respecté la forme doonée depuis deux siècles à notre polémique contre l'incrédulité. Cette forme était celle-ci : on commençait par établir l'existence de Dieu , celle de l'homme en tant qu'esprit, et la nécessité du rapport de l'un avec l'autre par le culte. Ces trois vérités fondamentales ser* valent de portique à tout le reste, et l'on avait Tavantage quelles n'étaient pas seulement des vérités de raison, mais des vérités de tradition, des vérités pratiques, liées à l'histoire du monde, par quelque point qu'on la r^ardÂt. Dieu, l'âme, le culte, quelle entrée I Cependant l'on ne pouTait pas se dissimuler non plus les ténèbres qui couvraient ce majestueux portail, et que des mains diverses y avaient gravé des coups durables, en mesurant dans l'obscurité son mdestructible architecture. Il naissait de là dans l'intelligence un étrange conflit. Dieu existe, l'Ame existe, le culte existe : mais qu'est-ce que Dieu? qu'est-ce que l'Ame? qu'est-ce que le culte? La nuit et le jour mêlaient ces questions dans un hyménée terrible, où l'esprit semblait errer de l'adoration au blasphème , et du blas^ phème à l'adoration. Vainement le philosophe chrétien, à l'aide d'une métaphysique abstraite , purifiait et élevait ces éléments primordiaux de la synthèse religieuse : il n'en restait pas moins constant, dès qu'on retournait à la réalité, que les nations, quoique vivant de la triple idée de Dieu , de l'âme et du culte , n'en tiraient pas une lumière uniforme, et que la philosophie, tant qu'elle avait été toute seule, n'avait guère mieux réussi. La conclusion était qu'on ne pouvait connaître Dieu que par Dieu, c'est-à-dire par une révélation.
Mais où était la révélation ? Car si elle est nécessaire , elle a toujours existé.
Pascal , s'étant posé la question , avisait dans le monde un peuple marqué de signes extraordinaires, un peuple à part, le plus ancien de tous , le plus opiniâtre à vivre , possesseur d'un livre aussi étonnant que lui par son antiquité, sa sincérité, sa profondeur; peuple et livre devenus universels tous les deux, et d'où sont sortis, par une incontestable filiation , deux merveilles plus grandes encore, Jésus- Christ et l'Église catholique. Pascal, et nous tous avec lui , nous affirmions que c'était là le peuple dépositaire de la révélation, révélation remontant à l'origine du monde , entretenue, renouvelée , confirmée d'âge en âge, et venue jusqu'à nous d'un trait iniDterr"»"»^" t.'Iûs-
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toire succédait ainsi à la métaphysique ; une histoire aussi imposante que la métaphysique elle-même, et prise comme elle dans les entrailles de l'humanité. Entre Adam et le peuple juif, nous trouvions pour liaison quelques patriarches célèbres , unis de mémoire à deux ou trois événements gigantesques , tels que le déluge, la confusion des langues, et la dispersion des peuples; entre le peuple juif et Jésus-Christ , une longue suite de prophètes annonçant, dans leurs pages d'une date certaine, la suite future des empires et Tavénement de FHomme-Dieu , sauveur et réparateur du monde ; entre Jésus-Christ et nous, FÉglise catholique, accomplissement et explication de toute l'histoire précédente , reposant sur une' opération continue de soixante siècles, et rendant au passé, par un contrecoup de sa réalité présente , un immense effet de lumière et de solidité.
Tel était , en négligeant les détails, le plan que nous avaient laissé nos devanciers. A la base, trois vérités dont lé genre humain, même eu les altérant , n'a jamais pu se débarrasser : sur ce fondement éternel et universel , toute l'antiquité religieuse ramenée au peuple juif*, Jésus-Christ, issu de cette double source ; l'Église , fille de Jésus-Christ*, tous ces éléments fondus ensemble par leur pénétration réciproque , et ne faisant qu'un seul édifice , supérieur en logique, en morale, en durée, en étendue , en résistance, à tout ce qui s'est vu depuis le commencement du monde jusques aujourd'hui.
Mais ce plan, tout indiqué quMI était, n'avait jamais été rempli en entier par une plume française , à la fois érudite et éloquente. Pascal en avait tracé à grands traits, dans ses Penséesy les principales lignes ; Bossuet , dans son Discours sur Vhistoire universelle, avait mis en relief la suite lumineuse des faits chrétiens à travers le long cours des âges; Fénelon, dans ses écrits métaphysiques, avait admirablement traité de Dieu, de l'âme , et de leurs rapports ; M. de Bonald était allé plus lom encore sur le même sujet, dans ses RC' cherches philosophiques; M. de Maistre, dans ses Soirées de SahU-- Pélersbourg, avait jeté mille éclairs et mille foudres à travers les nuages amoncelés par le siècle de Voltaire; 1^1. de Lamennais avait élevé dans un premier volume un monument inachevé; M. Frayssinous , dans ses Conférences, avait embrassé un ensemble plus complet , mais où beaucoup de lacunes se remarquaient encore. A qui demandait, dans notre langue, une exi)osition totale des preuves
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(le la divinité du christianisme, capable de satisfaire la raison, la science , le goût, le cœur, l'imagination , et tous les besoins si divers d'une âme en peine de la vérité , il était impossible de répondre, sinon par des fragments. Que de fois, dans le cours de mon ministère, on m'a demandé un livre, un seul livre! car l'esprit n'aime pas à changer de maître : quand il fait tant que d'appeler à son foyer un ami capable de l'instruire, il veut fermer sa porte, et ne plus recevoir personne qui trouble leurs communications. La différence des styles, et la difficulté de renouer des idées que la même main n'a pas conduites, sont un obstacle à la persuasion. On aime à faire le tour du monde dans le vaisseau qui nous a pris au port , et qui le premier nous donna le courage de sentir les flots sous nos pieds. Ce n'est pas qu'un livre puisse jamais dire tout, ni même qu'il en soit besoin : il sufBt bien souvent d'une seule échappée de lumière pour saisir et reconnaître la vérité , comme , dans une nuit profonde , une simple étoile Glante nous révèle tout le ciel. l^Iais ce sont là des coups de puissance qui ne nous exemptent pas, nous autres serviteurs, du soin d'éclairer la maison le mieux que nous le pouvons , et d'en dévoiler toute la structure aux hôtes et aux spectateurs, par une stable et pleine illumination.
Vous avez donc très-bien jugé, monsieur, que l'ancien plan apologétique n'étant pas rempli en entier, il était encore nouveau , et que ce serait rendre un illustre service à l'Église d'en poser une fois les assises dans toute la plénitude de leur ordonnance. Vous pouviez y périr, soit par la faiblesse des pensées , soit par la pénurie du style , soit par le défaut de science , soit par l'absence du sentiment chrétien ; mille abîmes s'ouvraient à vos côtés. Grâce à Dieu, vous avez réussi. Votre livre, malgré ses défauts, est le plus complet, le plus instructif, le plus habile et le plus neuf que j'aie lu en faveur de notre commune foi. Vous serez désormais ma meilleure réponse à qui me demandera un livre où il puisse apprendre à connaître Jésus-Christ. Je dis désormais , car il est des présents dont la n)ain de Dieu s'est toujours montrée trop avare ; et je ne puis espérer que, moi vivant, il m'envoie, dans l'ordre de la polémique, un autre secours d'un aussi magniûque prix. Déjà M^ Tarchevéque de Bordeaux vous a rendu publiquement un hommage d'un plus grand poids que le mien. Mais il n'est jamais inutile, fût-ce au dernier rang, de donner gloire à qui la mcritc.