‹ Etudes philosophiques sur le Christian ismeChapitre 12 sur 12 · RÉSUMÉ · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ

a La vertu , la justice , la morale doivent servir de base (c à tous les gouvernements.

■' Ce qui suit est transcrit dans son entier.

a // est impossible d'établir la vertu, la justice, la moa raie, sur des bases tant soit peu solides, sans le tribunal « de la Pénitence , — parce que ce tribunal , le plus redoua table de tous les tribunaux, s'empare de la conscience « des hommes, et la dirige d'une manière plus efficace a qu'aucim autre tribunal.

a II est impossible d'établir le tribunal de la Pénitence « sans la croyance à la Présence réelle , principale base de « la foi catholique , — parce que , sans cette croyance , le t< sacrement de la Communion perd sa valeur et sa consic( dération . Les protestants approchent de la sainte table sans a crainte , parce qu'ils n'y reçoivent que le signe comméa moratif du corps de Jésus-Christ ; les catholiques , au - « contraire , n'en approchent qu'en tremblant, parce qu'ils a y reçoivent le corps même de leur Sauveur. Aussi, para tout où cette croyance fut détruite, le tribunal de la Péa nitence cessa avec elle. La Confession devint inutile, c( comme partout où cette croyance existe la Confession a devient nécessaire; et ce tribunal, qui se trouve ainsi a nécessairement établi avec elle , rend indispensable a l'exercice de la vertu, de la justice, de la morale. Donc, « comme je l'ai déjà dit :

« J7 est impossible de former un système de gouvernea ment quelconque, qui puisse être permanent ou avanta- <c geux , à moins qu'il ne soit appuyé sur la Religion ca- « tholique.

« Voilà donc la solution de la question la plus impor- « tante, après celle de l'immortalité de l'âme, qui puisse « être présentée aux hommes : Quel est le meilleur des gou- (( vernementsî et plus on l'étudiera, plus on verra que « cette croyance à la Présence réelle s'étend non-seulement a sur tous les gouvernements , mais sur toutes les consi-

DE L^EUCHARISTIE. k*!!

ce dérations humaines, qu'elle en est comme le diapason, ïc et qu'elle est , par rapport au monde moral , ce qu'est le « soleil par rapport au monde physique : — Illuminans a omnes homines\ »

Puisse notre pauvre société mourante entendre cet appel Ix la vie qm lui est adressé par une bouche aussi judicieuse et aussi impartiale , et ne pas feire sur elle-même, en s*y refusant, de plus terribles expériences de cette grande vérité!!!

' s. iett.

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VIS OUPIT&B XTin.

« Le Beau est la splendeur du Vrai. »

Ce mot 9 qui se justifie si heureusement lui-même, semble avoir été créé pour caractériser le Culte catholique. La vérité de cette réflexion ressortira davantage , si , à cette belle définition du Beau par Platon , on joint celle-ci, qu'il n'eût pas désavouée, et qui est de M. de Maistre :

a Le Beau est ce qui plaît à la Vertu éclairée. »

Si c'est de ce vrai Beau qu'on peut dire qu'il est la splendeur du vrai, il faut convenir que la vérité du Christianisme n'éclate pas moins dans son Culte que dans ses dogmes, que dans sa morale ; car c'est dans ce Culte , dans les édifices , dans les chants , dans les prières et les Cérémonies qui le constituent, que se trouve le plus de ce vrai beau , ce beau biblique et évangéUque dont tous nos beaux-arts sont imprégnés , et qui semble être né du génie et de la vertu.

Le Christianisme a scellé ainsi la parfaite alliance, la trinilé sainte du Vrai, du Bon, et du Beau; il les a fondus en un seul tout indivisible; et lorsqu'on croit ne décider en lui qu'ime question d'art et de goût , on se trouve décider du môme coup une question de morale et de doctrine'.

Celte thèse serait féconde en riches développements. Mais au génie seul il appartenait de parler de celui du

« « J'ai connu , rapporte Diderot, un peintre protestant qui avait fait un « long séjour à Rome , et qui convenait qu'il n^avait jamais vu le souverain « Pontife officier dans Saint-Pierre de Rome, sans devenir catholique. « / £'ssai4 sur la Peinture. ^

ftU CULTE BT DES CÉRÉMONIES. 479

Christianisme ^ et heureusement ce génie s'est rencontré : M. de Chateaubriand a mêlé sa gloire à celle de la Religion. Si ce grand écrivain a exercé une si haute influence sur son siècle f si on peut dire qu'il n'y a pas un talent remarquable de notre temps qui ne se soit éveillé au souffle de ses inspi* rations , c'est que lui-même les avait puisées aux hautes sources du beau catholique , et que le Christianisme a été pour lui comme un orgue divin dans un temple sonore ) dont le clavier harmonieux n'attendait que la main de l'artiste pour ramener la foule aux autels.

Nous ne pouvons, après cela, que nous taire, et admirer avec tout le monde ce que nous ne saurions imiter. Nous devons du moins nous borner à quelques réflexions générales , et plus particulièrement en rapport avec la direction philosophique de nos travaux,

I. n n'est pas besoin, ce semble, d'établir la nécessité d'un culte extérieur et sensible. Nous l'avons déjà fait en partie en exposant les motifs des Sacrements.

Qui ne sait, entre autres raisons , combien la parole réagit sur la pensée , l'acte sur la volonté , l'expression sur le sentiment ; si bien que nos propres pensées n'arrivent, dirait-on, à l'état distinct de conscience, qu'après avoir passé par l'état sensible , et s'être vues elles-mêmes dans leur expression? a Nier l'utilité des rites et des pratiques a en matière de Religion et de morale , dit Portails , c'est a faire preuve de déraison et d'ineptie : car c'est nier l'ema pire des notions sensibles sur des êtres qui ne sont pas (X de purs esprits ; c'est nier encore la force de l'habitude. <K Les rites et les pratiques sont à la morale et aux vérités « religieuses ce que les signes sont aux idées'. »

* De Vusage et de Vabus de VesprU philosophique, 1. 11, p. 162.

480 C».VPITIl£ XVIII.

Si rhomme d'ailleurs doit hommage à la Divinité y ce doit être tout Thomme : sqn imagination et ses sens, comme son esprit et son cœur. Que ferait-il de sa nature sensible, s'il ne remployait pas au même culte? car il faut qu'il l'occupe, il ne dépend pas de lui de s'en dépouiller; elle le suit ou elle l'emporte : et ne serait-ce que pour ne pas être détourné par elle, il faut qu'il la tourne lui-même et la fasse servir à l'objet de ses adorations. Qu'on ne dise donc pas que Dieu, étant pur esprit et lisant dans le fond des cœurs, n'a pas besoin qu'on use de signes sensibles pour lui faire parvenir l'hommage de l'intelligence. Il ne s*agit pas du besoin de Dieu dans la Religion, mais du besoin, mais du devoir de l'homme. Or, l'homme a besoin d'exprimer ce qu'il sent , de parler ce qu'il pense, pour bien le sentir même et bien le penser, surtout lorsque l'objet de ses sentiments et de ses pensées contrarie ses penchants et sa faiblesse. Il doit s'aider alors de toutes ses facultés et de ses sens eux-mêmes , pour np. nas être entraîné par eux à des choses étrangères ou môme contraires; il doit les enrôler au service de Dieu avec les forces de sa pensée , comme ces révoltés ou ces lâches dont un habile général se défie , et qu'il force à se battre en les mêlant aux bons soldats.

N'oublions pas ensuite que la Religion doit unir les hommes entre eux par le lien même qui les unit à Dieu. Elle doit saisir l'humanité dans son tout comme dans ses membres , pour la consommer dans l'unité divine. 11 faut dès lors qu'elle se revête de formes extérieures et sensibles qui réunissent les hommes entre eux, et agissent sur eux collectivement.

La prétention de certains philosophes de nos jours est de dépouiller la vérité chrétienne de ses symboles, comme ils disent , et d'élever peu à peu la raison à la contempler li-

brement. Les poètes de cette école , ne pouvant se passer entièrement d'images , affectent de se répandre en je ne sais quel naturalisme panthéistique ^ où la terre et sa verdure y le ciel et ses nuages , la mer et ses flots , leur paraissent exprimer mieux la Divinité que la Croix de Jésus-Christ.

Mais sans exclure le sublime langage de la création y dont nos écrivains sacrés sont du reste des interprètes bien autrement éloquents que les écrivains auxquels je fais allusion, je soutiens que s'attacher ainsi exclusivement à cet ordre natiurel , c'est saper le Christianisme , qui est fondé sur un ordre surnaturel , sensiblement personnifié en Jésus-Christ et son Église, et que c'est mentir à notre nature elle-même, dont la faiblesse réclame et justifie ce divin secours. Aussi un théologien protestant, Vinet, dit-il fort bien : « Je ne a comprends rien au Dieu vague et insaisissable du poète « Lamartine : il n'a pas de pieds que je puisse baigner de « mes larmes , des genoux que je puisse embrasser, des <c yeux où je puisse lire ma grâce , une bouche qui puisse 'c la prononcer ; il n'est pas un homme , et j'ai besoin d'un « Dieu-homme '. »

Le Protestantisme , cependant , n'a conservé lui-même que l'abstraction de ce Dieu; et franchement, à voir ses temples , on ne dirait pas que c'est Celui qu'il y adore , ni même qu'il en adore aucun. Ce sont des édifices confortables , où on est bien à son aise , mais qui , du reste , sont

' Essais de philosophie morale et religieuse , p. 313. — Le célèbre Niebulir disait aussi : « Le Christianisme de nos philosophes et de nos panthéistes » modernes n*est plus le Christianisme pour moi. Sans un Dieu personnel, t sans rindividualité humaine , sans une croyance historique , il n'y a pas >* de Christianisme , il n*y a plus qu'une philosophie intellectaelle. J'ai déjà « dit souvent que je ne youlais pas de Dieu métaphysique. Je ne reconnais, « quant à moi , que le Dieu de la Bible , qui est le cœur au cœur. • ( Cité

parfaitement vides de tout ce qui peut rappeler à rhomme sa dépendance et noiurrir sa piété. C'est la maison de rhomme, et non la maison de Dieu. — A cela les protestants répondent que c'est par respect pour Dieu, que rien ne saurait représenter dignement; et ils jettent au Catholicisme le reproche dldolàtrie. — Mais on se demande si le respect pour Dieu peut se concevoir sans le sentiment de la faiblesse humaine, et si ce n'est pas être dépourvu de ce dernier sentiment , et par conséquent de respect pour Dieu, que de se croire naturellement assez dégagé pour se passer de tout moyen sensible de s'élever vers lui , le contempler dès ici-bas face à face, et se donner dans un corps de boue les privilèges des purs esprits?... On se demande si cette prétention à la nature immédiate de l'Ange n*émane pas du même sentiment qui inspira à l'Ange lui-même la prétention de s'égaler au Très-Haut 3 si ce n'est pas de l'idolâtrie enfin , et la pire de toutes , l'idolâtrie de soi-même?. . . On se demande surtout si ce n'est pas de l'inconséquence et de l'impiété au point de vue de la foi chrétienne, laquelle repose principalement sur la nécessité d'un médiateur t?isible, sur le Verbe, c'est-à-dire Dieu lui-même , /ai7 chair?

La question de savoir de quelle manière l'homme doit adorer Dieu, ne peut d'ailleurs être résolue par l'homme. Cela implique. Dieu seul doit être juge de son propre culte. Or, Dieu, même au seul point de vue naturel, nous a manifesté sa volonté, à cet égard, d'une manière incontestable.

La Religion, en effet, se compose de deux ordres de relations : les unes par lesquelles Dieu descend vers nous, les autres par lesquelles nous nous élevons vers lui. Les premières doivent être évidemment la base des secondes. Or, les premières, même dans la nature, revêtent des formes sensibles. Ce rfeaV qoL$xVcaN^\^ ^o^^ œuvres que Dieu

nous apparaît : il a fait de Tunivers comme un temple où ses perfectiQns invisibles sont exprimées visiblement. Pour- «juoi voudrions-nous maintenant renverser cet ordre, et noua affranchir, pour lui répondre, de la loi à laquelle il s'est en quelque sorte soumis lui-môme pour nous parler ? Pourquoi ces mêmes créatures , ces mêmes signes sensibles , qu'il n'a pas jugés indignes de servir à la manifestation de ses attributs envers nous , ne seraient-ils plus convenables pour l'exercice de nos sentiments envers lui?. . . La raison qu'on oppose , que ce serait exposer l'homme à se méprendre, à substituer le signe à la réalité, le culte extérieur au culte intérieur , et à glisser dans l'idolâtrie ; les exemples même, quelque nombreux qu'ils soient, qu'on relèverait à l'appui de cette raison., tout cela tombe de soimême devant notre argument. Car si ce raisonnement était absolu , et si de l'abus de la chose nous devions conclure à sa suppression, il faudrait commencer par incrimiaer Dieu lui-même , qui le premier nous y aurait exposés , et faire de l'outrage et de la destruction , s'il était possible, de ses plug belles œuvres, le fondement de notre adoration envers lui. Le soleil, la lune , et les étoiles , ont été un objet d'adoration pour beaucoup de peuples policés, et le sont encore de nos jours en quelques parties du monde. Il y a même, au sein de nos populations, des gens qui seraient tout portés à ce culte. Or, qui est-ce qui oserait soutenir cette absiu*dité , que , faute de pouvoir se défaire du soleil, do la lune, et de toute l'armée du ciel, il faut fermer les yeux pour ne pas être exposé à la tentation de les idolâtrer? Voilà pourtant les conséquences de ce puritanisme qui proscrit tout culte extérieur, par la crainte de la superstition \ Mais le bon sens se révolte, et s'écrie : Cœli

' CTest à un protestant que nous avons emprunté la déduction de cette

kSk CHAPITRE XVIIl.

enarrant gloriam Dei, et opéra manuum ejas annunlkl firmamentuml et la reconnaissance et Famour de rhomme n'hésitent pas à s'emparer de ces mêmes œuvres , pour en faire les instruments de son culte envers leur Auteur.

Cet argument grandit dans le Christianisnie y parce que, dans cette Religion , le Fils et Tégal de Dieu a daigné , par condescendance pour notre faiblesse, qui n'entendait plus le langage delà création, revêtir notre chair, nos sens, les ennoblir et les diviniser, et les faire entrer lui-môme dans le culte qu'U a le premier rendu à son Père , pour nous apprendre , à son exemple , le moyen de le rendre à notre tour.

Ceci nous conduit à une dernière vue plus haute :

Le Christianisme est la restauration de la nature humaine par le Christ. Tout ce qui entre dans la nature humaine et tout ce qui s'y rattache doit participer par voie de suite à cette restauration.

Tout se tient dans les œuvres de Dieu , depuis le Chérubin jusqu'à la plante , jusqu'à la pierre. Une chaîne merveilleuse court d'anneau en anneau dans tous les degrés de la création , et les relie avec souplesse en une profonde unité. L'homme en particulier est l'anneau de jonction du monde invisible des esprits et du monde visible des corps ; il touche à tous les deux , au plus bas degré de Vun , au plus haut degré de l'autre ; et , sans les confondre , il les

conséquence , quMl fait suivre de cette réflexion : « On souffre d'être obligé « de descendre à des comparaisons aussi triyiales, pour attaquer des pr^ugci « encore aussi respectés dans un siècle comme le nôtre. Et c'est avec ce* « préjugés stupides qu'on a la prétention de professer une ReUgion éclairée, « qui doit un jour envahir tout le monde 1 » ( Muller, Des Beaux-Arts dam le culte des Églises réformées,^. 87.) Ces réflexions sont justes , mais Infécondes ; l'appel tardif que le Protestantisme ferait aux beaux-arts ne saurait Atre entendu : nous en donnerons la raison dans un instant.

rapproche , il les relie. Composé mixte , abrégé de la terre et du ciel , il ne peut pas plus répudier Tun que l'autre ; et il ne peut se déplacer, se dégrader ou s'ennoblir, sans influer dans le même sens sur le milieu dont il est le centre.

Dans rage d'or de ses destinées primitives , dont le souvenir a été conservé par toutes les traditions de l'univers , toute là nature lui obéissait immédiatement comme à son roi, et devait être élevée en lui à des prérogatives de spiritualité et de gloire. Mais, en se détachant de Dieu par le dérèglement de sa libre volonté , l'homme entraîna le spirituel dans le charnel , et le contre-coup s'en fil sentir dans la nature entière. Celle-ci ne fut plus pour lui qu'une révoltée , et il acheva de la dénaturer en la faisant la complice de ses dérèglements.

Le Réparateur de ce grand désordre, le méine Verbe qui avait créé l'ordre primitif, le Christ , est venu relever ce qui était tombé. A cet effet, il a pris notre nature, c'est-àdire notre âme , c'est-à-dire notre corps , c'est-à-dire, par suite , la nature entière où ce corps se forme , et de laquelle il vit. Selon la belle expression de nos saints livres , le Sauveur a germé de la terre et plu du ciel. Aussi a-t-il souffert toutes les nécessités et toutes les dépendances de cette nature sensible , comme nous , par suite du péché qu'il venait expier. Mais , par cette expiation même , il l'a relevée, sanctifiée, réintégrée avec nous en lui, dans le rang d'où nous l'avions fait déchoir ; et, dans sa transfiguration et son ascension , ce n'est pas seulement notre nature propre , mais les éléments terrestres de la nature physique dont elle se compose , qui ont commencé à jouir en lui de cette gloire dont il a frayé la route, et dans laquelle nous nous lèverons un jour.

Jésus-Christ a rétabli ainsi en sa personne l'humanité

dans tous ses rapports , et par ces rapports il a rétabli toutes les choses visibles ou invisibles qui en sont Tobjet. De là ces belles paroles de saint Paul : a Le Christ est Timage a du Dieu invisible, et le premier-né de toute créature; car a en lui ont été créées toutes cJioses aux cieux comme en a terre, visibles ou invisibles y lesquelles s*appuient en lui. <K Et aussi les a-t-il réconciliées en lui , pacifiant par le ce sang de sa croix toutes choses , soit en la terre y soit aux a cietix\ »

Cela posé , et le culte que nous devons rendre à Dieu n'étant que la suite et l'application de celui que notre chef Jésus-Christ lui a rendu le premier, il est dans Tordre de ce plan divin que nous fassions participer à ce culte de restauration, de pacification imiverselle, non-seulement les facultés de notre âme, mais celles de notre corps, celles mômes des autres corps de la nature qui en dépendent, et que nous entraînions tout dans notre retour, comme nous avions entraîné tout dans notre égarement.

Sans doute ces trois degrés de participation au culte divin n'ont pas la même importance , et le culte spirituel , l'adoration en esprit et en vérité, doit marcher à la tête-, mais le culte sensible , l'adoration extérieure , ne peut pas ne pas suivre comme étant modelé , informé par le culte spirituel ; et il ne peut pas , à son tour, ne pas modeler et informer de la même manière la nature physique qui l'environne , et dont il dispose. Ces trois choses se commandent : celui qui aime ne peut pas s'empêcher de le dire et de l'exprimer, et non-seulement de le dire et de l'exprimer, mais de le faire dire à tout ce qui est autour de lui; et loin qu'en faisant cela il altère et il épuise le sentiment qui en est le mobile, il le purifie, au contraire, par le sacri-

' Coloss., chap. T, V. 15, IG, 17.

ou CDLTB ET D£b CÉRÉMONIES. '|8V

I ico de tout ce (ju'il met à sa déTOtion, il Vexalte par la réaction oiéiQe du mouvemeAt qui Vj entraîne.

Nous ayons un bel exemple de cette vérité dans 1*É- TangOe. Voyez la Madeleine : Tamour divin a pénétré son tme : aussitôt que se passe4-il en elle ? va-t-elle se borner à exprimer cet amour en uprii et en vériU^ à aimer mentalement? Ob! non l Elle court, elle cherche son Sauveur, et dès qu'elle le voit elle se jette à ses pieds, prosternée dans les larmes; elle les embrasse , elle les couvre de ses baisers, elle les essuie de ses cheveux, elle les adore nonseulement de tout son esprit et de tout son cœur, mais de tout son corps ; elle fait plus : un vase de parfum , objet précieux, objet étranger non-seulement à son àme , mais à son corps, va participer aux actes de celui-ci, de celle-là; il va être brisé comme son cœur, versé comme ses larmes ; il va venger Dieu, par sa généreuse profusion , de Tusage crimind auquel il était destiné contre lui; et, de profane et sacrilège , il va devenir pieux et sanctifié comme Tamour qui le répand. Que Torgueil pharisaîque se scandalise de ces exagérations idolâtres : Jésus-Christ les approuve, et il en prend même sujet de reprocher à son hôte sa froide réserve, a Prenei modale sur cette femme , dit-il. Je suis en- « tré dans votre demeure, et vous n'avei pas offert de Teau (c pour mes pieds; elle les a arrosés de ses larmes, les aesc sv^yés de ses cheveux. -«- Vous ne m'avez pas donné le a baiser de réception; elle, du moment où je suis entré, « n'a pas cessé de baiser mes pieds. — * Vous ne m'avez « pas même versé sur les cheveux l'huile de senteur ordi* « naire; elle a embaumé mes pieds de l'essence la plus « précieuse. «— A cause de cela il lui sera beaucoup remis, « parce qu'elle a beaucoup aimé'. »

'Luc, ni, 44, 45.

C'est ainsi que la vérité du culte intérieur entraine et justifie le culte extérieur par le lien même qui unit l'esprit au corps , et par lui à tous les corps du monde visible qui l'entoure; que la vraie Religion doit restaurer toutes choses, en les ramenant à T Auteur et au Réparateur de toutes choses y et que la nature entière , s'il se peut y animée par le génie de son roi y doit prendre avec lui une attitude d'adoration ^ et devenir la compagne et la coopératrice de son retour, comme elle avait été la victime et la complice de son désordre.

C'est sur ces bases larges, profondes, naturelles, que repose le vrai Culte, le Culte imiversel ou catholique.

II. De ces principes généraux descendons à quelques applications.

Si on ramène le Culte catholique à sa plus essentielle expression , rien de plus simple , et qui se prête mieux à l'exiguïté des circonstances : im peu de pain, im peu de vin, et quatre mots de la bouche d'un prêtre, voilà le sacrifice de la Messe qui en est l'&me , et auquel il peut se réduire rigoureusement.

Dans la simplicité de cet acte se trouve en effet renfermé plus que tous les mondes visibles et invisibles ne peuvent contenir de richesses, puisque l'objet qui y est offert à Dieu est l'égal de Dieu lui-même, est Jésus-Christ réellement présent, et s'offrant à la souveraine justice de son Père dans le môme état de victime où il s'est mis en mourant une fois sur la croix. C'est ce sacrifice même de la croix renouvelé, non dans l'immolation, mais dans l'offrande de la formidable victime : c'est son application réitérée et successive dans la généralité des temps et des lieux.

Par la simplicité de cet acte principal , le Culte chrétien

DU CULTE ET DES CEREMONIES. i»89

peut être diilicilement interrompu. Aussi s'est-il toujours exercé dans les temps les plus mauvais comme dans les lieux les plus déserts. Un cachot, un grenier, une grotte, le fond d'un bois, tout peut devenir un autel et un temple pour le culte de Celui qui n'avait pas même une pierre où reposer sa tête , mais qui sanctifie foules choses de sa présence. Ce dénûment du Culte, lorsqu'il n'est pas TefTet de la négligence, mais de la persécution, de la pauvreté, de Texii souffert pour la foi, ne le rend que plus beau, parce qu'il exprime et qu'il reproduit dans ses circonstances, le sacrifice qui en fait la gloire, et qu'en ce sens on peut dire qu'il l'orne de tout ce dont il le dépouille. Aussi le Catholicisme, au milieu des plus grandes solennités de ses jours prospères , n'a-t- il rien dans ses autels de plus immuable et de plus distinctif que ce qui lui rappelle ses catacombes et ses martyrs : des luminaires et un tombeau.

Mais ce même Culte, qui est si simple en lui-même, se prêle dans ses développements extérieurs aux pompes les plus magnifiques que l'imagination puisse concevoir; à ce point qu'on peut dire qu'il nourrit tous les beaux-arts des seules miettes de sa table : c'est-à-dire que ce qui n'est en lui que secondaire et accessoire devient le fonds môme et le fonds le plus riche d'où les génies de l'architecture , de la statuaire, de la peinture , de la musique, de la poésie et de l'éloquence , ont tiré et tireront à jamais leurs plus sublimes créations'.

Et cependant la Religion catholique porte toutes ces richesses avec mdépendance, et n'en est pas gênée le moins du monde dans l'exercice de son Culte spirituel. Comme une grande reine à qui tout cela revient naturellement, elle se laisse parer plutôt pour le bonheur de ses sujets que pour

■ nous reviendroiis sur cet aperçu.

490 CHAPITRE XVUI.

le sien, sentant bien qu'elle éclipse, ses propres ornements, et que c'est elle-même qui les consacre. Elle permet plutôt qu'elle ne demande qu'on l'embellisse. C'est cette fille du Roi de gloire dont toute la splendeur Tient du dedans , au milieu des divers ornements dont on la pare : Omniê gloria ejus filiœ Régis ab intm, in fimbriis anteis, cireum amicta varietatïbus^.

C'est qu'il y a en elle quelque choôe qui en effet la préoccupe avant tout et par-dessus tout t c'est son divin époux Jésus-Christ , c'est cet Agneau de Dieu , cette victime sainte de l'amour, qui lui suffisait dans les catacombes , et dont toute la solennité des cathédrales ne peut la détourner.

La Présence réelle constitue toujours le fond et la substance du Culte catholique ; c'est elle qui fait le sérieux , le réel de ses pompes, et leur enlève tout ce qu'elles auraient de fictif et de théâtral ; elle les motive, elle les concentre, elle les balance de son poids infini ; ou plutôt elle les anéantirait toutes de sa grandeur, si elle ne leur en communiquait pas une partie.

Par là s'évanouit le vain reproche d'idolâtrie fait au Catholicisme par l'hérésie ; car les images , les statues, les tableaux, les chants et les ornements de tout genre qui remplissent nos basiliques , et les basiliques elles-mêmes , ne sont qu'un acheminement à l'autel, au tabernacle, et à Ja Divinité qui y réside. Celle-ci est la fin de toutes les adorations, le comble et le sommet de tout le Culte : tout le reste n'est que moyen et degré. Les beaux-arts forment le cortège et la suite de la Religion, et non la Religion même. La Présence réelle seule constitue l'objet de son Culte , elle seule remplit le lieu saint , elle seule le sanctifie ; si bien qu'en rotant on ôte en même temps jusqu'à l'obligation du re-

' Ps. XLIV, 15.

cueilleraent, et que le temple n'est plus qu'un musée.

Ce n'est qu'en se plaçant à son point de vue d'incrédulité à la Présence réelle , que le Protestantisme nous accuse d'idolâtrie. Aussi lui-même, sous peine d'encourir sérieusement cette accusation, s'est-il interdit par là d'avoir jamais de Culte sensible. Quoi qu'il fasse d'ailleurs pour en avoir un, môme à ce prix ; quoiqu'il tente, pour se soutenir, d'appeler enfin à son aide les beaux-arts qu'il avait proscrits, ceux-ci ne répondront jamais à son appel, parce qu'il n'a rien qui les échauffe, et qu'il ne leur présente pas (le fond. Pour avoir voulu placer la figure là où est la réalité, il s'est privé de pouvoir rien figurer à son tour; ou plutôt il s'est condamné à n'être lui-même qu'une vaine figure , et qu'un fantôme sur qui rien ne pourra jamais tenir'.

La présence personnelle de Jésus-Christ sur les autels du Catholicisme en motive et en inspire donc tout le Culte. L'intervention de sa grâce dans les autres sacrements vient encore se prêter aux Cérémonies les plus variées et les plus touchantes , et leur donner la fraîcheur et la vie , comme l'eau cachée des ruisseaux en fertilise les bords, et révèle sa présence vivifiante à leur fécondité. Ce que nous avons déjà dit de l'objet et de l'esprit des Sacrements en général, et de chaque Sacrement en particulier, doit faire concevoir

■ Cho6e remarquable! pendant quo le fMràgrès des lumières inspire aa pkilosopfiisme la prétentionde dépouiller la yérité chrétienne de ses sym* Mes, respriide conserration plus judicieux du protestantisme le porte, an contraire, à Ten reyètir. Mais ni le protestantisme ni le pbilosopbisme n'arriveront à leurs fins. Une Térité qu'on peut aussi capricieosement déyètir ou rsTêtir de son culta et de ses symboles ne saurait être divine , puisqu'elle n'est pas assez immuable et assez profonde pour avoir rencontré les formes étemelles et universelles du culte qui lui convient. L'immutabilité du Culte catholique , et sa contenance à tous les pays et à tous les temps , sont une propriété distinetive qui révèle sa divinité.

k^'l CHAPITRE XVIII

(le quelles beautés de forme et de circonstance ils sont susceptibles. Les différents âges et les diverses situations de la vie humaine, Tenfance , la jeunesse, l'âge mûr, la vie , et la mort ; les plus vifs sentiments de la nature , ses espérances et ses repentirs, ses joies et ses alarmes, ses calamités et ses triomphes, viennent perdre leur souillure ou leur amertume à ces sources sacrées, y revêtir leur tleur, y puiser leurs consolations ou leurs charmes , et les } répandre en les recevemt. Les détails nous entraîneraient trop loin; il faut résister à leur séduction.

Comme par sa présence et par ses grâces le divin Médialeur fait le fonds du Culte catholique , par le tableau de sa vie il fait la matière de toutes les fêtes. Cette grande et divine figure du Christ reparaît tous les ans dans sa naissance, dans ses travaux, dans sa passion, dans sa résurrection, dans son ascension, dans la descente de son esprit, enfin dans Tinstitution de sa présence eucharistique. Ces diverses phases de son existence terrestre sont devenues les phases de l'existence temporelle de Thumanité. Sa naissance attendue ou advenue rempUt déjà tous les temps, et forme le point d'intersection des siècles antérieurs et postérieurs. La commémoration des principaux événements de sa vie vient ensuite partager l'année en solennités saintes, qui saisissent le temps dans toutes ses parties, et rattachent chaque jour à l'éternité.

Par là, le Christ n'a pas seulement vécu sous le règne de Tibère, en Galilée 3 il vit toujours et partout aussi réellement, quoique d'ime façon différente, et se mêle à l'humanité dans toutes les évolutions de ses destinées. Ce qu'il fit après sa résurrection, apparaissant à travers les portes fermées à ses apôtres réunis, il le fait partout où des chrétiens se trouvent rassemblés en son nom , selon les rites fixés par

son Église j et en accomplissement de la promesse qu'il a faite à celle-ci d'être avec elle jusqu'à la fin des temps. La réalité de sa présence personnelle sur les autels du Catholicisme vient préciser encore cette perpétuité , en la faisant porter siu* l'acte capital de sa médiation, le saciifice de la croix , auquel il nous fait participer en tous temps et en tous lieux. Cette présence de Jésus-Christ, ainsi doublement assurée dans l'enseignement de l'Église et dans le sacrement de l'autel , imprime à toutes les solennités du Culte catholique une réalité correspondante aux événements de sa vie qui en font le sujet. Chacun de ces grands événements s'universalise et se perpétue ainsi comme sa personne : c'est plus qu'ime commémoration, c'est une représentation, ou plutôt c'est une extension permanente de son existence qui en fait déjà sentir l'éternité dans le temps, et n'en revêt l'apparence périodique que pour se prêter à notre mutabilité.

Aussi les prières et les Cérémonies de l'Église font-elles revivre pour nous ces événements. Le point de vue où éle nous place n'est pas rétrospectif, il est direct et immédiat. Ainsi , par les AveniSy elle nous reporte avant la naissance du Sauveur, et nous y prépare comme les patriarches et les prophètes s'y préparaient; elle évoque les siècles antérieurs, et les fait soupirer de nouveau après le Désiré des nations ; et quand le moment de cet avènement tant attendu est arrivé, quand l'heure nocturne a sonné, elle fait éclater les chants des Anges dans les cieux, et nous convie autour de la crèche avec les bergers , pour venir y voir et adorer le pelit Enfant qui notis est né, et pour le faire naître dans nos âmes. Plus tard, elle fait briller l'étoile miraculeuse, et nous ramène à Bethléem avec les Rois de l'Orient, pour

nous faire entrer en partage des sentiments qu'ils y apportais

hd\ CHAPITRE XVIU.

rent et des grâces qu'ils y reçurent. Le Carême s'ouvre ensuite ; il vient nous asâociôi* à la vio pénitente de THômme- Dieu, et nous préparer à le suivre juscju'au Calvaire. La Semaine Sainte achève et recueille ces dispositions; elle nous identifie avec toutes les souffrances de notre divin modèle ; elle nous le fhit accompagner dans toutes les sta-^ tiens de son supplice ; et^ au milieu du retentissement des anciennes prophéties qui l'ont annoncé , des leçons et homélies des Pères de l'Église qui l'ont expliqué, elle replace le tableau ou plutôt l'action même de ce grand Sacrifice qui a tout consommé , et par qui la terre a reçu le baiser du ciel. Ainsi de la fête de Pâques, de la Pentecôte, et des autres.

C'est sur ce fonds , et pour eu développer en nous l'intelligence et le sentiment , pour nous imprégner par toutes nos facultés, par tous nos sens, par toils nos pores, si j'ose dire , des exemples et des vertus de Jésus-Christ , et nous reformer à son image, que l'Église déroule des chants, des cérémonies et des pompes d'un admirable effet, et dont la beauté incomparable , de l'aveu de tous , emporte avec elle le témoignage sensible de la vérité dont elle est la splendeur.

Les fêtes des Saints et le recours à leur intercession, le souvenir des morts et le secours apporté à leurs souffrances expiatrices par nos prières, font l'objet des autres solennités. Les grandes vérités de l'immortalité de l'âme, de la justice divine , de la solidarité des fautes et de la réversibilité des mérites , de la sociabilité hiunaine dans ce qu'elle a de plus imprescriptible et de plus sublime, c'est-à-dire, tout ce qui fait la dignité , la grandeur, la vertu , le bonheur de l'hômmè , même ici-bas , revêt dans ees solennités les accents lés plus pathétiques et les plus pénétrants. Quel

0U GDI.TB ET JMBS CBUIfOSIfS. «95

morceau de philofophie , d^âoqaenee , de poéâe el de musique peut être comparé, mâme de loin , au Dos due. pour ne parler, en ee moment, que de cette prosr.' Qoefle Religion que ceDe quiiait une obligation àxiêtmetmr et une Tertu de Vetpirmneê, et qui ies consacre et les nvifie par des rites aussi touchants et aussi moraux! Les anciens embaumaient les corpe des morts, le Cattiolicismp embaume leur mémoire ; il Tempêche de se corrompre et de sa dissiper, en TenTeloppant de ses commémorations , de ses prières, de ses espàances étemdles. Cbose admirable! il amortit le premier coup de la douleur que nous cause la séparation des êtres qui nous sont chers, et il nous ies rappelle quand nous les avons oubliés; il en perpétue le regret eu même temps qu'il le tempère ; il 6te i la lois à notre deuil et ce qu'd a de trop sombre et ce qu'il a de trop fugitif. Et puis , quel superbe tableau que celui de cetla immense cité des esprits , avec ses trois ordres toujours en rapport ! Le monde qui combai présente une main au monde qui ^ufirCf et saisit de Tautre celle du monde qui triomphé. L'action de grâces, la prière, les satisfactions, les secours, les inspirations , la foi , Tespéranee et Tamour, circulent de Tun à Tautre comme des fleuves bienfaisants. Rien n'est isolé, et les esprits, comme les lames d*un faisceau aimanté, jouissent de leurs propres forces et de celles de tous les autres'.

Il faut convenir que Thérésie a été bien malheureuse de supprimer toutes ces divines choses , et qu'elle en a bien fait sentir, par ses attaques mômes , toute la vérité , toute la beauté ! Le culte des Saints , dit-elle y est de Tidolàtrie , et un détournement do la gloire qui n'est due qu'à Dieu et au Médiateur Jésus-Christ. — - Mais Tignoranee seule a pu four-

* M. de Maistre.

496 CHAPITRE XVIU.

nir une pareille objection. Qui ne sait que le Culte catho* lique des Saints consiste uniquement à les prier^ non de nous rien donner eux-mêmes , mais de prier pour nous Tunique Auteur de tous les dons? Qui ne sait que ce Culte place les Saints dans le ciel en posture d'intercesseurs et de suppliants, et que par conséquent il rehausse la grandeur de Dieu, il rapporte toute gloire à sa gloire, c'est-àdire qu'il fait précisément le contraire de ce qu'on M reproche ? — Quant aux prières pour les morts , elles blessent, dit-on, la doctrine de la prédestination, laquelle ne permet pas d'admettre aucune indulgence dans le cœur de Dieu pour sa créature fatalement sauvée ou damnée, selon l'état dans lequel la mort l'aura traduite à son tribunal. — Mais quoi ! cette doctrine elle-même n'étoufife-t-elle pas la miséricorde? ne blesse-t-elle pas la justice? n'outrage-l-elle pas la sainteté de Dieu?... Dieu n'est-il plus un père? oublie-t-il de quelle argile il nous a lui-même pétris? ou bien sa triple sainteté peut-elle s'allier avee nos souillures?... La raison, le cœur, tout se révolte, tout proteste; et les pierres mêmes des tombeaux se soulèvent contre celte doctrine , dure comme l'orgueil d'où elle vient.

Quant à la gloire de notre divin Médiateur Jésus-Christ, loin d'être appauvrie par le culte des Saints et des morts , elle y est au contraire honorée et rehaussée de la manière la plus formelle. C'est lui que nous honorons dans ses membres , c'est le triomphe de sa grâce que nous célébrons dans ses Saints, c'est la vertu de son sacrifice dont nous faisons l'application aux vivants et aux morts. Il est comme un océan d'où fluent et où refluent tous les mérites , et le foyer médiateur par lequel passent toutes les prières el toutes les grâces entre Dieu et nous. Par Notre-Seigneur JésuS'Christ , qui vit avec vou^ dans l'unité du Saint-

DU CULTB ET DES GÉRÉMONIBS. 497

Esprit aux siècles des siècles : tel est le motif par lequel se terminent et s'appointent , pour ainsi parler , toutes nos prières.

Enfin , les pratiqries de dévotion acbèrent d'insinuer et de nourrir dans le cœur les inspirations de piété et de vertu que le Culte a déjà fait naître^ et, en ce sens, elles s\y rattachent et en font partie.

Ces mots pratiques de dévotion font courir un sourire de supériorité sur certaines lèvres, je le sais; mais ce que je sais aussi , c'est qu'il est plus aisé de se moquer des pratiques de dévotion que de s'en passer, quand on veut être complètement vertueux.

Écoutons Franklin , qu'on n'accusera certainement pas d'avoir manqué de philosophie. Voici ce que dit cet homme célèbre , dans des Hémoires destinés à l'instruction de ses enfants : — « Comme je connaissais ou croyais connaître le a bien ou le mal, je ne voyais pas pourquoi je ne pourrais a pas toujours faire l'un et éviter l'autre ; mais je m'apera çus bientôt que j'avais entrepris une tâche plus difficile « que je ne l'avais imaginé. Pendant que j'appliquais mon (c attention et que je mettais mes soins à me préserver « d'une faute , je tombais souvent , sans m'en apercevoir , a dans une autre. L'habitude se prévalait de mon inatten- « tion, ou bien le penchant était trop fort pour ma raison. « Je conqnris à la fin que , quoique l'on fût spéculative^ « ment persuadé qu'il est de notre intérêt d'être complètea ment vertueux, cette conviction était insuffisante pour a prévenir nos faux pas ; qu'il fallait ronqn'e les habitudes a contraires, en acquérir de bonnes, et s'y affermir, avant a que de pouvoir compter sur une constante et uniforme ff rectitude de conduite. » Après ce préambule, Franklin rend compte de Ibl méthode qu'il s'était prescrite; elle con-

b98 CHAPITRE XVUI.

sistait dans un examen journalier de ^a conscienoQ, et, pour faciliter cet examen , dans la tenue d'un petit livret, où il notait sous chaque titre de vertu ses fautes et son amendement. Ce fetit livret avait pour épigraphe divers textes qui rappelaient Dieu. Il jugea aussi nécessaire ^ ditil y pour implorer son assistance , de composer et de mettre en tête de ses tables une courte prière pour s'en servir tous les jours; enfin ^ U avait fait \m plan pour l'emploi des vingt-quatre heures du jour naturel. Franklin finit Vexposition de cette pratique par ces paroles remarquables ;

a n est peut-être utile à ma postérité de savoir que c'est a à ce petit artifice , et à Taide de Dieu ^ que leur ancêtre a <c dû le bonheur constant de sa vie jusqu'à sa soixantea dix-neuvième année , pendant laquelle ceci est écrit. Je a me proposais de faire un petit commentaire sur chaque 0 vertu, et j'aurais intitulé mon livre l'Art de la vertu : a une méthode de bien se conduire vaut mieux qu'une a simple exhortation, qui ressemble au langage de celui a dont, pour me servir de l'expression d'un Apôtre, la a charité n'est qu'en paroles, et qui, sans montrer à a ceux qui sont nus et ont faim le moyen d'avoir des hâte bits et des vivres , les exhorte à se nourrir et à shaa biller\ t>

La méthode que Franklin voulait rédiger, et qa'il eût présentée comme VArt de la vertu, la Religion nous la donne dans les pratiques qu'elle nous recommande. Or, les préceptes de la Religion sont plus puissants et plus sûrs que ne pourraient l'être les conseils d'un simple particulier, sans mission et sans caractère.

Ceux qui se moquent des pratiques de dévotion me paraissent ressembler à des gens qui suivent le fil de l'eau,

' Vie de Franklin , écrite par lux mêw» , Vsvafc \\ ,^. ^'^'^ ^ ^«ss^ ,

et qui j portés sans effort par le courant^ railleraient ceux qui| Toulant le remonter, se prennent aux herbes du rivage, n y a, entre ces deux classes de gens, toute la distance qui sépare ceux qui se connaissent et ceux qui ne se connaissent pas , ceux qui veulent avancer dans la vertu et ceux qui n'aspirent qu'à rester au point où leur naturel les soutient, c'est-à-dire, où ils n'ont rien à faire. Les premiers I c'est-à-dire , les dévots , sont de vrais philosophes , parce qu'ils $e connaissent eux-mêmes, et qu'ils aspirent à la sagesse. Rien n'est petit à leurs yeux de ce qui peut les aider à grandir dans la vertu. Ce qui est petit , c'est de ne pas savoir qu'on l'est, ou de se résigner à l'être ; c'est d'être grand à ses propres yeux ; car alors on n'a pas même l'idée et le sentiment de la vraie grandeur'. Les pratiques de dévotion développent et nourrissent en nous cette idée et ce sentiment, précisément parce qu'elles nous ramènent à celui de notre faiblesse, a Les évolutions religieuses , a dit a un excellent esprit , comme les processions , les génua flexions, les inclinations du corps et de la tête, la marche « et les stations, ne sont ni de peu d'effet ni de peu dlmoc portance ; elles assouplissent le cœur à la piété, et coura bent l'esprit vers la foi. Pour être pieux, il faut qu'on se a fasse petit. Aussi dit-on que la piété nous porte à nous a anéantir devant Dieu'. »

Le même moraliste a encore fort bien dit : «Il faut être « religieux avec naïveté, abandon et bonhomie, et non pas

" n D'y a qo*ïine Toix parmi lea Saints pour reconnaître la force des penchants corrompus , el il n^y a qu'one Toix parmi les honmies corrompus pour se complaire dans la pureté de leurs aflections. Est-ce donc que les Toluptueux , les avares et les superbes yaleut mieux que les Saints? Non t Biais c^est que ces derniers , ayant commencé par écarter de leurs yeux le prisme de leurs cooToitises» aperçoivent clairement la vérité.

* Pensées » Essais et Maximes de J. Joubert, tome I, p. il 9.

500 CRAPITRE XTIII.

a avec dignité et bon ton^ gravement et mathématique- « ment*. »

Sans doute la prière ne consiste pas dans le mourement des lèvres , et dans la position des genoux et des mains ; elle doit être une émanation et comme ime évaporation affectueuse de rame vers son Auteur : en ce sens , la prière intime et inaiiiculée est la meilleure y et celle à laquelle nous devons tendre. Mais quel est celui qui prie ainsi de prime abord et quand il veut , qui passe de la dissipation au recueillement et de la terre au ciel , sans transition et sans prélude? Or, la prière articulée et tout ce qui s'y rattache, le temps, le lieu, la répétition, les signes, la position du corps même, etc., tout cela constitue précisément cette transition, ce prélude, et, pour ainsi parler, la gymnastique sacrée de la prière : comme Taigle , partant de la vallée , agite ses ailes pesantes et fouette Tair épais , jusqu'à ce qu'ayant gagné les hautes régions, U plane immobile dans l'azur du ciel.

Mais l'abus, s'écrie-t-on, et la superstition, ne viennentils pas trop aisément envahir l'usage, et se substituer à la piété ?

Je le confesse , il peut y avoir, il y a quelquefois abus ; mais l'excellence de l'usage étant reconnue, que prouve l'abus? et que ne renverserait-on pas avec ime pareille objection? L'homme abuse de tout, et surtout de ce qu'il y a de meilleur; il n'y a que du mal qu'on n'abuse pas.

El puis on ne remarque pas une chose : c'est que les pratiques de dévotion ne font pas en nous cette disposition à la foi ou à la superstition ; elle y est déjà par elle-même foncièrement, naturellement, chez tous les hommes. Livrée à ses propres inspirations, cette disposition s'égarerait bien

» Pensées , Essais et Maximes de J. Joubert , tome I, p. 1 17.

DU CULTE BT BBS CteÉMONIBS. 501

plus, et tomberait bientôt dans des inepties monstmeuses, dont les plus grands esprits ne pourraient se garantir dès que la contagion s'en serait déyeloppée autour d'eux. Les pratiques de dévotion préviennent précisément ce débordement de superstition, en réglant et en appliquant à son véritable objet la disposition qui en est la source. En ce sens, on peut dire que la foi catholique, la dévotion catholique, sont comme des garde-fous qui ont puissamment aidé le progrès des lumières en prévenant le retour aux ténèbres du paganisme, et dont le secours est d'autant plus nécessaire aux hommes qu'ils sont plus élevés. Nous nous proposons de développer plus tard cette thèse dans un chapitre spécial; et certes, comme on le verra, ni les autorités ni les exemples ne nous manqueront , et nous n'aurons pas à aller loin pour les trouver. Il nous suffit d'avoir indiqué ici cette importante vérité.

Au reste , l'objection d'àbui nous ramène à notre sujet précis, en nous donnant lieu de faire remarquer la grande sagesse du Christianisme pour prévenir l'abus de ses propres pratiques.

Deux sortes d'abus peuvent s'y glisser : la première, c'est de donn^ une importance trop exclusive aux pratiques bonnes et autorisées en elles-mêmes ; la seconde, c'est d'y mêler des pratiques puériles ou mauvaises.

Quant à la première sorte d'abus , rien de plus énergique dans l'Évangile et de plus formel dans sa prédication catholique que le bl&me qui lui est infligé. Quoi de plus souvent rappelé dans nos chaires que ces paroles du Sauveur : « Ce ne sont pas ceux qui disent 5ft<)fneur, Seigneur, m mais ceux qui font la volonté de mon Père , qui entre- « ront dans son royaume? » — « Malheur à vous, scribes « et pharisiens hypocrites, qui payez la dtme de la menthe,

« de Tanetb et du cumiu , et qui abandonnez ce qu'il a y a de plus important dans la loi , savoir, la justice , la g miséricorde , la foi ! c'étaient là des choses qu'il Mait f pratiquer, $an$ niannioins omettre les autres. » — « Dé- « cbirez yos cœurs, et non vos vêtements , etc. » C'est avec cette énergique autorité que l'enseignement catholique rappelle sans cesse que les pratiques ne sont rien sans les dispositions du cœur, et que leur observation ne saurait être un moyen de salut qu'autant qu'une piété sincère et franche en est le principe ; et le nom seul de surirogation, créé tout exprès dans la langue catholique pour caractériser ces pratiques, témoigne hautement de cette sagesse de la Religion à prévenir leur substitution, ou même leur confusion avec les actes de vertu véritable.

Quant à la seconde sorte d'abus , qui consiste à introduire dans le culte des pratiques puériles ou mauvaises, ce qu'il faut précisément admirer, c'est qu'im tel abus n'ait jamais pu prendre racine , et qu'à l'heure qu'U est , après avoir traversé dix-huit siècles de préjugés , d'erreurs et de barbarie , le Culte catholique ne contienne aucune pratique qu'il ait à cacher devant le soleil de notre civilisation , ou plutôt dont il n'ait à se glorifier comme dictée par une profonde connaissance du cœur humain, et honorée par l'exemple et le suffrage des plus grands esprits. Ce n'esl pas que l'esprit humain n'ait travaillé à insinuer ses folles imaginations dans ce Culte'; mais l'esprit de sagesse qui est au dedans les a toujo\u*s repoussées. Jamais elles n'ont pu faire corps avec lui, et surprendre son assentiment ou môme sa tolérance. « C'est que, comme dit Fontenelle, les préju- « gés ne sont pas communs d'eux-mêmes à la vraie et aux 0 fausses religions ; ils régnent nécessairement dans celles '' qui ne sont l'ouvrage que de Tesorit humain; mais dans

9 la vraie , qui est l'ouvrage dô Dietl seul , tout ce que co « même esprit humain y ajoute de nouveau est sans fonde* a ment ; il n'est pas capable d'«gouter rien de réel et de sod lide à l'ouvrage de Dieu', d

Et remarquez encore la sage conduite de l'Église, et avec quel discernement^ quelle mesure, et quelle pondéra* tion , elle agit sur ce point comme sur tous les autres. Toutes les pratiques qui ont cours dans la Catholicité n'ont pas une égale importance à ses yeux. Il en est qu'elle prescrit, comme le jeûne et l'abstinence, à des temps marqués ; il en est qu'elle conseille , comme la récitation du chapelet j il en est qu'elle autorise , comme le Culte de l'Immaculée Conception; il en est enfin qu'elle tolère lorsqu'elles n'ont rien de mauvais ou d'indécent en elles-^mémes, que la pureté d'intention peut en justifier l'emploi ^ et qu'il y aurait plus de trouble que de profit pour les consciences à les déraciner. — Mais jamais elle ne fléchit devant des pratiques blâmables; et, au-dessus même de celles qu'elle prescrit, eOe &it planer un esprit d'amour et de liberté qui en di^m$e , lorsque la négligence ou le mépris n'ont pas de part à leur abandon.

Je regrette de ne pouYoir entrer dans quelques détails , et faire voir tout ce qu'il y a de raison et de véritable philosophie dans nos plus hiunbles pratiques de dévotion; je citerai seulement, à l'occasion d'une seule, le Rosaire, ce mot d'un grand esprit : « Toutes les fois qu'ime chose ar- « rive à la perpétuité et à l'imiversalité , elle renferme néa cessairement une mystérieuse harmonie avec les besoins « et les destinées de l'homme. Le rationaliste sourit en c voyant passer des files de gens qui redisent une même f parole : celui qui est éclairé d'une meilleure lumière eom-

50i CHAPITRE XVlil.

« prend que Tamour n'a qu'un mot, et qu'en le disant toua jours il ne le répète jamais'. »

Celui qui est éclairé d'une meilleure lumière comprendra également tout ce qu'il y a de douceur sous le joug de la piété chrétienne y et combien ses pratiques si pesantes , et si arides en apparence ; donnent de légèreté, de force et de contentement à l'existence.

et Ecoutez , mon fils, recevez un avis sage , et ne rejetez a pas mon conseil . Mettez vos pieds dans ses fers y et en- <c gagez votre cou dans ses chaînes. Baissez votre épaule et « portez-la , et ne vous ennuyez point de ses liens. Appro- « chez-vous d'elle de tout votre cœur, et gardez ses voies « de toutes vos forces. Cherchez-la avec soin , et elle vous c sera découverte ; et quand vous l'aurez une fois embras- « sée, ne la quittez point : car vous y trouverez à la fin votre € repos, et elle se changera pour vous en un sujet de joie. <r Ses fers deviendront pour vous une forte protection et a des fondements de vertu , et ses chaînes un habillement « de gloire : car il y a dans elle une beauté qui donne la a vie , et ses liens sont des bandages qui guérissent. Vous a vous revêtirez d'elle comme d'une robe de gloire , et vous « la mettrez sur vous comme une couronne de joie *. »

111. 11 nous resterait, pour compléter cette rapide esquisse d'un sujet qui demanderait à lui seul un ouvrage spécial , à parler de la partie la plus sensible du Culte catholique, la partie esthétique, par laquelle il se rattache aux beaux-arts. Mais les maîtres du goût ont déjà traité cette matière avec une supériorité qui nous arrête. Toutefois, l'esprit de conviction qui nous a déjà soutenu jusqu'ici nous

'LeR. p. LacorcUdre, Vie deêaini Dominique, p. lU.

DU CUUTE ET DES CÉRÉMOmES. 606

pousse à en dire quelques mots. C!ommenous sommes sans prétention y nous sommes sans crainte ; et c'est moins de Tart sur Tart que nous voulons faire , que des observatiwB toutes privées que nous allons soumettre au lecteur. El puis il en est des beautés de Fart chrétien comme de toutes les grandes et vraies beautés : tout le monde peut enparier, parce qu'elles parlent à tout le monde.

Si on prend chacun des beaux-arts en particulier, et qu'on remonte aux vrais chefs-d'œuvre qu'il a produits, et aux grands maîtres en qui il se personnifie, on aboutira de toute part au Christianisme , comme à la clef de voûte des beaux-arts.

kinûy pour la poésie , je ne crois pas qu'aucun homme de goût mette rien au-dessus de nos Livres saints. Moïse, Job, Isaïe, Jérémie, Baruch, David (je ne parle pas des saints Évangiles , qui offrent le sublime continu de la simplicité , et d'une simplicité adorable , qui serait le comble de l'art, si elle n'était pas au-dessus) : ce sont là en effet les types mêmes du sublime, du simple, du pathétique, du terrible, du naïf; si bien qu'on ne peut , ce semble , atteindre le plus haut effet dans chacun de ces genres , qu'à la condition de leur ressembler, et de devenir hihliqw : expression qui emporte tout. Ainsi encore, pour l'éloquence, il nous suffît de nommer Bossuet; pour la peinture, Raphaël; pour la statuaire , Michel-Ange; pour la musique, Palestrina; et sous chacun de ces grands noms viennent se ranger une foule d'autres noms qui ne brillent que parce qu'ils en approchent. Or, la gloire de tous ces maîtres de l'art ne se révèle à nous que par des chefs-d'œuvre essentiellement chrétiens , dictés et inspirés pour le service du culte chrétien. C'est dans nos temples qu'il faut aller, si en veut les voir à leur place : partout ailleurs ils sont comme m. 29.

expatriés ; et en ce sens , Tltalië n'est la terre classique des beaux-arts, que parce qu'elle est la terre classique du Catholicisme'.

Partout ailleurs aussi les beaux-arts sont divisés: ils agissent isolément et sans but : dans nos temples , vous les trouvez tous réunis , s'animant de concert les uns les autres , et tous animés de l'esprit du Culte chrétien.

I Pour ne parler que de la musique , qui ilût l'enivrement de notre siècle, oe que nous ayons de plus sublime dans cet art a été inspiré et protégé par la Religion. Cest à Fombre des temples catholiques , dans les chceors dss cathédrales , que naquirent on se développèrent les talents des Haydn , des Moiart, des Lesueur, des Grétry, des Mâiul, des Choron , des Cliérubini, etc., qui seraient restés sans objet, et nous auraient été inconnus, foute d'une situation qui les eût aussi bien fayorisés que cdle-UL Cest à la Religion que nous derons aussi la conservation ou plutôt la renaisianoe de la musique. Celle-ci avait entièrement dégénéré dans le miliea du seixième siècle en Italie, et s'était rendue indigne d'elle-même en devenant indigne de la Religion , lorsqu'un décret du concile de Trente intervint, qui pronon^ Pabolition de toute musique profane, et lascive dans ses airs ou ses mouvements; c'est-à-dire qu'il abolissait toute musique, puisque c'était la seule qui régnait alors. Le pape nomma, en Tannée 1564, une congrégation de cardinaux , à Teflet de pourvoir à l'exécution des canons du concile et de ce décret en particulier. Saint Charles Borromée faisait partie de cette commission , et , homme de goût comme l'ont été tous les vrais saints , il fit mander Palestrina , dont il connaissait l'habileté. Le 10 janvier 1565, Palestrina Ait chargé par la commission d'écrire une messe, dont on lui prescrivit le nouvel esprit. On ne lui cacha pas que du succès de cette épreuve dépendait le sort de la musique , et que , s'il échouait, elle devait être pour toujours bannie de la maison de Dieu. Palestrina, malgré cette terrible responsabilité pour un art qui lui était si cher, ne recula point An bout de trois mois, il reparut avec trois messes. La congrégation reconnut qu'on ne pouvait rien désirer de mieux, et décréta la conservation de la musique dans le service divin. Or, c'est cette musique qui a valu à Palestrina d'être appelé le sauveur de la musique, l'Homère de V ancienne musique, comme l'appelle le docteur Burnet. En rentenJant pour la première fois, le cardinal Pirani , doyen du sacré collège , se tournant vers le cardinal Serbelloni , appliqua heureusement ces vers du Dante : « Une hannonie »\ « belle et si douce ne peut venir que des cieux , où le bonlieur est étend. « ( Wiseinan , Cérémonies de la Semaine Sainte. )

DU CULTE ET DES CÂRâiONIES. 501

On autre caractère essentiel qu*il ne faut pas négliger^ c'est que , nulle autre part que dans le Culte chrétien , les beaux-arts ne sonXpopulaim. Là seulement l'éloquence a pour auditoire le peaide assemblé , et pour ainsi dire la nature humaine en personne. Là y chaque jour, tout le monde est admis à goûter et à voir des cérémonies , des chants , des pompes vraiment sublimes y qui parlent à tous les cœurs, vont remuer au loin les ftmes les plus glacées , et arracha des yeux de l'impie des larmes qui vengent la Religion de ses rires blasphémateurs. « Les absurdes rigo- <c ristes en religion , dit Tun d'eux, Diderot, ne connais- <c sent pas TefiTet des cérémonies extérieures sur le peuple, c Ils n'ont jamais vu notre adoration de la Croix le venc dredi-saint, l'enthousiasme de la multitude à la proces- « sion de la Fête-Dieu , enthousiasme qui me gagne moic même quelquefois. Je n'ai jamais vu cette longue file de c prêtres en habits sacerdotaux , ces jeunes acolytes vêtus a de leurs aubes blanches , ceints de leurs larges ceintures ff bleues, et jetant des fleurs devant le Saint Sacrement, c cette foule qui les précède et qui les suit dans un silence c religieux, tant d'hommes le front prosterné contre terre ; c je n'ai jamais entendu ce chant grave et pathétique , en- € tonné par les prêtres et répondu affectueusement par ime a infinité de voix d'hommes , de femmes , de jeunes filles c et d'enfants, sans que mes entrailles s'en soient émues, c en aient tressailli , et que les larmes m'en soient venues « aux yeux *. »

Un caractère bien distinctif encore de la beauté artistique du Culte chrétien , c'est qu'elle ne passe jamais, qu'elle est toujours ancienne et toijyours nouvelle , et que , tandis que les vicissitudes de la mode emportent les productions

■ M$9^ twr la pHHhnre,

de Tari profane , celles de Tart religieux revêtent un lustre que rien n'efface 9 et^ dès qu'elles appartiennent au Christianisme , semblent ne plus appartenir au temps.

Enfin , le caractère éminent de la beauté de Fart cbré* tien, c'est qu'elle est pure, sérieuse; c'est qu'elle ne triomphe que par tout ce qui ferait infailliblement mourir J'art profane , qu'elle ne s'inspire que de la vertu , que de la vérité y et qu'elle ne nous ébranle et ne nous transporte qu'en refoulant toutes nos passions : privilège unique qui, tt lui seul , sufi&rait pour attester la présence de la vérité.

Ainsi le Christianisme est le centre où tous les beaux-arts se rencontrent dans ce qu'ils ont de plus élevé, de plus collectif, de plus universel, de plus populaire, de plus immuable, de plus vrai, de plus pur. Il est le fonds commun d'où ils participent, et le divin foyer où ils s'allument. En lui le Beau lui-même est dans son plein , dans son ciel , et, pour ainsi parler, à son zénith.

Abstraction faite de la croyance , tout homme de goût doit convenir de cette vérité.

Or, a-t-on bien réfléchi à la conséquence rigoureuse qu'elle renferme?

Le mot de Platon d'où nous sommes partis : Le Beau e^^ la splendeur du Vrai , en est la juste expression ; car ce mot doit s'appliquer au plus haut degré là principalement où le Beau se rencontre avec tous les caractères de supériorité que nous venons de relever, et qui supposent le vrai dans sa plénitude.

D y en a d'ailleurs ime raison toute particulière : c'est qu'à la différence de l'art antique , qui ne brillait que par la forme, et qui, comme elle, n'avait qu'une vérité bornée, :dlB8entieUement relative et servile , l'art chrétien , comme nous l'avons déjà dit, tire toute sa beauté du dedans , c'est-

DU CmLTB ET DES GteÉMONIBS. 609

à-diré^ de la substance mdme de la vérité : Omniê glotia ejusdb inim. Aussi remarquez bien que Fart antique excelle surtout dans la êUUuaire, qui est proprement Fart des formes. Mais combien Tart chrétien remporte par la profondeur de Vidée , par la sublimité morale du sentiment , dont la peinture y la musique y Tarchitecture y sont plus particulièrement les interprètes! Sa beauté c'est sa transparence , c'est-à-dire , la beauté môme de la vérité intérieure qui rayonne en lui. Pom: tout dire , Fart païen est formé sur la chair, Fart chrétien est informé par Fesprit; et la beauté qui vient de Fesprit ne peut être que là beauté de la vérité directement et absolument. La beauté spirituelle de Fart chrétien est donc par essence , comme Platon l'a dit du Beau 9 comme saint Paul Fa dit du Christ : la êplendeur de la vérité, la figure de sa substance *.

Ce haut aperçu est fécond en riches applications que le goût éclairé de chacun de nos lecteiu*s saura faire. Nous allons nous borner è une seule ^ qui suffira pour le généraliser.

En relevant Fhomme y le Christianisme y selon que nous Favons déjà dit , a relevé toutes les choses inférieures qui sont sous son empire. Une fois entré dans son cœur, il s'est étendu à toutes ses facultés , à tous ses Rapports , et à tout ce monde extérieur qu'il anime de son génie. Il a tiré tout à lui. Par sa doctrine et sa morale , il s'est emparé

' Éptt m Hâ>reax,i, t.— Il ne faut cependant pas mécoimattre, daaa la partie âerée de Part païen , une sorte de beauté idéale et olympiqae qui est comme un prolongement et une réminiscence de Vdge (for, c'est-ànlire^ de rétat de lliomme avant le péché. Dans l'art chrétien ce n'est pas une beauté idéale qui briDe; mais une beauté sumatureDey laspliée par uâ prestentlmflDt et un ayant-goût de Vdge futur, et qui transfigure ka corps sous le rayonnement d'une perfection et d^une félicité morale infinies qui les Méuètic et oui tes ttdève.

510 GUAPITAB XVUI.

des idées et des mœurs; par celles-ci, des beaux-arts qui en sont les organes plastiques; et par les beaux-arts, de la matière sur laquelle ils s'exercent, et qui , elle aussi, a été par là rachetée , chriêUa$U$ie. Uen aété, ^i un mot, dans Tordre de la réTâation comme dans Tordre de la nature : Tinvisible s'est reflété dans le visible , et le Christianisme a créé une nouvelle terre , en révélant de nouveaux deux.

Dans cette voie d'observation , la première chose qui se présente , et la seule dans laquelle la distribution de notre sujet et de nos forces nous permette d'entrer, c'est Tarchitecture, cet art-roi, comme Tappelle justement Victor Hugo.

L'architecture de nos basiliques respire , de la manière la plus naïve et la plus hardie , Tesprit chrétien. C'est la pensée chrétienne bâtie. Aussi un abtme la sépare-t-elle de Itechitecture antique.

La direction de ses édifices vers le haut, leur élévation, est le premier caractère qui les distingue. L'architecture an^ tique occupait beaucoup de place , mais c'était en étendue horizontale. 11 semble que le regard de Thomme ne se levait pas alors vers le ciel. En relevant ce regard, le Christianisme a dû relever la voûte des temples. Cette intention est manifeste. Les tours et les flèches de nos cathédrales nous forcent en quelque sorte à détacher nos yeux de la terre , et à redresser sur elles nos vues vers un monde supérieur.

En conservant même le style ancien , le Christianisme Ta modifié d'une manière remarquable en ce sens, n a soufflé ses voûtes , et en a fait saillir la coupole. Lorsque Michel-Ange , à la vue du Panthéon , s'écria , a Je le met- « trai dans les airs , d c'est le génie chrétien qui Tanimait ; et c'est aussi la foi chrétienne , cette foi à laquelle il a été promis de transporter les montagnes , qui le lui fit exécuter.

DU CULTE BT DBS CÉRÉMONIES. 511

Mais où la pensée chréttenne s'épanouit, c'est surtout dans Tarchitecture si improprement appelée gothique.

La légèreté, la hardiesse, et, pour mieux dire, la fuguê de toutes ses directions , expriment au plus haut degré le détachement , la foi , Tespérance , la réascension de notre nature. Dans le genre grec, les colonnes portent Tédifice; dans le gothique , elles remportent. Leur petite dimension ajoute encore à TefiTet de leur hauteur. Ces colonnettes en faisceau (vive exs^ression catholique de la pluralité dans Tunité ) s'élancent comme des jets que rien n'arrête ; et qui partent sans retour. Là, point de chapiteau, point de corniche, qui fessent temps d'arrêt : c'est de plem vol que ces colonnes ou plutôt ces tiges vont se perdre dans les voûtes. Et ces voûtes elles-mêmes, quel caractère remarquable ne présentent-elles pas? Dans l'architecture antique, la voûte (dans le style grec c'est un plafond) est une seule ligne cintrée qui retombe des deux côtés, et vient se reposer sur les corniches. Dans le gothique, ce sont deux lignes qui se coupent dans leur essor , deux paraboles qui se croisent, et dont aucune ne revient^ L'ogive ajoute par là à la hauteur déjà prodigieuse do l'édifice une hauteur imaginaire et indéfinie, qui spiritnalise le regard. Elle exprime ainsi énergiquement la «tendance distinctive du Christianisme. Elle semble donner à la pierre même Timpatience de la terre et l'ardeur des cieux. — Les bas-côtés , par opposition à la nef, concourent encore pour en faire ressortir l'élévation. En multipliant les entre-colonnements et les arêtes ogivales, en variant leur croisé à chaque pas, ils offirent à la pensée un dédale mystérieux où elle s'enfonce, où elle aime à se perdre, et où elle puise le sentiment de rinfini. — Ce sentiment ressort surtout de ce? innombrables découpures et ornements qui épuisent l'attention, qui

5{2 GttÀPlTRB tVllI.

^^ â pierre de sa nature brûle,

et faire de l'édifice moins une construction matérielle qu'une pétrification spirituelle. LéK significations théologiques qui 7 sont représentées y et qui paraissent Tanimer, ajoutent encore à Tillusion : on dirait le monde invisible surpris dans ses mystères^ et y attirant notre âme comme une sœur. — Que dire de cette multitude de chapelles et de retraites si favorables à la méditation, à la pénitence, à la crainte, à Tamour, et qui invitent le cobtu" fatigué à se reposer, à s'isoler des hommes, à se rapprocher de Dieu? — Enfin, le magique effet des vitraux, leurs belles peintures, leurs représentations mystiques, semblent jeter sur toui cela une lumière surnaturelle ; et lorsque le soleil levant ou couchant vient les traverser de ses rayons, s'y teindre de leurs couleurs et les semer dans l'intérieur de l'édifice, on dirait voir cette Jérusalem céleste dont parle l'Apôtre , toute reluisante d'or, de pierreries et de rubis.

Telle est rarchiteclure chrétienne. Elle constitue une véritable création , tant elle contraste avec les types de Tarchitecture antique. Sans doute nous ne sommes pas de ceux qui méconnaissent les beautés de celle-ci quand elle se renferme dans son domaine , et dont l'admiration trop exclusive pour le gothique borne le goût. Mais il faut convenir que Tarchitecture antique ne s'allie qu'avec des idées terrestres, sensuelles, bornées. Elle presse le sol et s'y attache, comme à la seule patrie. Sa régularité symétrique, la pureté de ses lignes, et cette harmonie d'ensemble qui se perçoit d'un seul coup d'œil , qui repose de tous côtés le regard, et ne lui laisse rien à désirer, à deviner, expriment le contentement do ce qui est , le bien-être absolu, le repos de la satisfaction actuelle ; rien au-dessus, rien au delà. Aussi convient-elle parfaitement à un théâ-

DV CULTE Et DES GÉEÉttONIES. 518

Ire, à une bourse , au palais des grands. Mais elle refotde, elle écrase, elle insulte la douleur, le sacrifice, la foi, Ves^ pérance^ l'immortalité , toutes ces tendances spirituelles et morales dont la fin n*est pas ici-bas , et dont la culture fait rbomme' grand, divin. L'architecture gothique, au contraire , s'harmonise merveilleusement avec ces tendances : elle les exprime, elle les inspire. Sa fuite vers les cieux, la puissance et la légèreté de ses élancements , l'indéterminé de toutes ses directions, l'infinité mystérieuse et changeante de ses perspectives, cette vastiti sombre, comme dit Montaigne, et ces échos prolongés, immenses, tout y spiritualise l'&me , rompt ses attaches terrestres, et la fait frémir de je ne sais quel pressentiment mystérieux d'un avenir meilleur , et qu'elle ne saurait trop payer par toutes les vertus.

Au reste , comment l'architecture chrétienne n'inspirerait-elle pas ces idées et ces sentiments? elle en est le produit le plus spontané et le plus naïf. Les temples grecs expriment le goût individuel à la solde du pouvoir ; les monuments d'Egypte , la force brute et servile ; nos cathédrales respirent la force spirituelle , collective , sociale , dévouée librement à une œuvre de prédilection. On y sent circuler comme une sève mystique puisée dans les entraiUes de la foi catholique. On dirait que ce ne sont pas des mains , mais des idées, qui les ont bftties ; des cœurs qui les ont cimaatées; on dirait que ces pierres se sont animées au souffle de la foi de tout un peuple, et ont été s'arranger d'eUos-mdmes au chant des sacrés cantiques qu'elles se plaisent à répéter \

* Yold on tablean de leur érection qui nous a été transmis par un con* (emporain , et qui paraîtra fabuleux à noa tempa dégénérés : c Qui a jamais * ouï » écrivait , en 1 145 , l'abbé de Saini-Plene » supérieur d'un monastè ro

51ii^ CHAPITRE XVllI.

Profanes héritiers de ces monuments de la foi de nos ancêtres y si nous ne savons les reproduire , sachons du moins les conservery les vénérer^ les aimer, les visiter dans le même esprit qui les a construits , et qui les remplit encore de sa majesté! Entendons la voix qui sort de leurs voûtes, de leurs piliers y de leurs dalles usées par la prière : c'est la grande voix des siècles écoulés , la voix des générations saintes qui y après les avoir érigés dans les transports de leur foi , s'y sont couchées dans Tespérance de leur im-* mortalité 9 et semblent errer encore autour de nous, invisibles y et nous presser de nous incliner à notre tour devant ce même Dieu qui a fait leur force , qui fait aijgourd'hui leur récompense y et à qui nous-mêmes il nous faudra bien aussi aller rendre compte de notre infidélité I

<r Jamais on n'entre dans les églises catholiques, dit mac dame de Staël, sans ressentir une émotion qui fait du bien

en Normandie, qui Yit surgir une cathédrale magnifique à la place de sa modeste église }, « qui a jamais yu des princes, des seigneurs puissants « dans le siècle , des hommes d'armes , et des femmes délicates , plier leur « cou sous le joug auquel ils se laissent attacher comme des béies de sooune , « pour charrier de lourds fardeaux? On les rencontre par milliors, traînant n parfois une seule machine, tellement elle est pesante, et transportant à « une grande distance du firoment, du Tin, de Thuile, de la chaux, des « pierres, et autres matériaux pour les ourriers. Rien ne les urHe, ni « monts, ni Taux, ni même les riTîères; ils les traTersent comme autrefois « le peuple de Dieu. Mais la menreille est que ces troupes innombrables « marchent sans désordre et sans bruit....; leurs Toix ne se font entendre « qu'au signal donné : alors ils chantent des cantiques, ou implorent merci « pour leurs péchés... Arri?és à leurs destinations , les confrères euTironneot « l'église ; ils se tiennent autour de leurs chars conmie des soldats dans leur « camp : à la nuit tombante on allume des cierges, on entonne la prière, « on porte l'olTrande sur les reliques sacrées; puis les prêtres, les clercs, « et le peuple fidèle , s^en retournent , aTec une grande édification , cliacon 1 dans son foyer, marchant aTec ordre , en psalmodiant et priant pour les « iTialades et les affligés. >* HaimOf abb. S. Pétri super Divam, ( Voy. Mêtin^, Ann, ord, S. Bened., tome Yl , p. 392.)

DU €ULTB ET DBS CËEÉMONIBS. 615

t€ 8 l'Ame 9 et lui rend, comme par mie ablution sainte, sa c force et sa pureté*. »

Quelle est Tftme assez dégénérée en effet , assez vieiUie dans rindifférenco et Tlmpiété, pour ne pas entrer en doute d'elle-même et ne se sentir pas pénétrée comme d'une atmosphère de yie, lorsque le hasard ou la curiosité lui font passer le seuil de ces vieux temples même déserts? Qui que vous soyez, à qui il peut arriver de faire l'expérience de cette vivifiante émotion, croyez-moi, ne la méprisez pas, ne l'étouffez pas , car elle répond à la partie la plus noble de votre être. Faites ce qu'elle vous inspirera. Si elle attire vos pas incertains aux marches des autels , allez-y ^ et là , seul, en présence d'un Dieu si longtemps méconnu , laissez-vous fléchir, laissez aller vos genoux et votre cœur à la prière. Priez! il est beau, il est grand de prier! Qui sait?? peut-être que la foi , cette divine foi après laquelle vous soupirez depuis longtemps en secret, qui est par excellence le don de Dieu , et qu'il lui a plu jusqu'ici de refbser aux investigations de votre esprit , vous attend là avec l'amour et l'espérance, et qu'après vous être agenouillé sceptique , vous vous relèverez croyant.

Gela s'est vu : on a vu des âmes qui avaient résisté aux preuves les plus directes de la vérité chrétienne , céder à cette salutaire impression, et rapporter de leur simple passage dans une église un germe de foi qui déterminait têt ou fard leur conversion.

Qu'on nous permette d'en citer un exemple :

Hégésippe Moreau , ce nouveau Gilbert, ce vrai poète , dont on a dit à la tribune nationale qu'il était mort d'une manière honteuse... pour la France, non pour lui, avait franchi les dernières bornes de Timpiété, et, comme il nous

' D€ rAllemagnet tome I, p. 64.

lié GBâPITU XTm.

M dH lift-inAme et ne le prouTe d'ailleurs que trop par le recueil de ses poésies , s'était joué des choses les plus tâitttes. Un sdir, à trayers les folles dissipations de son tâBÈiNite, passant devant une église déserte, il j entra. Ce (jQ'il f éproura , lui-même nous le raconte dans une pièce intitulée Un quart d'heure de dévotion, pièce dans laquelle im aurait tort de ne voir qu'un thème de fantaisie , mais qui est l'expression vivement sentie d'un cœur vrai , dans If langue naturelle d'un grand po6te.

On va en juger, la voici •

Dans le vieux temple >, un smr, j'entrai , le cœur biea las*

Et , ne pouvant prier, je soupirais. ~ Hélas!

Hélas! à quatorze ans mes lèvres enfantines

D'elles-mêmes s'ouvraient aux syllabes latines,

Quand j'allais j aux grands jours, blanc lévite dii chœur,

Répandre devant Dieu ma corbeiUe et mon cœur I

Mais depuis , au courant du monde et de ses fêtes,

Emporté, j'ai suivi les pas des faux prophètes;

Complice des docteurs et des pharisiens,

J'ai blasphémé le Christ, persécuté les siens.

Quand l'émeute aux bras nus , pour la tratner au fleuve ,

Arrachant une croix à sa coupole veuve ,

Insultait , lapidait Dieu gisant sur le sol ,

Enfant, sur les manteaux je veillais comme PauJ.

Mais le doute aujourd'hui m'accable , et j'y succombe ;

Mon âme fatiguée est comme la colombe

Sur les flots du déluge égarant son essor,

Et l'olivier sauveur ne fleurit pas encor.

« Mon Dieu ( s'il est un Dieu ) , par pitié , fais-moi croire I •

Je disais : tout à coup l'ombre devint plus noire ; Dans mes cheveux émus passa ce vent glacé Qui sur le front de Job autrefois a passé ;

' 5aiD^ËtîelUle du Mont. ( Note d^Hé^ppeMmtm. )

DU €ULTE ET DES CJÉaJIfONIES. 517

Le Yent d*hiver pleura sous le parvis sonore, Et, peusif, je sentis que je gardais encore, Dans un pli de mon cœur de moi-même ignoré , Un peu de Yîeille foi , parfum évaporé. Cependant mon genou, fléchi par la prière, Se heurta contre un livre oublié sur la pierre; Et j'entendis la voix qui parle aux cœurs élus Murmurer dans le mien : « Prends et lis! » Et je lus; Je las en frémissant ces quatre chants sublimes Dontrauteur s'est voilé de quatre pseudonymes, Mais où sur chaque mot le poëte , à dessein , Imprima son génie au défaut de son seing. Le repentir me prit, et j'y trouvai des charmes , Et du maibre sacré la poudre but mes larmes.

Quand je me relevai , plus léger de remords , Comme au dedans de moi c'était fête au dehors : La vitre occidentale, allumant sa rosace. D'une langue de feu m'illumina la face; Lé couple séraphique , en extase courbé , \Tee plus de ferveur pHa sur le jubé ; Et l'orgue , s'éveillant sous un doigt mvisible , D'un long et doux murmure emplit la nef paisible....

Mais bientôt dans ce monde incrédule et rieur Je retombai do ciel; au vent extérieur Mon front pâle et poudreux secoua son délire , Et, l'œil humide encor, je me pris à sourire.

Nous étions resté sous Timpression pénible de ces derniers vers, lorsque, parcourant dernièrement , à la tête d'une édition posthume de ses œuvres , une notice biographique sur Hégésippe Moreau , faite par un de ses amis intimes 9 M. Sainte-Marie Marcotte, nous avons lu et relu, avec un profond sentiment de satisfaction inespérée, une eirconslance de sa mort qui a tempéré pour nous Tamertumo des autres détails parmi lesquels elle est rappor-

518 GHAPITEË XVlll.

tée , et qui prouve que le Quart d'heurb de dévotion avait porté son fhiit.

Voici le passage en son entier :

ce .Malade moi-même , comme je n'étais pas allé le voir à « rhôpital depuis quelques jours^ il se leva, traversa la rue « par une des plus froides matinées de décembre ^ monta a trois étages , et faillit tomber évanoui sur le seuil de ma « porte. Cette visite n'était-elle pas un dernier adieu? Je ne ft le sais, mais j'étais comme frappé d'aveuglement : je ne <c pouvais croire qu'il dût mourir encore. Huit jours après,

a IL ME DIT qu'il AVAIT REQU DANS LA NUIT LES DERNIERS

a SACREMENTS. Notro outrovue fut silencieuse ; quand je le <c quittai, a Aimez bien ma sœur, » me dit-il. Jel'embrasce sai , et ce fut tout. Le lendemam , 20 décembre 1838 , un a homme de l'hôpital entra chez moi , et m'annonça que le <c n* 12 venait de mourir. »

C'est dans la même année • c'est à quelques jours peutêtre du Quart d'heure de dévotion , que le Dieu qu'il avait visité dans son temple vint le visiter à son tour sur le grabat de ses douleurs, et que pour lui, comme pour Gilbert, se vérifia celte sainte promesse :

ce Le Seigneur viendra l'assister sur le lit de sa douleur : « oui , Seigneur, votre main retournera son lit pour repo- <x ser ses infirmités ' . d

Telle est l'influence régénératrice que le Christianisme exerce jusque sur les âmes les plus égarées, et que les pierres mômes de ses temples ont le pouvoir de communiquer.

' Dominuê opem ferai ilU super lectum dolorisejus : universtun stra' tum ejus versasU in infirmitate ejus, ( Ps. xl, v. 4. )

Comme oa a pa le Toir dans le programme de cette nouvelle édition , nous Dons étioiiB proposé d'ajouter ici une Étude sur la Dévotion à la très-saiHie Viergi; inais, en sondant ce magnifique sujet, nous n'avons pas tardé à reconnaître que ce n'est pas un chapitre , que c'est un livre qu'il fallait lui consacrer : car ce n'est rien moins que tout le Cbristianisme repris sous on aspect plus sympathique aux âmes délicates. Plutôt que de le rétrécir et de le mutiler, nous avons donc préféré le laisser en dehors de cet ouvrage , dont le plan ne le comporte pas rigoureusement , nous réservant , avec l'aide de Celle que nous désirons y glorifier, d'en faire l'ohjet d'une publicatioo particulière qui sera comme une annexe de nos Études , et que nous espérons offiir un jour à nos lecteurs.

C'est un langage reçu parmi les détracteur^ du Christianisme, et favorisé , il faut le dire, par quelques-uns de ses défenseurs, que Tautorité étant le fondement de sa doctrine, la foi aveugle est nécessairement la situation exclusive de ses disciples ; que la raison n'a que faire avec lui , et que par conséquent ceux qui ne veulent pas renoncer absolument à cello-ci sont forcés de se jeter dans les bras de la philosophie , c'est-à-dire, dès lors de l'incrédulité.

Cette prétention , qui fait la grande préoccupation des intelligences de nos jours , est la plus fatale et la plus perfide de toutes les erreurs.

Elle est funeste et à la Religion et à la philosophie : à la Religion , parce qu'elle lui enlève les esprits qui aspirent à la lumière ; à la philosophie , parce qu'elle lui enlève les cœurs qui ont besoin de foi : et comme nous avons tous besoin , quoique dans des proportions différentes , de lumière et de foi , il s'ensuit que ni la Religion , ni la philosophie , ainsi présentées , ne peuvent nous satisfaire , et qu'il n'y a que le scepticisme qui triomphe de leur division.

Au nom de la vérité , au nom de l'ordre qui en dépend, j'ai voulu protester contre cette erreur.

I. Envisagée en principe, elle roule tout entière sur ime équivoque.

Sans doute la foi est la foi ^ c'est-à-dire, une détermina-

lion (le Tespiit sur la parole d*autnii , abstraction faite de toute vérification préalable de la chose même qui est l'objet immédiat de la croyance. Ainsi , l'enfant croit ce que lui enseigne sa mère, sur sa parole, quand bien même il ne se rendrait pas compte à lui-même de la raison de cet enseignement. Pour lui, cela est, parce que sa mère Ta dit : c'est là sa première raison. Il ne comprend pas la chose même ; mais sa mère la comprend pour lui , et lui donne le résultat tout préparé de cette compréhension , je veux dire la certitude, qui est comme le lait de sa jeune intelligence. Heureuse confiance, heureuse foi, qui est le premier fondement de la raison de l'homme , et sans laquelle il ncksortirait jamais des ténèbres naturelles de l'ignorance !

Maintenant , est-ce à dire que cet enfant ne devra pas chercher à exercer sa raison sur les vérités qu'il reçoit d'abord par la foi , et à les assimiler à son intelligence par le travail de sa compréhension? N'est-il pas, au contraire, de sa vocation , et de l'intention de sa mère elle-même , qu'il pénètre ces vérités , qu'il les saisisse , et qu'il se les rende propres? Doit-il nécessairement s'abstenir de raisonner parce qu'il croit, ou cesser de croire parce qu'il s'applique àraisonner? Qui oserait le dire?. .. Et s'il y a certaines vérités, parmi celles qui lui sont enseignées, qui, trop vastes , ne puissent pas être entièrement englobées par son intelligence , mais dont il saisisse une portion plus ou moins notable, selon la force et la pénétration de celle-ci , n'est-il pas évident qu'il devra tout à la fois , à l'égard de ces vérités, croire et raisonner? que, tout en les croyant , il cherchera à les comprendre, et que, tout en parvenant à les comprendre en partie , il ne cessera pas de les croire entièrement? 11 les croira toujours dtos ce qu'il n'y comprendra pas, et, dans ce qu'il comprendra, il croira encore,

parce que sa compréhension n'étant pas complète y et ces vérités étant indivisibles , cette compréhension ne pourra jamais être décisive, et demeurera toujours connexe à la foi.

Or, telle est la situation de Fesprit humain par rapport à la vérité divine , de la raison de Thomme par rapport à la souveraine raison : c'est celle de Fenfant par rapport à sa mère : allaité par la foi et nourri de la vue, Lactaxiài fide, pascendi specie\

Cette situation est générique : nul homme, par cela seul qu'il est homme, ne peut sans folie s'émanciper de Dieu; tout homme est peuple en Religion , en ce sens que tout homme ne peut arriver par lui-même à une compréhension décime de la vérité divine, et a besoin de foi. « L'homme, a a très-bien dit M. de Bonald, a un esprit qui examine, tf qui admet et qui rejette ; et cet esprit doit être dans tous a également soumis , parce que, dans tous > il ne peut être a également éclairé, et que dans aiumn il ne peut être par- « faitement éclairé*. »

Sur ce fondement commun de la foi maintenant, la compréhension viendra s'établir, surgir comme un édifice plus ou moins considérable , selon la diversité des intelligences; et c'est ici qu'il est permis de distinguer le peuple et les esprits supérieurs, les siècles de foi naïve, et les temps philosophiques. Les ims (et c'est la grande majorité des hommes) demeureront toujours plus ou moins à l'état de foi naïve , ou n'édifieront sur elle que des édifices d'intelligence humbles comme leur esprit , ce seront les simples de cœur ; les autres bâtiront de riches palais , et tireront de la foi , comme d'une riche carrière , comme d'une mine profonde et inépuisable , du marbre , de For, des

' s. Augustin, de Vtilitatecredendi.

' Tfiéor. du pouvoir f t. II, p. 428.

pîarrM précieuses , qui formeront un temple , et ce seront les philosophes.

Loin que la foi retienne ce travail de Tintelligence y elle Fy pousse en lui en donnant la matière, comme im germe dont la nature est de fermenter, de se développer, et de fleurir.

La foi n'est donc pas Tennemie de la raison , puisqu'elle est la raison même en germe. Tout croyant, fùt-il iln enfant, fùt-il un pâtre, renferme un grand philosophe; et tout vrai philosophe, fût-il un Leibniz ou un Pascal, n'est qu'un croyant développé. Ainsi, le philosophe n'en sait pas plus , et le simple croyant en sait autant. La différence n'est que dans le degré de compréhension. Admirable élasticité de la foi chrétienne , qui se fait toute à tous sans cesser d'être identique ; qui se met à la mesure de la plus étroite intelligence , se dilate avec elle , et la presse pour étendre sa capacité et la remplir en même temps; qui nonseulement satisfait la raison, mais qui fait la raison même ; qui enfin se réduit dans un catéchisme jusqu'à entrer dans la tête d'un petit enfant, et s'élargit dans la tête de Bossuet jusqu'aux Élévations sur les mystères!

Quelle erreur monstrueuse n'est-ce donc pas que celle qui oppose la raison à la foi, c'est-à-dire la fleur à la racine ! Erreur funeste à la Religion , parce qu'elle lui enlève cette fleur de la raison ; erreur plus funeste à la philosophie , parce qu'elle lui enlève cette racine de la foi.

Toute philosophie en effet , même dans la bouche des incrédules, n'est, de près ou de loin, qu'im germe de foi développé. Ce développement est essentiellement imputable à ce germe , non-seulement dans son origine , mais dans sa conservation et son progrès ; et pour savoir très-bien par exemple, et par de belles démonstrations, qu'il y a un Dieu

52i. CHAflTRE XIX.

créateur et rémunérateur, il n'est pas moins nécessaire qu'il y ait ime autorité enseignante qui continue à dicter cette vérité au monde, comme il est nécessaire pour un arbre en feuille , et même en fleur, et même en fruit , de tenir toujours à la terre par des racines.

Vous voulez déraciner la philosophie du sein de la Religion , parce que , dites-vous , elle porte d'elle-même des fruits de vérité, et que la raison toute seule suf&t à leur démonstration. Enfants qui coupez un rameau de l'arbre, et qui vous vantez des feuilles et des fleurs qui le décorent, attendez , et vous allez voir ces fleurs se faner, ces feuilles languir, et ce rameau n'être plus qu'un bois sec et cassant, qui ne laissera dans vos mains que des débris et de la poussière ! Tel est , en effet , le sort inévitable de la philosophie , quand elle se détache de la Religion. Le jour où elle s'en sépare , elle se fonde sur la sufQsance des vérités qu'elle emporte avec elle , et dont elle se croit maîtresse. Le lendemain, elle est la première à mettre en question ces mêmes vérités, à les décomposer une àxme, à les dissiper dans le scepticisme, jusqu'à ne garder plus rien, je ne dis pas de la Religion, mais de la philosophie , détruisant par là elle-même , de ses propres mains , le motif de leur séparation.

Loin donc que la foi soit exclusive de l'exercice de la raison, elle est le principe générateur et conservateur de la raison même ; et si nous voulons rester philosophes , restons croyants.

II. Cette capitale vérité , si concevable et si démonstrative , comme nous venons de le voir , en théorie , est hautement confirmée par les faits.

Elle l'est doublement :

GOtrCLUSION. 525

D'abord , par le spectacle de la déperdition de vérité re- Ijg^use et morale qui a suivi Vimancipation de la raisatif et qui y en plein Christianisme, en pleine civilisation^ a été jusqu'à un appauvrissement de Fintelllgence humaine plus grand que celui où le Christianisme nous avait pris, et a refait un moment sur le monde moral toutes les ténèbres du paganisme. Et s'il est un tableau digne de pitié; c'est celui qpie présente, à l'heure qu'il est, la philosophie de notre siècle. Le nom de philosophie même lui convient-il? et n'est-ce pas une dérision que de couvrir de ce nom sacré l'amalgame le plus monstrueux des systèmes les plus contraires, et qui ne se ressemblent que parle scepticisme où ils courent tous se jeter? Quel fait a moins besoin de démonstration? Je me suppose privé des lumières de TÉvangile, et, nouvel Anacharsis, voulant m'instruire à l'école de cette philosophie des vérités dont j'ai besoin : quel catéchisme, bon Dieul que celui que je compose des diverses réponses que j'en obtiens M et que la raison est humiliée devant un pareil spectacle I S'est-on proposé de me dégoûter à jamais de la recherche de la vérité? et tous ces philosophes sont-ils des victimes dévouées à la manifesta-

1 CTest ce qu'on a lait sous le nom de Catéchisme de Vuniversité; mais, il faut le dire , dans cette compflation, comme dans une autre plus importante qui a précédé , il s'est commis des inexactitudes et des injustices que nous déplorons doublement : d'abord, parce que c'est toujours un tort fort grafe de manquer à la Térité et à la justice; ensuite , parce que, dans le cas actuel y c*esi, pour me servir d^un mot connu, plus qu*un crime, c'est wu faute ^ et une faute lourde , attendu qu'en se tenant dans la pure vérité ea avait florabondanmaent de quoi prouver ce que nous-méme nous soutenoBs id y et qu'on se rendait inexpugnaUe en ne laissant à ses adversaires 9» la confusioii du silence. Mais il ne faut jamais s'attendre à avoir la vérité pure quand elle passe par le canal des hommes , à moins d'un prodige aussi édaftant qne celui de l'intégrité de la Doctrine catholique depuis dix-huit siècles.

tion des misères de notre nature intellectuelle , comme ces esclaves ivres qu'on Iftchait dans les rues de Sparte , pour inspirer la tempérance aux citoyens ? On le dirait y et jamais la philosophie n*a reçu un plus sanglant outrage. Et, chose inouïe! jamais on n*a plus revendiqué ses droits que depuis qu'elle s'en montre aussi indigne, n est vrai qu'on les entend singulièrement , et qu'ils paraissent consister à s'agiter à la recherche de la vérité , moins pour la trouver que pour le plaisir de l'agitation en elle-même , n'importe dans quel sens ; si ce n'est qu'on évite avec soin celui qui pourrait conduire ou ramener au terme , parce qu'il ferait trouver le repos».

Le sepos cependant se fait sentir au fond de l'ème humaine comme son bien le plus cher; mais qu'arrive-t-il? c'est que la vérité, ce doux oreiller de l'àme, ayant disparu dans cette agitation fébrile de l'intelligence , celle-ci se rejette à la fin dans le scepticisme , qui est le repos dans la mort, comme la foi est le repos dans la vie.

Voilà où cette philosophie conduit la raison , après lui avoir fait quitter la foi sous la fausse promesse d'une jouissance d'elle-même, que la foi, dit-elle, lui interdit*.

Cette dernière assertion est-elle vraie , et la raison n'at-elle à choisir qu'entre deux sortes d'interdictions î

Erreur désolante que nous avons voulu déraciner en ren-

* Cette philosophie a été parfaitement définie , par saint Bernard , Vart de rechercher la vérité sans jamais la trouver, parce que, du moment où on Taurait trouvée , on cesserait de la rechercher, c'est-à-dire, de philosopher. Les Rationalistes sont ainsi comme les alchimistes de la pensée, vonlant foire de la Térité au lieu de la gagner, conune les alchimistes voulaient faire de Tor, et se ruinant comme ceux-ci à la recherche de cette autre pierre philosophale.

* Rappelons-nous les lamentables ayeux de Jouffroy, rapportés dans k deuxième Toliime de ces Études , p. 258.

versant la proposition des détracteurs du Christianisme, et en soutenant, à notre tour, que la philosophie hostile à la foi conduit fatalement à Vinactivité intellectuelle du scep* ticisme ; et que si la raison veut se retrouver elle-même , s'exercer noblement, largement, philosophiq%tement , il faut qu'elle retourne à la foi, parce qu'alors elle aura repos et activité dans une proportion exacte avec la force de chaque intelligence. Elle ne s'exercera pas dans la recherche mais dans la possession de la vérité. Elle l'aura avant tout, et elle l'aura de première main, de la seule main qui la donne, de la main de Dieu : car la vérité divine ne se trouve pas, elle se donne. Ce sentiment de la possession de la vé* rite , de la certitude de la vérité, fera déjà goûter à l'àme , même à l'état de simple foi , une vie interne qui* aura plus de plénitude que toutes les ébullitions philosophiques ne peuvent en donner. Ensuite , sur ce fond solide , la raison pourra venir s'exercer à la compréhension, selon sa pénétration et ses forces, mais de manière à ce que le plus grand génie trouve toujoinrs de quoi découvrir et admirer, et le plus petit esprit de quoi saisir et se fixer ; et que tous , quoique tenant par la foi au même centre, gravitent autour de lui dans des orbes divers, ayant ainsi le privilège do s'exercer chacun selon ses forces, sans le danger de s'égarer, et goûtant tout à la fois le repos dans l'activité, et l'activité dans le^ repos.

Voilà ce que nous avons rendu saisissablo en théorie.

Hais de même que le fait est venu donner raison à cette théorie en ce qui regarde l'épuisement intellectuel où conduit la philosophie hostile à la foi, de même nous avons voulu qu'il vînt la ratifier en ce qui regarde l'activité vivifiante qu'elle reçoit de son alliance avec elle.

n nous a pani que la meilleure preuve que nous pus-

528 CBàBltn UX.

9ionft cUwnecde cette importante vérité aux esprits de bonne foi, que la meilleure manière de les désabuser de rerreur contraire, était de faire nous-méme avec eux cet exercice de la raison sur chacun des points de notre foi; de les parcourir tous les uns après les autres, sans en excepter aucun, même les plus mystérieux, les plus accablants au premier abord pour la raison , et , sans sortir le moins du monde de la rigueur de Torthodoxie la plus sévère, de présenter à la raison les plus riches , les plus féconds sujets ^'admiration et de jouissance.

C'est ce que nous avons voulu faire dans cette seconde partie de nos Études, sous le titre de Preuves intrimiques du Christianisme.

m. Si la faiblesse de nos moyens n'a pas en effet trahi la grandeur de notre cause , nous croyons être parvenu :

Premièrement, à faire coimaitre la Doctrine catholique;

Secondement, à montrer que son étude est le vrai champ de la philosophie ;

Troisièmement, à en tirer la preuve de sa divinité.

Ces trois résultats rentrent les uns dans les auti'es. Quelques mots sur chacun d'eux.

1^ La connaissance do la Doctrine catboUque s'est effacée des intelligences de notre siècle, et cependant jamais on n'a prononcé sur elle avec plus de suffisance, comme si rignorance autorisait l'erreur. Peu connaissent la lettre de ses enseignements, et, parmi ceux qui connaissent la lettre, peu connaissent l'esprit. La faire connaître, la montrer, c'est donc déjà faire fuir les fantômes que les préjugés combattaient en elle , et faire sortir, comme de derrière d^e nuages, l'éclat devenu tout nouveau, à force d'avoir

CDHSSIVSIOM. 529

été longtan^ps eaché» de ses Tentés. Ce n'est pas la foi qui est aveugle, c'est Fignorance de la foi ; et quand je parle de rign(H*ance de la foi, je m'explique :

C'est le propre de la vérité chrétienne , selon que nous TavoDS déjà dit, en restant identique, de se prêter aux évolutions de rintelligence , et de lui découvrir plus de preuves et de rapports à mesure que celle-ci devient plus capable de les saisir et de les comprendre. Lors donc que cette vérité continue à régner dans un esprit, elle s*y déploie avec ses facultés, elle s'éclaire de toutes les ccmnaissances qui y p^trent , elle s'enrichit de tous les trésors de re3q[>érience qu'il acquiert, elle se fortifie de tout le poids des réflexions dont il devient capable ; elle devient ^ifin comme lui virile : et s'il étadt donné à l'homme de franchir l'état de ses connaissances naturelles, elle le franchirait avec lui, parce qu'elle a de quoi fournir une carrière infinie d'intelligence. Mais, par contre, s'il arrive que cette vérité connue et pratiquée dans l'enfance ait été mise de c6té avec elle, Tesprit ayant continué à s'éclairer et à grandir sur tout le reste pendant que la connaissance qu'il avait de la vérité chrétienne est restée au même point ; bien que cette connaissance fût suffisante poiu* l'époque où elle a été abandonnée, elle cesse de l'être par son désaccord avec le progrès que l'esprit a fait sans elle depuis lors. Elle s'appauvrit et se rapetisse dans la proportion des richesses et des développements de l'intelligence , et, de connue qu'elle était, elle devient ignorée , quoiqu'elle soit restée , ou plutôt parce qu'elle est restée, ce qu'elle était. On la juge alors avec une exigence progressive sur une connaissance stationnaire, c'est-à-dire qu'on l'ignore d'autant plus qu'on est plus savant et plus instruit des autres vérités. Il en est

absolument comme des lieux qu'on a cessé de voir de-

puis la praoùère enfance, et qui paraissent petits à Yaà\ bahitoéà d'autres proportions.

Illusion fhneste, qui est la grande source de Tignorance religieuse de notre siècle 5 car ce que nous Tenons de dire d'un esprit particulier s'applique à l'esprit humain collectivement. Sans doute beaucoup ont oublié ou n'ont pas même appris la Religion , parce que les traditions ont été rompues ^ et qu'entre nous et nos ancêtres dans la foi l'irréligion a creusé un abîme d'ignorance : mais ce qu'il y a peut-être de pis y c'est que ceux qui ont appris et qui ont gardé le souvenir de ce qu'ils savaient de la vérité chrétienne y sans l'avoir cultivée depuis leur enfance , l'ignorent de cette ignorance relative dont nous venons de parler, et qui est pire que l'ignorance absolue, parce qu'elle s'ignore elle-même , et qu'elle se croit en droit de prononcer, du haut des sciences humaines, sur une foi d'enfant '•

Et par malheur, il feut le dire, il est arrivé précisément que cette foi a été mise de côté à l'époque où l'esprit humain , grossi de tous les trésors amassés sous son empire , s'est précipité dans le champ des découvertes et des connaissances humaines ; et que le siècle des lumières , succédant au siècle de l'impiété, est devenu, par rapport à la vérité reUgieuse , le siècle des ténèbres , de la barbarie et de l'ignorance.

Aussi qu'arrive-t-il î c'est que ceux mêmes qui se piquent de savoir la Religion sur le souvenir exact, je le veux, de leur enfance , sont tout surpris lorsqu'on leur y fait voir

' « J'ai connu bien des hommes très-instruits dans telle ou telle braBcfae « des sciences profanes, et en même temps irréligieux; mais des hommes « tout à la fois irréligieux et versés dans la connaissance de la Religion, • je n'en ai jamais connu un seul. > — Obsenration très-judicieuse de Gioberti.

ooHCLiisioir. 531

des rapports et des conyenances arec nos idées et nos mœurs qu'ils ne soupçonnaient pas. Ds ne s*y reconnaissent plus. Ce n'est [dus la même Religion , disail41s. Et, plutôt que de s'en prendre à leur ignorance, ils accusent l'eipril de ncuoeauU , et défendent l'orthodoxie d'une Religion dont ils sont les déserteurs.

Ce n'est pas la Religion qui a changé , c'est vous, c'est YOtre esprit y c'est le monde. Tout ce que nous tous faisons voir de rapports nouveaux dans cette Religion y était, mais caché; et c'est parce que l'œil de l'esprit humain a grandi, qu'il l'y découvre. Combien d'autres rapports y sont cachés en ce moment, qui seront découverts plus tard, et ainsi de suite! car cette Religion, c'est Dieu mis à la portée de l'homme, pour l'élever de clartés en clartés jusqu'à lui.

Sans doute il ne &ut pas pousser cette considération jusqu'au système, en exagérant les progrès que nous pouvons faire ici-bas dans la pénétration de la vérité divine ; mais , en se tenant dans les limites de l'expérience , il est permis de dire que toutes les évolutions temporelles de l'esprit humain, toutes les découvertes qu'il &it dans les sciences, tout ce que le progrès de ses lumières en tout genre lui permet de saisir, tous les changements de rapports qui surviennent dans ses moBurs, que tout cela trouve la vérité chrétienne prédisposée à y correspondre par autant de sujets d'aperçus nouveaux , d'où partiront de nouveaux développements intellectuels qui la pénétreront davantage ; car c'est d'elle que vient' cet accroissement de vue qui nous la feit-«aisir de plus en plus , et c'est à sa lumière que nous voyons sa lumière même.

C'est ainsi que nous avons voulu présenter le Christianisme, en lui appliquant le degré de vision philosophique qui appartient à notre temps. Nous avons voulu le faire

5S3 GHAFIT&B UX.

eonaaltre selon toute Fezigence de Tespiit aetoel, et d'après sa mjïmère d^enyisager les choses. Pour ayoir remidi notre yrai but, il faudrait avoir atteint cette exigence sans ayoir déplacé le moins du monde la vérité chrétienne du centre immuable de son orthodoxie. Y sommes-nous parvenu? nous en avons quelque confiance ; nous croyons du moins avoir montré qu'on le pouvait.

^ Nous avons par cela même atteint le second résultat indiqué; de faire voir que Tétude de la Religion est le plus beau, est le vrai champ de la philosophie.

Si par philosophie on entend Tapplication des fbrces de l'esprit humain à la coAnaissanoe de la vérité en tue de la vertu, quoi de pliS digne de ce nom , quoi de plus philosophique, que les diverses perspectives qui se sont offertes à nos regards dans ce |)afcours de toutes les vérités chrétiennes? Est-ce là , je le demande à tout lecteur équitable , ce Christianisme qu'on nous pimente comme bornant et entravant la raison ? Rappelez-vous chacune de nos études dans cette seconde partie, et comment, dès le seuil, nous avons vu germer et fleurir devant nous toutes ces considérations, tous ces rapports, toutes ces explications, plus riches les unes que les autres , s'engendrant réciproquement, et faisant passer notre esprit de surprise en surprise ; de même que dans une campagne élevée, mais dont le sol est accidenté de rochers et de bois , chaque pas découvre une échappée de vue, chaque obstacle prépare un plaisir, chaque regard fait naître un spectacle.

Assurément nous n'avons pas eu la prétention de trouver la vérité divine en elle-même; c'est là xme prétention folle, et nous la laissons à la philosophie rationaliste. Selon nous, la vérité divine , ainsi que nous l'avons déjà dit, est hors de la portée tvaturelte de l'esçrit humain : celui-ci ne

CONCXUSIOBT.

peut pas la trourcit, il ne peut ^e la recevoir MIa tèôèMài d'elle-même ^ et par la réyélation qu'elle lui foit de sa hl^ mière. Mais cette vérité étant ainsi reçue par la foi à sa réyélation, il est permis à l'esprit humain de chercher à ê'eû donner l'intelligence , à en découvrir les rapports y les résultats, les applications. Voilà le vrai champ de la philosophie ; et certes il est assez vaste , il est assez dij^e de notre raison.

Remarquez que la philosophie rationaliste eDe-mdme, contrairement à sa prétention, ne fait pas autre chose dans ce qu'elle a d'effectif et de réel. Car tout ce qa*elle sait, tout ce qu'elle dit sur Dieu, sur l'homme, sur leur rapport, elle ne l'a pas découvert, elle l'a reçu comme nous. Elle serait, en effet, fort en peme de nous dire l'époque où eUe a découvert l'existence de Dieu, la spiritualité, l'immortalité de l'âme, etc. Elle a reçu toutes ces notions, et ce n'est que sur cette avance de fonds qu'elle travaille à saisir les rapports de ces vérités avec la nature humaine, et leur justification par l'harmonie de ces rapports. Ainsi elle ne peut rien de plus que la philosophie croyante. La seule chose qui la distingue de celle-ci , c'est le triste privilège de perdre ces vérités , de les altérer , de les corrompre. Et cela se conçoit. Car la raison, qui fait que nous ne pouvons pas découvrir par nous-mêmes ces vérités, fait aussi que nous ne pouvons pas les comprendre entièrement; d'où il suit que si nous ne prenons pour unique motif de leur admission que cette compréhension, elles doivent nécessairement nous échapper sur quelque point, parce que , n'y aurait-il qu'une raison de ne pas les comprendre , il y a par cela même ime raison de ne pas les admettre, ou de les altérer en les accommodant à notre compréhension. Q y a plus : le propre de la philosophie ra-

lionaliste étant de ne se déterminer que par la compréhengion, et le fonds de sa nature étant l'ambition de conquérir la vérité, moins pour s'y soumettre que pour se la soumettre, il arrive d'elle comme de tous les ambitieux , commede tous les conquérants : elle ne fait pas cas des biens qu'elle a déjà, je yeux dire des raisons d'admettre ime vérité tant qu'elles ne sont pas complètes. N'y aurait-il qu'un seul point sur lequel la vérité résistât à sa compréhension , elle s'y porte avec toutes ses forces, elle en exagère l'importance, elle joue contre lui seul tous les trésors de son entendement, jusqu'à ce qu'elle y perde tout, même le sens commun, et qu'il ne lui reste que le scepticisme ; de manière que pour avoir voulu, suivant sa loi, comprendre par elle-même tout, elle ne retient plus lien, pas même la vérité la plus vulgaire : elle n'est plus qu'im fastueux néant.

La philosophie croyante , au contraire , prenant d'abord pour base décisive d'admission de la vérité divine la foi à sa révélation, ne se livre ensuite à son étude qu'avec calme, solidité , confiance. Elle ne s'étonne pas d'y trouver des points mystérieux , et ne cherche à les expliquer qu'avec réserve, admettant leur obscurité en faveur de la cleule qui en est inséparable , à la différence de tous les faux systèmes religieux et philosophiques, dont le tort commun est de nier la clarté en haine de l'obscurité. Repliant ses forces sur les points plus intelligibles , elle les résout sans préoccupation, elle recueille les solutions qu'elle en obtient, elle les rapproche, et en tire des solutions nouvelles. Les points mêmes qu'elle ne comprend nullement , qu'elle renonce à comprendre, lui servent puissamment pour l'intelligence de ceux qui les environnent ; parce que, s'ils n'ont pas ime valeur de compréhension en eux-mêmes, ils ont du

CONCLUSION. 53g

moins une yaleur de certitude qui influe autour d'eux^ une yaleur objectÎTe qui en détermine les rapports , et qui jette au loin des traits de lumière y comme ces rayons de soleil qui s'échappent de dessous un nuage sombre, et qui réyèlent le disque de Tastre sans le montrer. — Comme cette philosophie embrasse, à titre de foi, Tédifice entier de la doctrine révélée, elle trouve souvent dans les rapports des mystères entre eux une clarté qu'Usn'ontpas en eux-mêmes, et qui la ravit et la dédommage , en lui manifestant un dessein profondément lié, et qui porte en lui sa propre justification. — Sa compréhension vient alors confirmer sa foi , et sa foi réagit sur sa compréhension , parce que rien n'accroît les forces de Tesprit comme la certitude qu'elles sont bien employées; cette certitude les dirige, les concentre, les encourage, leur répond comme d'au delà le mystère, et finit souvent par le leur faire pénétrer. — Et puis le propre de la foi est de mettre en jeu toutes les forces de rame : ce n'est pas le raisonnement seul, mais aussi la conscience , le sens iotûne , le cœur, l'imagination , toutes nos puissances , en im mot , qui sont en action pour saisir la lumière de quelque côté qu'elle apparaisse, et se la renvoyer réciproquement. — Ajoutons encore que cette philosophie n'est point hâtive comme la philosophie rationaliste, et par conséquent exposée à se tromper par précipitation; et qu'alors même qu'elle se trompe, ses erreurs ne sont pas mortelles, parce qu'elle a déjà ce que l'autre poursuit, la certitude, et peut prendre son temps pour élever sur ce fondement et pour retoucher à son gré l'édifice de sa compréhension, édifice auquel elle travaille toute sa vie, auquel elle apporte une pierre chaque jour, et qui, bien qu'il n'atteigne pas ici-bas son comble , est plus beau , plus solide , et plus réel , que ces systèmes fantastiques qui flottent sur

536 CHA1^1TR£ llX.

les nuages de la pensée durant le jotti*, et citte le tent du soir balaye dans la nuit. — Enfin , le defnier caractère de la philosophie croyante , sans lequel le nom de philosophie n'est plus qu'un faux nom , c'est tpi'elle est éminem* ment pratique; c'est qu'elle tend à la vertu; c'est qu'elle ne discute pas seulement la vérité, mais qu'elle la fait; et qu'en remplissant ce but capital de la philosophie, elle en rapporte des raisons d'intelligence toutes spéciales , et qui la mènent droit à la lumière par la voie de l'intuition , selon cette belle parole du Sauveur, que nous aimons à répéter : Qui facit veritatem, venit ad lUfCem.

Voilà la vraie philosophie. Pour confondre ceux qui la nient, nous avons fait comme Zenon, nous l'avons mise en mouvement , nous l'avons montrée à l'œuvre dans nos Études intrinsèques. C'est au lecteur judicieux et impartial à prononcer maintenant entre ses contempteiurs et nous.

3* Enfin, autant qu'il nous est possible de détacher de ce travail philosophique la foi qui , nous en convenons et nous en faisons gloire , y a présidé , et de juger, par l'impression qu'il a faite sur nous , de ce qu'il a dû produire sur tout lecteur ami de la vérité, son résultat a dû former la conviction de la divinité du Christianisme.

Cette considération , que la foi a présidé à notre travail , ne saurait philosophiquement atténuer ce résultat; car, Bntre cette foi et l'incrédulité supposée du lecteur, nous avons placé le raisonnement, et c'est par le raisonnement seul que nous avons voulu le convaincre. Sans doute ce raisonnement s'est animé de notre foi; mais quoi! celle-ci est-elle donc proscrite au point de déconsidérer l'exercice même de la raison qui s'en inspire? N'est-ce pas, au contraire , ime des plus fortes preuves de sa divinité , que de montrer qu'elle produit le raisonnement et l'intelligence,

GONGLUSIOK^ S91

qu'elle doûne comme des ailes à la raison , et la fait métebst sur des hauteurs qui lui sont naturellement inaccessBiIest

Au reste , la contenant dans notre ftme et la refroidissant en quelque sorte au degré d'indifférence qu'elle pouvait rencontrer, nous Favons toujours fait précéder par lé raisonnement qui en sortait; nous avons laissé à ceMn^i toute son allure philosophique : et ce n'est que lorsqu'il nous a paru être arrivé à devoir produire sur les autres un effet de conviction correspondant à notre foi, (jue nous avons manifesté celle-ci comme le principe de nos efforts et le but de nos espérances.

Mais pourquoi toutes ces justifications? Ne prenons pas tantfde précautions, n'ayons pas tant de défiance coùtre une Doctrine aussi longtemps combattue, aussi désarmée, humainement parlant, que la Doctrine chrétienne Test de nos jours ; et si elle arrive à faire ^ur nous une impression de vérité , croyons qu'il faut plutôt y ajouter qu'en rabattre ; croyons que ce fonds irréfléchi de préjugés , d'indifférence , si ce n'est d'hostilité , que nous nourrissons depuis si longtemps contre elle , en diminue la légitiiùe portée , et nous constitue en reste de justice et d'impartialité à son égard : et quand je dis à son égard , je veux dire au ndtre ; car l'intérêt de la vérité est notre plus cher intérêt.

Apprécions donc , sans arrière-pensée, la conclusion de notre travail.

— A la différence de ce qui a lieu dans les systèmes humains , il ne nous a pas fallu arriver jusqu'ici pour la déduire ; elle a découlé de chaque chapitre , de chaque page de nos Études , tant les sources en étaient vives et nombreuses, n en est du Qiristianisme comme de la nature : diaque ol^et y i^évèle une sagesse divine. Il ne faut pas aller loin dans Téfude de la nature, ni recourir à beau-

538 CHAPITRK %11L.

coup d'art et de méthode , pour y trourer Teflèt d'une intelligence suprême : la première chose Tenue, un brin d'herbe, une fleur, en est im témoin éloquent; et il serait difficile de dire si l'œil du ciron ne réfléchit pas autant la Divinité que l'astre du jour. Eh bienl il en est de même dans le Christianisme. A chaque pas de nos Éludes y nous avons été à même de conclure qu'il était l'effet d'une raison divine; sur chaque point, partout, nous avons re* trouvé une perfection de rapports et une profondeur de vues qui dépassaient notre raison, et qui lui faisaient éprouver cette même confusion que le naturaliste éprouve lorsqu'il vient à découvrir, dans des choses qu'il avait jusque-là méconnues et dédaignées sur la foi du vulgaire , des beautés secrètes qui absorbent sa contemplation.

— n est im autre cachet de ressemblance entre l'Œuvre de Jésus-Christ et les œuvres de Dieu bien frappant, et qui la distingue à un bien haut degré de toutes les œuvres humaines. L'homme, ne vivant qu'im jour, se hâte de produire son œuvre , de lui donner de son vivant tout le développement qu'elle peut comporter, de la formuler avec la plus grande sollicitude de précautions , parce que bientôt il va mourir, et qu'il ne sera plus là pour soutenir et expliquer sa pensée; et, malgré ces précautions, cette pensée est-elle encore bientôt méconnue et travestie par ceux qui lui succèdent. Dieu, qui est étemel, agit plus lentement, parce qu'il agit toiyours. Il ne se presse pas dans la formation de ses œuvres , d'im arbre par exemple : cet arbre renfermé tout entier dans son germe en sort successivement, se forme sans dessein prémédité , ce semble ; et cependant il arrive , à travers toutes les intempéries de l'air, à xme beauté de développement infaillible. Eh bien, l'Œuvre de Jésus-Christ se trouve exister dans Je monde de la même manière. Il ne

coMCLusiôir. 539

Ta pas formulée visiblement lui-même ayant de disparaître aux yeux des hommes ; il l'a laissée en germe confus, ce semble , et disséminée dans les discours qu'il tenait à ses disciples; et, en la prenant à cet état rudimentaire , c'eût été folie d'espérer humainement que cette OEuyre pût deyenir jamais un corps de doctrine y se faire jour, et se coordonner d'une manière rigoureuse à travers les tempêtes de tout genre qui allaient l'assaillir à son berceau. Mais, chose vraiment inexplicable si elle n'est divine , cette Doctrine a levé comme un germe fécond ; et , sans qu'on n'y ait rien fait ni {youté , d'elle-même elle estsortie, elle a paru, elle s'est successivement déduite , exprimée d'une manière rigoureuse ; elle est devenue quelque chose d'incomparable par la netteté et la force de l'enchaînement. Pour comble de prodige , cela s'est fait ainsi , nourseulement en dépit du désordre des éléments qui lui étaient hostiles , mais par ce désordre même : ainsi il est positif que ce sont les hérésies qui, en attaquant la Doctrine catholique , ont donné lieu à celle-ci de se prononcer, et de formuler successivement autant d'articles de son symbole qu'il y a eu de tentatives fidtes pour l'altérer. Et ne vous y trompez pas, l'histoire la plus incontestable est là pour en déposer, ces articles n'ont pas été laits par voie d'addition à la Doctrine , mais d'ampliation, de manifestation de son contenu existant déjà dans la tradition et les Écritures , et remontant ainsi directement à Jésus-Christ. Ce n'est qu'en se fondant sur ce qdi était déjà , sur ce qui avait toiqours été précédemment , que l'Église a procédé dans toutes ses décisions dogmatiques. Il n'y a pas im seul des articles de notre foi qui n'ait été cru toujours et partout dans l'Église , et auquel on puisse assi* gner une date postérieure aux Apdtres et à Jésus-Christ, n n'y en a pas un seul dont on ne retrouve l'élément certain

4an8 les monumfints anjtériôurs à la promulgatian qui en a été fàîle, en réfutatioDi de la tMUDMuU qui Tattaquait. En ua mot, rÉglise ne fait pas (|e nouveaux articles de f(H en les décidant : elle les rend seulement notoires. L'enchatnement admirable , du reste , qui règne dans tout Tensemble de cette Doctrine , et qui est tel qu'à lui seul il forme une preuve philosophique de la divinité de son auteur, repousse la supposition qu'elle se soit formée par addition successive. Gela serait un prodige plus grand que celui qu'on veut éviter. Ce n'est pas l'œuvre de plusieurs évidemment, c'est l'œuvre d'im seul , et ime œuvre incomparable. Mais comment ce seul auteur de cette œuvre a-t-il pu la tirer ainsi de l'état rudimentaire où il l'a laissée en apparence , et la défendre, et la coordonner à nos yeux, et la soutenir jusqu'à nous à travers dix-huit siècles? C'est là évidemment l'ouvrage de Dieu et l'accomplissement de cette parole : Je suis avec v(m$ tous les jours jusqu'à la fin. Jésus-Christ est toiyours avec son Œuvre, la soutenant, l'ei^tretenant , comme l'action de Dieu est incessamment présente dans l'univers.

— Les systèmes humains les plus heureusement conçus ont leur côte faible, bien qu'ils ne se proposent qu'un sujet spéculatif et plus ou moins restreint : ainsi Platon a sa république; Descartes, ses tourbillons; Leibniz, ses monades; Halebranche, sa vision en Dieu, etc. Quand ces systèmes paraissent, ils font fureur précisément par leur côté chimérique , parce qu'il pique les imaginations par sa singularité. Hais le temps ne tarde pas à venir marquer du doigt le ridicule et le vice qu'il renferme ; et la postérité refroidie n'y voit plus qu'un Uibut payé à la faiblesse de l'humaine raison. Dans la doctrine catholique, rien de pareil. Ken que cette Doctrine embrasse tout, et recherche le

COxNCLUSION. 541

(erra'ln scabreux de la pratique y autant que les systèmes humains mettent de soin à Téviter^ il serait impossible , après dix-huit siècles de Texpérience la plus diverse de temps et de lieux y de signaler en elle , sur tant de pomts , le point chimérique , le côté faible... On est forcé de la rejeter ou de Taccepter dans son entier ; et quand on Ta re« jetée , on est forcé d'y revenir, sous peine de n'en avoir aucune. La Réforme , loin de détruire cette importante remarque, est venue lui donner une éclatante confirmation. Car, malgré toute la passion qu'elle a mise à chercher une partie vulnérable dans cette Doctrine , elle n'a pu la trouver ; et ce qui le prouve, c'est précisément la vicdence désordonnée de ses attaques , frappant à tort et à travers , ne s'accordant avec elle-même sur aucun point précis à rejeter ou à conserver, et forcée de les voir tous lui échapper, pour ne les avoir pas tous retenus.

— Il y a plus : dans ce qu'il y a de bien des œuvres humaines , tout n'est pas également bien ; il y a des parties plus belles les unes que les autres : la figure principale a été soignée , les accessoires ont été négligés ; et cette négligence même était nécessaire : car telle est la faiblesse de l'homme, que l'absence de toute imperfection est souvent dans ses œuvres une imperfection, parce que , ne pouvant atteindre à la perfection absolue, il est obligé de rechercher une perfection relative, et de se faire valoir par ses propres défauts. Dans l'CEuvre de Jésus-Christ il n'en est pas ainsi. Il serait diJFficile d'y préciser ce qui est plus ou moins sage, tant tout Test profondément. Quand on vient à étudier I un après l'autre tous les points de sa Doctrine , la différence d'importance qui semblait les distinguer s'évanouit; des rapports inattendus, des beautés inespérées se révèlent ; on est débordé , et on se retrouve en plein sujet d'admiration :

hk2 CHAPITRE XIX.

on ne voit plus de limites , toute échelle de proportion disparaît, on aboutit de toutes parts à la même sagesse, et à une sagesse infinie.

— C'est un autre caractère des systèmes humains de séduire dès Tabord , tant tout y est accommodé aux vues naturelles de rhumaine raison. Dans la Doctrine chrétienne , c'est rinverse. Le premier mouvemœit de Tesprit humain c'est de n'y rien comprendre y c'est d'en ôtre choqué et de s'en moquer même , tant la raison qui y préside est outre que notre raison; ce qui doit être si c'est une raison divine, la nôtre étant par rapport à celle-ci débile et corrompue, et devant par conséquent être blessée de sa première rencontre, comme un œil malade de l'éclat d'un jour vif. Mais, chose admirablel plus l'esprit de l'homme se place en présence de cette Doctrine dans la situation d'hiunilité, de pureté , de recueillement , de défiance de soi-même et de bonne volonté, qui est celle qu'il doit prendre, si cette Doctrine est divine ; plus il y découvre d'ordre, de rapports, de sagesse , de force , d'infinité en tous sens , et de profondeur. Tout un monde nouveau lui apparaît, et l'initie à ses mystérieuses richesses ; il voit poindre peu à peu , et l'une après l'autre, des vérités ravissantes, là où il n'avait vii d'abord que des énigmes confuses et souvent absurdes; il les voit s'ouvrir, et laisser échapper de leur sei» d'autres vérités plus ravissantes encore , qui en portent elles-mêmes Le nouvelles, et ainsi sans fm; il les voit se répondre, rayonner de l'une à l'autre , et s'entrelacer merveilleusement. Il n'a pas le temps de les recueillir et de les compter ; elles se disputent son étonnement et son admiration ; elles lui font entrevoir tant de rapports à la fois , elles touclient à tant de points divers , que son attention ne peut pas y suffire : il n'en oeul plus; et, de tous les mots qui se

présentent pour exprimer ce qu'il éprouve, il n'y en a qu'un seul qniy atteigne parfaitement, et c'est celui de dwin, rêveoant ainsi, par l'extase de la raison, à la {implicite de la foi.

— Sans doute Vincomprihefmble continue à régner dans cette Doctrine; et, quoique la raison y découvre, elle reste encore accablée de ce qui la dépasse. Mais cette Doctrine serait-elle divine, s'U en était autrement? Les doctoines humainae ne procèdent pas ainâ; elles visent à se faire comprendre, tous leurs ^orts tendent à ce but, parce qu'elles n'ont que l'évidmce pour se légitimer, et que, toute raison

.humaine étant égale en nature à une raison humaine, la comprâiension est de droit; et son défaut accuserait l'OBuvre d'impuissance ou de déraison. Dans une doctrine divine, les choses doivent se comporter à l'inverse : au lieu de l'examm , c'est la foi qui doit en être le fondement d'admission ; au lieu de l'évidence , c'est le mystère qui doit la consacrer. Elle ne peut être acceptée qu'à condition de ne pas être comprise , parce que qui dit divin dit incompréhensible. Non pas , remarquez-le bien , que tout doive être incompréhensible dans une pareille doctrine, tant s'en faut ; mais parce que tout ne peut pas être comprâiensible , et que dès lors le mystère devant se trouver kni^ours dans son fond, la foi doit se trouver à son entrée.

— Ceci nous conduit à observer une chose bien digne de fixer encore notre attention. Les doctrines humaines qui se présentent comme telles fondent leur succès sur l'évidence^ et cela doit être. Les doctrines humaines qui veulent se faire passer pour divines fondent leur succès sur Tappareildu mystère ; et cela doit être encore, parce qu'elles doivent imiter en ceci le divin. Mais ce qui est le propre d'une doctrine vraiment divine et que rien ne saurait imiter^ c'est, tout en restant my«^m\ffî^^«câ'^^^^:svA^^^

5%1^ CUAPITRE XIX.

découvrir dans ses contours d'admirables sujets d'inteUi* gence, d'exercer la raison en même temps que de la soumettre, de la remplir de ses clartés, de la dilater même pour la remplir encore, et de ne lui opposer enfin le mystère qu'après l'avoir rassasiée de compréhension ; c'est, enfin, de s'adapter d'un côté à l'intelligence humaine pour aller se perdre de l'autre dans les profondeurs de l'intelligence divine, d'être en partie lumineuse et en partie obscure, et de varier la proportion de sa lumière et de son obscurité dans le rapport de notre rapprochement avec sa divine essence, par le perfectionnement de notre nature. — Or, tel est le caractère unique, le caractère distinctif du Christia* nisme. — Remarquez toutes les autres doctrines , et vous les trouverez ou entièrement évidentes (dans leur prétention du moins) quand elles se donnent pour humaines, ou entièrement obscures quand elles se donnent pour divines. Dans ce dernier cas, elles font comme tous les faussaires , elles outrent l'origiDal dans ce qui en est imitable, et laissent tout ce qui lui est essentiellement propre. Sans doute il y a cela de commun entre le Christianisme et les autres religions, que des deux parts nous trouvons de l'obscurité : mais dans les autres religions cette obscurité est muette, immobile, inféconde, absorbante de toute raison, de toute civilisation; et dans le Christianisme, dans le Christianisme seul, cette obscurité est, si j'ose ainsi dire, compressible sous l'action de l'intelligence; elle jette autour d'elle des clartés qui dissipent les obscurités naturelles de nos destinées; elle tente plutôt qu'eUe n'arrête la raison, et ne la contient que pour la diriger ; elle est enfin la nourricière du génie, et la génératrice féconde et inépuisable de toute vraie civilisation.

<— Un awlro Ivail de divinité dans le Christianisme , c'est

celui-ci : La vérité n'est pure et coniplète nulle part : partout elle est mélangée d'erreur, divisée d'avec elle-même, accommodée aux faiblesses et aux passions des hommes, selon la diversité des temps et des lieux : oc On ne voit pres- « que rien de juste et d'injuste, a dit Pascal, qui ne change « de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévacr tion du pôle renversent toute la jurisprudence ; im méric dien décide de la vérité; le droit a ses époques. Plai- « santé justice qu'une rivière ou ime montagne borne ! « Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà. » Voilà le sort de la vérité dans les mains des hommes. Le Christianisme présente la contre-partie de cet état. En lui, tout ce qu'il y a eu de vérités dans le monde se retrouve ; mais au lieu que ces vérités étaient disséminées, altérées , jetées çà et là loin de leurs vrais principes et de leur application, et comme perdues dans leur isolement, elles se dégagent, elles se rapprochent , elles se reconnaissent, se complètent et se justifient réciproquement ; elles se développent , et s'élèvent enfin à une hauteur où elles redeviennent la simple Vérité, la Vérité absolue, immuable, imiverselle , cette Vérité catholique qui domine tout, qui s'applique à tout, qui ne change pcLs de qualité en changeant de climat , qui n'apas d'époques , que ne borne aucune rivière ni aucune montagne, qui ne connaît pas de Pyrénées, qui ne connaît pas de méridien.

Nous ne disons rien en ceci , du reste , qui n'ait été reconnu par les esprits pliilosophiques les moins suspects. Leur manière de dire, seulement, est différente. Ainsi nous lisons partout chez eux que le Christianisme est l'eclectisme par excellence , et im magnifique ensemble de toutes les vérités disséminées dans le monde ancien '.

* « Je le répète (et le savant confrère ( M. Coiiftia)qai préside cette Aca*

5iG CUAPlTliE XIX..

Or^ nous disons que cela seul emporte YiriueUema[it la divinité du Chrislianisme.

Il y en a trois raisons.

Pour que Thomme eût pu atteindre à produire cet éclectisme, h quel trayail énorme et préalable n'aurait-il pas du se livrer sur Thistoire de la philosophie? quels éléments, quels matériaux n'aurait-il pas dû remuer , amasser , comparer, coordonner y yérifier? et que serait-ce , après tout, qu'une mosaïque? Or, s'il y a quelque chose qui soit Topposé de la manière dont le Christianisme s'est formé, c'est cela. Figurez-vous un homme enfoui dans les livres pendant toute sa vie, un scrupuleux investigateur des doctrines qui l'ont précédé, un soigneux compilateur de tous les systèmes, un philosophe méthodiste et classiûcateur, un éclectique en un mot, et dites, est-ce là Jésus-Christ? sont-ce là les Apôtres? est-ce là cette simplicité puissante et régénératrice du Quistianisme '?...

« déniieme senrirait au besoin de garant et d'autorité), le Clmstianisme « n^est pas seulement un perfectionnement de la loi de Moïse, de cette sa- « gesse hébraïque resserrée dans les limites jalouses d'une petite contrée de « rOrient; c'est encore le magnilique résumé de tous les anciens systèmes « de morale et de pliilosophie , dégagés de leurs erreurs , et ramenés à des « principes plus élevés et plus complets ; c'est le point de jonction de tootes « les Térités partielles du monde oriental et du monde occidental , qui root « se confondre dans une Yérité plus pure, plus claire, plus vaste; c'est le « progrès final par lequel riiuniauité a été mise en possession des principes « de la vraie civilisation universelle. » (M. Troplong, de C Influence d* ChrisHanismp. sur le droit civil des Romains

' Strauss lut-mâmc a reculé devant cette absurdité : « Quelle que fût U « masse des matériaux spirituels préparés d'avance, dit-il, riiiterven(*oB « de Jésus ne sera ni d'une explication plus facile ^ ni d'un mérite mcini « grand. Eût-il épuisé toutes les ressources d'instruction de son temps — et « il n*en était rien , comme l'atteste cet étonnement de ses contemporains : " Quomodo hic litterasscitt cum non didicerit (Joan., vu, là) ? Unde htùc •« sapientia hxcet virtules (Matlh., xiii, 54)? — il n'en sera pas moins « vrai qu'aucun de ce«é\teveiiVs\ie »\(lisait, même de loin , pour faire ir.-

La seconde raison est plus rigoureuse encore. Ainsi que nous l'avons déjà dit ailleurs ^ Téclectisme^ c'est-à-dirSi la reconstitution de la vérité , suppose invinciblement , dans celui qui Topère^ la possession préalable de la vérité même dans toute son intégrité. Le bon sens le dit. Pour distinguer la vérité de Terreur, pour rapprocher telle vérité d'une autre vérité y tel fragment d'un autre fragment, et en faire un tout, il faut avoir l'idée, le plan, l'archétype de ce tout; il fiatut connaître la vérité comme soi-même, il faut être soimême la Vérité ; aussi Jésus-Christ s'est-il annoncé comme tel : Ego sum Veritas. Mais alors à quoi bon l'éclectisme et ses efforts pour trouver la vérité qu'on aurait déjà? il suffirait de la révéler. C'est donc révélation qu'il faut dire en parlant du Christianisme, et non pas éclectisme. Ce dernier mot est un mot creux et vain , puisque la chose qu'il signiûe ne peut exister qu'à une condition qui la rend inutile , je veux dire la possession préalable de la vérité. Et comme on reconnaît que le Christianisme est cette chose, il faut qu'on reconnaisse aussi forcément qu'il est la Vérité substantielle, c'est-à-dire, la Divmité révélée aux hommes.

Ha troisième raison enfin est celle-ci : La vérité une fois reconstituée et rétablie dans son intégrité , comment l'élever et la fixer à un état d'unité et d'universalité qui embrasse tous les pays et tous les siècles? La même force dissolvante qui a ruiné une première fois la vérité, alors qu'elle avait pour elle sa force native , ne doit-elle pas la dissoudre une seconde fois, alors qu'elle n'aurait qu'une force de reconstitution éclectique? Quel lien, quel ciment nouveau, plus fort que l'intégrité même, va opérer le prodige de cette

« réfolution dans le monde; et le ferment nécessaire à un si grand œu?re, •( Jésus n*a pu le puiser que dans son âme. » (Strausi, t. T, p. 337.) Pourquoi ne pas dire dans sa ditinité?. .

5i8 CIIAPITHE TLITL.

indivisibilité? Évidemment il faut recourir, ne serait-ce que pour maintenir le résultat de Téclectisme humain, à un agent surnaturel et divin. Mais, je Tavoue, j'aime autant admettre que le divin auteur de la conservation de Vonvrage est Tauteur de Touvrage même ; et je suis toiyours ramené à voir, dans la Doctrine chrétienne et son indissoluble catholicité , Tœuvre d'un Dieu.

IV. C'est ainsi, pour nous borner à cette courte revue de nos impressions , que , sous toutes ses faces , le Christia* nisme projette au loin des traits éclatants de divinité.

Je n'ai parlé, du reste, toujours ici que des propriétés tn- Irîm^fties du Christianisme ; car n'oublions pas qu'indépendamment de celles-ci il a des propriétés extrinêiquts , des preuves historiques, que nous n'avons pas touchées, et qui constituent encore , comme nous le verrons , un caractère unique et inimitable de divinité.

Mais à ne le considérer qu*en lui-même , abstraction faite de ces bases imposantes , en ne le prenant que dans ce qui est l'objet de la foi de ses disciples et de la répulsion de ses ennemis : sa Doctrine; nous disons (et c'est là le résultat constant que nous avons eu en vue dans tout le cours de son exposé) que , malgré tout ce qu'il doit y avoir de mystérieux dans son fonds , ce qui nous y apparaît de lumineux est tellement parfait , tellement supérieur et incomparable, qu'il suffit à lui seul pour établir sa divinité et le faire recevoir de tout esprit calme et élevé , en vertu , j'ose le dire, d'une évidence d* examen.

Sans doute je ne veux pas détruire par là ce que j'ai moimême avancé ; et je sais qu'on pourra me dire qu'il n'y a pas évidence d'examen possible dans une doctrine divine et mystérieuse , en ce sens que l'examen n'y est pas com-

plct, et que ce qui lui est dérobé pouTaat Tenir détruire ce qui lui est soumis y il ne saurait se fixer dans Fétidence absolue. En thèse générale, je raccorde. Mais en fait, et d*après la dictée du sens commun , juge souverain dans une recherche de conviction , je soutiens que celan*est pas. Je soutiens que si , parcourant Tun après l'autre tous les points nombreux de cette doctrine j on trouve que chacun d'eux porte des beautés inimitables et rend comme un son divin ; que si non-seulement il en est ainsi de chaque point pris isolément , mais que , rapprochés les uns des autres , il jaillit de ce rapprochement des beautés non moins souveraines , et que j dans les plus petits détails comme dans Tensemble , par la synthèse comme par l'analyse , on arrive do toute part à ime sagesse inépuisable , infaillible , d'autant plus évidente que la raison qui la contemple est plus pure et plus étendue ; je soutiens j dis-je , au nom du sens commun , qu'une harmonie aussi riche , qu'un aussi invariable et profond accord, que tous les caractères, en un mot, que nous avons saisis dans la Doctrine catholique, et qui la confondent autant avec les œuvres de Dieu qu'ils la séparent des œuvres de l'homme , que tout cela serait impossible, si dans ce qui reste de mystérieux se trouvaient des choses qui pussent le démentir. La partie lumineuse me répond de la partie obscure comme d'elle-même , parce qu'elle-même ne serait pas sans leur accord, parce que leur désaccord constituerait un prodige plus grand que celui de leur divinité , laquelle se trouve ainsi démontrée par V évidence d'examen.

TeUe est la conclusion dans laquelle un esprit simple et droit , qui n'a pas de parti pris contre la vérité , aime à venir se reposer comme dans le sein de cette vérité même. Il reste , je le sais , dans cette eonclusicm^ matière à critique ,

550 CUAPITRE 3UX.

matière à coniroYerse, mab non pour le bon sens, non pour la bœme Tolcmtë > et c'est tout ce qu'il faut : au delà il y aurait trop d'éyidence y et la résistance ne serait plus possible y ni par conséquent la soumission méritoire. La force de cette oonclunon , d*ailleurs , ne saurait être appréciée par cehn qui n'aurait lu que la déduction finale que nous en faisons dans le présoit chapitre^ parce que ce chapitre Im-méme n'est -qu'un faible résumé de toutes les impressions de plus d'un Tolume d'études. Pour sentir celte force^ il faut l'avoir recueillie goutte à goutte dans ces Études mêmes. Elle n'est pas entraînante , mate pénétrante; elle ne roule pas à ht surface comme un torrait^ mais elle tombe doucement, dans l'âme attentive et recueillie» comme ces pluies bénignes, sllenoieuses et fécondantes, que semblent distiller les oieux.

Yoilà Teffet des preuves intrinsèques, et comment il est permis de dire qu'il en sort une évidence d'eœamen.

Mais ce Christianisme , qu'on dit être l'ennemi de la raison , ne lui donne cette évidence que par surcroît , et par récompense de sa soumission à une autre sorte d'évidence plus pressante encore , je veux dire ï évidence d'autorité.

Déjà nous avons fait briller celle-ci d'une manière indirecte et préliminaire dans la première partie de ces Études. Nous allons la présenter d'une manière directe et précise dans la troisième partie , qui devra traiter, à cet effet , des preuves historiques ou extrinsiqi^.

Par là nous compléterons le travail que nous avons entrepris ; nous achèverons le tour immense du Christianisme.

Mais qu'on ne TouBlie pas , et qu'on n'attende pas de la

fin de ces Éludm ce qu'il n'est pas de leur nature de pouvoir absolument donner. Ni Vévidmce d'eœamen ni rimdenee d'mHtoriii , à quelque degré que le raisonnement ou le témoignage puisse les porter, ne rendront jamais rentière vérité du Christianisme y si elles ne viennent se compléter d'ime autre sorte d*éyidence y Vividehce prcUique. Celles-là peuvent préparer la foi , celle-ci seule peut l'achever. La nature des choses le veut ainsi. La vérité d'une Religion éminenmient pratique doit se connaître à la pratique. Elle ne remplirait pas son but, elle ne serait pas ce qu'elle doit être y si la pratique n'en apprenait rien de plus que la spéculation , si même elle ne contenait pas la portion la plus vive de ses lumières. Pour que l'activité morale de l'homme fût intéressée et entretenue^ il fallait que Dieu dérobât une partie de sa connaissance aux recherches intellectuelles, et en soumit la dispensation à la fidélité. C'est ce qu'il a fait en mettant dans la pratique de sa loi des lu* mières incommunicables, qui jaillissent du contact de l'âme avec elle , et qui sont comme les éclairs de sa face. Si donc vous voulez vérifier jusqu'au bout, si vous voulez réellement savoir à quoi vous en tenir sur cette divinité du Christianisme , qui a déjà pour elle des préjugés si imposants , et qui importe si fort à vos destinées; expérimentez-la, iSeûtes-la : et bientôt le Verbe de Dieu se fera directement entendre à votre cœur ; les effets profonds et inimitables qu'il y produira vous le feront soudain connaître comme son maître ; il ne se poindra rien ajouter à la certitude que vous en aurez ; et, dans les transports de la joie d'un homme qui a trouvé un immense trésor, vous viendrez me dire ce que les habitants de Sichar, après avoir vu Jésus-Christ, disaient à la Samaritame, qui le leiu* avait annoncé :

C Nous CROYONS A LUI MAINTENANT y MAIS CE n'eST PLUS C PAR l'effet de vos DISCOURS : C*EST QUE NOUS L' AVONS « ENTENDU NOUS-MÂIES j ET QUE NOUS SAVONS QU'iL EST C VRAIMENT LE SAUVEUR DU MONDE*. »

* Quia jam non ptropter tuam loquelam creiUmus ; ipsi enim audiiH' mui et scimui , quia Me est vere Salvator mundi. ( Joan., IV, 42. )

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