‹ Etudes philosophiques sur le Christian ismeChapitre 2 sur 12 · PREUVES INTRINSÈQUES · texte numérisé non relu

PREUVES INTRINSÈQUES

(8UITB.)

LA RÉDEMPTION. — SES EHSBIfiKEllEirTS.

L*écueil du sujet que nous avons entrepris est d*6tre trop vaste et trop fécond, de ne pouvoir être saisi et présenté que par parties, alors que sa plus grande forée consiste dans son admirable unité. Cest un édifice dont les proportions colossales demandent à être vues à distance, et sur lequel nous avons le malheur de ne pouvoir porter qu'un œil myope. De là il arrive que, dans toutes nos recherches , Tattention partielle et si nécessaire que nous sommes obligé de donner à chaque prein^ ^^o&iàx. ^^t^dérablemn^ Vettbt de leur fbree €«JQM(6c<ie « ^v^^^^

6 CUAPITRK IX*

nuisent ainsi réciproquement les unes aux autres, et toutes à Tensemble , en raison même de leur importance individuelle.

Un écueil non moins grand se rencontre ordinairement dans le leotour : c*est une exigence illimitée , une grande impatience d'examen , ime tendance secrète à l'objection plutôt qu'à la solution , qu'il est très-difQcile de satisfairei parce qu'il ne se place pas au même point de vue que vous, et qu'il nourrit continuellement sa résistance des lacunes, des laconismes, des obscurités,* des impropriétés de terme, des imperfections de tout genre , qui doivent nécessairement se rencontrer dans un pareil travail, n se hâte, il n'attend pas , il ne revient pas , il ne supplée rien , il redoute la preuve, il outre les difficultés. Il se fait, en vous lisant, des objections que vous n'avez pas prévues ou auxquelles vous n'avez donné qu'une importance secondaire, et qui sont comme autant de portes dérobées par lesquelles il vous -échappe à chaque instant. Il se flatte que votre silence ou votre brièveté tieimaiit certainement à l'impossibilité où vous êtes de répondre, tandis que vous seriez heureux d'être appelé à vous expliqua.

Telles sont les dispositions que la plupart des lecteurs apportent à l'étude de la Religion : et quelle est la science, je ne dis pas philosophique et théologique, mais exacte et mathématique même , qui pourrait y tenir?

Pour nous, sans nous préoccuper de ces difficultés, nom en laissons la responsabilité au mauvais vouloir de ceux en qui elles se rencontrent , et nous poursuivons. Pénétrant de plus en plus dans la spéciale beauté du Christianisme, nous allons toujours du général au particulier , du naturel au révélé , de l'humain au divin. Nous décrivons des li- STMâsi de eirconvallation autour de la Vérité divine , et, sami

rien abandonner de ce que nous en avons déjà recueilli, nous la condensons, pour ainsi parler, dans son principe, nous la refoulons à sa source , nous Tassiégeons dans son fort. Lutte amie, où l'assiégé donne la main à l'assiégeant, où la Vérité ne demande qu'à être découverte par la raison, et ne se dérobe sous les nuages de la foi que pour faire de rintelligence le prix de la volonté, et nous sanctifier en nous éclairant ! Que ceux qui commencent par marchander les sacrifices qu'elle entrdne soient accablés de ses obscurités, et qu'ils la trouvent d'autant plus absurde qu'Us sont euxmêmes plus indifférents, plus superbes, plus sesosueis, plus vains : cela doit être. Mais que ceux qui se lèvent généreusement, et qui marchent humblement à elle dépouillés de tout autre intérêt que celui de la découvrir, soient confondus : c'est ce qui ne se verra jamais.

Et c'est là une grande marque deVéminente perfection de la vérité chrétienne : ce n'est pas seulement par l'esprit qu'elle s'étudie , mais aussi par le cœur, c'est-à-Kiire par tout l'homme. C'est l'Ame entière qu'il faut y apporter ria volonté d'abord. Si elle était démontrable à l'esprit ausâ simplement qu'un théorème de géométrie, elle n'impliquerait pas ce qui est de l'essence de la Religion véritable : l'exercice et l'épuration de la volonté. Si, d'un autre côté , elle se refusait à l'iatelligence disposée à la recevoir, elle Mlirait encore à sa mission : elle ne serait pas la lumière. Or, c'est en atteignant ce double but, en satisfaisant à cette double fin , que le Christianisme fait surtout reconnaître sa divinité. Chose étrange! il est obscur ou lumineux, il est folie ou sagesse, selon les dispositions de la volonté qui l'envisage et le degré de son intensité. C'est que la Vérité divine n'est pas un spectacle gratuit et vain : il faut pajer de 0ê persosme pour être ad\n\& ^\^ ^ot&KKs^r

pler. Elle souSre violence y comme Ta dit le divin Maître , et il n'y a que les déterminés qui l'emportent. Elle demande à être suivie jusqu'au désert, jusque sur la montagne, c'està-dire hors et au-dessus de tous les intérêts humains. Ce n'est que là, ce n'est qu'alors qu'elle fait éclater sa lumière, comme au Sinaï Jéhovah, et Jésus-Christ sur le Thabor ; tandis que des nuages ténébreux , traversés seulement de quelques éclairs, la dérobent à la multitude des indiffé* rents qui sont restés couchés dans la plaine.

C'est au point où nous sommes parvenus surtout que ces considérations s'appliquent. Nous touchons , en effet , à la folie de la Croix, et déjà nous croyons entendre résonner autour de nous ce langage de la sagesse humaine :

a Aimer Dieu et son prochain , être charitable , humble, « chaste , désintéressé : voilà l'Évangile. — C'est là le « point important. — Si ce but est atteint, peu importe c par quels moyens. Pourquoi insister si fort sur des docc trines abstraites et mystérieuses , tout au moins inutiles , c si elles ne servent à nourrir la superstition? Encore, € ajoute-t-on, pouvons-nous admettre certains dogmes a dont la raison humaine a été de tout temps en possea- « sion, tels que l'existence de Dieu, une vie et un juge- « ment à venir, un ciel, un lieu d'épreuves, un enfer même a pour les grands] scélérats : voilà la théologie naturelle. « Tenons-nous-en là : cela suffit. Que peut nous faire a après cela , et à quoi bon, la doctrine et le spectacle d'un « Dieu-homme et d'un Dieu le rebut des hommes , misé- « rable, anéanti , d'un supplicié mort et attaché siu* un gi- « bet? Ypense-t-on, de vouloir nous faire adorer un objet « aussi repoussant poiu* les sens que pour l'esprit? Le « Christianisme ,''qui a pour mission de relever et d'enno- <r Jblir toutes les facultés de l'homme, se fait-Udonc un

a jeu de les abattre et de les confondre par la plus humia liante de toutes les conceptions? »

Ainsi parle la sagesse humaine.

Et à cela que répondaient les premiers prédicateurs de rÉvangUe? — a Ne vous étonnez pas tant de ne pas goûter « la doctrine d'un Dieu crucifié ; car nous ne tous la dona nons pas comme une sagesse^ mais comme une folie, a Nous sommes d'accord : ne nous reprochez donc pas « de ne pas prouver ce que nous avançons, puisque nous « avançons que la Croix de Jésus-Christ est une folie , et « que c'est là précisément ce que vous nous opposez y et c qu'ainsi votre opposition nous justifie. »

Jamais prédication Ait-elle plus hardie ^ plus large, plus franchement compromettante? Mais voyez comme de cette position désespérée , ce semble , elle se relève et grandit , lorsqu'elle ajoute : — « Mais ce qui parait en Dieu folie ce est plus sage que toute la sagesse des hommes , et ce qui « parait en Dieu faiblesse est plus puissant que toutes leurs ce forces '. »

Puis 9 invoquant déjà le fiait à l'appui de sa parole y le grand Ap6tre s'écriait : — « Que sont devenus les sages? « que sont devenus les docteurs? que sont devenus les ce beaux esprits de ce siècle? Dieu n'a-t-il pas affoli la sa- « gesse de ce monde'?... »

Dix-huit siècles d'accomplissement sont venus donner raison à ce grand paradoxe de la Croix : la sagesse païenne a été af folie par l'Évangile y la puissance des Césars a été balayée devant le soufQe de l'agneau, et la Croix, scandale aux Juifs, folie aux Gentils^ y est devenue le point fixe et

■ Bpist, ad Corinth,^ I, cap. it, 15.

* Ibid,, l, cap. 1, y. 20.

^ j^///. aa Corinlh., 1, cap. i, y. 2Z. \

radieux autour duquel n'ont cessé de rouler les destinées humaines.

Sans doute la parole de la Croix parailra toujours une folie à ceux qui se perdent ' y mais une folie qui les accablera de tout le poids de la sagesse et de la civilisation qu'elle a enfantées.

Vainement s'efiTorcent-ils de détacher d'elle cette sagesse et cette civilisation , et de vouloir les retenir en la rejetant : ils meurent à la peine. Il faut qu'ils acceptent la Croix, ou qu'ils reculent jusqu'à la superstition païenne , jusqu'à la barbarie antique.

Ce ne sont pas des raisonnements que nous opposons , ce sont des faits : et quels faits!! 1 Cette morale sublime de l'Évangile , dont on s'empare ; cette perfection des dogmes sur Dieu, notre immortalité, l'état d'une vie à venir, dont on s'honore; ces grandes et fécondes idées d'égalité, de fraternité , de liberté , de charité , dont on est si fier -, tout ce qui constitue enfin le fonds de notre civilisation date évidemment de l'introduction du dogme de la Croix dans le monde , et en est descendu à travers les résistances les plus acharnées de la sagesse et de la puissance humaines. ^-* L'auteur de cette vie morale est Jésus-Christ , et Jésus- Cbrist crucifié. — C'est par la foi en lui que s'est répandue et propagée la morale évangélique , c'est la Croix à la main qu'elle a été préchée , c'est en regard de la Croix qu'elle a été pratiquée. Partout où a été plantée la Croix ont germé les vertus et fleuri la civilisation , même au fond des déserts ; partout où elle a été arrachée ont reparu la barbarie , l'ignorance et la férocité , même au sein des villes. C'est sous son influence que toutes les institutions de liberté et de charité ont pris naissance , et se conservent et s'éten-

'Afi/éf,, I, cap. I, y. i8.

LA RÉDEMPTION. — SES ENSEIGNEMENTS. il'

dent; et aujourd'hui même que la morale évangélique semble avoir épanoui toutes ses fleurs et livré tous ses fruits y son alliance avec le dogme de la Croix n'en est pas moins restée indissoluble. Il n'est pas donné de pouvoir la transplanter dans une autre doctrine , et de la détacher du dogme qui la nourrit. Certes , les essais n'ont pas manqué de nos jours : saint-simoniens , fouriéristes , humanitaires y socialistes, communistes, tous ont essayé d'adapter la morale évangélique à des dogmes nouveaux , de faire grandir le ChrUi, comme ils le disent, et de renouveler sa tunique... Qu'en est-il résulté? qu'en résulle-t*ilî... Des folies qui, gr&ce à Dieu , n'ont pas le temps de devenir des crimes, et qui expirent dans la dérision'. L'Évangile, ce fruit de vie , ressemble à la manne qui nourrissait les Hébreux dans le désert : il faut le recevoir immédiatement du ciel, et distillé par V arbre de la Croix. Dès qu'on veut l'accommoder à la prudence humaine et l'approprier aux théories de la terre , il se corrompt, et devient un ferment de pestilence et de mort.

Après cela, que la doctrine de la Croix, source de morale et de civilisation, ait paru, paraisse encore à quelques-uns une folie , rien de plus rationnai : la sagesse humaine , livrée à elle-même , n'a produit qu'une morale opposée k celle de l'Évangile; donc la morale de l'Évangile n'a pu être que le fruit d'un principe opposé à la sagesse humaine, l'opposition des résultats supposant nécessairement l'opposition des principes et des moyens.

liais il est temps de faire cesser ce malentendu , et de donner leur vrai nom aux choses ; il est temps de le dire *

* Depuis que nous ayons écrit ces lignés, ces folies sont devenues et menaçait de devenir de plus en plus des crimes. Le lof^lqae des principes a passé tout en^ère dans les faits.

12 CHAPITRE iX.

c'est une sanglante ironie qui a fait appeler le dogme de la Croix une folie; cette sublime antiphrase était nécessaire pour confondre la folie humaine , et la culbuter en l'attaquant de front. Pour que la vertu de Dieu agît toute seule, et se manifestât à la terre surhumainement, il fallait qu'elle s'imposât au monde comme ime folie ; car, outre que l'esprit hiunain était tellement dévoyé à cette époque qu'il n'aurait pas pu comprendre la sagesse du Dieu qu'il venait de crucifier, il était de la puissance de ce Dieu , il était de sa sagesse , de se passer des hommes dans l'établissement de sa Religion, à un tel point qu'on ne put jamais la confondre avec leur sagesse , et que sa divinité reluisît dans sa plus complète opposition avec celle-ci , et en la prenant au rebours. Procédé fou, s'il eût été de l'homme; procédé décisif, s'il est de Dieu. L'avenir, l'avenir était là pour justifier l'œuvre de Dieu et en dévoiler la sagesse, en raison même de son anéantissement et de sa folie apparente dans le temps présent; et il n'y avait que le maître de l'avenir, il n'y avait que la vertu , que la sagesse même de Dieu, qui pussent défier à ce point la puissance et la sagesse humaines.

Il faut entendre saint Paul parler sur cette matière, pour comprendre toute cette économie admirable de la conduite de Dieu dans l'établissement de sa Religion, d'autant que le grand Apôtre mêlait l'action à la parole, et que la vertu de Dieu faisait en lui ce qu'il disait :

« Le Christ m'a envoyé pour évangéliser d'une parole a dépourvue de toute sagesse humaine, afin que la vertu « de la Croix n'y perdit rien.

a Car Dieu a choisi les choses fôUes de ce monde pour a confondre l^S ^ages , et les choses faibles po^ confondre tf )es fortes.

a II a élu les choses viles de ce monde et les méprisées , a et celles qui ne sont point, afin d'abolir celles qui sont.

a Et moi, mes frères, quand je suis venu à vous, je n'j^ a suis point venu avec la pompe de la rhétorique humaine a ou de la philosophie ;

a Car je ne me suis rien estimé savoir, sinon Jésus-Christ, a et encore crucifié ,

« Afin que votre foi ne soit point fondée sur la sagesse a des hommes , mais sur la force de Dieu.

a Nous prêchons néanmoins la sagesse aux parfaits, mais a une sagesse cachée , et que nul des princes de ce monde ce n'a connue; car, s'ils l'eussent connue, jamais ils n'eusa sent crucifié le Roi de gloire.

a L'homme animal n'est point capable des choses qui a sont de l'esprit de Dieu ; elles lui sont folie , et il ne les a peut comprendre, parce que c'est par une lumière spiri- (c tuelle qu'on en doit juger.

a Et moi , mes frères , je n'ai pu même vous parler en- « core comme à des hommes spirituels , mais charnels , et « comme à des petits enfants dans le Christ.

a Je vous ai donné du lait à boire , non point encore de a la viande à manger, parce que vous ne la pouviez por- ' ce ter ; et à cette heure même vous en êtes incapables , étant a encore charnels.

(c Hais l'ouvrage paraîtra enfin , et le jour du Seigneur « fera voir quel il est...

« Car la sagesse de ce monde est ime folie devant Dieu , « et il est écrit : Je prendrai les sages dans leur finesse '. »

Hamtenant que V ouvrage a paru, que la sagesse de ce monde a été prise par la folie de la Croix , que l'esprit humain a grandi sous l'mfluence de la véritaVAe ^%<^^^ ^^*

> JSJfi/A adCorinth., 1, cêp. f eî n.

chee dans cette folie apparente, il n'est plus permis de l'appeler encore de ce dernier nom. Devenus honmies en Jésus-Christ, le lait des petits enfants doit faire place pour nous à cette viande solide des esprits , que saint Paul refusait aux premiers chrétiens ; et la foi peut donner accès à la raison dans ce grand mystère de la Rédemption , à qui la raison doit toutes ses conquêtes.

C'est ce qui va devenir Tobjet d'une double étude : la première sur les enseignements du dogme de la Rédemption , la seconde sur ses cgppliccuions.

Ce chapitre est consacré à la première.

Tout le Christianisme est dans le dogme de la Rédemption.

Pour rendre cette proposition sensible , qu'on nous permette de la revêtir d'une comparaison vulgaire.

S'attacher à la morale évangélique seule, en admirer la pureté , la sublimité , la fécondité , c'est considérer uniquement le cadran d'une montre, la juste distribution des heures qui j sont marquées , et l'utile fonction des aiguilles qui nous en distribuent la connaissance, relative à la vérité de la marche du temps et à nos besoins. — Passer de la morale à la considération des dogmes les plus immédiats^ les plus naturels , les plus universels : l'existence de Dieu, la spiritualité de l'âme , son immortalité , ma jugement à venir, et un état de châtiment ou de récompense , c'est ouvrir cette montre et en examiner les rouages divers , qui , par leur engrènement et leur jeu, portent à l'extérieur le mouvement combiné dont nous avons admiré l'utile résultat sur le cadran. — Mais tout cela n'est que résultat ou véhicule, tout cela dépend et provient d'un principe mo-

leur, inspirateur, d'où part et où revient le mouvement pour en repartir encore , et qui est comme le ressort dans Je système mécanique que nous venons de supposer : or, ce principe dans le Christianisme, qui en est la voie, la vérité et la vie? C'est Jésus-Christ crucifié.

Entrons dans l'explication de cette belle vérité. Nous allons descendre ici dans le cœur du Christianisme : nous sommes au centre de tout notre ouvrage.

La fin de l'homme est d'obéir à la Raison , de se conformer, par l'exercice de toutes ses facultés . à la loi de justice et de vérité , de se rapprocher enfin de plus en pius de la perfection souveraine et infinie , dont la conception est la lumière universelle des esprits.

Toutes choses qui reviennent à dire , ainsi que nous rayons expliqué plusieurs fois, d'après les philosophes païens eux-mêmes, et notamment d'après Cicéron, que l'homme est fait pour Dieu, lequel est cette Raison , cette Justice , cette Vérité , cette Perfection souveraine dont nous venons de parier.

Ce premier point doit donc être tenu pour constant; nous nous en référons , au surplus , aux développanents que nous lui avons déjà donnés ailleurs '.

Un second point non moins établi , c'est que , par une révolution originelle, les rapports de l'homme avec la Raison divine ont été rompus, ou du moms considérablement rel&chés ; la lumière intellectuelle et morale s'est obscurcie, rûnage de Dieu s'est défigurée en nous , le désordre a prévalu , et l'homme n'a plus été qu'une ame en ruine, pour nous servir encore des expressions de Cicéron.

Dans cette situation , on conçoit déjà la nécessité pour

' An diapitre de U Religion naturelle , p^g& V^ <Vql \««fii^>^^ % ^V>^

IG CUAPITRE IX.

l'homme d'une nouvelle manifestation du caractère de Dieu adaptée à son infirmité, pour le relever jusqu'au type d'où il était déchu.

Privé, par. suite de cette déchéance, de la vue de ce type, qui est la Raison même, chacun s'en était fait un à sa guise ; et l'empire de la vérité n'était plus qu'une anarchie de raisons individuelles , qui disputaient entre elles d'erreurs et d'égarements.

La Religion véritable devait donc se proposer, pour objet capital , de ramener toutes ces raisons à la Raison , à Dieu; et, pour cela, de leur représenter l'original lui-même sous les traits les plus propres à les pénétrer de la grandeur de leur égarement.

Le Christianisme , par sa morale , s'engageait surtout, sous peine d'inconséquence , à nous donner cette révélation.

Toute cette morale repose, en effet, sur V amour de Dieu, sur un amour absolu qui embrase tout notre cœur , et qui soit ressenti avec une vivacité telle, qu'il domine toutes nos autres affections.

n était dès lors nécessaire que la connaissance de Dieu nous fût donnée dans ime proportion égale à l'obligation de cet amour.

Comment ôst-il possible, en effet, d'aimer ainsi Dieu sans le connaître, et sans le connaître dans toutes les qualités qui le rendent souverainement aimable , selon toutes les conditions et dans toute la mesure qui peuvent lui plaire ? L'amour se nourrit de la connaissance de l'objet aimé, de sa fréquentation , de la contemplation de ses qualités , de leur reproduction en nous; et c'est là, en effet, toute la Religion , qu'on pourrait définir : La manifestation du caractère de Dieu à l'homme, afin que l'homme y conforme

le sien; et entre en partage des perfections et de la féUdié de son Auteur.

Cela posé y je dis que le Christianisme; dans le dogme capital de la Rédemption du genre humain par la mort de Jésus-Christ sur la croix , présente le mécanisme moral le plus admirablement adapté à Fintelligence et au cœur de Thomme , pour lui faire connaître le caractère de Dieu, et produire en lui cette conformité à ce caractère , qui est la loi de sa nature et la fin de sa destinée.

Pour mieux entrer dans cette conclusion, faisons-la précéder encore de nouveaux éclaircissements.

Dans Tétat naturel des choses ( dont nous ne pouvons parfaitement Jbien ji^er qu'en nous reportant ayant le Christianisme qui Ta profondément modifié ) , Dieu ne se révèle à Vhomme que par la conscience au dedans , le spectacle de la création au dehors, eî enfin par la révélation primitive ; écrite ou traditionnelle.

Manifestations bien faibles pour l'élévation du but qu'elles devaient atteindre !

Par la conscience, en efTet, Dieu ne nous apparaît que d'une manière vague , voilée , fugitive , et qui s'évanouit à chaque instant dans les impressions que les objets extérieurs et sensibles font sur nous. Sans doute, avant l'éveil des sens, la conscience parle haut , et ses premiers accents vibrent aux oreilles de l'innocence; mais bientôt la grande voix des passions s'élève, la couvre, l'étoufié, la disperse, et finit même souvent par la rendre complice de leurs séductions. Nous considérons notre conscience comme une partie de nous-mêmes, comme un de nos organes en quelque sorte dont, après tout, nous pouvons disposer au prix des conséquences , quelles qu'elles soient , qv\î ^\yst^\À en résulter^ et que nous nous dissimuloiis \ou\ow^*^'^^'^^^

dla finit par descendre tout à fait au niveau de no& penchants, par en recevoir toutes les empreintes, et n'être plus qu'un code de morale formulé sur nos intérêts et nos travers. Dans tous les cas , et chez les plus parfaits , elle ne se fait sentir que par le s^timent du devoir; et franchement ce qu'on appelle le devoir est bien abstrait, bien iosaisissable , pour im cœur aussi ardent , aussi passionné que le cflBur de l'homme, si c'est autre chose que l'orgueil de son propre mérite et l'amour de sa tranquillité.

La seconde manifestation du caractère de Dieu, par la création, est encore bien insuffisante et bien inféconde. Dans le cahne absolu du cœur, im esprit élevé pourra se livrer à la contemplation de l'univers ; de cette impression d'ordre et d'harmonie qui en résulte, abstraire l'idée d'un être souverain qui l'a formé , d'une puissance , d'une sagesse, d'une bonté qui y président; et puiser dans ces idées des sentiments de reconnaissance, d'adoration et d'amour : cela est vrai ; aussi saint Paul avait raison de dire que les philosophes païens étaient inexcusables de ne pas avoir entendu la voix de la création.

Mais si nous consultons l'expérience , nous ne pourrons nous dissimuler que ces sentiments composent ime flatteuse émotion que l'habitude ne tarde pas à émousser, plutôt que des éléments pratiques de raison et de vertu qu'on peut porter partout avec soi, comme des armes, dans la bruyante mêlée des passions. Tout cela ne dit pas au cœur de l'homme précisément et canstammeni à quel point Dieu réclame notre hommage et notre amour, à quel point il est saint, il est juste, il est bon; à quel point il veut que nous le soyons, et par quel moyen nous pouvons le devenir. Tout cela surtout ne parvient pas h l'intelligence et aux sitmjsf de la généralité des hommes, et imj^que plutôt

LA lEDEMPTION. — SES ENSEI6NE1IE1ITS. 19

l^exemption des passions que leur direction j et un quiétisme moral sans résultat , qu^une actÎYité féconde de nos facultés Ters nos devoirs. Et puis, combien Tesprit humain glisse-t-il facilement ou dans l'idolâtrie des forces de la nature , aux temps d'imagination et d'ignorance , ou dans l'athéisme systématique, aux temps d'analyse et d'abstraction? De sorte que la nature m£me nous détourne en un sens de son Auteur, et que , comme le disait encore saint Paul à l'aréopage , ce n'est que forhdtemeiU et à tâUm$ que nous venons à le rencontrer.

Enfin , la troiâème manifestation de Dieu par la révélation primitive, écrite ou traditionnelle, avait été altérée par tout l'univers, ainsi que nons" l'avons vu au chi^itre de la Nécessiti d'une seconde révélation , et ce n'était plus que comme une voix lointaine et insaisissable qu'elle parvenait à l'oreille de quelques sages qui n'osaient la répéter. Le peuple juif, il est vrai, avait conservé la vérité capitale de l'unité de Dieu ; mais cette vérité était implicite et inféconde : gravée sur des tables de pierre plutôt que dans les cœurs, elle constituait un dépôt infructueux, un testament non ouvert. C'était la lettre morte : il fallait Tesprit , il fallait l'action et la vie.

Ainsi , les trois manifestations naturelles de la Divinité : la conscience , la création , la révélation primitive , n'avaient pu tout au plus qu'fflutiyer et ralentir la chute de l'humanité, mais elles n'avaient purempécher, et pouvaient encore moins la réparer.

De là le spectacle que présentait le monde lors de l'apparition du Christianisme : Dieu inconnu à l'homme , et par suite l'homme inconnu à lui-même ; le renversement de Tordre religieux, moral et social. Le cax^cXfeWi ^vcv^.^ loin d'être le modèle sur lequel le carac\]bte àû V\tfso«û.^

nait se réformer^ soumis lui-même à recevoir des passions humaines les traits les plus difformes , réfléchissait les vices qu'il aurait dû confondre. Semblable au navigateur qui nâ peut plus lire sa marche dans les cieux voilés par la tempête y et qui est suspendu comme entre deux océans qui semblent chercher à se confondre pour Tengloutir, rhonune flottait au hasard y enveloppé de toute part des ténèbres de rignorance et de la corruption : tantôt se donnant la supériorité sur Dieu, tantôt se plaçant systématiquement audessous de la bête ; confondant le bien et le mal, et ne sachant comment et à quel degré les différencier, faute d'un principe immuable qui lui servit à les mesurer; se méprenant au point d'honorer les vices comme des vertus y et d'ignorer jusqu'au nom des premières vertus qui brillent en tête de la vraie morale; considérant comme droit naturel et social les excès et les abus les plus contraires à la nature et à l'humanité. Voilà où la perte de la connaissance de Dieu avait amené le monde.

Cette grande vérité a été proclamée avant nous par un poète païen : l'igno&angb de la nature divine , telle est la source qu'il assigne à tous les crimes et à tous les maux qui désolaient la misérable humanité :

Heu ! primx scelerum cous» mortaUbus œgris Naturàm nescirb deum '.

Le Christianisme a pris l'humanité dans cet état , — état bien digne de motiver l'intervention d'un Dieu auteur de tout ordre et père de la raison humaine. — Si le Christianisme est réellement l'œuvre de ce Dieu venu au secours de l'humanité , il a dû , pour la régénérer, lui redonner la connaissance perdue du caractère divin , type du caractère de l'homme ; et il a dû le faire de manière à imprimer for-

'SiL, iTjkucvs, Bell, punicum, IV.

LA RÉDBMPTIOK. -« SES ENSEIGNEMENTS. Si

lement ^ yisiblement , la connaissance du mal et du remède : U a dû frapper im grand coup qui fit éclater tout à la fois ce qu'était Dieu y loi primitive de l'homme y ce qu'était devenu l'homme emporté loin de cette loi, et qui nous inspirât les motifs les plus forts de revenir de cet égarement.

La conscience ; la création, la révélation primitive , manifestations simples et naturelles de là Divinité , convenaient à l'homme innocent ^ à l'homme en état de santé morale ; mais , pour l'homme pécheur, poiu* l'homme déchu , il fallait im remède , et im remède violent comme le mal.

Ce qui choque l'incrédulité dans le mystère de la Croix , et ce qui donne à ce m jstère l'apparence d'une folie , c'est que réellement c'est un acte extraordinaire ^ en dehors des lois naturelles , anormal , et dès lors repoussant et incompréhensible pour qui se place dans un état ordinaire , naturel et normal. Mais tel n'est pas l'état de l'humanité. Elle est sortie de cet état normal par la chute primitive, et ce n'est que par un remède , c'est-à-dire par un moyen anonnal comme son état, qu'elle peut se relever. Le mystère de la Croix correspond au mystère du péché originel ; et il ne faut jamais regarder l'un sans l'autre. L'humanité est un grand malade, et, ce qu'il y a de pis, un malade qui croit se porter bien. Dès lors ce ne sont pas des viandes solides et des fruits savoureux qu'il lui faut, quoiqu'elle le veuille : c'est un remède, et un remède violent, quoiqu'elle ne le veuille pas. Qu'elle se récrie, qu'elle se soulève, qu'elle traite d'insensé le médecin : cela doit être , et celui-ci aurait tort de chercher à se justifier à des yeux malades; il subira l'injure , û se dira fou tout le premier, pour entrer dans les vues perverties qu'il veut redresser ; mais eivmèm^ t^m^ il Ifera accevter le remède, dont le wOTvifeT ^^^^ ^^^ ^^

donner à rhomme la connaissance de son mal y et de lui faire bénir et adorer la sagesse surhumaine et Tamour infiini qui ont su si bien le contrarier pour le guérir.

Or, tel a été Teffet du mystère de la Croix sur le monde.

U a , du même coup , rendu à Thomme la connaissance de lui-même et la connaissance de Dieu , deux choses qui se lient étroitement , comme Tavait entrevu le poète latin, n a exaucé cette simple et belle prière de saint Augustin : Noverim tel noverim met a Que je te connaisse! que je « me connaisse I » U a résolu le Nosce te ipsum, cette grande énigme dont l'antiquité poursuivait la solution au dedans de nous-mêmes, où elle ne pouvait se trouver, puisque c'est de là qu'en venait l'ignorance. Enfin, il a éclairé la terre parle ciel, en les associant dans un tableau merveilleux qui les reproduit tout à la fois dans leur opposition et leur harmonie , et nous en donne le spectacle le plus abrégé et le plus complet.

Fixons donc nos regards sur ce grand tableau de la Croix , où la vérité même a concentré tous ses rayons , et où la vie divine , pour se redonner à nous , a revêtu les couleurs, les formes, les mouvements même de la vie humaine.

Là , nous découvrons clairement et ce qu'est l'homme et ce qu'est Dieu.

Ce qu'est l'homme. — Quel miroir fidèle de l'horrible état où est tombée l'humanité, que cette figure sanglante et brisée sur une croix , en expiation de nos crimes I figure qui était celle d'un Dieu, et qui n'est plus même celle d'un homme. Quelle expression de la laideur morale du péché , et du malheur qui y est attaché dans nos destinées é/emoUes} Quelle mesure de l'abîme où nous sommes tom^

LA RÉDKMPTIOir. — ' tOSS ENSEIGNEMENTS. 33

bés , et de Tablme plus profond encore sur lequel dous sommes suspendus , que ce spectacle de la beauté par essence, de la félicité suprême , de la puissance infinie d'un Dieu, réduite, ravalée à cet état de difformité, de souffrance et d^anéantissementl Par le remède jugeons le mal , par le châtiment mesurons la faute; évaluons la profondeur de Fablme par la distance parcourue pour venir nous 7 chercher! Si un Dieu est devenu tel pour s'être substitué à l'homme, qu'était donc Thomme lui-même par rapport à Dienlt!

Mais si ce spectacle rabaisse Thomme etlemetà sa véritable place actuelle , voyez comme aussitAt il le rélève et ie revêt d'une nouvelle grandeur, en lui faisant connaître ce qu'il est dans les desseins de Dieu!

Qu'est-ce donc que l'homme , pour que Dieu se sonviem[ie de hà à ce point) pour qu'il soit venu le visiter dans son exil , et lui donner un tel témoignage de sa tendresse? Quelle est donc la valeur de cette capture de l'enfer, pour avoir été l'objet d'une telle rançon ? quel est donc son prix , et que lui est^ réservé par delà? Que ne mppose pas en effet le sacnflce de la Croix sur la valeur etla vocation de l'homme, conquête d'un Dieu^ et, par ce Meu sauveur, conquérant et cohéritier du del ? Si la nature divine a été unie à la nature humaine dans l'ignominid de la Croix, elle n'a pas cessé de lui être unie dans la gloire de la résurrection. L'ascension de l'humanité égale l'abai^ sèment de la divinité ea Jésis-Christ. La chaîne qui lie la terre au ciel est plus que jamais visible, le dogme de notre immortalité et de notre résurrection a pour lui toute la puissance d'un fait accompli, consommé manifestement dans l'un de nous, dans notre chef, lequel a été fedt, comme le dit énergiguement saint Paul, les pTèm\ce% di^ ^-^^

Zk CHAPITBB IX.

mants \ Quel gagô y quel fondement d*espoir n'avons-nous pas dans celui qui a réalisé en lui-même ce qu'il a promis en nous? et avec quelle confiance devons-nous tendre à l'immortalité par les ombres de la mort, alors que notre représentant nous a déjà devancés victorieusement dans ce passage y et qu'il n'aura pas oublié dans sa gloire ce qu'il a lui-même ressenti lorsqu'il s'est fait pour nous l'homme des douleurs !

Voilà donc l'homme expliqué enfin, voilà ce nœud profond des contradictions de sa nature délié. La philosophie de la Croix est venue prononcer entre la philosophie de Zenon et celle d'Épicure y et les absorber toutes deux dans sa hauteur. — Tu t'estimes trop, 6 homme! et tu ne t'estimes pas assez. Non, tu n'es pas un Dieu ayant» sujet de te glorifier toi-même et de te faire ton propre centre ; loin de là, tu es le plus abject, le plus chétif et le plus misérable de tous les êtres; rebut de l'univers, il n'est rien qui ne te confonde, et qui n'accuse ton ignorance et taiiaiblesse; tu ne peux que souffrir et mourir : esclave vendu à la douleur par le péché, tu lui appartiens, et cette douleur même est inféconde. — Hais tu te trompes pareillement lorsque , avec Épicure , tu t'assimiles à im vil pourceau , et que tu te résignes aux sens et à la matière , laissant choir dans la boue le sceptre de l'intelligence et de la vertu : relève-toi! tu es le roi de la terre et le prétendant des deux.

C'est le propre de la philosophie de la Croix d'avoir dé^ mêlé et concilié ces deux états de force et de faiblesse , en éclairant à la fois et le fond de notre misère et le faite de notre grandeur ; en nous faisant sentir que, d'un côté, par notre nature propre, nous ne sommes capables que de, mal

'AdCûfinlh., cap. x?, y. 20.

LA lÉDBUFTlON» — SES ENSEIGNEMENTS. 25

et dignes que de réprobation*; et que, d'un autre câté, par le secours divin y nous sommes réhabilités en Jésus- Christ et rendus participants de Dieu lui-même *. L'humanité se trouve ainsi placée comme entre deux pôles : celui de sa nature déchue , qui la porte au néant ; celui de la grftce céleste , qui l'élève à Dieu; de telle sorte que nous n'ayons jamais sujet de nous enorgueillir, mais plutôt d'être humbles et tremblants jusqu'au plus haut degré de perfection ; comme aussi que nous ne devions jamais nous abattre à la vue de nos misères, mais être confiants et coït* rageux pour en sortir, quelle qu'en soit la profondeur. Voilà le chrétien : c'est l'homme expliqué.

Mais il faut laisser parler ici Pascal, et citer de lui cette belle page , où , après avoir dépeint l'impuissance et la contradiction de la philosophie antique dans ces deux principales sectes , les épicuriens et les stoïciens , il poursuit ainsi :

ff Mais il faut qu'ils se brisent et s'anéantissent, pour ff faire place à la vérité de la révélation. C'est elle qui aca corde les contrariétés les plus formelles, par un art tout a divin. Unissant tout ce qui est de vrai, chassant tout ce ff qu'il y a de faux , elle enseigne avec une sagesse véritaff blement céleste le poiat où s'accordent les principes opff posés , qui paraissent incompatibles dans les doctrines a purement humaines. En voici la raison : Les sages du a monde ont placé les contrariétés dans un même sujet : a l'un attribuait la force à la nature , l'autre, la faiblesse à a cette même nature, ce qui ne peut subsister ; au lieu que

• NaturaJUH ir«. — Epb., U, I.

' Ergojam non esUs hospites et advenx, sed esHs cives sanctorum » et domestici Dei. — Convivijieavit nos in Christo , et conresuscitavit , et considère fecit in emlestihus in Christo Jesu. — E^U.^ çw^.\V^» v^%

a la fbi nous apprend à les mettre eu des sujets différents ; a toute rinfirmité appartient à la nature, toute la puissance a au secours de Dieu. Voilà Tunion étonnante et nourelle a qu'un Dieu seul pouvait enseigner, que lui seul pouvait

< faire, et qui n'est qu'une image et qu'un effet de l'union

< ineffable des deux n'àtures , dans la setde personne d'un é homme-Dieu. C'est aiosi que la philosophie conduit in-

< sensiblement à la théologie : et il est difficile de ne pas 7 « entrer, quelque vérité que l'on traite , parce qu'elle est « le centre de toutes les vérités ; ce qui parait ici parfaitea ment, puisqu'elle renferme si visiblement ce qu'il 7 a de a vrai dans ces opinions contraires. Aussi , on ne voit pas a Comment aucun d'eux pourrait refuser de la suivre. S'ils c sont pleins de la grandeur de l'homme, qu'en ont-ils ima- <K giné qui ne cède aux promesses de l'Évangile, lesquelles € ne sont autre chose que le digne prix de la mort d'un a Dieu? Et s'ils se plaisent à voir l'infirmité de la nature, a leur idée n'égale point celle de la véritable faiblesse du a péché, dont la même mort a été le remède. Chaque parti €t y trouve plus qu'il ne désire , et, ce qui est adndrable, 7 « trouve une union solide , eux qui ne pouvaient s'allier c dans un degré infiniment inférieur*. »

C'est ainsi que la doctrine de la Croit nous donne la connaissance de nous-mêmes. Mais cet effet n'est que secondaire et réfléchi ; son effet principal et direct , c'est de nous faire connaître Dieu. Ici le champ de notre étude s'é-* largit.

a Je suis tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui

< sera; aucun mortel n'a jamais pu lever mon voile. i> Telle est l'inscription que l'antique Ég7pte avait gravée

' J^enséet, ptemièrepàrUe, art. XI , $ 1?.

au front du premier de ses temples , indiquant par là la Divinité.

Tous les efforts de la philosophie qui vint après ne pu-» rent soulever le voile; et lorsque le Christianisn^e entri^ dans la capitale du monde civilisé, il lut encore au frontis-i pice du temple : au dieu inconnu.

« Cest ce Dieu que je viens vous faire connaître, » dit saint Paul ; et il leur prêchait Jésus crucifié.

Le Christianisme , en effet y est venu écarter le voUe antique qui pesait sur les yeux des humains, et livrer à la terre le secret de Vétemité. Ou plutôt il a fait mieux : comme son éclat nous eût éblouis , il a revêtu la Divinité de formes sensibles qui la révèlent en la tempérant, a n a a donné, comme dit admirablement Erskine, dans Fœuvre « d*expiation , ime forme palpable aux sublimes attributs « de la Divinité!) il les a rendus manifestes à nos yeux dans a la substantielle réalité d'actions vivantes, en même temps « que dans leur grandeur et leur adorable be^té. Sans f qu'ils perdissent rien de leur dignité, il les a mis à la f portée de nos intelligences ; il les a appropriés aux seuf timents de Thumaine nature, tandis qu'ils excitent le raf vissement et la louange des Anges dont s'environi^e son c trône divin ^ >

La Sainteté, la Justice, l'Amour, la Sagesse, la Puissance même de Dieu , quoique au degré le plus ipSni, se laissent en effet r^^arder, toucher et mesurer en quelque sorte sur la Croix , par le procédé le plus simple tout à la fois et le plus fécond.

' Essai sur la foi f^ Erskihe , cél^re avocat anglais. Jamais peutrètre son talent ne s'est âeré plus hant qne dans ses écrits sar la Religion. M. de Genoude en a publié une partie dans sa Raison du ChristianismOt t. UI , édit in-'i".

La Sainteté. — Quelle sainteté , et qui jamais en aurait eu ridée , que celle qui ne permet à Tbomme de s'approcher d'elle qu'après s'être lavé dans le sang d'un Dieu? Quel Dieu que celui dont l'autel repousse toute autre victime , et à qui il faut pour holocauste j non les plus purs des animaux, non les plus parflaites des créatures humaines 9 non la nature ai^élique la plus relevée , mais la nature divine elle-même y mais un Dieu semblable à lui !

a C'est pourquoi; dit saint Paul, le Fils de Dieu, enc trant dans le monde , dit à son Père : Vow n'avez point a voulu d'hostie ni d'oblation, vous n'avez point agréé les a holocaustes et les sacrifices pour le péché, mais vous a m'avez pourvu d'un corps , et alors j'ai dit : Me yoiq. » Par la pureté et la grandeur d'une telle victime , mesurons la sainteté et la majesté du Dieu. Quelle impression profonde cette première notion ne fait-elle pas déjà dans les consciences ! et à quelle distance ne reporte-t-elle pas la borne du devoir, si souvent remuée par les passions !

Ici Malebranche fait une réflexion vraiment admirable de simplicité et de force , et où la plus haute philosophie s'allie à la plus saine théologie.

a Pour découvrir par la raison , dit-il , entre toutes les a Religions celle que Dieu a établie, il faut consulter atten- « tivement la notion que nous avons de Dieu , ou de Tétre a infiniment parfait. »

Malebranche établit ensuite que Dieu , la Vérité même , ne peut agir que selon ce qu'il est; de telle sorte que, lorsqu'il agit , il prononce nécessairement au dehors le jugement éternel et immuable qu'il porte de ses attributs , et qu'il veut que nous en portions nous-mêmes.

a Or, Dieu ne prononce parfaitement le jugement qu'il tr porte de lui-même que par l'incarnation de son Fils e t

LA UDËMPT105. — SBS ESSDGXEMEKTS. 29

S rétablissement de kReligi(mqiieiK)QS professons y dans « laquelle seule il peut trouTer le culte et TadoratiiHi qui c expriment ses diterses perfections, et qui s'accordent a avec le jugement qu'il en porte. Quand Dieu tira du néant « le chaos, il prononça : Je suis le Tout-PuissanL Quand c il en forma TuniTers, il se complut dans sa sagesse. Quand a il créa Thomme libre et capable de bien et de mal, fl c exprima le jugement qu'il porte de sa justice et de sa « bonté. Mais quand il unit son Verbe i son ouTrage, il c prononce qu'il est infini dans tous ses attributs ; que ce c grand uniTers n'est rien par rapport à lui; que tout est a profane par rapport à sa sainteté , à sonexceH«ice, àsa a souveraine majesté. En un mot, il parie en Dieu, il agit c selon ce qu'il est , et selon tout ce qu'il est. Comparez, « Ariste, notre ReUgion à celle des Juifs, des'mahomé- <c tans, et toutes les autres que vous connaissez; et jugei « quelle est celle qui prononce plus distinctonent le juge- « ment que Dieu porte de ses attributs, et que nous dec Yons former nous-mêmes de la limitation de la créature « et de la souyeraine majesté du Créateur !

a Le vrai culte ne consiste pas dans l'extérieur, dans telle « ou telle situation de nos corps, mais dans tdle et telle « situation de nos esprits , en présence de la Majesté dic vine , c'est-à-dire dans les jugements et les mouY^nents « de r&me. Or celui qui ofiEre le FUs au Père , qui sàore « Dieu par Jésus-Christ , prononce , par son action, un a jugement pareil à celui que Dieu porte de lui-même, n « prononce y dis-je , de tous les jugements celui qui exce prime plus exactement les perfections dirincs , et sura tout cette excellence ou sainteté infinie qui sépare la Di- « vinité de tout le reste, ou qui la relève \ii&\àcûfi»x«acA^asr K sus de toutes les créatures. Donc \a îo\ e^ci \^s>a&-QM>s\

« est la véritable Religion , l'accès auprès de Dieu par ff Jésus-Christ, le seul vrai culte, la seule voie de mettre ff nos esprits dans une situation qui adore Dieu , et qui <r puisse par conséquent nous attirer les regards de com- « plaisance et de bienveillance de Tauteur de la félicité « que nous espérons'. »

Halebranche ramasse ensuite toute la rigueur^ toute la force et tout Téclat de sa pensée dans cet éloquent morceau. Ne craignons pas de citer; de telles pages sont toujours trop courtes :

a n n'y a point de rapport entre l'infini et le fini : cela ce peut passer pour ime notion commime. L'univers, coma paré à Dieu, n'est rien, et doit être compté pour rien; ce mais il n'y a que les chrétiens , que ceux qui croient la «divinité de Jésuâ-Christ , qui comptent véritablement « pour rien leur être propre , et ce vaste univers que nous cr admirons. Peut-être que les philosophes portent ce jugea ment-là ; mais ils ne le prononcent point, fls démentent, « au contraire , ce jugement spéculatif par leurs actions, a Hs osent s'approcher de Dieu , comme s'ils ne savaient « plus que la distance de lui à nous est infinie. Ils s'imagi- « nent que Dieu se complaît dans le culte profane qu'ils a lui rendent. Os ont l'insolence , ou , si vous voulez , la « présomption , de l'adorer. Qu'ils se taisent : leur silence « respectueux prononcera mieux que leurs paroles le ju- « gement spéculatif qu'ils forment de ce qu'ils sont par

* De là ce beau chant de l'Église dans la Préface de la messe : « Per quem ( Jesum Christum ) mqjestatem iuam laudani Angeli , « adorant Dominationes , tremuni Potestaies , Cœli, cœlorumque Vir» « iutes f ac beata Seraphim , ioeia exsuUatione concélébrant. Cum qui' « Mes e< nostras voces ut admiiti jubeas deprecamur, iupplici eot^feê» « sione décentes : Sanctus , Sanctus , Sanctut DonUnw; pleni sunt cœli * ef terra çiaria tua..,., »

c rapport à Dieu. II n'y a que les Chrétiens à qui il soit « permis d'ouvrir la bouche et de louer divinement le Sei- « gneur. Il n'y a qu'eux qui aient accès auprès de sa Sout veraine Majesté. C'est qu'ils se comptent véritablement « pour rien , eux et tout le reste de l'univers , par rap- « port à Dieu, lorsqu'ils protestent que ce n'est que par « Jésus-Christ qu'ils prétendent avoir avec lui quelque rap- « port. Cet anéantissement où leur foi les réduit leur « donne devant Dieu une véritable réalité. Ce jugement t qu'ils prononcent d'accord avec Dieu même donne à tout a leur culte un prix infini. Tout est profane par rapport à a Dieu , et doit être consacré par la divinité du Fils pour a être digne de la sainteté du Père , pour mériter sa cornet plaisance et sa bienveillance. Voilà le fondement inéa branlable de notre sainte Religion'. »

La Sainteté^ la Majesté infinie de Dieu, ne trouvent donc nulle part d'expression aussi parfaite que dans l'oblation de Jésus-Christ.

De ce fond de lumière on voit rayonner également les autres attributs.

La Justice. — Quel coup elle frappe sur la Croix ! Combien fl faut qu'elle soitnécessaire, inflexible, inévitable, pour n'avoir pas été désarmée par tant d'innocence et de sainteté! Si elle s'exerce ainsi sur la caution, que n'aurait-elle pas fait sur l'auteur même de la dette? Que serions-nous devenus sans ce divin bouclier ? et que deviendrions-nous,

I Malebranche, Dernier entretien sur la métaphysique , édii. Charpentier, 1. 1 , p. 252 y 253 , 254. — U nou8 semble que Toilà de la philosophie en matière de foi , et un bean texte de réponse am philosophes du jour qui, comme M. Francisque BouUier dans son introduction aux œuvres du père Boliîer, disent gravement : Comment concevoir une philosophie catholique ? n est pareillement conyenu entre cea mefta\euT% â^t t«^M«t V 'Ç^sw^ le iitn de pbikfêopbe , sêbs doute paite qu'il a Uop de %^^ ^ dfe\»^^»k.

si nous négligions de nous en couvrir? Le sentiment de la justice et de son inviolable rigueur pouvait-il être plus profondément imprimé au cœur de Thomme que par ce spectacle de Dieu chargeant son propre Fils, malgré sa sainteté, malgré sa divinité, et imiquement parce qu'il a pris sur lui la faute de l'homme , de tout le poids de sa colère , et n'éteignant sa foudre que dans la dernière goutte de son sang? -r- Qu'est le remords auprès d'un tel enseignement? Nous l'avons dit : la conscience et ses remords s'émoussent, s'endorment , se faussent dans le crime ; mais ce vivant spectacle est en dehors de nous, ne dépend pas de nous, un coup d'œil sufût pour le comprendre ; et nul ne peut éviter cette grande voix qui , bien plus haut que celle du damné de Virgile , crie à la terre :

Discite Justitiam moniti, et non temnere Divos ^

La Justice égale donc la Sainteté sur la Croix , et toutes deux y sont infinies.

Ce qu'il y a d'admirable et de vraiment divin dans cette doctrine , c'est cette simplicité merveilleuse qui révèle à la fois , et par le même moyen , les attributs les plus divers de la Divinité, et qui, sans rien diminuer de leur profondeur, en adapte cependant la compréhension aux intelligences les plus vulgaires. Ainsi, nous venons de voir éclater sur la Croix la Sainteté et la Justice de Dieu au degré le plus infini. Il semble, après cela, que les idées de Bonté, de Miséricorde et d'Amour, ne peuvent en approcher; et voici au contraire qu'elles en jaillissent, et que, comme les autres attributs, elles y dépassent toutes nos conceptions.

Dieu lui-même immolant son' propre Fils à la place de

LA RÉDEMPTION. — SES ENSEIGNEBfENTS. 33

Phomme, aimant Vhomme dès lors plus qu'un père n'aime son fils , et le fils le plus digne d'être aimé : Sic Deus di^ lexit mundum^ ui Filium suum unigmitum daretl Quel amour!! — Et ce Fils lui-même qui ne fait qu'im avec son Père dans cet acte d'amour, qui le devance en quelque sorte. Tune dixi : Ecce vmio: qui rivalise avec lui de dévouement pour les hommes , quelle idée touchante et sublime!

« Personne ne peut avoir un plus grand amour que de c donner sa vie pour ses amis, d dit Jésus-Christ dans l'Évangile, en faisant allusion à son sacrifice. En effet, jamais l'amour n'a revêtu une expression plus forte que la mort : fortis ut mors dilectio. Tout autre témoignage disparaît devant celui-là ; et combien celui-là prend-il une expression plus sublime encore , alors que la mort reçue pour l'ami est hérissée des plus affreux supplices , et que cet ami est un ingrat, et qu'il est non-seulement l'objet , mais aussi la cause et l'instrument de cette mort! C'est là la dernière limite de l'amour : le cœur, comme l'imagination, déborde, et semble ne pouvoir concevoir, contenir rien de plus... Eh bien! l'amour qui nous est révélé sur la Croix va encore infiniment au delà.

Car, après tout, quand im homme donne sa vie pour un autre , il ne lui donne pas , à proprement parler, sa vie, mais quelques jours et peut-être quelques instants de vie , puisque lui-même est condamné par la nature à la mort, et qu'il l'a peut-être méritée cent fois aux yeux de la suprême justice. Mais ici celui qui meurt ne devait jamais mourir. Il était la Vie même et la source de la vie. Il était pareillement exempt de toute faute personnelle; il était bien plus : la Sainteté par essence. Le péché , ça& ^l\3& ^s;:^^ la mort, ne pouvaient jamais s'approcW à!^\x)i ^^Nx^^^'^^'^

a( CHAPITRE IX.

sa félicité. Eh bien! c'est du sein de cette félicité , de cette éternité et de cette sainteté , que son amour l'emporte , qu'il s'élance au-devant des coups de la justice qui nous étaient destinés j qu'il se fait mortel et le dernier de tous les mortels, qu'il se fait péché et péché de tout le genre humain y et que, dans cet état doublement antipathique à sa nature , il meurt du plus affreux supplice entre deux scélérats.

Âblme d'amour!!! et qui nous fait comprendre cette parole de saint Jean : a Dieu est Amour, et nous ayons connu « et nous avons cru à l'Amour '. »

Jamais la conscience nous offrit-elle l'amabilité et les charmes du devoir sous une personnification si saisissante et si cordiale , et les confondit-elle ainsi avec le plus vif et le plus dangereux des sentiments de la nature? Qu'est l'attrait du devoir auprès de l'amour de Dieut

La création elle-même et tous les bienfaits de la nature le cèdent au Sacrifice de la Croix. Tirer l'homme du néant et l'élever au trône de la création , pour le faire passer au trône même de Dieu, est un bienfait immense. Hais il n'y a pas de si grand bienfait qui ne soit doublé quand on le recouvre après sa perte , parce que cette perte même en fait sentir le prix plus que devant. Qu'est-ce donc , lorsque le moyen par lequel s'opère ce retour est en lui-même un surcroît immense de bienfait? Or, telle est la Rédemption du genre humain, comparée à sa création. Car, par la création. Dieu n'avait doimé à l'homme que les créatures en partage , et par la Rédemption il s'ajoute lui-même , il ne donne, il s'incorpore à l'humanité, il se fait homme. Par là , le dogme de la Rédemption a conquis plus hautement le cœur de l'homme que celui de la création. Dieu

LA mBDEMPTION. — SES BHSBIGKEMEKTS. 35

en Jésus-Christ a des droits plus intimes sur nos âmes que JéhoTah; et) A j*ose ainsi dire, le Grand £ir9 de la nature et des pbilosophesa été dépassé parle jffon IKeii des chrétiens. Le Ban Dieul qualification touchante, à la portée de tous les cœurs, de toutes les bouches, de tous les yeux, et qui, s^adressant plutôt à Finstinct qu'à l'esprit, se jo^ tifie et se fait si bien comprendre de tous les hommes, à traTers cette figure expirante du grand Mar^ de la bimté, de la miséricorde , et de Tamour.

Ainsi , chose menreilleuse et que nous aTons si sourrait lieu de remarquer! les contraires s'allient dans le Christianisme ; et toutes les Tentés qui ne peuyent s'accorder partout ailleurs, quoique à un degré inférieur, contractent ici ime union solide, en même temps qu'elles soai portées à leur rigueur la plus sublime.

Le dogme de la Rédemption nous donne, delà Sainteté, de la Justice de Dieu, l'idée la plus redoutable pour notre faiblesse, n nous anéantit. Rien n'approche de cette hauteur où nous ne pouTons avoir accès auprès de Dieu que par Jésus-Christ. Et en même temps aucune autre religion n'ouYre à la faiblesse humaine des ressources de Miséricorde et de Bonté qui soient comparables. Tous les attribdts divins sont sauvés sur la Croix ; ils s'y déploient dans toute leur infinité , et s'y harmonisent dans l'unité la plus parfaite. On dirait que tous sont sacrifiés à chacun, tant ils y ont une expression absolue ; et cependant il n'en est pas un seul qui le cède à l'autre, tant ils y ont une égale part. C'est la Sainteté même , la Justice même , l'Amour même ; et c'est la fusion de tout cela dans un seul et même objet.

De là un quatrième attribut s'y révèle : la Sagesse \ car un si bel ouvrage remplit précisémeu\\o\xVfta\^^^^^^^'***^^

de la sagesse , telle qu'elle éclate dans rarraDgement de Tunivers, et qu'elle s'est définie elle-même par cette parole : Atteignant d'un extrême à Vautre avec force , et disposant toutes choses avec douceur \

n faut pénétrer plus directement dans cette nouvelle considération.

L'homme ne peut que rarement donner im certain degré de perfection à ses ouvrages ; et lorsque cette perfection lui échappe 9 il brise son œuvre et la refait. Le procédé de l'Ouvrier divin est différent. Tout ce qui sort de ses mains porte le sceau de la plus infinie sagesse ; et lorsque ^ ayant doué l'une de ses créatures du don éminent de la liberté , il y a attaché , par ime conséquence nécessaire , la possibilité de se dégrader, comme ressort de la faculté de se perfectionner, si le mal vient à surgir de V exercice de cette liberté , qui est le fait de cette créature , Dieu n'a pas besom de l'anéantir et de la refaire , pour sauver les intérêts généraux de sa gloire. U fait éclater celle-ci dans ce mal luimême y en en tirant le bien par ime fécondité et une combinaison de ressources inconcevables, que M. Yillemain a spirituellement appelées Valchimie de la Providence. Plus le mal est grand , plus le bien qu'il en tire est prodigieux. Et dans cette lutte indéfinie entre le bien et le mal , entre l'ordre et le désordre , Dieu surenchérit toujours ; le mal devient pour lui \me heureuse occasion qui provoque sa sagesse et sa puissance , et qui en fait jaillir de plus magnifiques créations : de telle sorte que , comme Leibniz l'a avancé dans sa Théodicée, on peut dire que le mal importe à un plus grand bien dans l'ensemble de l'œuvre de Dieu, qui serait dès lors moins parfaite, si ce mal n'y était pas.

* AttingH a fine usgue adfinemfortiter^ et disponit omnia stiavifer.

LA RÉDKMPTlOir. — SES £NSK161fEMENT8. 37

Cette profondeur de la richesse divine se découvre surtout dans le grand ouvrage de la Rédemption.

L^univers que nous habitons n'était pas y que déjà le mal s'était glissé par le sentiment de Toi^eil dans des intelligences supérieures , dont la chute avait aussitôt suivi la révolte. C'est à cette première tentative du mal contre la gloire de Dieu , qu'il est permis de croire que nous devons la création de ce bel univers et de l'homme son roi , destiné a remplacer les Anges rebelles dans la félicité qu'ils avaient perdue. L'homme fut créé pour cela dans im état d'innocence et de grâce, mais libre, et dès lors peccable. L'inspiration du mal atteignit celte nouvelle créature , et par le même sentiment d'orgueil , qui est le péché primordial des intelligences, l'homme déchut de sa condition : tombant de Dieu sur lui-même , il ne tarda pas à retomber de luimême dans l'esclavage de ses sens par la concupiscence, et de là dans l'esclavage de la nature , par la douleur et par la mort. L'empire du mal, en faisant cette nouvelle conquête, n'avait pas à s'en ^orifier; car ce n'était qu'au profit du malheur, et la justice de Dieu se trouvait satisfaite par les conséquences mêmes de la faute du coupable. Mais sa bonté , qui est l'attribut suréminent de la nature divine , ne l'était pas , et demandait à éclater par un bienfait plus souverain. Il y avait , au surplus , cette grande différence entre la faute de l'honune et celle de l'Ange , qu'elle était moins spontanée , puisque c'est à l'instigation de celui-ci qu'elle avait été commise ; et moins immédiate , puisque toute l'humanité n'en avait été atteinte que par son chef.

Hais ici des obstacles ( les seuls que Dieu pût rencontrer, car ils venaient de lui-même) semblaient s'opposer insurmontablement à sa bonté , et défier toutes les combinaisons de sa sagesse.

us CHAPITRE IX.

L^homme peut pardonner, parée qu'il n'a pas en lui la justice absolue y et que son pardon laisse cette justice , qui est au-dessus de nos têtes , se satisfaire elle-mètne et pourvoir aux intérêts de Tordre. Mais Dieu, qui est cette justice absolue au-dessus de laquelle il n'y a plus rien , ne peut remettre gratwtemmt la faute sans se nier lui-même. Il fallait donc une satisfaction, et, par le même motif, ime satisfaction proportionnée à la justice qui la réclamait , et dès lors infinie.

Comme coupable , c'est Thomme qui devait cette satisfaction ; mais, par la même raison, il ne pouvait la donner, parce que sa dégradation l'avait dépouillé de tout mérite. Même à l'état d'innocence , il n'aurait pu racheter la faute d'un autre, de l'Ange par exemple , parce qu'il n'aurait pu rien donner de son propre fonds essentiellement fini qui pût satisfaire la sainteté et la justice infinies de Dieu. A plus forte raison ne pouvait-il se racheter lui-même. Il ne pouvait que subir à jamais les conséquences de son péché , sans pouvoir en rédimer la source.

Ainsi la nature de l'homme voulait une pure miséricorde ', la nature de Dieu voulait une pleine justice.

a Quelle idée d'une justice supérieure à nos pensées s'of- « fre ici à notre esprit I s'écrie d'Aguesseau ; la justice n'est a que ce qui convient à la nature de chaque être, n conc venait à celle de Dieu que le crime de l'homme fût puni ; « il convenait à celle de l'homme d'être sauvé par un pur « effet de la bonté de Dieu'. »

Quel moyen concevoir qui pût parer à la fois et pleinement à ces deux exigences si absolues et si contraires , et par leur conciliation arriver non-seulement à la réparation complète du désordre, mais, selon la marche ordinaire de

' JU^exions diverses $ur Jénu-Christ ^i. XV» p, 478, éditi<m in-s*.

la sagesse dmne, à im résoltat siqiérienr i Foilre prii^

Problème digne d^m Dira, et qui va bire scrdr detf trésors de sa sagesse une solatkm suMmie. dont 3 hcxe faut suiTre le déTeloppemenL

n est de la nature de Diea de contenir dais la sofvfime unité de sasobstance trois personnes : le Père, k Fib, k Saint-Esprit. La seconde de ces personnes, k Fils . Tertie de Dieu, se détache da sein do Père , et s^oilre pour rannon de r humanité et victime expiatoire de la laaie origineBe. Cest un Dieu ^al à son Père : k prix de ses mérites sera donc suffisant poxir acquitter la d^te qne rédsne sa jottice. Mais les difficultés sont loin d*ètre résolues ; car si c*est un Dieu, il ne pourra soufGfir; et, poorraît-îl sonfHr, comment ses souffi^nces profiteraient-dles à Uramanité. qui y sérail étrangère? Ubumanilé înteîlicenle et lîbr*:' ne peut être ainsi saurée à son ii^iu et sans sa parûcâpaâgn : cela serait contre sa nature. H ne senit pas moins ooDlr& la nature divine d'admettre tme réparatian étrangère à la faute et à son auteur, et qui les laiserail impans. Gobh ment débrouiller ce chaos de diffieullés? H fandrait que k Dieu fût homme pour pouroir eodEnr. et que rhoBEflBe fât Dieu pour pouvoir méiiler; et comme k mériie 4oit résulter de la souffrance, fl faudrait tout à la fats un hoiBmo-Dicu. Cest là le grand cfaeM^onnre réalisé en iésa^ Oirist, et par qui se troafe&t aHemles toulea ks Bstisfactions, conciliées toutes les conrenances , Taincoes et dépassées toutes les difficultés.

Le propre des cravres de Dieu , €eA qœ les sxrreDs et la fin s*y confondenL Ou plulAt tout est fin et moren réciproquement, parce que tout porte et que loul concourt au but avec un frappant accord de douceur «1 àft to^^^* de simplicîlé eide

-> ijfi

ko ^CHAPITRE IX.

C'est ce qui éclate surtout dans l'œuvre de la Rédemption.

Là , le Verbe de Dieu nous apparaît ramassant en lui seul les deux natures divine et humaine, séparées par le péché, pour les faire se rencontrer et se réconcilier dans son Sacrifice par une imion plus intime qu'avant le péché lui-même. Chargé d'un côté de tous les droits de la justice de Dieu, chargé de l'autre de tous les intérêts de Tliumanité coupable, ce grand plénipotentiaire s'avance vers cette importante négociation. Et voyez déjà comme elle commence à se consommer dès le premier pas : un Dieu se fait homme, il se fait de la race des coupables, il se fait, si l'on ose dire, créature; et, par ce premier abaissement, il expie le premier péché de l'homme, qui consiste essentiellement à avoir voulu se faire égal au Créateur , en cédant à cette suggestion du mal, Erilis sicut dii '. L'orgueil de l'homme est réparé par rabaissement d'un Dieu : Verbum caro factum est*. Et comme cet abaissement est complet! Le Verbe de Dieu ne se fait pas seulement homme, mais il va prendre cette vie de l'homme aux sources où les honunes vont eux-mêmes la puiser, dans le sein d'une femme. Il s'anéantit dans un enfant , et se soumet à la croissance du premier âge, dont il prolonge pour lui l'obscurité jusqu'à trente ans. Ce n'est pas tout : la concupiscence n'avait pas tardé à suivre l'orgueil dans la chute de l'homme, et la révolte des sens contre l'esprit était sortie tout armée de la révolte de l'esprit contre Dieu. C'est pour expier ce second degré du mal que le Verbe de Dieu revêt une chair souffrante. Enfin, de l'orgueil et de la concupiscence l'homme était tombé dans l'asservissement des cré*-

* Gènes. , cap, m, t. 5.

'Joûn,, I, i4.

LA RÉDEMPTION. — SES ENSEIGNEMENTS. 4l

tares, comme un roi détrôné par ses sujets, s'eflforçant par la cupidité de les ramener sous son joug, et condamné par la mort à les perdre à tout jamais. C'est pour combler la mesure de tous ces dérèglements et de toutes ces misères que le Dieu sauveur se fait pauvre et mortel, n s'inocule ainsi tous les effets du péché pour en exprimer et en purger tout le venin , et nous inoculer par contre tous les effets réparateurs de la grâce divine qui doit lui succéder.

Mais nous n'avons encore vu que les préparatifs. Ainsi chargé de toutes les infirmités de notre nature comme homme, investi d'ailleurs de tous les attributs de Dieu comme son Fils et son égal, la grande Victime marche au sacrifice pour y consommer l'œuvre de notre Rédemption. Là l'homme et le Dieu doivent se rencontrer jusqu'à passer pour ainsi dire l'un dans l'autre , et ne plus faire qu'un seul tout indissoluble. Le Dieu va descendre aux dernières profondeurs de la misère humaine, l'homme va s'élever à toutes les perfections de la nature divine ; et ces deux mouvements vont s'opérer par le même moyen et se manifester parla même expression. Jésus-Christ, dans sa passion , est traité comme on traitait alors les esclaves. Ce n'est pas assez, U est mis de pair avec les plus vils scélérats, et même au-dessous. Jouet de la dérision de ses ennemis, objet de l'abandon de ses amis ; par un privilège de flétrissure et de barbarie qui le distingue des deux malfaiteurs auxquels il est accolé, il est flagellé, et non-seulement attaché, mais cloué sur une croix, couronné d'épines, abreuvé de fiel , raillé par ce peuple pour lequel il meurt , objet et témoin de la douleur d'une mère et d'un ami dont il se dépouille en les léguant l'un à l'autre, ne trouvant pas môme de refuge dans le sein de ce Père céleste d'où il est sorti , et qui , dans ce moment, épuise sur lui les traits de sa jus-

k% CHAPITRE IX.

tice; délaissé y en un mot, du ciel et de la terre, il meurt, et jusqu'après sa mort la lance d'un soldat interroge encore la vie dans son sein. .. Certes, voilà bien le sublime de rinfortune , et comme TOcéan de toules les douleurs humaines ramassé sur une seule tête ; et nul n'a mérité à si juste titre qu'on dit de lui : Ecce homo. — Hais d'un autre côté, et dans le môme tableau, voyez le Dieu : quelle résignation! quel courage! quelle douceur! quelle patience! quelle dignité! quelle bonté! quel oubli de lui-même! quel sublime abandon! quelle mort!!! Il faut adorer plutôt que chercher à peindre tant et de si hautes perfections trop peu méditées. C'est la Sainteté même de Dieu dans la condition de l'homme; c'est l'Homme-Dieu. Quel n'a pas été l'éclat de sa divinité , pour qu'en face de ses restes inanimés im de ses bourreaux l'ait proclamée, disant, « Vraiment il était Dieu celui-là, o et qu'au bout de dix-huit siècles le déiste le plus hardi , saisi d'enthousiasme , se soit oublié jusqu'à dire : Si la mort de Socrate est la mort d'un sage, la vie et la mort de Jésus-Christ sont d'un Dieu ' I Dans le sacrifice de ce divin Médiateur, l'humanité, couverte du mérite do ses souffrances , a pu s'approcher de ce Dieu redoutable qu'elle avait offensé ; et ce Dieu luimôme, sans être retenu par sa justice désormais satisfaite, a pu se réconcilier le monde '. La gloire du ciel et la paLx de la terre se sont accordées; la Justice et la Miséricorde ont été au-devant l'une de l'autre , et se sont confondues dans un baiser; et ce Médiateur lui-même, artisan de cette réconciliation, en a touché les prémices par sa résurrection, et en est resté le dépositaire et la source, retenant en lui les deux natures à jamais unies dans la gloire et dans la paix.

'J.-J. Rousseau, Emile.

' aeui erai in Christo , mundum reeoncilians iUH. Bpist ftd Hebr.

LA RÉDEMPTION. — SES ENSEIGNEAIENTS. 4â

Voilà le chef-d'œuvre de la Sagesse divine , plus grand que le mal lui-même qu'il a réparé , soit par rapport h Dieu parce qu'il lui procure un honneur infiniment supérieur à celui qu'il regut de toutes ses créatures le jour où elles sortirent de ses mains ; soit par rapport à l'homme en l'élevant plus haut que le point d'où il était déchu | et lui donnant vraiment sujet de s'écrier, dans l'admiration de cette merveille : a 0 heureuse fautOi qui m'a valu une telle a réparation ! »

Si le premier Ange , en effet, fût demeuré dans l'état où il avait été créé , et n'eût point soulevé contre Dieu et les Anges et les hommes , Dieu aurait été honoré de toutes les créatures, mais d'un honneur aussi borné qu'est la créature même , qui, n'étant qu'un néant en soi , ne peut rendre à l'Être infini et souverain im honneur qui lui soit proportionné, et qui soit digne de sa grandeur. Mais depuis le mystère de l'Incarnation , où le second Adam a réparé les ruines du premier. Dieu a été et est honoré d'une manière véritablement digne de lui, comme nous l'avons d^'à vu par les belles réflexions de Malebranche ; car celui qui adore est aussi grand que celui qui est adoré. Et la victime qui s'offre à Dieu en sacrifice est aussi grande que celui à qui elle est offerte est grand ; puisque c'est Jésus-Christ qui, selon son humanité, adore son Père , et s'offre à lui comme victime; et que c'est le même Jésus-Christ qui, selon sa divinité, reçoit et cette adoration et ce sacrifice avec son Père , comme étant avec lui un môme Dieu.

Et quant à l'homme , il était grand sans doute lorsque, dans l'intégrité de son innocence, i} marchait couronné d'honneur et de gloire à la tête de la création, qui lui était soumise comme à son Roi, et qu'à peine au-dessous de la nature anjgélique, U reflétait la divinité ; mais , quelque glo-

kk CHAPITRE IX.

lieux que fftt pour lui cet état, une ambition pouvait encore le tenter, puisqu'il y succomba : c'était d'être luimême Dieu. Eh bien! chose admirable 1 ce qui fut la cause de sa chute devient l'effet de sa réhabilitation. La nature humaine , dans le grand mystère de notre Rédemption , est relevée jusqu'à ne faire qu'une seule personne avec la nature divine ; car Jésus-Christ est homme et Jésus-Christ est Dieu, et tout ensemble Homme-Dieu ; et les Chrétiens, en quelque nombre qu'ils soient, n'étant, comme le dit saint Paul , qu'un seul corps en Jésus-Christ , sont rendus participants de sa divinité jusqu'à n'être qu'un avec lui, comme lui-même n'est qu'un avec son Père ; de telle sorte qu'on peut leiur dire, non pas mensongèrement comme avant la chute , Vous serez comme des Dieux ' ; mais présentement et en vérité : Vous êtes des Dieux \

Ce n'est pas que par là l'humanité soit sauvée immédiatement et sans sa participation : non, elle est sauvée comme die avait été perdue , médiatement par le nouvel Adam , et volontairement par son adhésion au secours dont il est la source, n faut se faire de la race du Christ, s'unir à sa grâce par la volonté, et contracter avec lui ces liens de l'âme qui , comme les liens du sang et plus encore , le feront passer en nous , de manière que nous soyons autant de Christs par la grâce , comme nous sommes autant d'Adams par la nature. Ainsi devenus, autant qu'il est en nous, ses imitateurs et ses reproducteurs dans sa vie et dans sa mort , nous sanctifions les maux de la nature , nous les fécondons , nous en faisons des éléments de rédemption particulière pour cheu^un de nous , et nous arrivons par là à une réhabilitation supérieure et défmitivo dans le ciel , où

> EritU sieui Dii. ( G«ne8., III, 5. ) ' JFço dM : DU esiis. ( Joan., X , 34. )

LA IIÉDEMPTION. — SES ENSEIGHBlfKRTS. 45

se réaliseront toutes nos espérances^ et qui sans cela noos eût été à jamais fermé.

Voila comment la Croix de Jésos-Christ nous manifeste non-seulement la Sainteté , la Justice , T Amour de Dieu , mais encore , et à un égal degré, sa Sagesse dans le plan de salut dont cUo est Texécution.

Enfin, il nous reste à voir comm^it elle nous eiqprîiiie sa Puissance.

Ce qui fait la feiblesse apparente de Jésus-Christ erueifié et lui attire le mépris du monde, est précisânent ce qui exprime au plus haut degré sa force, et la tait éclater comme dominatrice du ciel et de la terre.

Si quelque chose pouyait être di£Bcile à Dieu , ee ne serait pas, comme il en est pour nous, qui n'arons qu*ane puissance relative et toute d'emprunt, de faire des actes de force ostensible et de majesté éclatante ; car, comme il possède en lui la plénitude de la puissance et qu'il est le Fort ' , il n'a besoin pour oela que d'un écoulemmit de sa nature. Aussi, toutes les fois que les Lirres saints parlent de la création de TuniTers , ils la représentent comme un jeu de la toute-puissance divine, « qui a donné aux Tagues a de l'Océan les nuées pour ceinture , et l'a emmaillotté a comme une mère qui emmaillotté l'enfant qu'elle a mis ce au jour ; devant qjoi les mondes se balancent comme la a goutte de rosée suspendue à un brin d'herbe, etc. » Ce qui, au contraire , semblerait un acte de force et de puissance supérieur à tout cela de la part de la Force et de la Puissance même, ce serait de se replier et de se contenir, de se dominer elle-même , et de s'anéantir jusqu'à prendre l'attitude de la faiblesse même et de l'impuissance.

Sous ce point de yue , le Fiat lux de la créatosi ^ ^v^v

> Jsûe, €bMp, a, €.

16 CEAPITRB IX.

lancé lea mondes îumineux dans Tespace y est bien loin ^ comme expression de la Puissance divine , de celle qui reluit dans ce trait de la passion de THomme-Dieu , lorsque ^ en butte à la rage et à Tiigustice de ses ennemis, interrogé par Pilate sur ce qu*il avait à y répondre, lui, Tinnocence, la sainteté , la vérité même , qui avait si souvent séduit le peuple , comme on le lui reprochait , et confondu les pharisiens , lui, Tautem* de tant de miracles... , il se tut... Je* sus AUTEM TAGEBAT. Qucl silcncel 11 même de la part d'un homme 1 Ck)mme il est plus [énergique que les plus beaux discours , que le discoiu*s de Socrate devant ses juges ! Et maintenant, si nous nous rappelons que celui qui se taisait ainsi était le Verbe qui avait fait éclore Funivers , qui le portait dans ce moment, et qui d'un mot pouvait l'anéantir , quelle Puissance que cette absorption volontaire de sa puissance III — « Pensez-vous, s avait-il dit en rejetant le vain secours qu'avait voidu lui prêter le glaive de saint Pierre, « que je ne puisse pas prier mon Père , et qu'il ne m'en- « verrait pas sur-le-champ plus de douze légions d'Anges? s — Cet anéantissement était donc bien volontaire 1 Quelle force de volonté ne suppose-t-il pas de la part de l'Être Souverain I quelle force d'amour, puisque c'est pour nous qu'il s'est mis en cet étatl Exinaniyit semetipsum pro NOBis \ Toute sa puissance était passée au service de son amour. Suivant de point en point chaque degré , préalablement arrêté par lui-même , de son sacrifice , il s'y soumettait librement , se laissant lier, se laissant insulter, se laissant fouetter, se laissant crucifier, se laissant ôter la vie, et réduire jusqu'à la mort la plus infâme , et attendant que la dernière prophétie fût accomplie pour prononcer luimftme : Tout est cùMommil a Que de grandeur dans cette

LA RlâDEBfPTION. — SES ElfSEIGNEMENTS* V!

a seule parolo ! dit d'Aguesseau. Elle vérifie ce que JéeuBa Christ avait prédit lui-même , lorsqu'il disait : Personne <i ne m' enlève ma vie , mais c'est de moi-même que je la a quitte; j'ai lepouiooir de la quitter, et j'ai le pouvoir d$ a la reprendre de mon chef. Ce ne sont donc ni les Juift a ni les Gentils, ce ne sont ni les tourments ni la croix, qui « lui font perdre la vie; c'est sa seule volonté : Oblatus a est , quia ipse voluit. H ne meurt que parce que tout est a consommé par un sacrifice volontaire ; et c'est par cette (c parole qu'ils'immole pour ainsidire lui-même, sans autre a cause de mort que sa volonté, soumise aux ordres de son or Père, pour lui offrir la seule hostie quiftlt digne de lui*. » En un mot, comme dit Bossnet, il est mort par puissance.

Que de grandeur et de force ! et que saint Paul a done bien dit : CTirtsttim cmct/bctim, Det virtutem^l

Une seconde considération^ va taire ressortir encore davantage cette vérité.

C'est une bassesse de notre nature de ne considérer comme grandeurs que les grandeurs cbamellefl, le triomphe de la force, qui fait les conquérants et les rois, et leur asservit les multitudes. De ces grandeurs - là , si Jésus - Christ en avait voulu, il n'aurait tenu qu'à lui; car on avait voulu le fedre roi , et tous les esprits se prêtaient à considérer l'avénement du Messie sous le point de vue de la conquête et de la puissance matérielle. Hais il venait précisément détrôner ce genre de grandeurs, et il devait par conséquent les repousser pour lui-même. Aussi avait-il pris pour devise de toute sa vie ces mots qui les renversent : Ego sum miiis et humilis corde*.

« D'Aguesseau, Réflexions diverses sur Jésus-Christ, t. XV, p &09. » I Corintli., 1 , 24.

Après les grandeurs chamelles se présentent les grandeurs intellectuelles ; et combien leur sont-elles supérieures! car non-seulement elles leur survivent, mais ce sont elles encore qui les font vivre et qui en immortalisent le souvenir : a Heureux Achille , s'écriait Alexandre , d'avoir « eu un Homère! » Ce ne sont pas cependant celles aux- ({uelles un Dieu devait s'arrêter. S'il l'eût voulu, quel homme plus que Jésus^^llirist aurait pu en jouir? Quel philosophe , quel orateur aurait eu plus de disciples , lui qui suspendait les peuples aux charmes de sa bouche , et les faisait s'écrier : iVtiI homme n'a jamais parlé comm^ cet homme ' ! H se faisait suivre jusqu'au désert , et était obligé de faire des miracles pour y nourrir la multitude , qui oubliait jusqu'au soin de vivre pour l'écouter. Et, de toute cette gloire, que garde-t-il pour lui-même? Rien. Il la renvoie toute à son Père 5 et , sans vouloir en faire honneur ni à son étude ni à son génie, il dit que sa doctrine n'est pas la sienne, mais celle de Celui qui Va envoyé. Loin d'accréditer par son exemple les vanités de l'intelligence humaine , il se plaît à les déconcerter et à les confondre par la simplicité incomparable de sa parole, par la rusticité de ses disciples, et par la folie de sa Croix.

Enfin, au-dessus des grandeurs sensibles, au-dessus des grandeurs intellectuelles , habite la grandeur morale : la vertu , la sainteté , seule vraie grandeur , qui se soutient d'elle-même , qui n'a besoin ni de trophées ni de louanges, qui est au contraire d'autant plus sublime qu'elle est plus méconnue et plus insultée, et qu'elle n'a que la conscience pour trftne, et l'œil de Dieu pour témoin. C'était la seule qui convînt à un Dieu. On sait déjà que le plus sage des philosophes , Platon , avait rêvé l'idéal de celte grandeur

' Jean, dsâp. m, t. 26.

LA RÉDEMPTION. — SES EKSEIGNEBfENTS. 49

morale sous des traits entièrement identiques à ceux de Jésus-Christ crucifié, a Ne semble-t-il pas, ditàce sujetBosa suet, que Dieu n'ait mis cette merveilleuse idée de vertu « dans l'esprit d'im philosophe , que pour la rendre effec- 8 tive en la personne de son Fils , et faire voir que le juste « a une autre gloire , un autre repos , enfin un autre bona heur que celui qu'on peut avoir sur la terre? Établir a cette vérité , et la montrer accomplie si visiblement en « soi-même , aux dépens de sa propre vie , c'était le plus « grand ouvrage que pût faire un homme ; et Dieu l'a trouvé a si grand , qu'il l'a réservé à ce Messie tant promis , à cet <r homme qu'il a fait la même personne avec son Fils uni- « que. En effet, que pouvait-on réserver de plus grand à a un Dieu venant sur la terre? Et qu'y pouvait-il faire de il plus digne de lui que d'y montrer la vertu dans toute a sa pureté , et le bonheur étemel où la conduisent les a maux les plus extrêmes '? »

Combien cette grandeur a-t-elle brillé en Jésus-Christ, précisément parce qu'il s'est montré dépouillé de toutes les autres î a Qu'il est bien venu avec l'éclat de son ordre 1 » s'écrie Pascal. Et pouvait-il y avoir, en effet, un cortège plus digne de cette Royauté sainte que les humiliations et les souffrances , et un plus beau trône que cette Croix du haut de laquelle elle répudie toutes les fausses grandeurs de la terre , confond toutes les subtilités de la sagesse humaine , et proclame la criminelle vanité de nos plaisirs ?

C'est ainsi qu'il est vrai de dire , avec le grand Paul , « que ce qui parait en Dieu folie , est plus sage que la sa- « gesse de tous les hommes ; et que ce qui semble en Dieu « faiblesse , est plus fort que toutes leurs forces ". »

' Bosftuet, Histoire universelle ,11* partie, s 1 CorinU)., i,2b.

liais c'est surtout dans une dernière considération qui nou3 reste à présenter, que cette hauteur divine et cette force dominatrice de la Ooix Tont nous apparaître.

Dans la sainte Écriture y où Ton peut dire que le sublime coule à plein bord , Tbistoire d'Alexandre le Grand est ainsi tracée:

« Après qu'Alexandre , fils de Philippe de Macédoine j a qui le premier régna en Grèce , fut sorti de la terre de «( Céthim y et qu'il eut abattu Darius , roi des Perses et des a Mèdes y

a 11 livra beaucoup de batailles , s'empara de toutes les ce places fortes , et mit à mort les rois de la terre.

a Et il passa jusqu'aux extrémités du monde , enleva les a dépouilles d'une multitude de nations , et la terre se tut 0 devant lui.

«( n amassa une grande puissance , assembla une armée a prodigieuse. Son cœur s'exalta et s'enfla;

a Et il se rendit maître des peuples et des rois , et se les a fit tributaires.

ce Après cela... y il tomba sur sa couche , et connut qu'il a allait mourir.

a Et il appela les grands de sa cour, et leur partagea son « royaume, lui vivant.

a Alexandre régna ainsi douze ans, et il mourut '. »

Quelle élévation! quelle hauteur! mais quelle chute! quelle fhi ! Voilà l'homme : toutes ses grandeurs ne sont que les trophées de sa destruction.

L'histoire de Jésus-Christ est la contre-partie de celle des hommes ; et , de lui , on peut dire que ses abaissements sont les trophées de sa grandeur.

Voici, enefîet, son histoire :

' Zes Machabées, lir, I , rhap. i.

«c Après que Jésus de Nazareth , fils de Marie y eut passé ce les trente premières aimées de sa vie dans la pauvreté <c et dans Foubli de la condition de oharpentiery

«r n fut le jouet des hommes de son temps.

« Faisant sa société de quelques gens de mauvaise vie , « et traînant à sa suite un ramas de publioaios , de faibles « femmes et de pauvres mariniers , il flit poursuivi et arrêté « comme un malfaiteur.

ce Promené de tribunaux en tribunaux ^ livré comme <c un fou à la dérision de la populace , fouetté comme un a esclave , cloué nu sur une croix enfre deux voleurs ^ il a mourut.

ce Après cela, ... il devint le Roi immortel de toute la terre ce et de tous les siècles. »

Parmi tous les modes que la Divinité pouvait choisir pour donner aux hommes une idée de sa puissance , s'en pouvait-iltrouver un qui approchât de celui-ci : Faire qu'im homme de basse extraction , tombé plus bas encore par l'infamie de sa mort , devienne malgré son abjection , qûa dis -je! par son abjection; malgré Tinfamie de son supplice ; ou plutôt par rmfamie et avec l'instrument même de son supplice , devienne rapidement le réformateur du genre humain y le Dieu de la terre , l'objet de l'adoration , de la crainte et de l'amour des hommes ; — que devant ce Crucifié tombe le paganisme avec ses Jupiter et ses Vénus , se brise la hache des Césars , s'arrête le torrent des barbares, se dispersent les écoles de philosophie, se déracinent les institutions et les coutumes les plus invétérées, se transforment les préjugés et les affections de Ja nature ; et que lui-môme , le type de l'infamie et de la faiblesse, devienne désormais romemeul à^ coxwowv^^W^

récompense de la valeur ; — que non-seulement il triomphe ainsi de toutes les grandeurs et de toutes les forces réunies de rhumanitéy mais qu'il en triomphe à travers les résistances les plus furieuses et par des moyens toujours conformes à son état : humbles , faibles y pauvres y méprisés : et qu'il en triomphe partout, et qu'il en triomphe toujours, et que le temps, ce suprême et fatal écueil des choses hiunaines, perde pour lui seul sa nature, et fasse place à l'éternité?

Ck)nçoit-on une plus haute expression de la puissance de Dieu qu'un tel prodige?

« Si vous êtes le Fils de Dieu , disaient les Juif^ à Jésus- « Christ, descendez maintenant de la croix, et nous croi- « rons en vous*. » — « C'est parce qu'il est Fils de Dieu, dit éloquemment d'Aguesseau, qu'il ne descendra pas. Les paroles du Fils de Dieu sont immuables. Il a prédit qu'il mourrait sur la croix, et il y mourra. C'aurait été quelque chose pour un homme d'en descendre, en effet, et de se sauver; mais il est digne d'un Dieu et il ne convient qu'à un Dieu de triompher sur la croix, d'y attirer l'univers après lui, de vivre, et de donner la vie par la mort même*. »

Je ne puis me détacher de cette considération , tant elle me paraît puissante. Je ne connais qu'un seul prodige qui lui soit comparable : c'est l'aveuglement de ceux qui ne la voient pas.

Dans l'ordre matériel ce qui frappe le plus^ comme acte de la puissance divine , c'est d'avoir fait le monde de rien , d'avoir tiré l'univers du néant. Eh bien ! ici n'est-ce pas de rien que le monde moral a été fait? N'est-ce pas du néant

■ Lac , diap. xxiii , y. 89.

* D*Aguesseau, Réflexions diverses sur Jésus-Christ ^ t. XV, p. 597, éd/i. iihS",

LA RÉDEBfPTION. -^ SES ENSEIGNEMENTS. 53

qiio le Christianisme a été tiré? N'est-ce pas sur un rien qu'il repose , et qu'il va traversant ainsi l'océan des âges? Il y a même ici quelque chose de plus prodigieux; car la Croix de Jésus-Christ n'est pas seulement un rien humainement parlant, mais elle paraît être un obstacle : falie pour les Juifs, scandale pour les Gentils. Le monde chrétien n'a pas été seulement tiré du néant , mais des éléments les plus violemment antipathiques à sa nature ; et cependant c'est en dépit de ces obstacles et de ces éléments qu'il s'est formé et qu'il subsiste, et qu'il avance incessamment, refoulant devant lui toutes les conjurations des puissances ennemies qui se liguent vainement pour l'engloutir. En un mot, c'est par tout ce qui fait l'impossibilité et la ruine inévitable des entreprises humaines , que ce grand ouvrage de la puissance de Dieu dépasse en force et en durée tout ce qui a été vu depuis la création.

a Si la divine sagesse de la Croix est impénétrable en a elle-même , dit Bossuet , elle se déclare par ses effets. Une a vertu sort de la Croix , et toutes les idoles sont ébranlées. a Nous les voyons tomber parterre, quoique soutenues a par toute la puissance romaine. Ce ne sont point les a sages , ce ne sont point les nobles , ce ne sont point les o puissants , qui ont fait un si grand miracle : l'œuvre de « Dieu a été suivie; et ce qu'il avait commencé par les.hu- « miliations de Jésus-Christ , il l'a consommé par les humi- « liations de ses disciples. Les apôtres et leurs disciples , le « rebut du monde et le néant même , à les regarder par les « yeux humains , ont prévalu à tous les empereurs et à tout « l'empire. Les hommes avaient oublié la création, et Dieu te Ta renouvelée en tirant de ce néant son Église , qu'il o « rendue toute-puissante contre l'erreur ; il a confondu a avec les idoles toute la grandew Y\\\r£\«ttv^ ç^'^V^vfesx^sèr

a gait à les défendre ; et il a fait un si grand ouvrage , « comme il avait fait Tunivers j par la seule force de sa a parole'. »

Ainsi donc , pour nous résumer, dans la Croix de Jésus- Christ se manifestent , au degré le plus infini et en môme temps le plus accessible à Thomme , tous les attributs divins : la Sainteté , la Justice , la Bonté , la Sagesse , la Puissance. Et ces attributs s'y manifestent sans se nuire les uns aux autres , en se soutenant au contraire , et en se justifiant réciproquement , de manière que le caractère de Dieu n'y perde rien , et que cependant le caractère de Thomme soit

invité et attiré à' s'y conformer.

Là; Dieu nous apparaît dans tout l'éclat de sa sainteté et de sa justice , et en même temps de sa condescendance et de son amour, n est juste même dans l'absolution du coupable. Il manifeste sa haine la plus profonde pour le péché; par le même acte par lequel il pardonne au pécheur. Il frappe et il sauve du même coup. Il nous unit à lui jusqu'à ne faire qu'une seule personne de notre humanité et de sa divinité, et il proclame en même temps que toutes les créatures réunies sont sans valeur naturelle devant lui.

La Religion naturelle suggère bien qu'il n'y a pas de rapport entre le fini et l'infini ; que Dieu doit toujours agir à la fois suivant sa justice et sa miséricorde , et concilier l'action de sa sagesse et de sa puissance : mais de quelle manière ces attributs sont-ils amenés à im heureux contact dans l'œuvre du salut? Voilà ce qu'ignore l'homme. qui ne professe que cette Religion. Mais quand il vient à connaître la doctrine de la Croix de Jésus-Christ, il y voit surle-champ la pleine maturité et le développement complet

' DoAimei, Histoire nniverselief ÏT* partie.

des principes dont il ne possédait que les semences élémentaires. Là Dieu a daigné, par pitié pour notre misère et par condescendance pour notre faiblesse y donner de la vie et de la réalité aux traits confus de la Religion naturelle, et revêtir les lois étemelles qui régissent son gouvernement spirituel d'une forme qui pût les rendre accessibles à notre conception, et assorties à Turgence de nos besoins. La doctrine de la Croix anticipe sur les découvertes de la mort. Elle soulève ce voile qui cache Dieu à notre vue ; elle nous montre de plus près son caractère dans ses véritables proportions, et nous fait voir ainsi les points par lesquels nous en différons , et devons chercher à lui ressembler.

Cette manifestation nouvelle pour Thumanité est loin cependant de lui être étrangère , car elle est en harmonie avec les suggestions nées de notre raison et de notre conscience, auxquelles elle nous ramène. Bien plus , elle les rassemble comme des fragments épars; elle supplée à ce qui leur manque, et les unit dans un glorieux ensemble de beauté et de symétrie. Elle satisfait le cœur de l'homme dans toutes ses facultés et ses affections. Son action est exactement adaptée aux principes élémentaires de notre nature ; la vérité glorieuse qu'elle révèle est à la portée de tous les esprits. Intelligible pour \m enfant, elle peut cependant ravir encorel'intelligence d'un Ange. Amesureque l'entendement s'agrandit , cette vérité grandit avec lui ; et elle doit grandir à jamais, parce qu'elle est l'image d'un Dieu infini. Cependant, quelque immense qu'elle soit, elle est calculée pour produire tout son effet partout où elle est reçue, ftktce dans l'intelligence la plus bornée '.

> Nous avons essayé de fondre dans ces deux paragraphes cpielques-unes des expressions qui noai ont paru ks plus heoreuses de VKtaai sur la f^i i «l'Krskine. On a dû y reconnaître le génie ui#ft^t ^«ïiV\«^ ^wwiV!^î^«s«^

r>6 CHAPITRE IX.

Contemplons donc le glorieux caractère de Dieu sur la Croix, et unissons-nous pour rendre grâce et louanges à Celui qui a daigné introduire, par de si obscures avenues, la lumière de ce caractère dans le cœm* de Thomme. Exerçons nos esprits à ces méditations sublimes et purifiantes. Arrêtons nos yeux distraits siu* cet instrument de salut que nous voyons si souvent, et que nous ne regardons jamais. Cest surtout aux heures de faiblesse ou de malheur, si fréquentes dans la vie de Thomme, qu'il prend une expression solennelle et pénétrante, et qu'il envoie, dans les esprits et dans les cœurs, des clartés et des consolations auprès desquelles tout devient ténèbres et dégoût. Vous surtout qui êtes en quête de la vérité , et qui , flottant de système en système, cherchez à vous prendre à quelque chose de décisif : entrez dans la doctrine de la Croix, et, sous le sjrmbole vulgaire qui la représente , vous découvrirez ime philosophie sublime et vaste, simple et féconde, qui résoudra tous les grands problèmes de vos destinées; qui, unissant la synthèse à l'analyse par im enchaînement lumineux, ramassera la vérité tout entière comme en un seul point, et vous permettra cependant de la suivre dans ses développements les plus infinis ; qui présentera à votre esprit errant une base solide et large, sur laquelle vous poiurrez asseoir et édifier enfin sans retour l'édifice si souvent refait de vos convictions , et, dans le calme profond de la foi, posséder les vrais biens de l'intelligence.

La doctrine de la Croix ne se reconm[iande pas seulement par ses enseignements, mais encore, mais surtout par ses applications. Nous venons d'en examiner le mécanisme, il faut maintenant le voir fonctionner.

impea vaporeuses et flottantes se prêtent diffidlement aux citations, et demandent à 6tre lues in extenso.

Ce n'est pas seulement pour faire acte de croyance que nous avons reçu commandement de croire, mais bien parce que les objets révélés à notre foi ont une tendance naturelle à produire d'heureux et importants effets sur notre destinée et nos caractères. Un honmie qui se dit, a Voici a tant de choses à croire et tant de choses à faire, » a déjà commis une erreur fondamentale. Les doctrines sont les principes qui doivent exciter et vivifier les actions ; ce sont les points de départ des différentes lignes de conduite : et comme ime ligne peut être censée formée par la marche continue de ses points ou tirée de leur substance, de même la ligne de conduite chrétienne est formée par Faction progressive du principe chrétien, ou tirée de sa substance. La doctrine de TExpiation est le grand moule spirituel où la vivante forme du caractère chrétien doit recevoir ses combinaisons et ses traits. Si nous nous abandonnions pleinement et entièrement aux impressions de ce moule , même sans avoir jamais entendu parler des préceptes de la morale, nos cœurs présenteraient de ceux-ci une empreinte et une contre-partie de tout point exacte. Mais comme ils sont disposés sans cesse à rejeter ce moule véritable de sainteté et de bonheur, pour recevoir des impressions contraires des périssables objets qui nous entourent, il a fallu nous faire la description de ce que nous devons être, et déduire la morale du dogm^e.

68 CHAPIT&E X.

Par là se découvre la déraison de ceux qui veulent en faire deux choses distinctes^ et retenir Tune en rejetant Tautre. La morale évangélique n'est que la glose de la doctrine de la Croix; elle se réfère continuellement au texte; elle y prend sa vie, son esprit, sa substance, et ne fait que nous en appliquer les leçons.

Si la morale évangélique avait été formulée en un code de préceptes détachés de la doctrine , et qu'elle eût été ainsi jetée dans le monde païen , jamais certainement elle n*eût été portée à Fapplication , je ne dis pas chez la généralité des hommes, mais même chez les plus parfaits. C'eût été comme une armure de géant, hors de toute proportion avec les forces de la conscience dégénérée de Thumanité. On en sera convaincu si on se rappelle que la morale des stoïciens, moins sévère, n'avait pu faire , au dire d'Épictète, un sml stcUcim cùtnimmcé.

Pour expliquer donc comment cette morale évangélique est devenue la morale universelle du genre humain , comment elle a été portée par un si grand nombre d'âmes aux dernières limites de l'application, on est obligé d'admettre qu'avec cette morale extraordinaire un agent extraordinaire correspondant a été apporté, une nouvelle conscience a été donnée , à la hauteur et à la dimension de cette morale , dans toutes les directions des affections humaines ; qu'il a fallu enfin pour une morale surhumaine une doctrine surhumaine aussi.

Or, c'est à cette fonction qu'a été adaptée la doctrine de la Rédemption. La morale évangélique est mesurée, pour ainsi parler, sur l'Homme-Dieu , lequel ne déploie tout le caractère divin que sur la Croix ; de sorte que c'est par la Croix que ce caractère divin passe et se reproduit en nous, et, par notre conformité avec lui, devient la morale évan-

gélique, qui se résume dans rimitation de Jésus-Christ. Examinons plus en détail le jeu de cette doctrine dans l'âme humaine y et par quelles tendances, par quels ressorts elle opère en nous cette imitation.

I. Le premier obstacle que rencontre la morale évangéliquo dans le cœur de Thomme, c'est la répugnance à croire qu'eUe soit nécessaire et obligatoire dans ce qu'elle a de plus rigoureux :1a chasteté poussée jusqu'à incriminer un regard; la charité , jusqu'à embrasser im ennemi; la douceur, jusqu'à tendre la joue à la main qui la frappe; le détachement, jusqu'à s'arracher l'œil qui scandalise ; et, une fois arrivé au sommet de la perfection résultant de toutes ces vertus, l'humilité qui abat l'orgueil, qui fuit l'éloge , et qui ne nous permet de voir en nous que dos misérables dignes du plus souverain mépris. Voilà ce que la conscience humaine par elle-même n'aurait jamais pu adopter, pourquoi ? parce qu'il lui manquait deux notions fondamentales : l"" la notion de la sainteté infmie de Dieu , loi de notre être ; V la notion de sa justice redoutable, 45anction de cette loi.

Or, la doctrine de la Croix, comme nous l'avons vu, nous donne précisément ces deux notions, et les imprime fortement dans nos âmes par la grandeur de la victime exigée, et par la rigueur inflexible de la justice qui l'immole à la sainteté. L'idée et comme le point de mire delà perfection ainsi relevé et fixé , toute l'échelle de proportion de nos vertus se trouve changée, le terme flottant et bas où notre conscience se reposait s'élève indéfiniment, jusqu'à se confondre avec la perfection même de Dieu, et, sans nous permettre de voir ce que nous avons fait , nous appelle incessamment à faire toujours davantage*

60 CUAPITHË X.

Ainsi se trouve levé le premier obstacle à Tacccptatiou de la morale évangélique : son défaut de nécessité. Cette nécessité est immuablement établie sur ce précepte , dont le dogme de la Croix est la vivante expression : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfaite

Mais un second obstacle devait nécessairement résulter de la notion qui précède : de l'extrême confiance, l'homme devait passer à im extrême découragement , et , à force de lui inculquer le sentiment de la hauteur de sa vocation et de son indignité propre , on le rejetait dans l'abattement et le désespoir. Comment le prémunir contre ce second danger? Comment lui persuader que, quelque souillé qu'il soit, fClt-il en horreur à lui-même et à ses semblables , il peut trouver grâce et miséricorde devant ce même Dieu, dont la sainteté est si exigeante et la justice si redoutable? que non-seulement il peut l'espérer, mais qu'il doit l'espérer? C'est encore là l'effet du dogme de la Croix, qui est ménagé de telle sorte que la même sainteté qui y apparaît armée de la justice s'y laisse voir aussi désarmée par la miséricorde, et dans une proportion non moins infinie; car comme c'est im Dieu qui s'y fait justice , c'est im Dieu aussi qui nous fait miséricorde ; comme c'est un Dieu qui exige , c'est un Dieu qui satisfait ; et comme cette satisfaction est dès lors aussi infime que cette exigence, il s'ensuit que ce serait faire im outrage non moins grand à la Divinité de douter de sa miséricorde que de douter de sa justice. La mesure de la perfection infinie où nous sommes appelés est ainsi la mesure de la confiance qui doit nous animer au plus bas degré de nos imperfections, à ce point que le plus grand criminel , par un acte d'humilité et de confiance envers la miséricorde divine, est plus

' Matth., V, 48.

agréable à Dî» <i|ai^ k jèi^ çrtOïZ sûec qsL ^ mu^aim^

quel que f»:<il kor {!»jCjI nfe àffiKt. îs iw»^ ynitr» simr T*elàtbe à une p«eri=ràLC: flmft^t^. Aux jôis giH-JBiF. ± iac Toir ttDgaadJT2ge:aEXffcgTrt1rm*fi, xisawiirT^ Kediaftrar. A^ixcss. bcm : t Ita&5i-«riis A ir^foÔMS jieqo'aa âooiaHt de ii pis ioBK ^i«t£ i cff hl smL ^«escrt de com(^akaDC«jclêsorvi3C£-aii%nif^9itfEC|i0ir'^^ iàat perdre toutlefriâldeTfigiitocr?. •JE~<9fe£-^HiE. «l -âBau deTant la samteiê daDifa-^a-eEug-mif: lal^ -waMu^*» — Aux antrs . il & : • CdsAsMr^ym -ai ^s^srv.. tiEBBi- Toos descendoE anpiK pf^^fcmà jàtee ôx 3iai:: <ar nb seul regard de rcpsstàr «t d'mmi4ar jsk ssr la Oiôl soIBt pour TOUS appropner les mâîÊes izdÉiê fm Akn:. -a i ne TOOS apparbeot piK et poser ôes Idôb» k st hbsoîcorde. — Cest 9m3t que, par vk «cibh»k aônânââir. 3e dogme de la RédeoiplîaB s'miapêt mol àaoL Aj.aiiig^ isblesses da cœur laBBai9.1ai|Bd pasesaïKc^fi^ dfcia<8ftfiance an désespoir, et 4a éésBSfât à k cmffaDOft- ^^ abaisse Hjocnoie saiiE Fabollre. et T^^ «il ^««taw« sbl

orgoeflique. par la «aMÉg- #« r#!;|nrM.i»iii MàmnàmmêPiA

entreteniies et hiliarirV' ifriitudhii im^i ffiiFi juami „ comme pardeox poâdb îiCk. à iifAs loatts- m^eaiifci et cela arec une Wfe âHffidié. ^e^ €xmt néa^ CnàK^ quinoorrilla pteise ardegr dé la sanfe Senr •à&Qacâlr. re(oit les baisers da parrirâiV' aSaat âTMoteid. -sfi

pirei ln«g#U«rr la #«iAm«^ A. a» >— i i ■ ^ ■ ii Avrc: V

La grande Tictine attire aicâ Hwie rtririirtp àss san : ses deox bras ornera sor kr aoide. d~«: cSâe die dépasse en sainiBlé UmÊes mos icrtosi de Fanire. ek

cft elle Terse éfa-

lement sur nos têtes coupables les mérites infinis de son sang.

De là résulte une chose bien digne de remarcpie : les autres religions, bien moins délicates, ne connaissent pas ce que dans le Christianisme nous appelons les péchés véniels , que le monde appelle scrupules , et qui , en entretenant la^gilance et l'humilité dans les âmes les plus pures , les empêchent de déchoir dans des fautes plus graves. Mais, d'un autre côté, dans ces autres religions il y a des crimes inexpiables » , et dans le Christianisme il n'y en a pas. La Religion chrétienne, qui ne connaît pas d'âme exemple de tache, ne connaît pas non plus de tache exempte do pardon , parce qu'elle seule possède et révèle le véritable type de la justice ol de la miséricorde, de la sainteté et de Tamour. C'est aux plus grands pécheurs qu'elle s'adresse surtout, en leur représentant la Divinité sous les traits d'un père qui attend son enfant, ou même d'un pasleur courant après sa brebis. Il n'y a qu'un crime qui soit Inexpiable à ses yeux : c'est ce qu'elle appelle le péché contre le Saint-Esprit, c'est-à-dire le mépris de ses miséricordes et de ses grâces , et la négligence continuelle à nous les appliquer ; mais en cela elle met le comble à sa charité, car elle ne s'irrite que par amour, et no nous retire sa miséricorde que pour nous forcer à l'accepter.

Le génie judicieux et pénétrant de Montesquieu lui a inspiré là-dessus une belle page :

tt La religion païenne, dit-il, qui ne défendait que quel- « ques crimes grossiers , qui arrêtait la main et abandon- « nait le cœur, pouvait avoir des crimes inexpiables : mais

' Cioéran , dans son Dialogue des Ms^ liv. II , cite ce passage do Une des pontifes : Siicrum commissum, quod neque expiari poterit, impie commissum est ; quod expiari poterit , publici sacerdoHs expiante.

c une Religion qui enveloppe toutes les passions ; qui n'est « pas plus jalouse des actions que des désirs et des pensées ; a qui ne nous tient point attachés par quelques chaînes , ff mais par im nombre innombrable de fils ; qui laisse dera rière elle la justice hiunaine et commence une autre ju^ ff tice; qui est faite pour mener sans cesse du repentir à a Tamour, et de Tamour au repentir ; qui met entre le juge c et le criminel un grand médiateur, entre le juste et le c médiateur un grand juge : une telle Religion ne doit a point avoir de crimes inexpiables. — Hais, quoiqu'elle a donne des craintes et des espérances à tous , elle fait a assez sentir qae, s'il n'y a point de crime qui par sa a nature soit inexpiable, toute une vie peut l'être; qu'il « serait très-dangereux de tourmenter sans cesse la miséa ricorde par de nouveaux crimes et de nouvelles expia- « tions ; qu'inquiets sur les ancieraies dettes, jamais quittes or envers le Seigneur, nous devons craindre d'en contracter a de nouvelles, de combler la mesure, et d'aller jusqu'au a terme où la bonté paternelle finit'. »

C'est amsi que le dogme de la Rédemption excite les susceptibilités de la conscience humaine au plus haut degré, en faisant marcher la crainte jusque sur les pas de la vertu, et en envoyant l'espérance au-devant du crime ; c'est ainsi qu'il réveille sans cesse l'âme et l'entretient dans une salutaire action, par ce mélange de terreur et de confiance qui la provoque sans la décourager.

n. Ce n'est pas à cela cpie se bornent les moyens de régénération que le dogme de la Croix est venu apporter à la terre. Il en est un autre bien puissant, sans lequel la morale évangélique n'aurait certainement pas pénétré

I Montesquieu, Kiprii des lois, liv. XXIV» diap. wu-

&h' CHAPITRE X.

dans les âraes : ce moyen, qu'il nous faut examiner, c*est Vexemple.

Pour peu qu'on observe le cœur humain , on sera convaincu qu'entre prescrire une chose et la faire soi-même le premier pour en donner l'exemple , il y a une différence d'impression, sur ceux qu'on veut entraîner, immense. Rien n'est contagieux et persuasif comme l'exemple. Tous les traités de patriotisme imaginables n'auraient pas fait sur le peuple romain ce que fit le dévouement de Régulus ; et il n'y a pas de harangue qui vaille l'action du grand Condé jetant son bâton de commandement dans les retranchements de l'ennemi, et s'élançant le premier poiu* aller le reprendre. L'exemple est d'autant plus persuasif qu'il vient de plus haut ; il est d'autant plus nécessaire que le précepte est plus rigoureux , et qu'il s'adresse à une plus grande généralité d'hommes.

La morale évangélique , si rebutante pour la nature corrompue de l'homme, s'adressant à tous les hommes indistinctement, devait donc se présenter armée d'un grand exemple , et résumée en une simple et éloquente action , qui frappât tous les regards et parlât à tous les instincts.

La vie et surtout la mort de Jésus-Christ renferment cet exemple le plus parfait , le plus décisif, le plus entraînant. La morale évangélique n'est pas tant dans les livres et dans les discours ; elle est pour tous et au plus haut degré dans la Croix de Jésus-Christ, livre ouvert à tous les yeux , chaire éloquente qui parle d'elle-même , et où ressortent vivement l'ensemble et les plus petits détails de la loi évangélique ; modèle parfait , intelligible à tous , simple et inépuisable , pouvant être saisi d'un seul regard , et éternellement digne de fixer à jamais tous les regards.

Qui peut nier la hauteur de l'exemple? c'est im Dieu.

Qui peut j trouver à redire? c'est la perfection la plus inépuisable. Qui peut en suspecter le désintéressement? celui qui le donne en était, par sa nature , affranchi. Qui peut enfin ne pas le comprendre? il est palpitant d'expression.

Le législateur se fait lui-même victime de la loi , pour en imprimer plus vivement la nécessité ; le médecin éprouve le premier le remède en sa personne , ou plutôt se £sdt remède; la parole se fait action; le Verbe, en un mot, se fait chair, pour s'imprimer davantage dans la chamelle humanité.

Qu'U fallait connaître l'homme et qu'il fallait l'aimer, pour user d'un pareil moyen, si extrême en apparence et si insensé! Et j a-t-il un autre que l'Auteur même de rhomme qui ait pu avoir la sagesse de le concevoir, la bonté de l'entreprendre, la puissance de le faire triompher?

L'homme , tant il est large et indulgent pour lui-même , a dit très-bien Juvénal , ne croit jamais avoir assez profité de la permission de faire le mal :

Nemo satis crédit tantwn deUnqtiere, guaniwn Permutas; adeo indulgeni sibi laiius ^i \

Avec une pareille disposition , que serait devenue la morale évangélique , si elle avait été démunie du poids décisif de l'exemple de son auteur?

ff Supposons , dit Bourdaloue , que l'Homme-Dieu , an ff lieu de la croix , eût choisi , pour nous sauver, les douff cours de la vie : quel avantage notre amour-propre , a source de toute corruption , n'aurait-il pas tiré de là , et « jusques à quel point ne s'en serait-il pas prévalu? Auc rais-je eu bonne gr&ce alors de vous demander, comme

■Satuv.

a je fais aujourd'hui » la mortification des sens , le crucia fiement de la chair, le renoncement à vous-mêmes^ Thua milité de la pénitence? M'écouteriez-yous? et cette seule a idée de votre Dieu, dans Tédat des honneurs et dans lu d plaisir, ne serait-elle pas un préjugé insurmontable contre a toutes mes raisons? Mais quelle force aussi cet exemple « d'un Dieu mourant sur la croix ne donne-t-U pas à mon a ministère et à ma parole? et avec quelle autorité ne vous a dis-je pas qu'il faut que vous soyez humbles , mortifiés, a détachés du monde ; ce que je n'aurais dit qu'en trem- <c blant, et désespérant d'en être cru'? »

La cupidité , la volupté , l'ambition , l'orgueil , les joies et les biens de la terre en un mot , avaient entraîné les hommes dans mille crimes et mille maux; il fallait faire équilibre à tous ces penchants désordonnés , et faire incliner le monde vers les vertus contraires : l'abnégation, la pénitence, l'humilité , le sacrifice de la nature, et les seulej? joies de la vertu. A cet effet , il ne fallait rien moins que le poids d'un Dieu. Et voici que Jésus-Christ, du haut de sa Croix, pèse sur le monde , attire tout à lui, change la direction de toutes les affections humaines ; et que désormais c'est une gloire que d'être humilié avec Jésus-Christ , c'est im gain que d'être pauvre avec lui , c'est une suavité et une douceur que de mêler nos soufihmces à ses souffrances , c'est la vraie vie que de mourir à tout pour être enseveli avec l'Auteur même de la vie. Qui peut hésiter entre le vice et la vertu, entre le plaisir et le devoir? Dieu est du côté de la vertu. Dieu est du côté du devoir; ce n'est plus la consdenoe seulement, c'est \m Dieu en personne qui , eourbé lui-même soûs le joug du sacrifice , nous appelle à le nifre, disant : « Venez à moi, vous tous qui êtes chargés ;

' Sermon sur lapastkm de Jéius- Christ,

qw tooi ce ^1 y * <'i dèsrabord.

homme racheté y frère de Jésus-Christ ^ teint de son sang , et lui donnant ainsi la valeur même d'un Dieu.

Le mépris des biens de ce monde et Testime des biens spirituels : un Dieu rejetant les premiers^ les condamnant et les discréditant par sa pauvreté volontaire , et mourant pour nous obtenir les seconds , et nous donner ainsi la plus haute mesure de leur valeur.

Le courage à vaincre les obstacles qui s'opposent à la pratique de nos devoirs : im Dieu qui se fait lui-même notre chef dans cette grande lutte , et qui , couvert de blessures y mais vainqueur par ces blessures mêmes, nous soufQe la confiance , disant : Confidite , ego vici mundum.

Le pardon des offenses, la douceiu*, la bonté, la patience, rhumilité : toutes ces vertus respirent sur la Croix , et puisent dans la divinité de leur auteur une puissance d'autorité et une séduction d'exemple qui entraînent à les imiter, autant par attrait que par raison, autant par douceur que par nécessité.

Qui peut dire toutes les vertus qu'a engendrées ce divin

modèle , tout le courage qu'il a inspiré , toutes les larmes qu'il a rendues douces, toutes les passions qu'U a réprimées, toutes les prospérités qu'il a ennoblies, tous les revers qu'il a fait aimer? Qui n'est frappé de tout ce qu'il a d'applicable aux diverses situations de la société et de la vie? Et qui ne voit, en un mot, dans la Croix de Jésus- Christ , le meilleur levier qui pût être employé par le bras de Dieu pour relever le monde?

m. Mais le dogme de la Rédemption agit encore sur le cœur de l'homme par une autre puissance. Cette puissance, la plus utile pour le bien comme elle est la plus

redoutable pour le mal , c*est le sentiment de Vanumr. L'amour, c'est tout le cœur, qui lui-même est tout rhomme. Celui qui a su exciter Tamour est maître ; il peut tout commander. Toutes les passions ne sont que des transformations de cello-là. Il n'y a pas d'homme qui n'en soit capable y même celui qui n'aime rien y car celui-là ne fait que s'aimer lui-même par-dessus tout. Tous les désordres de l'humanité ne sont que le détournement de cette flamme de son foyer natal y qui est Dieu y vers nous-mêmes et les créatures, qu'elle consume et qu'elle dévaste. Point de régénération pour l'espèce humaine donc, si on ne parvient à s'emparer de cet élément terrible de notre être moral, et si on ne ramène toute son activité vers son principe. Et cependant, chose étrange et digne de remarque ! aucune philosophie, aucun système de morale, aucune religion humaine, n'ont imaginé d'inspirer l'amour , et de porter les hommes au bien par ce sentiment, qui est toujours le premier obstacle à la vertu, quand il n'en est pas le premier mobile. C'est qu'aucune religion, aucun système de morale, ne se sont jamais proposé la régénération radicale de l'homme. Ils le laissent tous avec ses afiéctions désordonnées ; souvent ils les développent, et ne leur opposent dans tous les cas que de vaines théories et de froides règles de vertu, qui ne peuvent pas avoir de prise sur son coeur. Ce cœur, inspiré par la nature, sait bien mieux lui-même quelle est sa loi, et même en la violant il en emporte avec lui le principe. Seulement il en renverse les termes; car, au lieu de porter son amour vers Dieu , il transporte le caractère de la Divinité à l'objet de ses amours. C'est ce renversement qui a été la source de l'idolâtrie, où il suffisait qu'une passion ftiX violente pour que par cela même elle devînt un dieu, comme dit le poôte •. Sua cwqp»* ^«^%x

dira cupido*, tant notre cœur est fait pour Dieu, qu^il ne peut rien aimer vivement qui ne le lui rappelle !

Le Christianisme se proposant la grande entreprise d*arracher l'homme au dérèglement de ses passions , devait donc offrir à son cœur un sujet d'amour immense, le prendre par son faible, et en faire son fort. Cette condition était voulue par la nature : à Tamoiu* seul il appartient de dompter l'amour, et ce n'est qu'au cœur que répond le cœxu*.

Le Christianisme, certes, n'a pas manqué à cette condition. Son divin auteur est venu, le flambeau de l'amoiu* à la main ; et qu'a-t-il voulu, sinon que toute la terre en fût embrasée ? Ignem veni mittere in teream ; et quid yolo, Nisi UT ACCENDATUR? Lui-même n'est autre que TAmour : Deus Charitasest. Son premier commemdement est d'aimer, son second commandement est encore d'aimer. Enfin, sa loi consiste tellement dans l'amour, que ses préceptes si multipliés, si rigides, si divers, rentrent tous dans le seul amour, comme l'a dit saint Augustin par cette parole éminemment chrétienne : a Aime..., et fais ensuite tout ce a que tu voudras , b Ama , et foc quod vis ; parole qui est comme Técho de cette autre parole adorable du Sauveur sur la Pécheresse : a Beaucoup de péchés lui sont remis, a parce qu'elle a beaucoup aimé. » Tout le Christianisme est dans ce tableau éternellement admiré de la Pécheresse, inondant de ses cheveux et de ses larmes les pieds du Sauveur, qui la défend contre la dureté superbe du Pharisien, et brisant, pour le consacrer à son culte, ce vase d'albâtre, promis à un autre amour.

Et voyez comme Tamour par lequel le Christianisme veut sevrer l'homme de tous les amours est dans de justes proportions avec l'entreprise : comment veut-il qu'on aime

«Yirg.,^aei(/.»lib,lX.

son objet? le voici : Tu aimeras tan Dieu de tout ton

COEUR, DE TOUTE TON AME, DE TOUTE TA PENSÉE, et tOn

prochain comme toi-même. Expressions remarquables, mesure parfaite d'un amour qui doit se subordonner tous les amours.

Maintenant il ne suffit pas de prescrire Tamour, il faut savoir Tinspirer. La volonté a beau faire , il fioiut Tattrait. C'est ici que la doctrine de la Croix déploie toute sa puissance.

La manifestation de la bonté de Dieu répandue sur toute la nature, la douce voix de la conscience, étaient impuissantes à percer le tumulte que les objets sensibles font autour du cœur de Thomme; leurs sommations n'étaient pas assez énergiques pour en repousser les assauts de la concupiscence , et l'occuper exclusivement. Pour faire cesser ce grand divorce causé par le péché entre Dieu et l'àme, Dieu lui-même devait faire les avances j et, voulantl'amour et les sacrifices du cœur humain, il devait les conquérir à force d'amour et de sacrifices. L'amour appelle l'amour, et il y a au fond de l'âme humaine im instinct généreux qui repousse Tingratitude et répond au sacrifice. C'est à cet instinct que s'adresse le dogme de la Rédemption, et c'est par lui qu'il a saisi le cœur de l'homme, pour le ramener à Tamour de Dieu. Et combien ce dogme est-il adapté à cette grande fin ! Nous l'avons vu, et il convient de le voir encore, quel amour peut être mis en comparaison avec celui qui s'y trouve exprimé? Dieu semble avoir voulu y toire assaut d'amour avec toutes les créatures, et remporter le prix de notre cœur. Cherchez , parmi tous les grands dévouements que peuvent avoir inspu^ les diverses affections de la nature, quelque chose qui approche du Sacrifice de la Croix. Le prodige en est tel, qu'il semWe îaNOT^»^t\m^^<.-

dulité en se présentant comme une folie; mais la folie do la Croix , c'est la folie de Tamour, folie qui est sagesse en Dieu : car telle doit être la manifestation de T Amour infini, qu'ilnous paraisse extravagant, c'est-à-dire excessif, si nous le comparons au nôtre. Parcourons-en les caractères : — ûuel désintéressement! un Dieu, la félicité même, qu'avaitil besoin du cœur de l'homme? — Quelle générosité ! Lui, la sainteté et la justice mêmes, il fait les avances , il vient audevant de sa créature coupable, chargée d'inûdélités, toute souillée, tout enlaidie par le péché. — Quel dévouement! il dépose les délices de la vie étemelle pour se revêtir de cette nature souillée et souffrante ; il se déguise pour ainsi dire en homme, afin d'arriver jusqu'à l'homme, afin de faire comme homme une impression qu'il ne peut plus faire comme Dieu , afin de séduire en quelque sorte le cœur de l'homme par des attraits humains. — Quel amour enfin! En cet état il se charge de tous nos crimes, et se soumet comme homme à tous les châtiments qu'il aurait le droit de nous infliger comme Dieu; il accepte le rôle de coupable, il ne laisse rien à sa créature infidèle de ses torts , il les prend tous sur lui, et ne les lui fait sentir qu'en les expiant. Et quelle expiation! comme elle nous donne la mesure de notre infidélité et de son amour ! Si Dieu avait pardonné autrement que sur la Croix, qui aurait jamais compris la gravité de l'offense et la grandeur du pardon? Hais là tout est révélé , on n'en peut plus douter ; la violation de la loi avait attiré sur nos têtes les coups d'une justice inexorable, c'en était fait pour toujours : quelle immense bonté que celle qui, en cet état désespéré, nous remet toute l'offense! mais quel amoxu* surtout que celui qui, ne pouvant remettre l'offense sans la punir, la punit en lui , se frappe pour nous guérir, ne se pardonne rien pour nous pardonner tout,

LA RJSDElfPTION. — SES APPUCATI05S. 73

s'immole pour notre salut, se cloue à la Croix pour y pouvoir douer avec lui la cédule de notre dâîfrance; et qui en cet état horrible, arrivé des baut^irs de la nature dirâie aux derniers anéantissements de la nature humaine, se repose en quelque sorte dans son Sacrifice, ^noos dit], avec une inexprimable douceur : c Mes délices s<mtd*ètreaTec fl les enfants des honunes. b — a J'ai désiré d'un grand c désir de manger cette pàque avec yoqs... b cette pftqoe dcmt il était luinnâme TAgneau!! !

Je le demande aux ftmes les plus aimantes, a4-on jamais donné , jamais pu concevoir une idée pareille de Taiiioiir? Celte figure si repoussante d'un homme supplicié sur une croix ne devient-elie pas le motif le plus attr^junt, }ù jjbm irrésistible pour le cœur? Supposez un père qui wenî pour sauver les jours de son fils , une ^oose qui se substitue au supplice réservé à son époux : ^ns la douknr el la mort aurcmt défiguré la douce victime, plus Vamoor dla reconnaissance rembellirent; il n'y aura pas d'ûtyet dans toute la nature aussi attrayant que ce cher objet î 8*flDi0feiir avec lui paraîtra plus doux qœ de bnOer sur le plus bem tr6ne de Tunivers, et Tamour jaillira de la difliormilé oo plutât de la suprême beauté, de la beauté du dévouemeot, du sacrifice, et de Tamour. Cest de cette beauté que rdnit la Croix de Jésus-Christ, et c'est par die qu'elle a séduit la cœur de Thomme*.

' Moiwfégfr le cndîMl deCfcgfqm, prtfhwt umj&oi àewmi&ti protortaato lor radoffiliflB de la Groix y prit dMt an Ine cette

qui CBtntBatovte rmf Mée : — « SoiipoMM, leor dBi41, qu'nm

• géaéreox , Toos Tûjid pièf de •MCOBbcr MM k fv d^ cMon , se jct^

« entre wam et raMaan, cl par n BMift tom sanve la Tie : u |«iatre, « frappé de ee trait dliérotfiM.tire W pcwfntt de eelboiMBeeteér^ « TOUS le piésciae baigaé dMt soa sang, oouTcKde plaiea. Qoe Cûtcs ^ooa « alors? voos tous jelei dets^s arec uuumi el Tt«««MiflaMW , \«^'\ /// ^

li CHAPITRE X.

Et observez toute la simplicité et toute la fécondité de ce moyen (car ces deux caractères se reproduisent toujours dans le Christianisme comme dans la nature y et décèlent visiblement en eux la même main) : — Jésus-Christ est mort pour tous les hommes, et pour chacun d'eux en particulier : dans la généralité de son sacrifice chacun peut voir et distinguer son individualité. Par là s'établit ime relation directe, im commerce intime de reconnaissance et d'amour entre chacun de nous et la suprême Victime, qui, avec tout l'ascendant , toute la puissance de son dévouement concentré sur nous seul, nous assiège et nous poursuit, et nous dit : a Aime-moi comme je t'ai aimé, moi qui suis mort pour toi. » n y a plus : Jésus-Christ n'est mort pour les hommes qu'à cause de leurs péchés, des péchés de chacun de nous , des péchés que nous commettons tous les jours, que nous allons commettre ; de sorte qu'en étant infidèles à tant d'amour, nous ne sommes pas seulement des monstres d'ingratitude, mais nous nous faisons ses bourreaux; nous le crucifions. Chaque péché est ensanglanté pour aÎDsi dire du sang même qui a coulé sur la Croix et le fait couler de nouveau , ou du moins nous fait entrer rétroactivement pour une part plus large dans les causes et dans les douleurs du divin supplice. Quelle puissance ingénieuse de l'amour, que celle qui perpétue et individualise ainsi le sacrifice du Calvaire ; qui s'attache si

« coUez Tos lèvres, vous Tarrosez de vos larmes , et Totre cœur n'a pas, à « TOtre gré, de sentiments assez Tifs. Mes frères, voilà tout le dogme ca- « tholjquc de la Croix : ce n^est pas ici à resprit à discuter, c^est au cœur à « sentir tout ce que doit lui inspirer Timage de son Dieu mort pour lui « sauver la vie. » A ces mots , dit riiistorien , tout Tauditoire.est saisi , le prédicateur prend le Crucifix, et les protestants, oubliant leur sèche confrorerse, vont baiser avec larmes et amour la Croix du Sauveur. ( Vie du cardinal de Cfieperus, p. 125. j

vivement au cœur de Thomme pour le retenir ou Texciter par les instincts les plus impérieux de sa nature : la pitié^ la reconnaissance, la générosité ; qui enlaidit les plaisirs du vice de toute la noirceur de la méchanceté et de la haine, et qui réchauffe le sentiment du devoir de tous les feux de Tamour!

La beauté idéale, l'amour imaginaire, qu'adorait Platon, se sont incamés et réalisés sur le Calvaire ; plus parfaits et plus adorables qu'ils ne parurent jamais dans les rêves du philosophe , ils sont devenus en même temps visibles et accessibles à la généralité des hommes, et se sont fait entendre aux plus grossiers. De là est résulté un sentiment nouveau sur la terre : l'amour de Dieu , qui non-seulement chasse du cœur de l'homme tous les amours corrompus qui le dégradent , mais qui , trop à l'étroit dans ce même cœur, le dilate immensément, jusqu'à lui donner la capacité même du cœur de Dieu, et lui en faire opérer les prodiges. Avec lui l'esprit de sacrifice est descendu du haut de la Croix : la Croix ! type sublime du sacrifice de l'individu à la généralité; fondement du devoir, de l'ordre, de l'unité, de la paix 9 du vrai bonheur; fondement perdu, fondement retrouvé du monde moral, qui fait de chaque chrétien un homme de sacrifice, un homme-Dieu crucifié, mais crucifié par l'amour qui adoucit tous les sacrifices , ou plutôt qui les fait aimer, parce qu'il s'en nourrit.

Animée par ce sentiment, ne craignez plus que la morale évangélique paraisse trop rude. Toutes ses aspérités et toutes ses horreurs vont se changer en suavités et en délices, et l'homme, si pesant pour le bien, va courir dans le chemin de la plus haute perfection*: a Ma vie, s'é-

• « JéM»-€iliivl jiepnMiieeàsesdiscîpte(|DibâMiB^^

ce crie Paul , c'est le Christ. — Je vis , non plus moi , mais c Jésus-Christ en moi. Qui me séparera de la charité de c Jésus-Christf la tribulation? Tangoisse? la faim? la nu-

« dite? le péril? la persécution? le glaive? Non, rien

c ne pourra me séparer de la charité de Dieu, qui est dans € le Christ Jésus Notre-Seigneur*. ^

a La mort et la passion de Notre-Seigneur, » dit le bon et naïf saint François de Sales , <x est le motif le plus doux « et le plus violent qui puisse animer nos cœurs. Le mont c Calvaire est le mont des amants. Tout amour qui ne c prend pas son origine dans la passion du Sauveur est «fragile et périlleux*. Ou aimer ou mourir; mourir et « aimer. Mourir à tout autre amour, pour vivre à celui de a Jésus. Les enfanta de la Croix se glorifient et se réjouisa sent en leur admirable problème, que le monde n'entend « pas '. » — Le monde , en effet, c'est-à-dire, ceux qui

« à leur ministère , et cependant il les persuade par fout ce qui pouTait les « dégoûter. La doctrine des souffrances a des charmes dans sa bouclie ; il c commande le genre de Tie le plus dur à rhomanité , et il est obéi. Jamais c prince , jamais législateur, jamais philosophe a-t-il tenu ce langage, et « s*est-il fait suivre en le tenant? Jésus-Christ parlait au cœur, dont ceux- « là ne connaissaient pas la route. » ( IVAguesseau , Réflexions diverses sur /. C, t. XV, p. 468. ) — dette belle réflexion de d'Aguesseau rappelle celle ^e Napoléon, captif à Sainte-Hélène, faisait à ses derniers amis : « Qui « s'intéresse aujourdliui à Alexandre et à César? disait-il. Us ont remué le « monde de leur temps, et ils ont laissé la postérité froide derant leor « tombe. Et moi-même, ajoutait-il, qui suis encore l'objet de votre fidé- « lité ; avec moi , avec tous ,'aYec le dernier de mes braves tout au plus , « s'éteindra cet enthousiasme que j'ai suscité sur mon passage : et Fempire « de Jésus-Christ se soutient depuis dix-huit siècles dans les cœurs; des « millions de martyrs sont morts, mourraient et mourront à son seul nom. • Ccst que nous n'avons fondé notre puissance que sur la force et sur la % crainte , et que la sienne repose sur la persuasion et sur l'amour. »

' Spist ad Rom.

* c deux qui n'ont pas été dévots n'ont jamais eu Tâme assec tendra, v (J^gMséu, Bssais et Maximes de /. Joubert, 1. 1, p. 105. ) ^ fhfWdt fammir de iM«ii, tenler cihi^U^.

sont restés en dehors des inspiratioDS de la foi chrétiiimei ne comprend pas cet amour ; mais il ne peut nier son ezûh tence dans le cœur de tous les vrais chrétiens y car les effets en sont manifestes. C'est à ce foyer divin que s'allume la charité, qui n'est que Tamour de Dieu tourné vers les hommes. C'est de lui qu'ont brûlé les cœurs de tant de héros, de tant d'apôtres y de tant de saints y dont les noms sont restés comme le plus beau patrimoine de l'humanité , les Paul, les Augustin, les Borromée, les François de Sales, les Vincent de Paul , les Fénelon, les Belzuncei les Gheverus. C'est lui seul qui emporte sur les plages les plus lointaines tant de nos concitoyens , qui s'arrachait à toutes les douceurs de la civilisation pour en aller porter le flambeau, avec celui de la foi, au sein des peuplades les plus sauvages , sans autre intérêt que celui de gagner des âmes, comme ils disent, à Jésus-Christ y et sans autre perspective que les privations, les persécutions, les tortures souvent , et la mort. C'est cet amour enfin qui s'est peint luimême si admirablement dans cette page de V Imitation de Jésus-Christ, le plus bel hymne qui ait jamais été inspiré par l'amour :

a C'est une grande chose que l'amour, c'est un trèsce grand bien; seul , il rend léger tout ce qui est pesant , et a supporte avec égalité toutes les vicissitudes de la vie ;

c< Car il porte son fardeau sans en sentir le poids , et il a rend doux et agréable tout ce qui est amer.

a L'amour est généreux , il porte à faire de grandes choa ses , et il excite à désirer tout ce qu'il y a de plus parfait.

« Celui qui aime court, vole, se réjouit; il est libre, et « rien ne l'arrête; îl donne tout pour tout; il ne regarde tf pas aux dons, mais il élève ses regards au-dessus de tous a les dons, jusqu'au donateur.

a Nul fardeau ne pèse à ramour^ nul travail ne lui coûte ; « il tente plus qu'il ne peut; il ne s'excuse jamais sur Tim- « possibilité j parce qu'il croit que tout lui est possible et « que tout lui est permis.

c 11 ne se recherche jamais lui-même , car, dès qu'on se c recherche soi-même , on cesse d'aimer.

c U ne se laisse pas décourager par les épreuves , parce « qu'on ne vit point sans douleur quand on aime : et celui « qui n'est pas disposé à tout souffrir pour le bien-aimé , c n'est pas digne du nom d'amant.

a L'amour veille , et, dans le sommeil même, il ne dort c pas.

« n est fatigué et non lassé , à l'étroit et non gêné , ef- « firayé et non troublé; mais, comme une flamme vive et « ardente , il s'élève et passe hardiment.

« Il n'y a rien de plus doux que l'amour, rien de plus ce fort , rien de plus élevé , rien de plus étendu , rien de « plus agréable , rien de plus parfait , au ciel et sur la « terre; parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut « se reposer qu'en Dieu, au-dessus de tous les objets créés.

c Mon Dieu! mon amour! vous êtes tout à moi, et je « suis tout à vous.

a Dilatez mon cœur, afin que j'apprenne à goûter intéct rieurement combien il est doux d'aimer, de se fondre c et de nager dans l'amour. »

Certes, on peut ne pas ressentir l'amour divin; mais il faudrait être resté étranger à tout amour pour ne pas reconnaître là ce feu du ciel qui est dans tous les cœurs , et à qui il ne manque qu'un objet digne de lui pour y éclater et en faire sortir des prodiges.

C'est ce sentiment que le dogme de la Croix est venu rallumer sur la terre , en le retirant du sein des objets créés

soc

amâ p^O^rc rrr qui ^Jt sszr c Zliimnifr-lieL i. oktk amour, «t cn'i 'Si h *màr m hhk h

IV . O szyEt ss îxftfcnsàii*^ i maÉ a isBiiiit se trc»p k<ix zêr i«:a§ ygsifn, asg^fumn: iiK miiDftif- t rite . <7iii jc^tTyfe à** nsis nis tss ôg^'âugyffMffrar.

ia^:p'ki zrjQ? r'rrs&r ar^rgif* JaeamL ôl aians ée la Réirïnp<^:c. 9ii>^ âms îs 7ISQ»dp¥ ^ Z^mniK Dieu : il zico: T<Ka£ i r^iaDomis obis ^ samos

peint? f -eiiéfï:!!-

ki e^jcore. zi^is lilkns aàunnr Jt mnaùiEsat de cette éci^rcie àt ^ ^iHr''?^ k Ibl^ oïl lor hl ii>jTen alX;3=t inx £as les jâis fissESB.

Le d<:c!Dr àt là fniaExàE îmiuBiiift ^ibbc -dtaDS: fit la terre; il ma psL, tannât mns Jifok im-vor k— leors . dax^ k i/KSsfnuR -àL âucik âb: Tnam: m Hbl^ wl en est i^ K»a» ** rti-iiMn'ito. amm^ ■■■■■■ *■!■■■ jgiLinilft

ou nati>>ca!îlés **'»'«-«^'^ E xV snc set fif: Mimim ciakment potict. <sft« li Crat «t js SfiâiBR. -sur it ifl>re etTesdiv?. €sar(r^iiDm&-5ftJfcfaiiiiK^^siO»j(ii0i* et le psnre fiêbâm^Lé, çosb^a mKc^vnpvt

elait partout : ■!■ f ■■Éi| ' r six ^nv^sos . cirque, à Fatefier. «i fïjv ^ouefiÊ^K sàDi!: rmlf rrirhniii Ir mmtk r kisr^i^is^

âO CHAPITRE X.

Caton , était la seule expression du droit et de la liberté.

Oui pourra faire tomber toutes ces chaînes, niveler toutes ces inégalités ; faire battre dans toutes ces poitrines un mâme cœur, faire monter le gibet de Tesclave sur la couronne des Césars, et faire descendre César jusqu^à laver les pieds au dernier des plébéiens? Qui pourra faire courir les jeunes femmes poiu* bander les plaies du gladiateur avec plus d'ardeur qu'elles n'allaient donner au cirque le signal de sa mort? Qui rendra le Barbare, perdu aux confins du monde et de la civilisation , frère et ami du philosophe et du patricien , jusqu'à leur faire quitter les succès du Portique et les honneurs du Sénat, pour s'en aller au loin, sous un ciel ennemi , répandre la vérité avec leur sang ? Qui poiu'ra opérer tous ces prodiges? qui le pourra , sans rintérét et sans la force, par la persuasion seule et par l'amour?

La Croix de Jésus-Christ.

Elle seule a abaissé tout orgueil , brisé toute puissance , dispersé toutes les chimères de nos distinctions , en ne faisant de nous tous que de grands coupables, en faisant passer sur le monde le grand niveau de la justice de Dieu, en ramenant l'hiunanité tout entière à im seul homme nu et brisé sur ime Croix.

Que la Croix est éloquente comme expression de notre égalité coupable! comme elle dépouille les riches par sa nudité! comme elle abaisse les grands par son ignominie! comme elle foudroie les oppresseurs par sa faiblesse ! Celui qui y est attaché , en effet , c'est le représentant de toute rhuinanité sans exception : c'est Thomme. Chaque homme est, pour ainsi dire, pendu en effigie à la Croix. Il y est d'autant plus qu'il est plus riche , plus haut , plus puissant, plus fayorisé des dons de la fortune, qui se changent si

souTentenconxdapéché. Ce signeàla main, tous les hommes deyiemient ainsi égaux de misère et de honte, si ce n'est que les plus hauts y sont logés le plus bas.

Mais, chose admirable! le même dogme qui abaisse ainsi les grands élève les petits ; car Jésus-Christ n'est pas seulement le représentant de l'humanité coupable et vendue à la justice de Dieu, mais aussi de Thumanité sauvée, rachetée et divinisée. Sur la Croix, l'humanité a été engendrée à une nouvelle vie , à une vie toute divine, et par là élevée, au-dessus de toutes nos grandeurs &ctices, à une grandeur véritable , dont la hiérarchie , à l'inverse de celle de l'opinion et de la fortune, n'est graduée que d'après la Yérité et la vertu, dont le type est Jésus-Christ.

Quel honneur elle y reçoit, et que la pourpre des grands de la terre est p&le auprès du sang d'un Dieu! Si le Biea sauveur était mort pour telle portion de l'humanité plutftt que pour telle autre, pour telle race, pour telle famille en particulier, combien cette race ou cette fisunille privilégiée aurait sujet de se croire supérieure au restant des hommes! Mais il n'en est pas ainsi : Dieu est mort pour tous les hommes; il n'y a pas là de distinction; et le Grec et le Barbare, et le maître et l'esclave, et le Juif et le Genlili tout le monde est ailranchi, tout le monde est ennobli sur la Croix. Chaque honune sans exception, par cela seul qu'il est homme, racheté par un Dieu, descendant de Jésus-Christ, chrétien, en un mot, a dans la Croix un titre de noblesse qui eflàce tous les autres, et qui, en lui inspirant le sentiment de la plus haute dignité, ne peut devenir la source d'aucun orgueil et d'aucune ^rannie , parce qu'il est ÎQséparablemœt annexé au titre de sa dégradation originelle", et qu'il esl'oommun à tous.

Et comme, pour acquérir et conafen^t w>iS»i '^^^"^

8*ideiitifier autant que possible à Tétat de Jésus-Christ sur la croix, il suit que les plus pauvres, les plus malheureux, les plus déshérités selon le monde, deviennent les riches, les grands, les puissants selon Dieu. Par là, nous sommes portés à nous unir et à nous honorer les uns les autres, en raison inverse de ces mêmes distinctions , do ces mômes biens qui nous divisent; et ceux-ci, discrédites par cette opposition, se partagent dès lors plus aisément, par les mains de la charité , entre les hommes , lesquels se trouvent ainsi rapprochés et secourus , et dans l'ordre spiri- * tuel et dans Tordre temporel , et par le pain de Tâme et par le pain du corps.

Voilà la grande égalité chrétienne par la Croix de Jésus- Christ, véritable lit de Procuste, où se nivellent toutes les distinctions de Torgueil humain ; qui réduit les dieux de la terre aux proportions de Fhomme ; qui donne aux pauvres et aux petits les proportions de Dieu ; et ne fait de tous, par la charité, qu'im seul Homme-Dieu.

Hais le grand lien par lequel la Croix de Jésus-Christ a relié tous les hommes , c'est celui de Tamour dont ils y ont été l'objet.

Jésus-Christ , en nous aimant tous d'un même amour sur la Croix , et en y donnant sa vie également pour tous , nous a rendus réciproquement associés et confondus dans cet amour et dans cette vie , comme les membres d'im même corps. Nous respirons tous en Jésus-Christ sur la Croix, comme il respire en chacun de nous sur la terre. Les honmies deviennent ainsi , les uns par rapport aux autres , de véritables frères, images vivantes d'un même Dieu, objets égaux d'un même amour, substitués à tous les droits comme à toutes les obligations de cet amour, devant s'aimer comme Dieu les a aimés, acquitter les ims à i 'égard

LA RÉDEMFTION. — SES APPUGATIOHS. 83

des autres la dette infime qu'ils doivent à leur libérateur commun, et continuer entre eux Vœuvre de la Rédemption , en se faisant chacun homme de dévouement et de sacrifice pour le salut et le bonheur de ses frères'. Le même amour qui nous unit à Dieu sur la Croix nous unit ainsi à nos frères ; la même force qui nous y attire nous y rapproche et nous y concentre , comme les rayons d'un même cercle, mais d'un cercle dont le centre serait partout et la circonférence nulle part. -

Telle est, en effet , la charité chrétienne, la charité qui retient le même nom dans la langue évangélique, sœt qu'elle vienne de Dieu à l'homme , soit qu'elle retomne de l'homme à Dieu, soit qu'elle s'épanche de l'homme à l'homme ; et cela parce que , de même que tous les honmies ne font qu'un en Jésus-4]hrist, Jésus-Christ lui-même ne fait qu'un avec Dieu, et qu'ainsi la plus haute expression de l'unité c'est la charité, qiû trouve eUe-mème sa plus haute expression dans la Croix de Jésus-Christ, centre commun du ciel et de la terre.

Nous bornons là nos Études sur le dogme de la Rédemption. Elles paraîtront bien insuffisantes et bien incomplètes , si on les mesure à la profondeur et à la richesse d'un sujet qu'aucune langue himiaine ne pourra jamais dignement traiter, et qui se laisse plutôt méditer que raconter. C'est à chaque lecteur à puiser dans ce fonds ce qui est le plus en rapport avec ses vues et ses sentiments particuliers , et à

> a A ceci nous aTons reconnu l'ainoar de Dien , quHl a donné sa Tie poor « nous. Noas devons donc aussi donner nos Ties pour nos frères. Que si « quelqu'un , avantagé des biens de ce monde , voit son frère en manquar « et lui ferme ses entrailles , comment l'amonr de Dieu résiderait-il en lui t s ( }'• Épitre de S. Jean , chap. iu,v. 16^ 17. )

8i CHAPITRE X.

s^assimiler, en les développant par ses réflexions propres , les germes que nous n'avons fait qu'y déposer. Mais, de quelque côté qu'on Tenvisage , et par quelque considération qu'on y pénètre, on doit nécessairement, ce nous semble, venir se rencontrer dans cette commune conviction : que bien certainement la nature ne prouve pas plus im Dieu que le Christianisme , et en particulier le dogme de la Itédemption, ne prouve la divinité de Jésus-Christ. Dieu seul pouvait connaître assez le cœur humain pour traiter ainsi ses maladies. Dieu seul pouvait avoir gardé le secret de notre nature , à ce point que le remède qui nous est présenté fût à la fois autant en contradiction apparente et autant en rapport réel avec notre constitution orighiellc , autant en dehors des conceptions humâmes , je ne dis pas seulement par sa sagesse profonde, mais par sa folie extérieure ; car la folie de la Croix est telle qu'elle ne pouvait tomber dans aucune tête d'homme, et qu'elle seule jette entre son auteur et l'esprit humain un espace infranchissable , au milieu duquel vient se poser ce dilemme : Ou la raison humaine, lors de l'apparition du Christianisme, était sage , et alors Jésus-Christ ne mérite pas le nom d'homme , tant sa conception est extravagante ; ou c'est la raison humaine qui était pervertie et qui doit à Jésus-Christ sa guérisoni et alors nécessairement Jésus-Christ est Dieu, parce que celui-là qui était demeuré tellement en dehors du naufrage de la raison humaine , et qui en avait si fidèlement gardé le dépôt, celui-là ne peut être que le principe même de celte raison. Or, c'est im fait dont la manifestation a gfandi depuis dix-huit siècles et frappe aujourd'hui tous les yeox j que l'esprit humain était , lors de la venue de JésQB-ChriBti au dernier degré de la corruption et de l'erreur, et qœ, sous l'influence du principe chrétien, il a

peu à peu recouvré la raison et la vérité , et n'a fait que marcher dans des réformes qui tendent sans relâche ^ à travers les secousses les plus violentes , à la plus illimitée perfection. Donc Jésus-Christ est Dieu. Il est Dieu à l'égal de l'Auteur de la nature, parce que, comme lui, il a créé un monde et il le conserve. Il est Dieu, parce qu'il nous a aimés jusqu'à la mort, et que, par cette mort, il nous a donné la vie. Il est Dieu , parce que , par une œuvre qui lui appartient si exclusivement qu'elle lui a valu d'être mis au ban de l'humanité , il a sauvé l'humanité. Il est Dieu enfin, parce que , dans cette œuvre si méconnue , il a déployé et concilié tout à la fois , avec un art tout divin , la Sainteté , la Justice, l'Amour, la Sagesse, la Puissance les plus infinies ^ tout le caractère de Dieu, en un mot, et l'a mis en rapport avec V obscurité et la dégradation où était enseveli le caractère de l'homme, jusqu'à régénérer celui-ci entièrement , et faire éclater en lui des vertus , des lumières et des espérances que la terre ne connaissait pas.

a Et sans doute c'est quelque chose de grand que ce a mystère de piété , qui s'est fait voir dans la chair, a été « justifié par l'esprit, manifesté aux Anges, prêché aux a nations, cru dans le monde, reçu dans la gloire '• d

* s. Paul, Éptire à Timoihée,

I. Il n'est pas nécessaire d'être grand théologien pour être bon chrétien ; car le plus grand théologien ne connaît pas une somme de vérités essentielles au salut plus considérable que le plus humble des fidèles avec son catéchisme : seulement, interprète de la doctrine, il est plus apte à la défendre contre les insinuations de Terreur.

Mais cette haute mission de la théologie doit 8e renfermer plus particulièrement dans Tenceinte des chaires cléricales, et ce n'est pas sans inconvénient qu'elle se produit dans les chaires publiques de nos églises.

Je m'explique :

Si les dogmes chrétiens , et le dogme de la Trinité surtout, sont souvent considérés comme des superfétations, des énigmes jetées à la raison humaine , des abstractions sans saveur et sans fruit, cela tient à deux causes en apparence opposées, mais qui concourent à ce résultat par leur excès : l'ignorance qui ne veut se rendre compte de rien, et la science qui veut tout expliquer.

n y a en effet une ignorance , fille de l'indifférence , qui tient un trop grand nombre de chrétiens, en apparence de bonne foi , en dehors de la doctrine évangélique , jusqu'à leur en laisser ignorer la lettre , et qui les fait se résigner à ce préjugé déplorable que , par cela seul que cette doctrine est composée de mystères, on doit l'accepter sans rai- 8on, sans étude ; comme si la foi consistait dana une dis-

position à tout croire en somme sans savoir ce qu'on croit, alors que tout au contraire c'est par la méditation et la pénétration des vérités chrétiennes , par leur action familière sur Fesprit , que la régénération qui en découle peut passer dans le cœur.

Mais il y a aussi un abus de la scolastique, qui fait quelquefois des dogmes chrétiens^ considérés en eux-mêmes, des sujets de dissertation trop approfondis, trop détachés , pas assez conservés dans leur relation réciproque et générale ; qui les dessèche à force de les creuser, les dépouille de leurs accompagnements naturels pour en fïire une chose à part , où la science et l'imagination se donnent carrière, en laissant loin derrière elles et le cœur et la vie , et cette raison pratique qui est la première garantie de la vérité ; qui , en un mot, sacrifie trop la physiologie de la Religion à son anatomie.

Les dogmes chrétiens ne sont incompréhensibles qu'en un sens. Us présentent comme deux faces ; Tune tournée du côté de Dieu, c'est le comment, côté du mystère : comment un Dieu peut-il se faire homme? comment peut-il mourir? comment peut-il exister imiquement en trois personnés, etc.? mystère!!! Mais les dogmes chrétiens sont compréhensibles par l'autre face, tournée du côté de Thomme, c'est le pourquoi : pourquoi Dieu s'est-il fait homme Ipour^ quoi est-U mort? pourquoi nous a-t-il manifesté ses trois personnes? Voilà qui est compréhensible, clair, inépuisable de richesses intellectuelles et de féqpndité morale -, et la lumière qui reluit de ce côté nous est un sûr garant de la vérité mcomprise ici-bas, qui se dérobe à nos regards du côté de Dieu'. En un mot, la Religion nous fait connaître

• « 11 suffit, dit le grand Leibniz , il suffit que nous ayons quelque intel- « lîgence analogique des mystères , afin qu'en les T«06rai\ w»» ti^ \»T^s6tf^'

Dieu ; non tel qu'il est par rapport à lui-même j mais tel qu'il est par rapport à nous.

De plus y les mystères chrétiens s'expliquent les uns par les autres j s'enchatnent et s'engrènent entre eux pour venir s'adapter à la morale et la féconder, de manière à faire de l'ensemble du Christianisme im tout harmonique , qui tombe en dissonance dès qu'on perd de vue les relations qui le constituent, et qu'on en détache les éléments.

La Religion est une science éminemment pratique; tout ce qui ne tourne qu'à la spéculation a dû en être retranché non-seulement comme inutile, mais comme contraire à son but. Ce qu'il y a de trop dans une œuvre dément autant la sagesse de son auteur que ce qu'il j a d'insuffisant. Sous ce rapport , le Christianisme révèle une haute sagesse en fermant à l'esprit humain la compréhension des mystères en eux-mêmes, qui ne serait propre qu'à l'exalter et à l'enorgueillir sans le sanctifier, et en réservant cette compréhension pour le seul côté pratique , afm qu'il nous frappe davantage par opposition même au côté spéculatif et ténébreux.

La sobriété et la justesse de la doctrme chrétienne sont

« dons pas des paroles destituées de sens : mais il n'est point nécessaire « que Vexplication aille aussi loin qu'il serait à souhaiter, c'est-à-dire qu^elle

a iûlt jusqu'à la compréhension et au comment Les esprits modérés

« Irotâteront toujours dans nos mystères une explication suJQBsante pour « croire , et jamais autant qu'il en ftuit pour comprendre. U nous suffit d'un « certain ce que c*esi ( tC £<rrt ) ; mais le comment {n&ç ) nous passe. On « peut dire des explications des mystères qui se débitent par-ci , par-là , ce « que la reine de Suède disait, dans une médaille , sur la couronne qu'elle « avilt quittée ; Non mi bisogna , e non mi biuia. Nous n'aTons pas besoin c non plus, conunej^ai déjà remarqué, de prouver les mystères à priori ou ■ d*Wiildre raison; il nous suffit que la chose est ainsi, sans savoir le conh n mmif 1^6 DIen s^est réserré. »

LA TBUflTli. 89

admirables sous ce rapport. Rien d'inutile ni de superflu ne s'y fait sentir. Tous ces mystères, que l'incrédulité se représente comme des surcharges et des superfétations , sont combinés de la manière la plus économique pour l'œuvre du salut humain. La Divinité s'y montre attentive et pleine de ménagements pour la raison. La révélation des vérités divines est faite à celle-ci dans la juste mesure du besoin moral ; et là où la relation morale cesse , là s'arrête aussi l'obligation de la foi.

Ainsi, pour en venir au dogme de la Trinité , qui croirsdt que la fonction de ce dogme, qui parait le plus pénible à porter pour l'esprit humain, est d'alléger le poids de tous les autres et de les dégager à nos regards , afin que nouô puissions mieux les saisir?

Nous l'avons vu : le plan du Christianisme consiste à restaurer l'homme déchu en refaisant de lui ce qu'il était d'abord, l'image de Dieu, et, à cet effet, en mettant le caractère de la Divinité en contact avec le sien.

Le dogme essentiel par lequel ce caractère de la Divinité nous est révélé et mis en rapport avec le nôtre, comme un moule vivant sur lequel nous sommes appelés à nous réformer, c'est le dogme de la Rédemption.

Là, ainsi que nous l'avons vu, le Christianisme donne une forme palpable en quelque sorte aux sublimes attributs de la Divinité, sans leur rien faire perdre de leur infinité ; il approprie aux sentiments de l'humaine nature ces mêmes attributs qui excitent le ravissement et la louange des Anges dans le ciel , à ce point que le Chérubin ne sait pas plus que l'homme à quel point Dieu est saint, juste, miséricordieux , sage et puissant , et que la Croix de JésUs-Christ, où éclatent ces attributs do la Divinité, est également adorée dans le ciel, sur la terre, ^X ÔL^tk&V^^ ^\&ftY^,

Eh bien! ce dogme si essentiel, qui est le foyer même du Christianisme , serait pour nous complètement insaisissable, sans le mystère de la Trinité.

Car comment comprendrions-nous , autant qu'il est nécessaire , le mystère de la Rédemption , si nous ne savions au préalable qu'en Dieu se trouvent trois personnes : ime qui exige, une qui satisfait, et une qui répand sur nous les fruits de cette satisfaction? Il fallait nécessairement trois acteurs dans ce grand drame , dont le dénoûment est le salut du genre humain; et il fallait qu'ils fussent tous les trois infini et conséquemment qu'ils ne fissent qu'un, parce qu'il ne peut y avoir qu'un Infini. Sans l'existence de trois personnes en Dieu, la Rédemption de l'humanité par la Croix de Jésus-Christ eût été impossible; et sans la notion de ce mystère elle eût été insaisissable à notre entendement, et dès lors sans relation morale avec notre cœur. De sorte qu'il est vrai de dire que le dogme de la Rédemption , le plus familier de tous les dogmes , serait plus inconcevable sans le mystère de la Trinité , que ce mystère lui-môme n'est inconcevable. Ainsi le mystère de la Trinité est, dans la doctrine chrétienne , ce que sont les premiers principes dans les sciences exactes, indémontrable en lui-même, mais fondement et racine du dogme de notre justification; et c'est là , en effet , le caractère qui lui a été imprimé par le concile de Trente : Initium et radix totius justificatianis nostrœ.

En lui-même , on peut dire que le mystère de la Trinité est sans influence morale. Quelle vertu, quelle sanctification résulterait pour nous de la pure considération d'un Dieu en trois personnes? Aucune, ou presque aucune '.

i Nous nous réservons d'apporter plus loin une modification à oette opinioD, mais elle ne servira qu'à en confirmer la généralité.

Aussi c'est se méprendre dangereusement , si j'ose le dire , que d'en faire l'objet d'une dissertation spéciale, autrement que pour en préciser la notion et en conserver théologiquement la doctrine. L'esprit des fidèles ne doit pas être dirigé vers lui d'une manière trop détachée et trop spéculative , parce que ce serait faire dégénérer la doctrine chrétienne en abstractions oiseuses pour les croyants , scandaleuses pour les incrédules, et dans tous les cas contraires au véritable esprit du Christianisme , qui tend fortement à la pratique et à la moralisation '.

Mais autant il faut être réservé dans la considération du mystère de la Trinité en lui-même , autant il faut le faire

- ' Nous ne faisons , du reste, que répéter ici la leçon donnée par le Catéchisme du concile de Trente : «< Mais comme il n*y a rien de plus périlleux « que de chercher à pénétrer des choses si sublimes et si difficiles, ni do n plus dangereux que de se tromper en voulant les expliquer, les pasteurs n feront entendre aux fidèles qu'ils doWent retenir soigneusement les mots • d'essence et de personnes consacrés à Texpression propre de ce mystère, « et se souTenir que l'unité est dans V essence et la distinction dans lesper- « sonnes; mais qu'ils doiyent se garder de faire là-dessus des recherches « subtiles et curieuses , conformément à cette sentence : Celui qui scrute " la Majesté sera opprimé par Véclat de la gloire. » Catéchisme du GOMCiLB DE TRENTE , chap. II , $ 3; traduct. de M. Fabbé Doney.

Le Référend Père Lacordaire, dans' sa critique si indulgente, nous a im* prouTé particulièrement d'airohr posé comme règle qu*on ne dcTait traiter en public du mystère de hi Trinité qu'ayec une infinie discrétion. « Loin que ce mystère rebute la raison, dit-fl , il est celui de tous qui est le mieux éclairci et confirmé par les analogies de Tordre naturel; » et il invoque , à Tappui de ce sentiment , Tautorité de Bossuet , de saint {Augustin et de saint Thomas, qui n'ont jamais été plus admirables que dans leurs travaux sur ce grand mystère. — Nous répondrons que les grands noms invoqués par le Révérend Père Lacordaire, et celui du Révérend Père Lacordaire luimême, sont trop exceptionnds pour infirmer, ce nous semble, la règle que nous avons cru devoir poser en regard de notre faiblesse personnelle, et, il laut le dure , de celle aussi de la plupart des apologistes chrétiens. Le génie ne fait autorité que pour lui-même; et, dans cette critique , Tillustre Dominicain a été plus généreuiL envers nons que la vérité ne le permettait.

GBAPITRB XI.

envisager comme le plus fondamental de tous les dogmes par sa relation avec eux. n doit être sans cesse présenté à notre esprit, mais présenté en action, présenté sur la Croix, et réalisant, par les éléments qui le constituent, la suprême sainteté, la suprême justice, le suprême amour, la suprême unité dans la charité qui nous unit à Jésus-Christ pour nous unir à Dieu, et par là nous rendre participants de sa nature. Ramené ainsi à sa destination dans le plan de la révélation chrétienne, le mystère de la Trinité cesse d'être une abstraction énigmatique, et devient une opération vi* sible de la Divinité s'exerçant elle-même au salut des hommes, et recevant dans sa nature mystérieuse les adorations que suscite en nous la manifestation de son amour.

Erskine a revêtu la même pensée d'expressions qui en feront peut-être mieux sentir toute la justesse :

« La doctrine de la justice et de la miséricorde de Dieu, a combinées dans Tœuvre de la rédemption et de la suret veillance continuelle qu'il exerce sur les progrès de la a vérité dans le monde en général et dans le cœur de chaa que homme en particulier, n'aurait pu, sans le dogme de a la Trinité, nous être communiquée d'une manière aussi a distincte et aussi vive. Maisla Bible n'en fait jamais mener tion que dans ses rapports avec les vues morales de Dieu a sur l'homme ; il n'y est pas même enseigné comme objet a séparé de croyance. Il y a donc ime grande et impora tante différence entre les deux méthodes. Dans la prea mière, le dogme se présente comme un fait isolé , d'une a nature étrange , inintelligible , et qui serait même proa pre à suggérer l'idée que le Christianisme a pris à tâche (c de faire croire les choses les plus improbables ; dtms a l'autre , il se montre uni d'une manière indissoluble à un << acte de sainteté et do compassion divine , qui fait naître

LA miNITé* 93

daiis nos cœurs une tendre émotion dont la nature et Tobjet sont intelligibles, dont Tinfluence est toute-puissante, c Le fait abstrait , qu'il existe une pluralité dans Tunité c divine, ne s'adresse réellement ni à notre intelligences ni c à nos sentiments, ni à notre conscience. Hais Vobscurité c du dogme se dissipe , du moins en ce qui concerne son < but moral , quand il nous est annoncé en ces termes : c Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils unic que , afin que quiconque croirait en lui ne péril point , c mais qu'il eût la vie étemelle; ou en ces termes-ci : Mais c le consolateur, qui est le Saint-tlsprit , que le Père ena verra en mon nom, vous enseignera toutes choses. Notre a ignorance métaphysique de l'essence divine n'est sans a doute pas diminuée par cette manière d'établir le sujet; a mais notre ignorance morale du caractère divin est éclaira cie, et c'est là ce qui nous importe. »

Ce n'est donc que parce qu'il était nécessaire que nous connussions la Trinité des personnes divines pour niieux saisir leur opération morale dans la Rédemption, que cette Trinité nous a été révélée. CettQ révélation de la Trinité a donc eu pour objet d'aider notre intelligence plutôt que de la borner. Sans doute ce n'est que reculer la borne du mystère, que d'en éclaircir im premier par un second : mais il ne saurait en être autrement; car la nature de Dieu étant insondable pour notre faible raison, il ne peut pas se trou- Ter un fond de compréhension après lequel il n'y ait plus de mystère. Le mystère existe en Dieu pour toutes les intelligences, même les plus pures ; la différence n'est que dans le degré : pour Dieu seul il n'y en a pas. Ainsi Dieu pouvait nous rendre plus compréhensible le mystère de la Trinité , l'expliquer davantage à nos regards ; mais cette

1 ç^ 0a trop êbsolu; ^ jkmis y ravmdrooft.

9h CHAPITRE XI.

explication eût été tirée elle-même d'mi nouveau mystère , et ainsi de suite. Maintenant, pourquoi la révélation chrétienne s'est-elie arrêtée au mystère de la Trinité? et quelle a été la raison de sa réserve au delà? C'est qu'il n'y avait pas d'utilité morale à cette extension. Déjà le mystère de la Trinité n'était essentiel à connaître que pour l'exposition du dogme de la Rédemption. En lui-même il était sans utilité morale. L'expliquer en lui-même par un autre mystère eût' donc été im hors-d'œuvre dans le plan du Christianisme, lequel est rigoureusement adapté au but de la guérison morale de l'honmie ; c'eût été même un obstacle à ce but, parce que notre orgueil se serait enflé d'une connaissance qui aurait flatté notre esprit sans réprimer notre cœur, et que nous aurions été plus avides et plus impatients devant le mystère qui nous aurait éclairci le mystère de la Trinité , que nous ne le sommes devant le mystère de la Trinité lui-même.

On ne remarque pas assez cette belle économie du plan de la doctrine chrétienne, dans lequel il n'entre aucune vérité dogmatique qui n'aboutisse, comme par ime corde harmonique , à quelque impression morale et vivifiante pour le cœur; qui ne tende surtout à lui faire sentir sa misère et son infirmité naturelle, pour le porter à désirer et à saisir sa guérison. De telle sorte qu'en même temps que l'esprit se trouve élevé par la communication de la lumière divine , le cœur se trouve humilié dans la même proportion par la découverte que cette lumière lui fait faire de son néant; qu'ainsi connaître c'est s'humilier, et s'humilier c'est se disposer à connaître davantage; et que, par ce moyen , la faible nature humaine , déchargée du poids d'orgueil qui s'attache à ses œuvres et va toujours gros-* sissant derrière elles , peut se déve\o^^^t «aaa ^Tv^mV^re^

el s*élever sans vertiges jusqu'au faîte de la perfection, n y a donc une sagesse profonde , une profonde connaissance de notre natiu*e , qui ne peut appartenir qu'à son Auteur , dans cette juste pondération du dogme et de la morale, qui fait que nous sommes éclairés sans être éblouis , instruits sans être flattés , et que toute la science tourne au seul profit de la vertu. — Cette sagesse éclate sinrtout dans la place assignée au mystère de la Trinité, et dans le voile laissé plus épais sur ce mystère.

11. Les esprits forts ont tiré parti de cette obscurité contre la foi, en en faisant sortir des absurdités, sans songer que les ombres qui nous dérobent la compréhension du mystère le protègent par cela même contre leurs vains jugements.

S'ils se bornaient à objecter qaele mystère de la Trinité est incompréhensible , au-dessus de la raison, ils seraient dans le vrai quant au fait ; seulement leur objection n'aurait pas de portée, parce que, comme l'a dit un illustre savant qui fut im homme spirituel et un sage : a De toutes les « objections qu'im incrédule peut faire, aucune n'est plus « misérable que celle qui est puisée dans le défaut de pou- « voir comprendre \ »

Hais ils vont plus loin, et ils disent que le mystère de la Trinité est absurde, c'est-à-dire , contre la raison. Trois personnes étant chacune Dieu et ne faisant cependant qu'un seul Dieu, cela leur paraît ime contradiction radicale, inadmissible , contre laquelle doivent venir se briser tous les arguments en faveur de la vérité de notre sainte Religion, et même qui dispense de les examiner.

Qu'il y a peu de philosophie dans cette légèreté d'examen et dans cette hardiesse de conclusioal

• iWJer, leifres sur Pj^focalffjfue.

Toutefois, disons-le hautement , si quelque dogme de la Religion chrétienne impliquait réellement contradiction, ce dogme et toute la Religion chrétienne seraient fausseté. Si la Religion est vérité, elle ne doit être contraire à aucun ordre de vérité , parce que la vérité est une. Sans doute la révélation chrétienne est venue enseigner aux hommes des vérités supérieures et nouvelles ; m^ elle a trouvé déjà dang la raison humaine des vérités premières qui y furent déposées au commencement par Pieu même , et qui forment comme le cachet de Tintelligence divine en nous : les violer serait folie, et c'est à les compléter et à les étendre qu'une Religion qui se dit divine doit employer sa mission, a Comme la raison est un don de Dieu aussi bien que la a foi, dit Leibniz, leur combat ferait combattre Dieu contrq a Dieu ; et si les objections de la raison contre quelque ara ticle de foi sont insolubles , il faudra dire que ce prétendu « article sera faux et non révélé; ce sera ime chimère de l'esa prit humain, et le triomphe de cette foi pourra être com- « paré auxfeux de joie que l'on fait après avoir été battu *. »

Certes , tel n'est pas le triomphe de la foi chrétienne :

'« Cependant, ajoute aussitôt ce Trai philosophe chrétien, tout le K monde n*a pas besoin d'entrer dans des discussions théologiqaes; et des « personnes dont l*état est peu compatible avec les recherches exactes doi- « \ent se contenter des enseignements de la foi , sans s» mettre en peine « des objections : et si par hasard quelque difficulté très-forte Tenait à les « frapper, il leur est permis d*en détourner l'esprit, en faisant à Dieu un sa- « criûce de leur curiosité ; car lorsqu'on est assuré d'une Yérité, on n'a pas « besoin d'écouter les objections. Etcomme il y a des gens dont la foi est as- « sez petite et assez peu enracinée pour soutenir ces sortes d^épreuTes dan- « gereuses , je crois qu*il ne leur faut point présenter ce qui pourrait être un n poison pour eux ; ou si Ton ne peut leur cacher ce qui n'est que trop public, « il faut y joindie Tantidote, c'est-à-dire, il faut tâcher de joindre la solu- • tion à Tobjection , bien loin de l'écarter comme Impossible. .» ( Théod., î *' ûï&c., nomb. 39, 40. ) — Que de foi il y a dans cette réflexion 1 mais que éâ raison dans cette foi l et quelle sagesse ^ quelle philosophie dans leur alliaiicot

LA TBINITi. 97

nous rayons vu y rien n'est plus en harmonie avec les yérllés fondamentales du cœur humain que sa morale et ses préceptes ; elle a même rétabli en nous les vérités primitives de notre nature , enfouies comme sous des ruines^ et a restauré l'édifice de notre grandeur avec un art qui déeèle la même main qui l'avait fondé.

Elle ne serait donc pas seulement contraire à la raison , mais elle serait encore contraire à elle-même si , dans le dogme fondamental de la Trinité , elle venait heurter quelque vérité absolue de l'entendement humain.

Mais avant de toucher à ce point délicat, il faut bien le dégager par une distinction.

Leibniz Ta formulée en ces termes :

« U y a une distinction , qu'il ne faut jamais oublier, « entre ce qai est au-dessus de la raison et ce qui est contre « la raison; car ce qui est contre la raison est contre les €c vérités absolument certaines et indispensables , et ce qui ce est au-dessus de la raison est contraire seulement à ce « qu'on a coutume d'expérimenter. Une Yérhé est au-des- «c sus de la raison quand notre esprit (ou même tout esprit « créé) ne la saurait comprendre : et telle est, à mon avis, « la sainte Trinité , tels sont les miracles réservés à Dieu « seul, comme, par exemple , la création. Mais une vérité « ne saurait jamais être contre la raison ; et , bien loin « qu'un dogme combattu par la raison soit incompréhensim ble , l'on peut dire que rien n'est plus aisé à comprendre c que son absurdité. Car j'ai remarqué d'abord que par « la raison on n'entend pas ici les opinions et les discours « des hommes , ni même Thabitude qu'ils ont prise de ju- « ger des choses suivant le cours ordinaire de la nature , « mais l'enchaînement inviolable des vérités '. »

i Leibnix , TMOkée. PifcoQ» sur te confomÀU A^ U to\ w«t V^ ^:*»«^

98 GHAPITRB XI.

Il n'est personne qui puisse trouver à redire à cette règle ; car elle est prise aux plus pures sources de cette raison dont on veut se prévaloir contre la foi.

Remarquons-y surtout cette vérité : Bien loin qu'un dogme combattu par la raison soit incompréhensible, l'on peut dire que rien n'est plus aisé à comprendre que son absurdité.

L'incrédule , qui prétend que le dogme de la Trinité est contraire à la raison ^ ne doit donc pas s'arrêter à dire qu'il ne le comprend pas; mais il doit aller jusqu'à comprendre et faire comprendre qu'il n'est qu'une évidente absurdité. Il doit pouvoir faire voir que cette proposition, Il y a trois personnes en Dieu : le Père , le Fils , et le Saint-Esprit, lesquels ne font qu'un seul Dieu, est manifestement contraire à la raison, c'est-à-dire, non pas à nos opinions, à nos discours et à nos habitudes, mais, comme dit Leibniz, à l'enchaînement inviolable des vérités absolument certaines et indispensables. C'est à lui, dis-je, à le démontrer, s'il veut conserver le droit de le prétendre.

Et pour cela, qu'il ne se borne pas à nous demander de lui expliquer comment trois personnes, dont chacime d'elles est Dieu , ne font cependant qu'im seul Dieu ; car nous lui répondrons que nous n'avons rien à expliquer, que nous ne sommes ici que soutenants contre lui, qui prétend que le dogme de la TriDilé implique contradiction ; que le silence est dès lors notre imique rôle, et que c'est à lui à parler et à dissiper le mystère , pour faire voir Tabsurdite. — Nous ajouterons que nous serions en contradiction avec nous-même, si nous pouvions lui expliquer ce mystère, puisque nous professons qu'il est et qu'il doit (}tre au-dessus de la raison; que seulement sa fonction^ son pourquoi.

dans rédificedu Christianisme, est très- explicable et n'a rien de mystérieux , puisque sans lui il n'y aurait pas eu de Rédemption possible et intelligible pour nous ; que par lui, mis en action dans ce grand ouvrage de notre salut, tous les caractères de la Divinité ont pu se déployer aux yeux de Fàme humaine, et exercer siu* elle une influence régénératrice; que c'est là seulement ce qu'il nous importait de comprendre; qu'il y a sagesse profonde à ne pas nous avoir élevés dès ici-bas à ime compréhension plus spéculative; et que le Christianisme est parfaitement d 'accord avec lui-même et avec la raison en s' étant réservé ce secret de Dieu.

Voilà ce que nous répondrons à l'incrédule ; après cela, nous lui représenterons plus étroitement la nécessité pour lui de s'expliquer, et de nous faire voir, dans le mystère de la Trinité, ce qu'il prétend y être : une contradiction. Et il ne peut pas se rejeter, lui, comme nous, dans l'incompréhensibilité du dogme ; car dès ce moment il abandonnerait sa thèse. Il faut qu'il se place entièrement à découvert ; et puisque à ses yeux ce dogme est uue absurdité, il doit pouvoir nous la faire voir ; ou bien elle n'existe pas, et il s'est trop avancé en le prétendant.

Écoutons-le donc :

c !• Deux choses qui sont les mêmes avec ime troisième c sont aussi les mêmes entre elles. Or, le Fils et le Saintc Esprit , étant chacim d'eux le même avec Dieu le Père , c doivent nécessairement être les mêmes entre eux comme c avec lui. Ainsi la Trinité des personnes s'évanouit dans c leur unité ; leur similitude les confond : à moins qu'on ne t dise qu'ime même chose est tout à la fois une et multic pie , ce qui est absurde.

100 CHAPITRB XI.

a a^" Chacune des trois personnes étant Dieu , il y a c donc autant de Dieu que de personnes ; et dire ensuite a qu'elles ne font cependant qu'un seul Dieu y c'est dire a que trois fois un font im, ce qui est encore absurde : la a diversité exclut la similitude , la multiplicité exclut a l'unité.

a En deux mots : s'il n'y a qu'Un, il n'y a pas Trois; < s'il y a Trois, il n'y a pas qu'Un. »

L'ignorance ou l'inattention les plus inexcusables , lorsqu'on se pose comme controversiste , ont fait les frais de cette argumentation y la seule qu'on oppose d'ordinaire et qu'on puisse opposer au dogme de la Trinité.

Pour la dissiper, rappelons ce seul mot du Catéchisme du concile de Trente : « Les pasteurs feront entendre aux a fidèles qu'ils doivent retenir soigneusement les mots a d'essence et de personne consacrés à l'expression proprô « de ce mystère , et se souvenir que l'unité est dans Ves* € sence, et la distinction dans les personnes. »

Cela posé, nous répondrons aux deux arguments.

Et d'abord, quant au premier, le vice dont il est atteint est caché dans la mineure du syllogisme : Le Fils et h Saint-Esprit étant chacun d'eux le même avec Dieu le Pire. Les prémisses et la conclusion seraient justes en ellesmêmes , mais la fausseté de cette mineure rompt leur accord. Où a-t-on pris, en effet, [que le Fils et le Saint-Esprit fussent les mêmes avec Dieu le Père? qui a jamais dit cela? Le dogme dit, au contraire , que le Fils et le Saint- Esprit diffèrent positivement du Père ; qu'il y a trois personnes distinctes : — la première, qui est le Père; — la seconde , qui est le Fils ; — la troisième , qui est le Saint- Esprit. Que peut-on voir de plus formel et de plus exclusif de cette assertion , qui fait tout le lieu de VaY^ijxjaieutation

derincrédule^ Le Fils et le SaintrË$pr%t étant chacun d*eux U mime avec Dieu le Pire?

L'art ou Tignorance, dans cette argumentation^ consiste dans la réunion de ces derniers mots : Dieu le Père, qui tendent à établir une confusion entre Tessence divine et la personne, lesquelles sont distinctes dans le Père, conmie dans le Fils et le Saint-Esprit. Ainsi, en Dieu le Père il y a deux choses, la Divinité et la Paternité: et ce n'est pas à la première, mais à la seconde, que correspond la Trinité. Le Fils et le Saint-Esprit sont bien les mêmes avec Dieu le Père en tant que Dieu , mais non pas en tant que Pire; et c'est en tant que Père que nous disons que le Fils, le Saint-Esprit et Lui sont trois. Nous sommes donc d'accord avec nous-méme. En un mot, dans le mystère de la Trinité , la similitude ne tombe pas sur le même point que la diversité , ce qui devrait être pour qu'il y eût contradiction ; car la similitude est dans l'essence divine , et la diversité dans les personnes.

Ainsi , que deux choses qui sont les mimes avec une trot" sième soient aussi les mimes entre elles, c'est une vérité certaine. Mais pour qu'on puisse en tirer avantage contre le mystère de la Trinité , il faudrait que le Fils et le Saint'' Esprit fussent les mimes avec le Père , ce qui n'est pas , et ce qui ne parait être , dans l'argumentation qu'on nous op* pose , que par une confusion entre Dieu et Père , entre Yessence et la personne.

Passons au second argument, n se trouve singulièrement afTaibli à l'avance par la réponse que nous venons de faire au premier, car il n'en est que la contrepartie«

Gomme le vice du premieri en effet, consistait à mettre dans lespersonnes la similitude qui n'esX opûLfô àKDa»V «wfwvftt ^

le vice du second consiste à mettre dans V essence la diversité qui n'est que dans les ^personnes.

<c Chacune des trois personnes étant Dieu , dit-on, — il y « a donc autant de Dieu que de personnes ; — or, dire en- « suite qu'elles ne font qu'un seul Dieu, — c'est dire que « trois fois un font un , — ce qui est absurde. »

C'est dans ce second membre de la majeure yilya donc autant de Dieu que de personnes , que se trouve le vice de l'argumentation.

De ce que chacime des trois personnes est Dieu , il ne s^ensuit pas , en effet, qu'il y ait autant de Dieu que de pei>sonnes. Pour qu'il en fût ainsi , il faudrait que chacune des trois personnes fdt un Dieu , ce que le dogme ne dit nullement.

Exposons-le dans son entier :

a 11 y a trois personnes en Dieu : le Père , le Fils , et le €c Saint-Esprit.

« Le Père est... Dieu,

« Le Fils est... Dieu,

a Le Saint-Esprit est. . . Dieu ,

a Et ces trois personnes ne font qu' Un seul Dieu. »

Comme on le voit , le dogme ne dit pas de chacime des trois personnes , comme de toutes les trois , qu'elle est un Dieu y mais seulement qu'elle est... Dieu, et cette différence d'expression importe beaucoup ; car elle laisse le caractère de la Divinité commim aux trois personnes, et ne le particularise que dans leur réunion.

S'il le particularisait pour chacime des trois personnes, alors il y aurait trois fois im Dieu qui ne ferait qu'im Dieu, ce qui serait absurde. Hais il n'en est pas ainsi. Il faut fausser, non pas seulement le sens , mais la lettre même du dogme I pour en venir là. Le dogme dit que chacune des

trois personnes est... Dieu, a la qualité de Dieu, la substance de Dieu , lequel est Un ; ce qui n'est pas contradictoire j pas plus qu'il ne l'est que divers rayons de lumière soient substance d'un mémo corps lumineux qui les engendre et en qui ils sont inhérents et confondus , pas plus qu'il ne l'est de certains droits incorporels qui résident tout entiers dans l'ensemble d'une chose , et tout entiers aussi dans chacime de ses parties j selon cette maxime des juristes : Est totum in loto , et toium in quolibet parte. C'est ainsi (par analogie) qu'on a dit que le dogme que nous étudions présente trinité de personnes dans l'unité divine , et unité divine dans la trinité de personnes , unitaUm in trinitate, et trinitatem in unitate '.

Leibniz vient encore ici à notre aide^ p6ur cette simple observation qui prévient toutes les objections : — a Lors- « qu'on dit que le Père est Dieu , que le Fils est Dieu , que <c le Saint-Esprit est Dieu , et que cependant il n'y a qu'un a seul Dieu, il faut juger que le mot Dieu n'a pas la même a signification au commencement qu'à la fin de cette exce pression. En effet , il signifie tantôt la substance divine, « tantôt une personne de la Divinité '. j>

Mais quoi! le grand Leibniz lui-même n'a puisé cette explication qu'à la source la plus commime et la plus populaire , et le plus petit enfant aurait pu nous la donner aussi bien que lui, et mieux que lui, même, parce que la simplicité de ses lèvres a su mieux garder le dépôt de l'enseignement catholique. Le symbole des apôtres, en effet, ce Credo que nous récitons tous les jours, explique le dogme de la Trinité de la manière suivante :

« Je crois en un seul Dieu , — le Père tout-puissant , —

* Symbole d'Athanaie.

' Leibnix, Théodieée. Difoonn de TAcoord de la foi et de U tmaoibl.

10b CHAPITEB XI.

< on Jésus-Christ son Fils unique, Dieu de Dieu, Itmiin € de hmiirê, amtubstantiel au Père; — je crois au Saint- « Esprit I qui e$t outsi Seigneur, qm procède du Père et du «FîlSietc. »

On le voit : quand nous disons , Le Fils est Dieu, etc. , cela ne veut pas dire : Le Fils est un Dieu (à lui seul), mais eêt de Dieu, est en Dieu; il en est de même du Saint- Esprit, lequel procède du Père et du Fils ; et ainsi il n'y a pas contradiction à dire ensuite que les trois personnes ne font qu'un seul Dieu.

C'est là tout ce que nous voulions prouver, et nous croyons l'avoir fait'.

* Nos pètes , plus fluniliers que nous aTec la doctrine catholique , se plai* niant à GOflsacrer leurs demeures par des représentations symboliques des principaux mystères de notre foi. Ils le faisaient toujours ayec une naîreté ingénieuse , quoique à Taide d'un art encore grossier. Dans la rue des Ba- InUers, à Bordeaux, on peut Toir, au-dessus du cintre de la porte d*une antique maison fort connue des arcliéologues , une exposition figuratiYe du dogme de la Trinité , où se trouTe nettement reproduite cette distiliction capitale entre l'essence et les personnes, qui écarte de ce mystère la contradiction que les esprits légers se plaisent à y Toir. C'est un triangle ren- Tené; ù chacun de ses trois angles on Toit un globe ; les deux globes d'en haut portent écrit, Tun : Pater, l'autre : Filics, et celui d'en bas : Spiritus SANCTCS, lequel se trouve ainsi procéder des deux autres; — au centre du même triangle est un autre globe sur lequel on lit : D£US, et qui correspond aux trois autres par trois rayons; — ainsi les personnes aux trois extrémités dans une disposition qui indique leiu* procession relative , et l'essence divine au milieu du triangle. — Maintenant, sur chaque eété du triante on lit ces mots : A'on esl, qui séparent les personnes entre dles; «t Bor chaque rayon on lit celui-ci : Est , qui les réunit dans Tessence divine. On a ainsi d'une part, en suivant le périmètre du triangle : Pateo non est Fiuus non est Spiritus sanctus non est Pater ; et, d'autre part , en allant de ses extrémités au centre par les rayons : Pater est DEUS , Fiuns est DEUS , Spiritus sanctus est DEUS , c^est-ù-dire , tout à la fois la trinité et l'unité. Au reste , il ne faut pas voir là une explication , mais une expoHbon du mystère de la Trinité : ce qui suffit pour écarter la contradkUaa et ne plus laisser que le my^^t^re.

Lk TBINITIÉ. 105

Ainsi tombe Tobjection de rincrédule , et il ne reste ping qu'un mystère , et non une absurdité.

Ce qui serait une absurdité, ce serait de vouloir que la nature divine ne fût pas un mystère ; car ce serait vouloir que le uni dans ce qu'il a de plus fini, que Tesprit bumain si resserré , si plongé dans le mystère qu'il en est un lui* même à lui-même , pût comprendre Finfini dans ce qu'il a de plus infini , et pénétrer, non pas seulement la terre , non pas seulement les cieux , mais le Ciel des cieux.

111. Et voyez toute Tinfirmité et les variations de l'esprit humain quand il flotte en dehors de ce vcdsHou d« to-révélation divine qui m craint point 1$$ tempéteê, coimne disait Socrate : ce même mystère de la Trinité, qui offusque tant la raison moderne , et qui est regardé par die comme un joug humiliant, comme une énigme désolante jetée au monde pour la désespérer et l'asservir, ce même mystère faisait l'orgueil des plus beaux génies de la philosophie antique, dont le plus sublime effort fut d'en appnn cher.

Laissons le mérite de cette réflexion à d'Aguesseau'; elle ne peut que gagner à être restituée à ce noble esprit : C'est sur la seule supposition d'une contradiction réelle

dans le mystère de la Trinité , et qui ne peut jamais être « prouvée , que roulent tous les arguments des ennemis de c la Religion chrétienne. Ils portent donc néGessairemetit à c feux; et, bien loin que la raison les favorise, elle en sent c d'autant plus le défaut qu'elle est plus parfeite et plui c attentive.

« n est même fort remarquable , et cette réflexion s'ofDdra « d'elle-même à votre esprit , monsiettr, que le mrstàve ék c la Trinité^ qu'on regarde comme le p\u& Vacom^f^^K^sn^

c sible de tous , est néanmoins celui dont il semble que la a plus sublime et la plus raisonnable philosophie de Tana tiquité, c'est-à-dire celle de Platon, semble avoir le plus « approché en cette matière : il n'y a qu'xm pas à faire c pour arriver jusqu'au dogme que la Religion nous en- <t seigne; et ce dogme paraissait aux platoniciens si peu a contraire à la raison, que vous savez combien le coma mencement de l'Évangile de saint Jean fut admiré par un et de ces philosophes , qui ne pouvait comprendre qu'une « philosophie , qu'il appelait barbare par opposition à celle Œ des Grecs, ait pu aller si loin'. Tant il est vrai qu'en a matière d'idées et de raisonnements métaphysiques , il a est toujours dangereux de trop presser les ai^ments a qu'on tire de la raison, qui est si différente en cette maa tière , que ce que les ims regardent comme y étant direca tement contraire , est regardé par les autres comme le « chef-d'œuvre même de la raison. Réflexion qui pourrait a servir à établir cette grande vérité , que, dans ce qui con- « cerne la Divinité , il n'y a que Dieu qui mérite d'en être a cru , et que notre raison est bien faible si elle n'est sou- « tenue et affermie par l'autorité de la révélation*. »

^ n disait que ces premières paroles de Tévangile selon saint Jean , Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu, devaient être écrites en lettres d'or au frontispice des temples. — ( Saint Augustin , Cité de Dieu, Ut. X, chap. xxix. )

» D'Aguesseau, Lettres sur divers sujets, tome XVI de ses Œuvres, p. 143,144.

Cette dernière réflexion est d'autant plus remarquable sous la plume de d'Aguesseau, qu'il était cartésien, qu'il soutenait les droits de la raison, et surtout les justifiait mieux que personne par la force de la sienne. Son grand principe était qu'il ne fallait se rendre qu'à Y évidence; mais aussitôt il distinguait deux sortes d'évidence, l'une de lumière, l'autre à^autorité; et c'était celle-ci qu'il suivait en*.métaphy8ique religieuse ; ce qui est suivre encore la* raison, lorsque l'on considère qui Ton doit croire. — Conmieon le voit, nos philosophes du jour n'ont pas décliné suffisanament leurs titres

La TRiNinî. 107

Le dogme de la Trinité, ainsi que tous les autres dogmes chrétiens, a été trouvé sous des formes confuses et altérées dans presque toutes les théologies des anciens peuples: tant il est vrai qu*il n'y'a'qu'ime seule Religion, fondée eu Adam par la main du Créateur, tombée en ruine avec sa race partout Tunivers, et réédifiée, complétée, assurée à jamais en Jésus-Christ et son Église !

Platon semble, en effet , indiquer la Trinité dans le Timie , VÉpinomis , et dans une lettre à Denys le Jeime; il énonce le Verbe de la manière la plus claire. Selon lui, le Verbe très-divin a arrangé Tirnivers et Fa rendu visible * . Il avait emprunté le dogme de la Trinité à Timée de Locres, qui le tenait de Técole italique. Les pythagoriciens avouaient Texcellence du ternaire : le Trois n'est point engendré, et engendre toutes les autres fractions ; d'où il prenait, dans F école pythagoricienne, la qualification de nombre sans mère. Les stoïciens professaient la même théologie, ainsi que le témoigne Tertullien, qui cite Zenon et Cléanthe. Dans Vlnde, dans la Perse, dans TÉgypte, cette triple imité se retrouve dans toutes les dégradations du théisme, et toujours le Verhe, la parole, le Xoyoç, comme la plus haute manifestation de Tesprit divin. Enfin , les missionnaires anglais croient avoir retrouvé la Trinité jusque dans la Religion des sauvages d'0-Taïti*.

briqo'Us se sont appelés cartésiens, et qu'à la laveiir de ce mot iU w MMft Bit à cooTert sous les grands noms des cartésiens du dix-septième siècle : Màlebranche» Bossuet,Fénelon, d'Aguesseau, etc. Cartésiens et carlé^ fieiu U 7 a; — Spinosa aussi était cartésien. — Mais il est vni que la fMoeophie éclectique ne renie pas Spinosa , et qu'elle a mâme trouTé le aè> oret de partager son encens entre lui et Fénekm ! ! I

> Plat, tom. II, p. 9S6, tu EpinonUd, — Phikm, Proclus, Sallnste Je Pliflosophe, et d'autres platoniciens, contieimeiit des indicatioiiA encore |fais claîies d'une pareille croyance.

» Voyei Chateaubriand. Génie du Chriêt.f toiMll.WN. \ ti^V- ^^^* **

D'où peuvent venir toutes ce^ similitudes chez des peuples si divers et sur un sujet si abstrait , si ce n'est d'un enseignement divin, primitif, et d'une révélation de Dieu Minéme à Thomme?

Cette induction va se changer en démonstration par oe qui nous reste à dire.

La doctrine platonicienne sur la Trinité, suivie à la trace, romonte à la philosophie orientale : c'est ce dont on est généralement convaincu. Les progrès faits dans les recherches asiatiques ont mis cette supposition au-dessus de toute controverse. VOupnekhai, compilation persane des Yédas, traduite et publiée par Anquetil-Duperron , contient plusieurs passages encore plus analogues au dogme chrétisn que les allusions des philosophes grecs. En voici deux, tirés des extraits que le comte de Lanjuinais a faits de cet ouvrage : — « Le Verbe du Créateur est lui-môme le € Créateur, et le grand Fils du Créateur. — Sat (c'est^-» c dire la vérité) est le nom de Dieu^ et Dieu est Trobrat, c c'est-à-dire, trois fois ne faisant qu'Un', d

Dans le dernier siècle, les ennemis du Christiaiûsme , et notamment Dupuis , avaient profité de ces coïncidences et les avaient exagérées même, pour en conclure que le Christianisme n'était qu^une émanation de l'école philosophique qui avait fleuri en Orient longtemps avant la venue de Jésus-Christ ; mais, depuis lors, la science philologique a fait , un pas , et cette supposition a été confondue par la décou^ verte d'un lien manifeste entre toutes ces fausses notions de la Trkdté répandues en Orient', puis de là en Occident, et la tradition juive , c'est-à-dh^e la révélation primitive, à

Éiudêê kUioriptes , deuxième , où se troove , sur ce sqjet , une note tfèimma^ de M. Lenonnant , qai a soiTi GhampoUion en iSïorpte. > Journal asiatique , Paris, 1823 « t. m , p. 1^-93.

laquelle la révélation chrétienne vient se rattacher avec une clarté si pure et si supérieure, qu'il n'est pas possible d'y voir autre chose qu'une émanation du même esprit, et ime réapparition de la lumière même qui brilla sur le berceau du genre hmnain'.

n est aujourd'hui prouvé que la Chine a eu aussi son école platonicienne; les doctrines de son fondateur, Laotseu, ont une ressemblance trop frappante avec les opinions de l'Académie pour qu'on ne les considère pas conmtie des rejetons de la même famille. Les premiers missioimaires avaient publié quelques extraits de ses écrits et quelques détails de sa vie. Toutefois, les extraits étaient incomplets, et les détails mêlés de fables. Nous devons à M. Abe) Ré^ musat un mémoire plein d'intérêt sur l'une et l'autre matière*. Non-seulement les principes fondamentaux de Platon sont énoncés dans les ouvrages de Laotseu , mais le savant orientaliste français a même remarqué des ressemblances d'expressions qu'on ne peut expliquer sans admettre quelque point de contact entre le philosophe athénien et le sage chinois ^ La doctrine d'ime Trinité est trop clairement exposée dans les écrits de ce dernier pour n'être pas comprise ; mais elle est surtout exprimée dans un certain passage de manière à dévoiler sa première origine :

« Ce que vous cherchez et que vous ne trouvez pas s'ap-

' Ainsi que Tattendaient les Juifs ; témoin , outre les prophéties, ce passage déjà cité d'un ancien commentaire des Lirres saints, resté en honneur parmi eux : « Savez- vous quelle est cette grande lumière que verra le peuple « mardiant dans les ombres de la mort? Cest la lumière du premier Jour « de la création , et que Dieu a dérobée ensuite aux regards des hommes « jusqu'à la venue du Messie. » ( Medroich^Thauhhuma, )

* Mémoire sur la vie et les opinions de Laotseu , philosophe chinois dn sixième siècle avant notre ère, quia prefessé les opinions communément attribuées à Pythagore, à Platon, et à leurs disciples ; Paris, i^^-

î Voyei p. 24-^7. -

Tîî

a pelle J ; oe que vous écoutes et que vous n'entendez pas a s'appelle bi (la lettre H); ce que votre main oherche et a ne peut toucher s'appelle Wei (la lettre V)* : ces trois a sont impénétrables, et reunis ne forment qu'im seul. Le a premier d'entre eux n'est pas plus brillant, et le dernier a n'est pas plus obscur. C'est ce qui s'appelle forme sans et forme, image sans image, un être indéfinissable. Rea montez, et vous ne trouverez pas son commencement ; a descendez, et vous ne pourrez découvrir où il finit. »

Ce passage extraordinaire n'a pas besoin d'être commenté : il contient clairement le dogme de la Trinité. Hais ce qui pique la curiosité, ce sont ces trois syllabes dont se compose le nom" de l'essence Tri-ime. M. Abel Rémusat fait remarquer que ce sont moins trois syllabes que trois lettres, J H V ; car les syllabes exprimées dans le texte chinois n'ont pas de sens dans cette langue , et sont conséquemment la représentation des lettres seules*. C'est donc un nom étranger, et nous le chercherions vainement autre part que chez les Juifs. Leur nom ineffable, ainsi qu'il était appelé , et que nous prononçons Jkhovah , se trouve diversement défiguré dans les mystères de plusieurs nations païennes' ; mais dans aucune il ne l'est moins que dans ce! passage du philosophe chinois , et assurément il n'eût pu être exprimé dans sa langue d'une manière qui se rapprochât davantage du mot originel^.

' ' A trayers ces énonciations mystérieuses on distingue le principe (ce que TOUS cherchez ) , — le verbe ( ce que tous écoutez ) , — et Vesprit (ce que la main ne peut toucher ).

» Comme qui dirait vé ou ve en français, pour V.

^ Jovis ( Jupiter ) n'en yiendrait-il pas? c'est le sentiment de tous les philologues.

4 Même en prononçant le mot chinois I-hi-wei selon ses syllabes , on

approche de l'hébreu Jéhovahy tel que le prononcent les Hébreux m'im-

LA TBINITÉ. lit

Le satant orientaliste français est loin de voir aucune invraisemblance dans cette étymologie; il la fortifie au con-* traire par des arguments historiques qui en éclairent le trajet; car il établit , par Tétude des traditions , que le phiiosopbe chinois Laotseu avait fait, avant la publication de ses doctrines , un voyage philosophique en Occident y qui dut s'étendre jusqu'à la Palestine, et, chose particulière , qui put concourir avec celui que Pythagore fit à la même époque dans les mêmes contrées, d'où découlèrent amsi , en Orient et en Occident, les mystérieuses doctrines qu'on a trouvées dans des régions si distantes entre elles \

Ainsi toutes ces analogies accusent une même source , qui n'est autre que la révélation primitive dont le peuple juif avait conservé le dépdt, et dans laquelle la raison des grands philosophes était venue se retremper .

Il faut toutefois tenir compte d'une objection qui semble devoir enlever le bénéfice de cette conclusion au moment môme où on le recueille. — Pour admettre un rapport quel-

UQx,plus que les Chinois n'approchent du mot Christus dans le mot Chi' li-si'tusUy dont ils se servent poar le rendre.

: * D'antres iarants, tels qoe Windischmann et Klaproth, partagent it sentiment d'Abel Rémusat — Â Ti^ppai de ce sentiment, voici un fait qui marque visiblement le cours de la tradition indo-chinoise et sa source. Il est ainsi rapporté dans une lettre fort curieuse de M. Hue, missionnaire, sur la Tartarie chinoise , dans les Annales de la propagation de la foi, de juUlet 1S47 : « Tous les Lamas, grands et petits, disciples el maîtres, « disent que la vraie doctrine vient de roccident ; ils sont unanimes sur ce « point. Plus vous avancerez vers V Occident ^ noua disaient-ils, plus la « doctrine se manifestera pure et lumineuse. Un Lama quelconque qui a R ait un voyage dûis ce pays est regardé comme on homme supérieur, « comme un voyant ^ aux yeux duquel ont été dévoilés tous les mystères des « vies passées et futures, au sein même de Y étemel sanctuaire et dans la « êerre des esprits. » Qodle est cette terre des esprits qui se trouve alnai à rocddent pour les philosophes indou», et à rorient pour les pl^ihMO^ grecs, et où des deux parts fls allaient puiser la vérltablftd«c^J^»«^^^*" ce pas la Terre Sainte J^

conque de dépendance entre les philosophies grecque et chinoise et la doctrine juive sur la Trinité ^ quelque lumineuses qu'en soient les analogies, il faut préalablement tenir pour certain qu'il y avait une doctrine juive sur la Trinité. Or, dira-t-on, c'est ce qui ne paraît nullement. Dans l'Ancien Testament il n'est pas dit un seul mot qui suppose la connaissance du dogipe de la Trinité : comment peuton dire, dès lors, que c'est là qu'en est la source?

Cette objection n'est que superficielle. Lepeuple juif était imbu du dogme delà Trinité. On en sera convaincu, si l'on interroge ce peuple dans ses écritures et dans sa tradition.

Et d'abord, dans ses écritures : ce dogme n'y est pas explicitement énoncé , il est vrai , mais il y est implicitement contenu ; tout le langage des Livres saints le suppose. Dans le premier de ces livres surtout, dans la Genèse, on trouve plusieurs passages où la Divinité parle et agit manifestement avec pluralité, quoique dans ime parfaite unité. Ce passage par exemple , a Dieu dit , Faisons l'homme à notre a image et à notre ressemblance, etc. % » nous fait voir le conseil des personnes divines assemblé pom* imprimer en nous son image , d'où nous pourrons , en la consultant plus tard , arriver peut-être à quelque intelligence du mystère de Dieu , si étroitement lié au mystère de nous-mêmes. Toutefois , nous l'avouons, ce passage, s'il était tout seul, ou si nous n'avions que des passages qui lui fussent analogues , ne suffirait pas pour induire la croyance à une pluralité de personnes en Dieu. On pourrait n'y voir qu'une manière plus noble de faire parler l'imique et suprême personnalité divine , à la manière des rois de la terre , qui promulguent leur volonté en exprimant ainsi la plénitude

' (ieskèêe, cil, i, ?. 76.

LA TKINITE. 113

de leur puissance : a Nous, etc. » Mais comment donner suite à cette interprétation devant \m passage comme celui-ci : a Or, le Seigneur descendit pour voir la ville et la « tour que bâtissaient les enfants d'Adam (la tour de Babel), « et il dit : Ils ne sont tous maintenant qu'un peuple , et ils « ont tous le même langage. Venez donc , descendons en a ce lieu , et confondons-y tellement leur langage , qu'ils a ne s'entendent plus les ims les autre^. C'est en cette ma- « nière que le Seigneur les dispersa '. » — Veut-on quelque chose qui soit encore plus formel? Après la transgression originelle , a le Seigneur Dieu dit : Voilà Adam a devenu comme I'un de nous , sachant le bien et le mal ; a empêchons donc maintenant qu'il ne porte sa main à ce Tarbre de vie. Le Seigneur Dieu le fit sortir ensuite du a jardin des délices, etc. * » — Ces passages ( et nous poui^ rions aisément les multiplier) n'ont pas besoin de commentaires ; ils dévoilent dans le Seigneur Dieu une pluralité de personnes distinctes : Venez donc, — l'un de nous ; et ne portent cependant pas atteinte au grand dogme de l'unité divine, si capital parmi les Juifs, et qui fait ressortir d'autant plus ces locutions inconciliables avec lui, si on ne veut y voir le mystère de la Trinité. Aussi les Jui& aveugles , qui ont repoussé le Christianisme sous prétexte que les adorations qu'on rend à Jésus-Christ sont dérobées à Dieu, ont-ils toujours été jetés dans ime grande perplexité quand on les a mis en présence de ces pass^ages.

Allons plus loin : deux expressions remarquables sont employées dans la Bible pour désigner la Divinité : l'une est Jehovah , l'autre est Eloîm. La première , de l'avis de tous les hébraïsants , a toujours répondu à l'idée de la su-

' Ueuéèe, di. xi, v. 27.

* Genèse , ch. m, v. 72,

llï CHAPITRE XI.

prème essence , dé l'âtre même de Dieu considéré dans sa substance; à la différence d^ELOîM, qui s'applique plus spécialement à ridée de Dieu relativement à sa présence et à sa puissance '. Or^ Tune de ces expressions ^ Jéhotah^ est tot^ours au singulier^ et l'autre est toujours au pluriel. EtOlM veut dire ; en effet , les Dieux, ou un sens analogue ; et cette pliutdité est tellement énergique y que dans un outrage intitulé Eloïm, ou les Dieux de Moïse , im auteur ' a pu bâtir sur elle la paradoxale opinion que la nation juive était polythéiste. Mais ce qui renverse cette opinion isolée et ramène à la nôtre , qui a pour elle d'ailleurs les plus imposantes autorités y c'est que ce mot , qui est toujours pluriel , conunande aussi toujours le verbe qui le suit au singulier. C'est ce qui se voit notamment dans le premier verset de la Genèse , qui , traduit mot à mot , doit être lu sunsi : a Au commencement^ les Dieux a fait le ciel et la « terre. »

Paguin, Marcel de Serres, William Jones, n'hésitent pas à voir dans ce mot Eloïm, et dans la manière de s'en servir, une expression mystérieuse qui fait entendre d'une manière cachée l'existence de plusieurs personnes en Dieu ; et cette interprétation trouve des analogies dans divers passages des Écritures '.

John Xérès , Juif converti en Angleterre il y a quarante ans { disait William Jones en 1800 ) , publia sur ce sujet im écrit éloquent qu'il adressa à ses frères restés incrédules, et dans lequel il leur exposa ses motifs pour renoncer à la Religion juive et embrasser celle des chrétiens. L'argu-

■ Voyez Paguin et Marcel de Serres, t. II, p. 135. * M. Lacour, de Bordeaux.

'Paguin, Marcel de Serres , déjà cités ; — William Jones , de la Trinité selon les lumières de la foi et lu doctrines de la ReU^Nou catKotiqtte.

LA TtlHITE. 115

ment que vous élevez contre le ChristianiKme, leur di!sail41, est que la divinité de Jésus-Christ renverse entièrement les principes de votre Religion, lesquels ont pour base Ttiniii de Dieu. Mais cette unité doit s'entendre, non de la personne f mais de Ve»ence. Dans Tessenee plus d'une personne peut se trouver comprise; et pour preuve de ce dernier point, entre autres arguments , John Xérès cite à ses frères d'autrefois leur usage du mot EUnm, qui appartient au pluriel , et dont ils se servent pour exprimer l'idée de Dieu en l'attachant à un verbe singulier.

Quelques personnes, frappées de ces arguments en &veur de la vérité de la croyance au dogme de la Trinité panm les Juifs, continueront à s'étonner, et s'étonneront d'autant plus, que cette croyance n'ait pas reçu dans le cours de l'Ancien Testament une exposition plus explicite, plus claire, telle par exemple que dans l'Évan^e, ou même dans les écrits des philosophes que nous avons dtés. Nous leur devons une réponse, et nous clDyons pouvoir la Iott donner satisfaisante. Nous compléterons en même temps la démonstration à laquelle nous nous sonunes livré , mi dissipant les derniers nuages qui obscurcissent encore la vérité qui en est l'objet.

C'est un caractère particulier et fortement prononcé des livres inspirés de l'Ancien Testament, de contenir toutes les vérités essentielles de notre foi, mais seulemttt d^ttne manière infuse, latente, close. Le Mesde (tdle était la croyance parmiles luiÊ) devait venir Mser les sceaux da Testament , et révéler au grand jour toute vérité. En hû toutes les croyances devaient venir se compléter , s*épanouir, se vérifier; et ce n'était qtfà demi entr^ouvcrtes, et comme sous des voiles, qu'éflessoinmeîQaififlûl^^^^***^^**^ la lumière réréktrice des natknis , Usiten «A vfpof^«>WMiik

gentium. C'est ce que saint Augustm a très-heureusement exprimé lorsque y parlant des deux Testaments , il a dit : In Velere navum laUt, in Navo vêtus patet.

Cependant y avant même la venue de Jésus-Christ et à côté des Livres saints existait une tradition sacrée dont l'Église ou la Synagogue était dépositaire, qui prenait sa source soit dans la révélation primitive , soit dans les instructions orales que y selon le sentiment de plusieurs célèbres rab* binSy Hoise reçut de Dieu sur la montagne ^ indépendamment des Tables de la Loi, et qui renfermait une grande quantité de doctrines et de préceptes non écrits , non officiels y mais confiés à la garde du corps des prêtres , et par eux progressivement communiqués et répandus parmi le peuple y qui n'aurait pas été capable de les porter et les aurait fait tourner à la superstition , si on les lui avait livrés sans discernement et sans réserve. 11 était à peine fait allusion à ces doctrines secrètes et plus sublimes de la loi écrite , et cependant il n'était pas permis aux docteurs de les ignorer. De là cette parole de Jésus-Christ à Nicodème , siu* le précepte qu'il fallait renaître de nouveau : Étes-

VOUS DONC DOCTEUR EN ISRAEL , et IGNOREZ-VOUS CES

CHOSES? Or, ces choses ne se trouvent nulle part dans la loi écrite, n en est de même du grand dogme de l'immortalité de l'âme , du dogme de la résurrection , du mystère de l'Incarnation , et enfin de celui de la Trinité. Nous trouvons à peine des traces de ces doctrines sublimes dans les livres canoniques des Juifs , et cependant il est certain que les Juifs instruits et appliqués à la science de Dieu ne les ignoraient pas, quoiqu'elles n'aient reçu leur entier développement que dans le Catholicisme.

Un Juif célèbre , qui avait une connaissance profonde de fous les auteurs juifs , et à qiiiles traités des rabbins étaient

LA TMIlflTÉ. 117

aussi familiers €[ue nous le sont les auteurs classiques quand nous achevons le cours de nos études unlYersitaires^ est revenu au Catholicisme^ dont il est maintenant un des défenseurs les plus vigoureux , par la découverte de cette grande et incontestable vérité : que chez les Juife il v a une suite de traditions qui ne reçoivent leur développement que dans le Catholicisme ^ et qu'ils possédaient une théologie secrète qui a été manifestement conservée et continuée par notre Église. Celui dont je parle est le savant Molitor, de Francfort 9 auteur de deux volumes pleins d^intéressantes recherches sur ce sujet , et qui ont pour titre : la Philosophie de VkUioire ou de la tradition.

Sans entrer dans les profondeurs de cette étude, nous nous bornerons à signaler un seul article éclatant d'évidence , et qui , en nous donnant la mesure des autres, uffos ramènera à la conclu^on de cette partie de notre sujet.

Pour peu qu'on ouvre les anciens commentaires ou traités théologiques des luits , qui sont, par report aux livres inspirés proprement dits, ce que sont les écrits des Pères par rapport au Nouveau Testament, on sera frappé, en effet, d'y trouver une prénotion des princqmux articles de la foi catholique telle , qu*on dirait qu'ils ont été écrits sous l'inspiration de la nouvelle loi ; ce qui ne peut provenu* que d'une tradition sacrée , puisqu'on n'en trouve pas de traces dans les saintes Écritures proprement dites.

Dans le livre de ïEccli$iastiqvie par exemple , dont la composition remonte incontestablement à deux cents ans avant Jésus-Christ, de l'aveu même des Juifs, on est surpris de trouver la doctrine du Vetfhe fils de Dieu, de sa génération, et de sa coexistence avec son Père, en des termes qui font pressentir le magnifique début de l'évangile de saint Jean; et il est naturel de v^u&^t q^^^î:»v^^^

118 GHAPITRB XI.

même source que le génie de Platon avait puisé ce qu'il en avait dit lui-môme'.

Mais Yoici qui est plus afférent au mystère de la Trioité , ' et qui fait tomber un jour plus vif sur le rapport ^ déjà entrevu par M. Abe] Rémusat, entre les philosophies grecque et chinoise et la doctrine des Jui& touchant ce grand mystère .

n est un livre très-ancien, et qui a toujours été en grande vénération parmi les Jui& , intitulé le Zohar. Voici ce que disait dernièrement sur ce livre un homme aussi célèbre par son profond savoir que par son éminente piété, et dont la conversion au Catholicisme devrait être pour le Judaïsme , dont il fut un des plus savants docteui^ , \m grand stimulant de réveil à la vérité, ce Le Zohar est indua bitablement un des monuments les plus précieux de Tance tiquité judaïque ; il contient des traditions de la Synago- (c gue qui appartiennent aux temps les plus recidés , et (c qui déjà alors annonçaient , sous des termes mystiques, a plusieurs vérités fondamentales du Christianisme : osect rons-nous le dire? les mystères les plus redoutables de c notre sahite foi , lesquels nous pouvons et devons ado- « rer, et non approfondir. Cependant les Juift, qui pro- « fessent ime grande vénération pour ce livre ; qu'ils ap- (c pellent Zohar hakkadosch , le saint Zohar, n'y voient « pas , n'y veulent pas voir ces preuves évidentes de la vécc rite catholique. Si un voile de fer s'interpose entre leurs cr yeux et les prophéties de l'Ancien Testament , si claires « quand on les lit sans prévention , il en est de même à l'éa gard du Zohar et des autres livres anciens, où l'on trouve « ces précieuses traditions de V Église ancienne , la Syna-

' Voya 1«8 citstions que nous ayons déjà données de plusieurs passages, /, IJ, p, 366. — On retroBTe la même doctrine dans les proTerbes de Safàmon.

« gogne, fidèle sœur atnéè de l'Église catholique, et, pour c parler plue exactement, la mime Église à une autre ff époque \ »

Or y Yoici ce que nous lisons à la feuille 37 de ce livre, au siyet de ce yerset du Deutéronome : « Écoutez , Israël , le « Seigneur notre Dieu est le seul et unique Seigneur * , » qui, traduit mot à mot, doit se lire ainsi : a Écoute, Israël, ce Jéhovah , Elohè-nou, Jéhovah est un; d voici, dis-je, ce que dit le Zohar sur ce passage :

a II y a DEUX auquel se réunit un , et ils sont trois, et

« ÉTANT TROIS ILS NE FONT QU'UN. — CbS dtUX SOnt les

ce deux Jéhovah du verâét : Écoute, 6 Israël... Blohé-nou <r s'y joint, n

Que peut-on désirer de plus formel sur le mystère de la Tnnité? comment ne pas voir le rapport si frappant qu'il y a entre ce passage et celui du philosophe chinois sur le mot j, HÈï , YEÎ , ou J. H. y. , et ne pas partager le sentiment d'Abel Rémusat, de Windischmann et de Klaprolh, qui placent la source de cette notion conAise du mystère de la Trinité , répandue dans les philosophles grecque et chinoise , parmi les vrais adorateurs de Jéhoyah , les Jui& , nos anciens pères dans la foi?

Aussi , lorsque cette lumière , qui ne faisait que poindre du peuple juif chez les autres peuples, se fut levée sur le monde dans le Christ, et qu'un de ses disciples, Jean le pécheur, prenant le vol de l'aigle et s'élevant au-dessus de la terre , de l'air et des cieux , au-dessus de l'armée des Anges , au^essus de toutes les puissances invisibles , au-

> Notice lur leTalmudypitltclieTaJierDniiiybîbUotliéeaire honora la Propagande de Rome. — ( Vnivenité catholique, munéfo dt f«ia 1S4I. ) M. le chevalier Dracb ^ait aotrefiiiis grand rabbin à Paria.

' Dtutéroname , chap. t, v. 4.

120 eUAPlTUE XI.

dessus enfin de taui ce qui a été fait, jusqu'à Celm par qui tout a été fait, eut ainsi proclamé la génération du Verbe y « Au commencement étail le Verbe , et le Verbe était avec a Dieu, et le Verbe était Dieu. U était au commencement « en Dieu. Toutes choses ont été faites par- lui , et rien de a ce qui a été fait n'a été fait sans lui. La vie était en lui , a et la vie était la lumière des hommes; et la lumière a lui « dans les ténèbres, et les ténèbres ne Tout point comprise. « n est venu chez soi, et les siens ne l'ont point reçu ; mais a il a donné à tous ceux qui l'ont reçu le pouvoir d'être a faits enfants de Dieu. . . ; et le Verbe a été fait chair, et il a a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, sa <c gloire telle que le Fils unique devait la recevoir du Père, a pleine de grâce et de vérité; o à ces accents, dis-je, le voile se déchira devant les yeux d'un grand nombre de platoniciens, qui reconnurent la doctrine de leur ancien maître passée à l'état de révélation céleste ; et les Justin , les Qément, les Origène, tous les esprits philosophiques de ce temps , pensèrent qu'il n'y avait que l'intelligence divine, que le Verbe même de Dieu, qui pouvait se raconter ainsi lui-même par la bouche d'un homme qui n'avait jusque-là manié que des filets.

Le mystère de la Trinité sortit des abstractions philosophiques , et se détacha nettement aux regards des hommes dans la participation des trois personnes divines à l'œuvre de notre Rédemption : le Père, qui la promet ; le Fils, qui l'exécute; le Saint-Esprit, qui la consomme.

Le Verbe de Dieu fait chair, vu en terre, envoyé de Dieu son Père, envoyant après lui l'Esprit consolateur pour nous ramener tous à lui et par lui à Dieu , et nous consommer par la Trinité dans l'unité, qui est la vérité, qui est l'amour, (fui est la vie : quelle manifestation touchante de la nature

diyme! et qui ne la saisit à travers ces douces paroles du Testament de Jésus-Christ à ses disciples ; et à tous les chrétiens qui devaient leur succéder? oc Je suis la voie^ la a Yéritéj et la vie : personne ne vient an Père que par moi, a Je suis sorti de mon Père, et je suis venu dans le monde ; <c mamtenant je laisse le monde, et je m'en retourne à mon « Père. Mais je prierai mon Père, et il vous donnera un ff autre consolateur, afin qu'il demeure éternellement avec « vous : l'Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir, « parce qu'il ne le voit point et qu'il ne le connaît point. a Mais pour vous , vous le connaîtrez , parce qu'il demeua rera avec vous et qu'il sera en vous. Après que je m'en a serai allé, je vous retirerai à moi, afin que là où je serai « vous y soyez aussi. En ce jour vous connaîtrez que je suis « en mon Père, et vous en moi et moi en vous. Comme mon « Père m'a aimé y je voxâs ai aussi aimés : demeurez dans « mon amour. Ce que je vous commande , c'est de vous « aimer les uns les autres, comme je votis ai aimés. Si quela qu'un m'aime, mon Père l'aimera, et nous viendrons à « lui, et nous ferons en lui notre demeure. Père saint, con- « servez en votre nom ceux que vous m'avez donnés^ afin « qu'ils soient un comme nous l Je ne prie pas seulement a pour eux (les premiers apôtres) , mais encore pour ceux c ^f doivent croire en moi par leur parole, afin que TOUS 1 ne soient qu'UN. Comme vous, mon Pèrcj êtes en moi et 1 moi en vous , qu'ils soient de même un en nous. Mon « Père , je désire que là où je suis , ceux que vous m'avez < donnés y soient aussi avec moi, afin qu'ils contemplent ma « Ivoire que vous m'avez donnée , parce que vous m'avez « aimé avant la création du monde \ » Quelle doctrine sublime , et à quelle hauteur elle ^Vàs^

' Évang, selon saint Jean , chap. xiv, XT, XTi.

rhomme sans rabaisser Dieu! Comprenons-le bien, nous devons nous aimer les uns les autres , dit Jésus-Qiridt : comment? comme il nous a aimés; et comment nous a-Ml aimés? comme son Pire l'a aimé. Et quel sera le résultat de cet amour? de faire que nous soyons tous un, comme le Pire et le Fils unis par le Saint-Esprit sont un; de réaliser en nous Vunité, c'est-à-dire, la vie même de Dieu; ce n'est pas assez dire, de nous associer à cette imité {comme vousj mon Pire , êtes en m4>i et moi en vous , qu'ils soient de même un en nous); et en nous unissant tous les uns aux autres du même amour, de la même imité , qui éclatent dans le mystère de la Trinité , de nous identifier à Jésus- Christ, et par Jésus-Christ à Dieu, de manière à faire ainsi de l'homme une des trois personnes divines , en quelque sorte , im Dieu.

(K 0 grandeur ! 6 dignité de l'Église ! ô sainte société des « fidèles ! s'écrie ici Bossuet, qui doit être si parfaite et si o: achevée , que Jésus-Christ ne lui donne point un autre « modèle-que l'unité même du Père et du Fils , et de TEs- (X prit qui en procède ! Qu'ils soient un, dit le Fils de Dieu; « non point comme les Anges , ni comme les Archanges , « ni comme les Chérubins , ni comme les Séraphins, mais « qu'ils soient, dit-il, un comme iVbws^ »

Le langage reste en arrière, il ne peut suivte celte doctrine dans sa sublimité ; et cependant elle est vérité, et cette vérité se fait sentir à tous ceux qui la mettent en pratique, qui la font passer en eux par la réception de l'Esprit de grâce et de charité , dont Jésus-Christ disait si bien : Le monde ne peut le recevoir, parce qu'il né le voit point et ne le connaît point. Mais pour vous, vous le connaîtrez, parce qu'il demeurera avec vous et quHl sera en vous.

'Bœsuet, Sermon sur le mystère de là trèS'iaînte triniié.

LA TAlEflTÉ. lâS

IV. Appuyée sur cette doctrine, la raison humaine a pu s'exercer à pénétrer la nature dirine , et à saisir quelque chose de ce grand spectacle qu'il nous sera donné de contempler dans le ciel.

En abordant ce côté philosophique de notre sujet , nous ne Toulons pas tenter à plaisir les hautes et périlleuses spé- . eulatlons contre lesquelles nous nous sommes tenu en garde en commençant -, mais une philosophie dont le dernier mot est athéisme ayant travesti le mystère de la Trinité pour le Mf e servir à ses funestes systèmes , il y a utDité pratique à la désarmer et à la confondre, en lui opposant la philosophie véritable , auxiliaire naturelle de la foi, à qui elle rend en raisonnements ce qu'elle en a reçu en inspirations.

La doctrine catholique de la Trinité nous donne j de la nature divine, Vidée la plus conforme aux exigences de la pure raison ; sans elle il serait impossible à Vesprit humain de se former une idée logique du caractère divin. — Cette proposition nous parait susceptible d'une démonstration rigoureuse, mais qui demande seulementun examen très-atténtîf.

l"" Tout ce que la raison peut imaginer du caractère de Dieu, en effet, consiste à se le représenter comme un esprit souverain, essentiellement doué de pensée et d'amour au degré le plus infini. Otez à Dieu la propriété de penser et d'aimer, et vous lui enlevez ce qui fait qu'il est esprit, qu'il ést âme, et vous l'anéantissez dès lors, en lui refusant ce qui distingue la créature la plus humble dans l'ordre des êtres pensants. Ou Dieu est inférieur à l'homme , a dit M. GoUôiil, ou il possède au moins tout ce qu'il y a de permanent et de Stlbfttantiel dans l'homme , a'^ec l'infinité de plus^. Pom se représenter rationnellement DieU) il faut

* Des Pensées de Pascal; Rapp<^ à TAcadémie françaifle, par M. V. Ck>usin f Avant-propos » p. 44.

donc atteindre jusqu'à Tidée d'un être en qui la propriété de penser et d'aimer est essentielle et infinie.

2*" Allons plus loin : il ne suffit pas de reconnaître en Dieu cette propriété, ce fonds essentiel de sa nature intellectuelle; il faut encore l'admettre en activité constante, et dès lors assorti d'un sujet de pensée et d'un mouvement d'amour en qui il s'exerce dans toute sa plénitude ; autrement , c'est enfler une conception de la Divinité pour la voir s'évanouir aussitôt, c'est lui retirer ce qu'on lui accorde. Et il faut que ce sujet de pensée et ce mouvement d'amour, en qui Dieu exerce sa nature pensante et aimante, soient correspondants et adéquats à l'infinité de cette nature 'y l'Être étemel et infini ne peut se concevoir , un seul instant et sur un seul point, dépourvu d'activité dans sa puissance de penser et d'aimer; car, étant intelligence et amour , ce serait dire qu'il ne serait pas éternel et infini. Dieu a dû toujours penser, Dieu a dû toujours aimer; donc ce qui est pensée en lui et ce qui est amour doit lui être coéternel, coexistant, etcoïnfini. Ortaautemsimulestcum mente divina, dit Cicéron en parlant de la droite raison de Dieu, recta ratio summi Jovis \ Sans ces conditions et ces caractères , toute idée de Dieu s'évanouit pour la raison.

3* Maintenant il est aisé de voir que leur accord n'est pas autre chose que le mystère catholique de la Trinité ; qu'il suppose nécessairement en Dieu unité de nature entre lui, sa pensée, et son amour; et dans cette unité, trinité cependant.

n ne peut y avoir qu'un infini; c'est une vérité qui porte avec elle son évidence. Deux infini impliquent contradiction, puisqu'ils se /inment , c'est-à-dire se détruisent réciproquement. Si donc ce qui est pensée et ce qui est amour

'I^ leçiàuSfUbA.

LA TBOOTi. 125

en Dieu doivent être infini j comme nous TenoEis de le re^ connaître , il faut nécessairement qu'ils soioit de la même nature que Dieu, consubstantiels à Dieu, Dieu lui-même, puisque Dieu seul est infini.

Mais , d'im autre côté, il faut nécessairement que cette pensée et cet amour soient autres en lui que la puissance qu'il a de penser et d'aimer. Toute activité suppose un rapport ; et ce rapport deux termes , le sujet et l'objet. Nous ne concevons la pensée que comme Mnprodmt de l'intelligence , distinct dès lors de l'intelligence. Dans une intelligence qui pense, il y a autre chose que dans celle qui ne pense pas, et c'est la pensée. Le génie d'Homère aurait pu ne pas produire l'Iliade; l'Iliade est donc autre chose que l'intelligence d'Homère. Ce que nous disons de la pensée, nous pouvons le dire de l'amour ; avec cette difierence que, lorsqu'il est réciproque , U sort à la fois des deux êtres qu'il réunit. La considération précédemment établie, que Dieu ne peut pas se concevoir un seul instant dépourvu de pensée et d'amour, ne détruit pas cette distinction ; seulement elle met le nécessaire à la place du contingent, l'infini à la place du fini. L'intelligence divine engendre de toute éternité sa pensée ; ce que nous faisons successivement et par* fois, elle le fait une fois, et cette fois est toujours.

H faut donc tout ensemble que ce qui est pensée et ce qui est amour en Dieu soient identiques à Dieu hii-même quant à la substance, et cependant diffèrent en lui de la puissance même qu'il a de penser et d'aimer.

La raison veut tout cela pour pouvoir saisir l'idée de Dieu.

Or , c'est cela qui est le mystère de la Trinité , lequel nous dévoile trois personnes ' en un seul Dieu : le Père qui

' Ce mot personne ne doit pas préoecofer ; cat, dan& \% Wl^^ ^ùeMap

engendre une pendée étemelle qui est son Fils, et qui Tailne et en est aimé d'un amour qui procède ainsi de Tun et de Fautre, et devient le Saint-Esprit.

Nous ne craignons pas de Tarancer : quelque mystérieuse que soit cette doctrine , c'est la seule qui puisse permettre à la raison de se faire une idée conséquente et logique de Dieu. Sans elle la philosophie n'a pas le droit de prononcer ce grand nom ; car, ou bien il n'est qu'un préjugé dont elle ne se rend nul compte , ou bien , si elle le presse , il dégénère en absurdité , puisqu'elle ne peut refuser à Dieu ce qui fait l'existence môme d'un être : des rapports ; et qu'elle ne peut trouver de termes à ces rap* ports qu'en lui-même. — Cela nous paraît tellement Ibrt, nous oserons le dire , que , n'aurait-on jamais reçu la notion du mystère de la Trinité , il sufilrait d'avoir l'idée Véritable de Dieu poiu* arriver, de déduction en déduction , à la découverte de ce mystère , tant cette idée de Dieu le contient nécessairement. Dieu est plus incompréhensible sans ce mystère, que ce mystère lui-même n'est incompréhensible.

Un prédicateur célèbre ayant avancé un jour en chaire que la croyance à la doctrme de la Trinité était la vie même des nations , et que partout où ce dogme avait été rejeté la vie morale et sociale s'était retirée , cette proposition nous parut excessive. En ce moment nous sentons qu'elle est rigoureusement exacte , parce qu'on peut dire que la croyance à la doctrine de la Trinité est la croyance même

giqae, il n'est pas tant employé parce qu'il exprime rigoureosement la chose y que parce qu*il n'a pas été possible de la mieux expliquer par un autre mot. — Qtiicm quarituf quUt ireê f mapna prorsus inopia AtMionum laboral eloquium. Diclum est tamen très personx non ut iUud dicêreturf sed ne taceretur. ( August, deTfinit., lib. Y , c. tui et u; et Ub. VII, ctr,)

LA TRIHITti. 127

au Dieu rMtable; qu'elle la soutient , la riviâe , la saute des chutes inévitables qu^elle ne tarderait pas à faire dans la superstition ou Timpiété. n faut nécessairement que le caractère divin soit anéanti dans Tesprit des hommes , ou qu'il tombe et s'avilisse dans le cercle des choses finies , si le mystère de la Trinité ne vient le rehausser et le soutenir en lui imprimant une activité infinie , et en réalisant les fecultés qui le distinguent par des rapports égaux à ces facultés.

Pour mieux faire sentir toute la richesse; philosophique de ce mystère , qu'U nous soit -permis de recourir à quelques analogies dont nous justifierons ensuite l'emploi.

Dieu se représente à nous, dans ce mystère , sous les traits qui conviennent le mieux à sa nature : c'est un Pér$. La fécondité , qui est le propre de Vétre , et qui se révèle dans les créatures elles-mêmes èi proportion qu'elles ont plus de vie et plus d'activité , ne pouvait être refusée sans inconséquence à celui qui est l'Être par essence, et en qui réside la plénitude même de la vie et de l'activité. Cependant toutes les merveilles de la création ne peuvent servir d'expression à cette fécondité ; car crier n'est pas engmdrer, puisque créer est tirer du niant, et engendra tirer de soi-mime. Le mystère de la Trinité seule réalise donc en Dieu la fécondité génératrice, la jHifemfté véritable, qui est le propre de la vie des êtres.

Cette paternité est la plus féconde, la plus sublime, la plus digne de lui, que la raiscm puiaie concevoir; car il engendre ' ce qu'on peut imaginer de plus parfliit , puis* que c'est un être semblable à lui-même , et qu'il l'engendre éternellement. Quelle génération!! Figurez^vous un homme de génie, un de ced ârtisteB querenthousiasmedAS

198 CHAPITHK XI.

peuples a salués du nom de divins , Platon , Michel-Ange , Raphaél, Milton, Palestrina, évoquant dans sa grande âme le type , Tidéal du beau , infiniment au-dessus de tout ce qu'ils nous en ont jamais fait connaître , par Timpossibilité de lui trouver une expression : quelles idées , quelles figures , quels tableaux , quelle poésie , quels concerts , que ceux qui passeront dans les extases de ces hommes inspirés, et dont tout ce qu'ils nous ont jeté ne sont que de pâles ombres! Comparadson grossière, mais enfin comparaison qui peut nous aider à saisir quelque chose de la conception de Dieu, qui est le Beau par essence, le Père du Beau, produisant ce qu'il peut imaginer de plus parfait , c'est-àr dire, se reproduisant lui-même. Que sont le ciel et la terre, la beauté de la nature et ses mille enchantements? jouets, ébauches , esquisses périssables du grand Artiste qui les soutient un instant hors du néant d'où il les a tirés. Hais voici un ouvrage qu'il va tirer de lui-même , où il va luimême se mettre tout entier, et en qui il va exprimer toutes ses perfections adorables : quel chef-d'œuvre 1 comme la paternité de Dieu y est puissamment exprimée 1 paternité incessante et étemelle , car c'est de toute éternité et pendant toute l'éternité que cette parole de Dieu , que cette pensée qui est son Verbe, son Fils (c'est-à-dire, la Vérité dans sa plus haute et sa plus imiverselle acception, la Raison même , la droite Raison, loi souveraine et patronne de I toutes les intelligences) , sort de lui sans s'en détacher, f Jamais mystère fat-il plus riche , plus sublime , plus ex- f pressif de la fécondité de celui par qui tout est rendu fé- f cond? *

Et maintenant , si l'amour est en raison des perfections * de l'objet aimé , quel doit être l'amour d'un tel Père pour ^ un tel Fils, et d'un tel Fils pour un tel Père ! Ce doit être, m

LA TlUNITli. 129

non pas un amour, mais T Amour même ; l'Amour dans sou essence 9 comme son objet est la Beauté dans ses perfections ; et jamais on n'a donné une idée de l'amour pareille à celle qu'en donne le mystère de la Trinité ; jamais idée plus sainte, plus absolue, plus vraie '. Figurez-vous encore que le chef-d'œuvre d'un grand artiste , une magnifique statue, fille de ses songes , de ses veilles , de ses longs et mystérieux travaux, dernière expression de la beauté et de la vie, idole de ses complaisances et de son oi^eil, puisse s'animer soudain, recevoir et donner l'amour : comme ce sonliment va jaillir de son âme virginale, et s'élancer audevant de celui de son père et de son auteur! Quel amour que celui qui va se rencontrer lui-même en procédant de ces deux êtres! Quelle imion! queUe intimité de rapports il va établir entre eux! L'artiste avait fait passer dans son œuvre toute son âme, tout son génie ; et c'est ce génie et cette ftme qui vont faire retour à leur principe , et y retourner par l'amour. La mythologie a personnifié cette supposition 8008 la figure de Pygmalion, et un artiste moderne ' a rendu, de son magique pinceau, la pensée psychologique de cette flÉUe, en représentant entre la statue et l'artiste, les tenant tous deux par la main, un enfant ailé, symbole de l'amour. elqui semble éclos des deux êtres qu'il réunit.

Quelque imparfaite que soit cette image, on peutcepenteity saisir quelq[ue chose du mystère que nous étudions. Là, en effet, il y a trinité : V Tâme de l'artiste ; 2" sa conception réalisée dans la statue; 3" l'amour. Là pareDle- MQt il y a unité ; car qu'est la statue , si ce n'est son âme exprimée, et une émanation de sa substance intellectuelle?

D est impassible de ne pas voir, dans tout ce que Platon dit de la et de Tarnour, une pr^^notion du mystère de la Trinité. ' GIrodet.

Qu'est Tamour qui les unit y si ce n'est encore cette âme repliant sa pensée sur elle-même y et la ftdsant en quelque sorte rentrer dans la substance de son génie f

Toute cette vaine supposition se réalise dans le mystère de la Trinité , en y grandissant de toute la distance qu'il y a entre le fini et l'infini , entre le relatif le plus infime et l'absolu le plus inaccessible à nos rampantes imaginations. En Dieu , la conception qui produit la personne du Verbe est absolument parfaite , et ne peut avoir de rivale ; elle est unique ; elle est continue et inséparable de sa substance y et ce Fils adorable ne cesse de tenir aux entrailles qui ne cessent de l'engendrer. Le Saint-Esprit ou l'amour qui naît de tous les deux, ne trouvant rien de plus parfait que cette source de toute perfection jaillissant hors d'elle-même , s'y replonge avec eue comme dans son seul élément , et , par ce commun mouvement, réalise la plus transcendante unité.

Là expirent tous les efforts de l'entendement humain; la vue se trouble , et ne saisit que de vagues et lointaines analogies : il y a mystère. Mais si la raison ne peut saisir clairement cette manière d'être de Dieu , il est du moins évident pour elle qu'il ne peut pas être autrement, parce que , comme nous l'avons dit, la suprême intelligence ne peut se concevoir dénuée de pensée et d'amour ; qu'il faut un terme , un sujet à cette pensée et à cetamour ; que ce terme et ce sujet doivent être infinis comme l'intelligence infinie à laquelle ils correspondent , et doivent nécessairement ne faire qu'un avec elle, parce qu'A n'y a qu'un seul infini; et qu'ainsi la nécessité du mystère catholique de la Trinité est mathématiquement établie.

Les analogies dont nous nous sommes servi pour éclaircir ce mystère sont prises, du reste, dans un ordre de choses qui en est la Intime image , et qui ^ par ce motif, n*en e6t

pas moips'mjsténaux quoique indubitable , puisque c'est la manière d'être de notre âme elle-même , et de cette raison qui cherche à le concevoir. Comment pourrait-elle s'é* toimer dès lors de rencontrer dans Torigiaal les difficultés qu'elle ne peut résoudre dans l'image?

La philosophie et la théologie se sont toujours accordées pour reconncdtre en l'homme ime image de Dieu^ La manière dont la Genèse a exprimé cette vérité est remarquable y en ce qu'elle nous révèle l'impression spéciale de la Trinité divine dans cette formation de l'âme humaine y qu'on peut appeler une Trinité créée, a Dai^s la création de l'univers , a dit Bossuet, tous les autres ouvrages sont faits par une a parole de commandement , et l'homme par une parole de c( consultation : Que la lumière soitfaiie, que le firmament a soit fait : fiât lux; c'est une parole de commandement. (( L'homme est créé d'une autre manière, qui a quelque a chose de plus magnifique. Dieu ne dit pas : Que Vhomme a soit fait: mais toute la Trinité assemblée prononce , par a un conseil commun : Faisons Vhomme à notre image et a à notre ressemblance. Quelle est cette nouvelle façon de a parler? et pourquoi est-ce que la Trinité divine coma mence seulement à se déclarer quand û est question de « former Adam , si ce n'est pour nous faire entendre qu'elle <E choisit l'homme entre toutes les créatures pour y peindre a son image et sa ressemblance*? &

Et^ en effet, si nous imposons silence à nos sens, et que nous nous renfermions pour un peu de temps au fond de notre âme , nous y verrons , comme l'ont remarqué tous les docteurs, quelque image de la Trinité. Notre âme est simple : qui 'peut en douter, et qui peut concevoir de la

' Est igUwr hmi»àmis ctm Deo simiUMh. ( Oioao , de Lêgihu , Ub. I. ) . * Bomkt^f Sermons sur le mystère ée la très-s^^nteTtiniti^

multiplicité dans cet indivisible que nous appelons mai? En cette même ftme cependant U y a trois choses successivement distinctes et résultant les unes des autres : l"" Tâme même, c'est-à-dire, ce fond et comme ce réservoir d'images, de pensées , de volontés , qui y subsistent comme d'une manière infuse j 2<» la conception de la pensée qui en sort, et que nous sentons naître comme le germe de notre esprit, comme le fils de notre intelligence qui parle intérieurement , et dont les diverses manières de nous exprimer au dehors, à l'aide des beaux-arts, ne sont que les échos; 3** la fécondité de notre esprit ne se termine pas à cette parole intérieure , à cette pensée intellectuelle , à cette image de la vérité qui se forme en nous. Nous nous complaisons dans cette parole intérieure , et dans cet esprit où elle naît; nous l'aimons ; et en l'aimant nous sentons en nous quelque chose qui ne nous est pas moins précieux que notre esprit et notre pensée, qui est le fruit de l'un et de l'autre, qui les unit , qui s'unit à eux , et ne fait avec eux qu'une même vie.

Ainsi , autant qu'il se peut trouver de rapport entre Dieu et l'homme , autant , dis-je , se produit en Dieu l'Amour étemel, qui sort du Père qui pense, et du Fils qui est sa pensée , pour faire avec lui et sa pensée une même nature également heureuse et parfaite ^

La grande différence qu'il y a entre l'esprit de l'homme et la Trinité divine , et qui fait que tous les rapports qu'on peut y découvrir ne sont que des ombres et des traits imparfaits qui ne peuvent imiter le Principe de tous les êtres ; cette grande différence, dis-je, consiste, comme l'a trèsphilosophiquement observé Malebranche , en ce que Dieu

' D'après Bossuet, Histoire universelle , deuxième partie, et Sermonê ntr ie fnystère de la très-sainte Trinité,

engendre réellement son Verbe de sa propre parce queDiea seules! à Iiû-mâme essenlieDeBetf et suitetantiellement sa sagesse et sa taunière; ec encore eo ee qot ce Père et ce Fils ont par eux-mêmes leur amour mutôfiil , parce que Dieu seul est uniquonent à fan-mime et soiiiÉSL et sa loi, tandis que y OHume nous ne ponvas pôsHtre t nous-méme notre raison, la lumière dont se forme j^jt*pensée ne peut point être une émaoatioo utareBe ^ ikh?»substance y mais un empnmt fût à la renié étermlkr H u la sagesse incréée de Dieu; et eomme piiifllim ii< iKnB ne sommes point à nous-méme ni noire béen zi vM^ Va. il faut que tout le mouTement qœ dogs avocsBORS ^îenoi^ d*ailleurs et nous porte aiDeors, doqs màest â wMk \àm, et nous conforme à notre modèle '.

Cette réflexion est de la phK pore et de la |iis banasr fâiH losophie y parce qu die est tool à la €bé «■ûemaMul r^ tionnelle et morale. Llionime est une taMfc mmmit -à*: Dieu; et si le propre d'ime image €61 de feasemUfr a f w^ ginal y on peut dire que le propre dîme îmigr mtmir 4hi fitre de chercher à lui ressembler. Cest la fiOlr& ki^ «r'^A là notre fin. L'bomme i.*est décim. la

* D'après Malebrascbe, TrmUé ée

14* Méditation chretiemme^maUbnÊ

iMmcbe dB Yerbe : — « LVmmk iTcrt pas hà U TériléyDuift encore poorâBcr le iicB:!

biea qœde nifoo, ta lesaii; aB'jft^RMé^ r4 nisoBiialile. Mais qai pewes4s ^ faHHK^mMV fiMT f^ MM fib, que c'est le Samt-EapriL 3M qoe par la Sagesse étenelle : ■■! esprit ae pot asrf alMar f 4 parfactioo de VAxaam snhsfwfiriefwia^TasiiaMito» —>— ,, k pnlntiTr^ do Père; fa cmmbs la Térilé pv la hmiasedb ni;ta ahaca lofdrc par ruapiratioa da SiMii Wtftn YaasJrtl par la Isvat «af^» ; chaque persoaae dmae fa sapriaié aaa pMpas OKMÈim, A **•

cféatare acfféahia à

134h CHAPITRE XI.

défigurée œ lui, qud parce qu^il a ¥Oulu cesser d^Aire une image pour ae faire lui-même type et original ; et, n^ayant rien de son propre fonds que Tindigenoe et le néant d'où it a été tiré , il a dû s'appauvrir infiniment et se dégrader. Mais, par la même raison, sa réfomiation doit s'opérer par un retour de conformité à son dmsx modèle, c'est-àdire , à la vérité étemelle par son esprit, et au divin amour par son cœur. Alors il réalisera en lui la Trinité en s'identifiant avec elle, et deviendra participant de la navire même de Dieu. C'est pour cela que la Vérité étemelle , la droite Raison pour laquelle nous sommes faits , le Verbe de Dieu, cette seoonde personne de la sainte Trinité, est descendu parmi nous , s'est rendu semblable à nous, pour nous retirer de rabime de notre déchéance et nous rendre semblables à lui , et par lui semblables à Dieu. Cest pour cela qu'après avoir achevé l'œuvre de notre rédemption, il a envoyé le Saint^sprit à son Église pour répandre et perpétuer dans toute la race humaine les fruits de cette rédemption , embraser toute la terre des flammes de la charité , afin que nous naus (ximions tons les ims les autres comme il nous a aimés , c'est-à-dire , comme son Père Ta aimé; et qu'ainsi nous soyons tous consommés par l'amour dans l'imité môm$ du Père , d,u Fils , et du Saint-Esprit.

La création de l'homme nous présente les trois personnes divines faisant l'homme à leur image; la rédemption nous les représente pareillement s'employant à refaire en nous cette image défigurée par le péché : le Père , en promet tant et préparant, dès la chute de l'homme, la venue de son Fils Jésus-Christ; ce Fils, en paraissant au terme fixé, et en se soumettant à toutes les conditions satisfactoires exigées par la jus^ce de son Père; le Saint-Esprit, en universalisant et perpétuant dans rÉglise cathoUque le»

LA T&INITÉ. 135

menées de grâce et de salut qui sont le fruit de cette siatisfaction.

Voilà avec quel sublime ensemble se déroule le plan de notre sainte Religion : image de Dieu , son auteur, elle offre trois états correspondant aux trois personnes y et , dans ces trois états , elle est la même et porte Fempreinte du même Dieu , à Tunité duquel elle nous ralliera déûnitirement dans le ciel.

Nous ne pouvons que bégayer ces hautes vérités ; mais, à travers la faiblesse de notre langage , qui ne voit tout ce qu'il y a de sagesse , de profondeur, de justesse , et de fécondité, dans cette doctrine? Comme toutes les idées, s'y enchaînent, s'y complètent, s'y correspondent! Comme de toute part les principes engendrent leurs conséquences, et les conséquences remontent à leurs principes! Comme elle jette de lumière sur les abîmes de la pensée, et détioue les inextricables nœuds de notre origine et de notre fin! Comme l'esprit s'y trouve agrandi, le cœur puriiSé , et tout l'homme élevé et transfiguré dans la région de Tordre, de la vérité , de la paix, en ce qu'ils ont de plus universel et de plus absolu!

V. Si à tous ces caractères , qu'aucune œuvre humame n'a jamais pu réunir à un si haut degré, on hésitait encore à voir la vérité même, il ne fondrait, pour achever de la faire reconnaître , que lui comparer ce que le génie de l'homme a pu produire, et le résultat auquel il est arrivé lorsqu'il a voulu, avec ce qu'il appelle A foussement sa philosophie, entrer en concurrence avec la Sagesse étemelle de Dieu.

Le dogme chrétien de la Trinité a appelé ^n ^tS^eX>\^ ^^ profondeur^ Vatteniion de la noutette ^\^om^^ài^^ ^^xss^^

136 CHAPITRE Xi.

sa prénotion avait fait rêver autrefois les Sages de la Grèce et de rOrient. Cette philosophie a compris qu'il y avait dans ce dogme la loi la plus générale de la vie ; alors elle a voulu se l'approprier : elle a voulu aussi avoir sa trinité.

C'est une chose à peine possible que de la suivre dans les vaporeuses théories où elle-même se perd , imitant nos mystères , mais seulement en ce qu'ils ont d'obscur.

Toutefois, cette philosophie a laissé entrevoir assez clairement l'enchaînement de son système dès son origine y et elle a surtout achevé de le révéler dans ses résultats. C'est en Allemagne qu'en est la source. Kant et Fichte la renferment ; mais c'est dans Hegel qu'elle se dégage , et qu'elle atteint son apogée et sa forme la plus savante.

Pour Hegel, l'essence, la substance de toutes choses , la pensée , l'activité spirituelle, considérée en elle-même et avant tout développement , est exactement ce que le Christianisme désigne sous le nom de Père ou de la première personne.

Le passage de la substance indéterminée à l'existence réalisée , la transformation de l'essence infinie en imivers , en monde créé , ce que nous anoelons la nature, en un mot , nous est représenté par Dieu le Fils , la deuxième personne , qui exprime tout ce qui est dans la substance étemelle.

Enfin, lorsque l'esprit, arrivé au terme de tous ses développements , se reconnaît lui-même ; lorsqu'il affirme l'identité du fini et de l'infini ; lorsque , par cette vue et cette affirmation , il rentre en quelque sorte en lui-même , s'égale à lui-même , se complète lui-même , il est l'Esprit- Saint, la troisième personne, et c'est resprt( humain.

Ainsi, une seule essence qui en se développant devient la nature, puisVhumaniti, et qui, arrivée dans l'esprit humain

LA THINITÉ. 137

à la connaissance d'elle-même, s'y arrête comme à son zénith et à sa plus haute expression ,

Voilà la théorie hégélienne de la Trinité.

Faisons remarquer qu'elle implique une corruption nonseulement du mystère de la Trinité , ce qui est évident , mais encore du mystère de V Incarnation : la raison de Dieu, la vérité étemelle, le Verbe incamé , seconde personne de cette singulière Trinité , n'est pas Jésus-Christ , mais tout homme, V esprit humain ^ ce pauvre esprit qui est capable d'une si étrange folie.

Les conséquences que renferme cette théorie, qui a passionné toute l'Allemagne et poussé chez nous tant de rejetons , sont si contraires aux premiers principes du sens commun et de la morale, qu'on hésiterait à les déduire, quoiqu'elles en découlent d'elles-mêmes, si ses apôtres ne les avaient audacieusement formulées et avouées.

Cette théorie implique visiblement la confusion de Dieu avec le monde : c'est le panthéisme. Son dernier mot est la négation de toute suprême inteUigence en dehors de l'esprit humain : c'est l'athéisme.

S'il est vrai , en effet , qu'il n'y ait qu'une $eule essence qui, en devenant la nature , commence seulement à contracter une existence déterminée, et qui n'arrive à l'état de personnalité , de conscience et de réflexion , que dans Vhur manitéy il est absolument nécessaire de nier une intelligence infinie, une volonté infinie, antérieure au monde; il est nécessaire de nier un plan du monde antérieur au monde ; il est nécessaire de nier la cause libre du monde ; il est nécessaire de nier une Providence dirigeant le monde ; il est nécessaire même de nier, dans l'essence infinie , la connaissance parfaite et adéquate d'elle-même.

Voilà tout a«lant de négations inévitables lasi&^^^V^

de eM négtlloiis il y a des aflSrmations tout aussi nécessaires : il faut afOrmer que Thumanité est la conscience de rinfini et de l'absolu ; il faut affirmer qu'il n'y a pas de vérité distincte de l'idéal qui se développe dans l'hiunanité ; il liiut afOrmer qu'A n'y a pas de loi autre que sa volonté ou sa passion ; il faut affirmer qu'il n'y a pas de crainte ni d'espérance pour l'hiunanité ; il faut affirmer qu'il n'y a qu'un DieUy l'esprit humain ; il faut affirmer que l'humanité n'a d'autre religion que la liberté absolue. Remarquez que nous disons partout Vesprit humain, Vhumaniti, cet être abstrait que personne n'a vu et ne verra jamais , et non pas l'homme y ou plutôt les hommes ; car que sont les individus aux yeux de l'Hégélianisme? Ils sont, pour me servir des images familières au panthéisme antique, ils sont eomme les vagues y comme les bulles qui s'élèvent et disparaissent en même temps sur la surface agitée de TOoéan de l'existence. L'individu n'est qu'un moment de la vie universelle, un aspect de l'absolu, se montrant un instant sur ce gouffre toi^gours béant, pour être bientôt replongé dans ses abtmes. L'être abstrait humanité est seul, rètre réel individu n'est pas ; l'être abstrait humanité est Dieu, l'être réel individu n'est rien.

Voilà la somme des négations et des affirmations du rationalisme moderne : V Athéisme, l'irresponsabilité individuelle, ou le Fatalisme; Textinction de toute religion, de toute morale , de toute espérance sainte ; la solitude et le vide au dedans et au dehors; et, dans cet affreux désert fait autour d'elle , la raison humaine s'idolàtrant comme le seul Dieu, et s'appauvrissent de plus en plus par son refus de communication avec la source étemelle de la vérité et de la vie : telles sont les fhis de la philosophie de ce siècle.

En Allemagne; où elle s'est hcutliment dégagée, et où

LA TKIKlTi. id9

066 discqples les plus ayanoéB n*ont pas rougi d'éerire but sa bannière Athéisme, une réaction, partie, comme nous l*aTons dit , d'un de ses anciens maîtres, Sehelling , commence à lui disputer le terrain, en lui opposant la seule doctrine qui puisse saurer l'esprit humain de tous ces abt^ mes, le Christianisme, auquel il faut toujours revenir quand on veut revenir à la vérité.

En France le mal est plus confus, et, par cela même, peut-être plus grand , parce qu'il n'appelle pas aussi vivement le remède. L'Hégélianisme a passé chez nous sous plusieurs déguisements , et comme de contrebande, n a redouté la netteté logique de l'esprit français, et a tirès-bien senti que, grâce aux tragiques applications qu'on en a faites dans le dernier siècle, l'athéisme n'était plus de mode. Aussi s'est-il bien gardé de l'avouer, quoiqu'il y pousse secrètement, n n'est pas un oeil exercé qui ne le découvre au fond de tous ces systèmes humanitaires et socialistes qui font tant de ravages.

Le Progressisme qui les caractérise tous n'est, en effet, que l'application du principe hégélien , de ce principe qui fait de l'humanité le seul foyer d'intelligence et de via morale se développant en lui-même , par lui-même et pour lui-même , sans reconnaître aucun principe supérieur et distinct. Soit prudence, soit, nous aimons mieux le croire, répulsion instinctive , les humanitaires et les socialistes français n'ont pas dégagé l'athéisme , le fatalisme, et leurs affreuses conséquences, contenus dans ce système. Les uns, tels que les saint-simoniens et les fouriéristes , affeo*tant un souverain mépris pour les principes métaphysiques, qui sont cependant comme des phares sur les abîmes de la pensée, se sont jetés tête baissée dans Tapplioation de cette théorie du progrès à tout prix, qui supposa ^«oaVXtfsafflùfe,

non pas la perfectibilité comme le Christianisme, mais Tessence même de la perfection. Les autres, comme MM. Pierre Leroux, Michelet, et Quinet, se sont au contraire tenus dans la région de la métaphysique, mais pour s'y envelopper de restrictions et de nuages , s'y poser en inspirés et en prophètes plutôt qu'en investigateurs et en philosophes , et y annoncer la révélation d'un dogme toujours différé. N'attendez d'aucun d'eux qu'ils formulent nettement ce dogme qui doit nécessairement résoudre le grand problème sur Dieu , le monde, et leur rapport. Résoudre, pour eux, c'est confondre. Ils évitent les explications, et se bornent à doter l'humanité de je ne sais quelle fantastique illumination future qui doit être comme le dégagement de la divine essence dont elle est le terme le plus avancé.

Un seul homme ' , dans les rangs de l'école progressiste, s'est exprimé clairement : il a voulu opérer une alliance impossible entre le panthéisme et le Christianisme ; il a juxtaposé, dans ses Esquisses d'une philosophie y le principe de Vunité de substance et les dogmes chrétiens de la Trinité et de la création , et on a vu résulter, de ce mélange de contradictions flagrantes , une doctrine qui tombe pièce à pièce.

Nous ne dirons qu'un mot de V Éclectisme, qui n'a d'une philosophie que l'apparence. Son point de départ a été VHégélianisme , c'est-à-dire le panthéisme , et il n'a jamais pu s'en dépouiller. La prétention qui lui a valu son nom suppose que la vérité n'est pas distincte du monde, et qu'elle en subit toute la confusion. La seule différence qu'il y a entre cette école et le Progressisme, c'est que celui-ci professe le dégagement médiat et successif de la vérité , et YÈ-

' M, de Lamennais.

LA TRINITÉ. Ibl

eUetume, son dégagement immédiat et direct. Il n'y a dans cette dernière prétention que plus d'orgueil.

Un mot suffît pour faire toucher au doigt le faible de tous ces systèmes , dont le but secret est de se passer de Dieu.

Vous dites que l'humanité se développe et marche de progrès en progrès , ou bien yous vous arrogez la mission de dégager la vérité de tous les systèmes qui ont eu cours dans le monde. Hais sur quoi mesurez-vous ce progrès? d'après quel critérium démélez-vous la vérité de l'erreur, si vous ne reconnaissez préalablement une vérité fixe y une vérité constante et manifeste , et surtout indépendante et distincte de cette humanité dont vous affirmez le progrès , ou dont vous voulez épurer les conceptions ? Avancer n'estil plus aller vers un but? choisir n'est-il plus comparer? Et comment savez-vous que vous avancez , si vous n'avez rien devant vous et au-dessus de vous que vous-même? comment pouvez-vous comparer, sans terme de comparaison? Pour reconnaître il faut connaître; or, comment avez-vous pu connaître la vérité pure, et pouvez-vous par conséquent la reconnaître , puisque vous professez que nulle part elle n'est jmre d'erreurs? Ou vous connaissez déjà la vérité, et alors vous avez ce que vous cherchez ; ou vous ne la connaissez pas , et alors comment pouvez-vous la reconnaître ? il vous faudrait un réactif supérieur, et vous ne l'avez pas '.

■ Noos «TMMis livré cette feuille à Vimpression, lorsqo'tm dernier nn- ■éro de U Revite Britannique est tombé sous noe yeux ; et dans le cours dnpreoDier article, intitulé les Philosophei français au dix-neuvième sièeie^ nous avons retrouTé U même objection ftdte à l^Iectisme , et près- <pie dans les mêmes termes : il n*est donne qu'à un petit nombre d'erreurs de prêter à une telle unanimité de réfutations. « Reste à demander à l'Éclec- « tisme, dit le critique anglais, quel est son crt^eritim pour savoir ce qui « est vérité et ce qui est erreur, puisque nous trouvons Vun et Vautre dan^ « les écrits de tous ies philosophes. Pour séparer Vi^ctâft d^ Vioti ^«^ ^ ^

AuBsi MefHfouB poiuaé de VÉelmsiiime au SyneréHim$; «t , de rimpooBibilité de démâer le rrai d'avec le foux , plutftt que dé tous arrêter, vous oeez conclure que tout est relatifement Trai, c'est-è-dire que rien ne Test absolument; Vous confondez tout, vous divinisez tout ^ et vous retournez par là folalement au Panthéisme.

Notre intiHiiion n'est pas de pousser plus loin Texpositoiy c*eBl-JHlire la réfutation de la philosophie du jour, dont toutes les sectes procèdent de la théorie allemande sur la Trinité) c'est-à-dire de Tunité de substance ou du panthéisme.

Nous avons voulu seulement féire ressortir la divine supériorité du dogme catholique de la Trinité , sa nécessité rationnelle, sa fécondité morale, en lui comparant les conceptions du génie humain déclaré contre la foi.

Dieu, avions-nous dit, ne peut se concevoir et sa notion se conserver sans le dogme de la Trinité, parce que Texistence de l'Être infini suppose des rapports de pensée et d'a-

« flwt d*abord^coiiiiattre le boii„graîn. Le Dermier ne 8é[>are Tua de Tautre « ip'en vertu de sa coimaissance préalable , qui est aon critérium. VtésAbCr « tisme tourne dans ce cercle Ticieux ; il cherche un système de philosophie « par f arrangement et la coordination de toutes les Térités qui ont été dé- « ooavertes par les autres : mais pour ce fliire, pour connaître ces Térités , « U doit être préalablement en possession de la chose même qu'il cherdie-à « saToir, un système. Sans un système quelconque, il ne peut laire nn « pas. » — Mais nulle part cette argumentation n*a été opposée à l'Édectiamo arec autant de déduction logique et de bonne foi , nulle part ce qrttème et toute philosophie rationaliste n'ont été couTaincus de Tide et d'Impuissance , comme dans le discours d'ouTerture- du cours à'hiitoire dt la philosophie ancienne , prononcé par Jouffroy à la Faculté des lettres en 1828, et publié dans ses Nouveaux Mélanges, p. 340. Enfin, il était résenréà ce système d^ètre fhippé par la main même de son auteur : Toyes M. Cousin, Fragm. phil., 1 1, p. 40, 42, et t U, p. SS, 30. — Nous«iie «foiJODS trop recommander, sur cette matlte, ki aoUdet Étudêt $ur 1$ JtaiùmaUiwie conlemporaifif pu IL. Vabbé de Yalroger.

mour, que ces rapports yeulent des tenùeBj et qUê ees termes de rapports ne peurent se coiice¥oir que dHme nature égale à la sienne et dès lors ideniique, parce qa'il n* j a rien d'égal à celui dont le propre est d'être sans égal. En un mot, nier la triniti des personnes , c'est nier l'existence parfaite de Dieu , qui ne peut se coneeyoir sans activité productive de pensée et d'amour; nier Vunité de nature dans cette trinité de personnes, c'est encore nier Dieu, qui ne serait pas indépendant , étemel et infini , c'est-à-dire Dieu , s'il pouvait y avoir quelque rapport nécessaire entre lui et un autre que lui.

VHégélianisme est venu donner à nos raisonnements le poids de sa fatale expérience; car, en refusant à Dieu des termes de rapports d'une nature identique à la sienne, il a fait dégénérer aussitôt sa personnalité et son existence dans relie du monde et de l'humanité, et est arrivé rapidement à l'Athéisme.

De là l'opposition des résultats; car, au lieu que le Christianisme développe l'homme en Dieu, le fini dans l'infini, et , le rendant participant de l'étemelle vérité et du divin amour, l'associe à la grandeiu*, à la sainteté et à la félicité même de Dieu, cette fausse philosophie ravale Dieu à l'homme, c'est-à-dire le supprime, rend l'homme orphelin, ne lui laisse d'autres ressources, d'autres espérances, d'autres lumières que celles qu'il peut puiser en lui-même^ c'est-à-dire dans une nature évidemment imparfaite, finie, portée au mal , à l'erreur, à la soullrance , horrible à ellemême, qui ne peut trouver une ombre de repos qu'en sa fuyant : ce qui serait la plus insultante , la plus absurde, la plus barbare conception qu'on puisse imaginer de l'honmie et de Dieu, si ce n'en était la plus chimérique confusion.

tkk CHAPITRE XI.

C'est ainsi gue^ sur tous les points, les mystères les plus profonds du Christianisme nous révèlent les lois véritables de notre nature dans ses rapports avec celle de Dieu, auteur et terme souverain de nos destinées ; qu'ils sont la plus haute et la plus complète manifestation de cette vérité divine que pressentaient les sages de l'antiquité , et hors de laquelle on ne peut chercher une autre sagesse etime autre lumière sans tomber aussitôt dans des ténèbres immenses et des abtmes dont on ne revient pas.

l'église. 1(^5

l'église '.

L'ouvrage de la Rédemption du genre humain était accompli; le monde était réconcilié avec son Auteur; xme nouvelle vie morale était acquise à l'humanité, une source de purification et de sainteté était ouverte , qui devait circuler dans son sein ; et le salut des hommes était conclu entre la miséricorde et la justice de Dieu.

Quel prodige de puissance et d'amour n'avait-il pas fallu pour en venir jusque-là l Nous l'avons vu, tous les attributs de la Divinité s'étaient déployés pour ce grand ouvrage, et la Croix de Jésus-Christ, qui en avait été le théâtre, avait vu couler le sang d'un Dieu.

Hais cette grande merveille était encore un secret renfermé entre les trois personnes divines ; toute la terre ignorait son salut ; et cependant ce salut ne pouvait devenir efficace et réel pour elle que par sa participation au mystère qui lui en ouvrait la source. Le testament qui appdait l'humanité à l'héritage du ciel était clos ; il fallait en rompre les sceaux , le promulguer, l'expliquer, le faire accepter au monde, et lui en appliquer les fruits.

Ouvrage surhumain , autant que celui de la Rédemption Pavait été ; ouvrage cependant sans lequel la Rédemption

' Les trois étades <iui Tont siriTre sur VÉfUte» ^ U ProiêitantUme, — et la doctrine du Salut exclusif, ont été plus partienfièranent eomposéesdans un esprit d'ensemble : destinées^ se compléter fédproqoement, eOes demandent k être Inès dans le même wpiïï\ oe «ovA cmBBDBA>v^^Mx» d'en même sujet.

elie-mème restait inutile. La Divinité n'avait fait pour ainsi dire qu'un pas ; restait un second , qu'elle seule pouvait faire encore : car il n'y avait pas moins de distance entre fous les dérèglements de la nature humaine et la doctrine de la Croix y qu'entre cette Croix et la nature de Dieu , qui s*y était anéanti.

Voici donc cette doctrine si mystérieuse, si repoussante, si absurde en apparence y et si horrible à la nature , à laquelle il faut cependant ramener et plier le genre humain; qu'il faut persuader à un monde qui a divinisé toutes les passions qu'elle crucifie ; qu'il faut porter du lieu des supplices au palais des Césars ; qu'il faut faire entrer également et dans la tête du philosophe et dans celle de l'enfant, et dans le cœur du maître et dans celui de l'esclave, et dans Corinthe la dissolue et dans les forêts des Barbares, et chez les Juifs et chez les Gentils ; qu'il faut , en un mot , faire embrasser à tous les êtres humains sans distinction. Conçoit-on la possibilté d'ime pareille entreprise? Prenez l'idée la plus simple , l'obligation la plus douce , et essayez de les fixer également dans l'esprit et le cœur d'un petit nombre d'hommes, vous n'y réussirez pas. L'esprit de l'homme est si vain , si mobile , si partisan de la singularité , si ennemi de l'autorité ; son cœur est si amoureux des changements, si plein de lui-même , que vous ne pourrez vous en emparer. Que sera-ce donc d'un corps de vérités et de devoirs qui se présentent comme des abstractions et des austérités? que sera-ce donc lorsqu'il faudra les imprimer également, non dans la tête de quelques disciples choisis, mais de tous les hommes indistinctement, tels qu'ils se présentent, savants ou ignorants , grands ou petits , civilisés ou barbares? Quelle pâture pour la controverse , la superstition , la persécution ! Que de doctrines vont sortir de cette doctrine !

LÉaUSE. 147

que d'éyangiles yont être taillés dans ce seul Évangile, à la guise et à la conyenance de chaque préjugé ou de chaque passion! que d'erreurs! que de folies! que de sectes! Où sera la yraie doctrine , au sein de cette mer inunense de contradictions? qui en conservera le dépôt, et à quel signe pourra-t-on la distinguer? quel caractère d'autorité et quel moyen de persuasion hii seront dévolus pour prévaloir et rallier les esprits , et pour se faire connaître partout avec évidence et certitude, dans cette fluctuation universelle des idées et dans cette mêlée furieuse des passions?... L'imagination recule devant ce chaos , et elle ne peut trouver à se fixer qu'en ceci, que très-certainement la doctrine chrétienne, livrée ainsi à l'action dissolvante de l'esprit humain , aurait bientôt disparu ; que très-probablement il ne se fût pas trouvé deux hommes qui eussent pu s'accorder Biur elle , et que peut-être un seul n'eût osé entreprendre de la prêcher.

Et cependant nous n'avons encore présenté qu'un côté de la difficulté ; car ce n'est pas seulement à tous les hommes qui couvraient la terre du temps de Jésus-Christ que l'Évangile devait être porté, mais à toutes les générations qui devaient s'y succéder jusqu^à la fin des siècles , quelle que fi^t la diversité de leurs mœurs , de leurs lumières , de leurs constitutions , de leurs civilisations , et de leurs besoins ; c'était jusqu'à nous, hommes'du dix-neuvième siècle, si difTérents par nos arts, nos sciences, nos industries, DOS idées sans fi*ein et nos ardeurs sans but ; des générations qui nous ont précédés , c'était jusqu'à ceux qui viendront après nous , pendant des millions d'années, et à qui il sera peut-être donné de voir une nouvelle terre et de nouveaux cieux , que cette doctrine devait passer en traversant tant de bouleversements , de révolutions , de nouveau-

ikB GHAPITBE XII.

tés et de mines , et en se soutenant seule intacte , seule inflexible , seule suffisante et immuable , au milieu de ce fleuve qui emporte tout.

Concluons donc avec assurance que s'il avait fallu un Dieu pour créer le monde, un Dieu pour le racheter, il fallait aussi im Dieu pour le convertir et le sanctifier.

Les trois personnes divines, inséparablement unies dans la même essence, ont agi de concert sans doute dans toute la conduite du monde moral; et c'est le môme Dieu, le seul et unique Dieu , qui nous a créés , rachetés et sanctifiés } mais, pour se révéler plus sensiblement à la nature humaine, il leur a plu de se produire successivement chacune en particulier dans trois ouvrages qui sont , comme elles , distincts dans leur mode , et essentiellement Un dans leur objet. Le Père a manifesté la puissance dans la Création; le Fils , la miséricorde dans la Rédemption ; au Saint-Esprit était réservé d'assurer et de consommer notre salut dans le grand ouvrage de Y Église; l'Église, qui est médiatrice entre nous et Jésus-Christ, comme Jésus-Christ est média-^ teur entre elle et Dieu , et qui termine ainsi notre unité et notre sanctification en Dieu , selon cette belle parole que lui adressait saint Paul : Tout est à vous, — vous êtes à Jésus-Christ y — et Jésus-Christ est à Dieu.

Sans doute la Divinité ne se manifeste pas avec une évidence irrésistible dans ces trois ouvrages ; aussi y a-t-ildes athées qui ne voient pas Dieu dans la nature , des dOêtes qui ne voient pas Dieu dans Jésus-Christ , et enfin des Wrétiques qui ne voient pas Dieu dans l'Église ; mais la sagesse divine l'a voulu ainsi , afin de tenter notre volonté et d'éprouver notre foi , de l'exercer par le mystère , et de nous forcer par là à sortir des choses de la chair ot du fewps, pour nous amener à celles de Tesprit et de l'éter-

uité ; car quand Tàme s'e8t ainsi dégagée par ses mérites de ces vapeurs épaisses qui lui dérobent la vue de Dieu , elle le découvre peu à peu, et se trouve tout imprégnée du sentiment de sa présence', jusqu'à ne pouvoir comprendre qu'il y ait des esprits assez aveugles pour ne le pas voir.

Par cette même raison , remarquez-le bien , cette présence de la Divinité se trouve dès' l'abord plus cachée , et demande une foi plus attentive à mesure que le degré de perfection où elle nous appelle est plus éminent ; d'où il suit que la foi en Dieu, en Jésus^Christ et en FÉglise, entraînant des obligations successivement plus étroites , l'objet de cette foi est de plus en plus caché , et qu'il en coûte plus en apparence de croire à l'Église qu'en Jésus-Christ, et en Jésus-Christ qu'en Dieu. Hais aussi cette croyance , quand on la suit jusqu'au boui, se toiune en un foyer d'inteUigence qui réagit sur tout le reste de nos convictions, et leur donne ime assiette qui leur manquait à l'égard même des plus incontestables vérités. Pour bien croire, il faut tout croire ' ; et si en général il y a plus d'hérétiques que de déistes, et plus de déistes que d'athées, on peut remarquer que l'intensité de la foi est en raison inverse de cette proportion numérique de ses adhérents , et qu'à vrai dire il n'y a que les catholiques qui croient fermement,

£n cela il n'y a rien que de très*-logique et de très-sagement établi : a La Religion est une chose si grande , dit c Pascal , qu'il est juste que ceux qui ne voudraient pas « prendre la peine de la chercher, si elle est obscure, en c soient privés. On n'aurait raison de se plamdre que si elle € était telle qu'on ne pût la trouver en la cherchant. Or, il c n'en est pas ainsi ; car Dieu a mis des marques sensibles c daps l'Église pour se faire reconnaître à ceux qui la cher*

* Dans les Hmîtes de Ja Fraie foi , s'entend.

150 CHAPITRE XU.

a cheraient sincèrement , et il les a couvertes néanmoins a de telle sorte , qu'il ne sera aperçu que de ceux qui la a cherchent de tout leur cœur. Quel avantage les incrédules a peuvent-ils tirer lorsque y dans la négligence où ils font a profession d'être de chercher la Vérité , ils crient que ce rien ne la leur montre , puisque cette obscurité où ils ce sont , et qu'ils objectent à TÉglise , ne fait qu'établir une <c des choses qu'elle soutient sans toucher à l'autre y et ce confirme sa doctrine , bien loin de la ruiner ' ? »

Dieu a mis, en effet , des marques sensibles dans son Église pour s'y faire reconnaître à ceux qui le cherchent. Ceux qui portent sur elle des regards distraitsou prévenus n'y voient qu'une institution humaine fondée sur le fanar tisme, entretenue par la politique, et n'exerçant plus qu'un empire imaginaire sur les esprits qui ne respectent en elle que son infirmité y en attendant son extinction. Mais ceux qui la considèrent avec im œil simple et éclairé par la vraie science, qui apportent dans cet examen cette haute impartialité, cette gravité judicieuse que commande une œuvre de dix-huit cents ans, qui a reçu les coups de Néron et de Dioclétien, et qui vit encore, élevant sa tôte sacrée au-dessus des ruines de cent empires divers qui la combattirent im jour , et qui tous gisent à ses pieds ; ceux-là , dis-je, découvrent , à travers l'enveloppe des accidents humains, un fait surhumain dans son fond , un dessein si bien lié et si bien soutenu dans sa conception , dans son exécution, dans toutes ses suites jusqu'à nous , et dans tous ses présages pour l'avenir, qu'il faut y reconnaître une sagesse et un pouvoir divins.

Ici se présente la nécessité de diviser notre étude, à cause de la grandeur du sujet. Nous sommes obligé en eflét, pour

'J^âaeaif Pensées.

L*É6LlSfi. 151

être fidèle à notre plan, de renvoyer à la troisième partie, c'est-à-dire , aux preuves extrinsèques ou historiques j Tétude de TÉglise considérée comme événement, et de nous renfermer, quant à présent, dans Tétude de sa constitution intrinsèque, pour la scruter dans sa racine comme institt^ Hon. n faut nous résigner au firein de la méthode , et savoir discipliner ime si vaste matière, si nous voulons bien la saisir. C'est la seule manière de tout voir, de tout approfondir, et même d'être original à force d'être vrai. Le Christianisme ne veut qu'une chose : c'est d'être étudié. Les temps où il a été le plus combattu sont ceux où il a été le plus ignoré. Ce n'est que par des déclamations et des épigrammes, c'est-à-dire, par des choses qui ne prouvent lien, qu'on a pu lui susciter des préventions. Hais cela même doit être pour lui, auprès des esprits sérieux, la plus forte et la plus légitime de toutes les préventions ; prévention qui ne tarde pas à se changer en certitude quand on veut bien l'examiner de près, à fond, et avec cet amour patient de la vérité , qui est la première condition de sa recherche^ comme il devient le premier titre à sa possession.

Entrons en matière :

Qu'est-ce que l'Église?

L'Église est un corps enseignant ce qu'il faut croire, prescrivant ce qu'il faut faire, dispensant les secours spirituels et les grftces pour notre régénération morale en Jésus-Christ, et se réglementant lui-même par les lois de sa propre discipline.

L'étendue de sa juridiction, c'est le monde; sa durée, le temps.

Elle se compose du Pape, qui en eaWe OaiA «ï^^^ûRk%

— • du collège des cardinaux , qui en sont les princes électeurs; — des évoques, qui sont les gouverneurs des pro- -vinces ecclésiastiques ; — des prêtres, qui sont les dispensateurs immédiats de la Religion aux fidèles; — et des fidèles eux-mêmes, qui, par leur foi, participent, de tous les points de Tespace et du temps , à Tunité souyeraine, qui se résume dans la Papauté.

g' Elle s'exerce capitalement par le Pape, en qui se trouve ramassée la source du pouvoir en ms^tière de foi, et qui, comme chef suprême de cette Église , dans la plus intime liaison avec elle, au milieu de tous ses prélats et docteurs, et comme organe des sentences arrêtées ou approuvées en commun, a conscience de son infaillibilité. Cette infaillibilité réside ainsi dans le corps des pasteurs unis à leur chef, le Pape, soit que les évoques s'assemblent daos un concile œcuménique ou général i et que le Pape approuve les décisions de ce concile , c'est ce qu'on appelle un jugement de l'Église assemblée; soit que le Pape porte un décret dogmatique en qualité de chef de l'Église, avec l'adhésion expresse pu tacite des autres évêques qui sont dispersés dans l'univers catholique , et c'est ce qu'on appelle im jugement de V Église dispersée.

n n'y a eu que vingt et un conciles généraux dans toute la durée du Christianisme, dont le dernier est le concile de Trente. I]s étaient plus fréqu^ft^s à Vorigine, parce que la foi était plus dogmatiquement attaquée; mais aujourd'hui que les hérésies ont épuisé leurs traits contre elle , et lui OAt fourni les occasions de s'ea^pliquer sur tous les points, ce mode extraordinaire de décision est moins nécessaire.

L'institution de l'Église remonte, sans interruption, de pape en papa, depuis Je grand Pie IX, qui occupe actuelle-

l'église. 153

ment le trône pontifical , jusqu'à Pierre et les onze apôtres dont il était le chef. Cette primauté de Pierre et de ses successeurs jusqu'à nos jours est le fait historique le mieux établi et le plus imiversellement reconnu qui se puisse être'. Deux traces éclatantes et de plus en plus vives , à mesure qu'on remonte à l'origine du Christianisme , viennent illuminer ce point important : la première consiste dans les hérésies, qui, plus répétées à cette époque, faisaient ressortir par leur nouveauté l'antiquité et la prééminence du fondement qu'elles attaquaient, et servaient comme de flambeaux destinés à éclairer pour la postérité la succession de la grande Église, comme les païens eux-mêmes l'appelaient ' ; la seconde trace est le concert des témoignages des Pères de l'Église, ces beaux génies des premiers siècles chrétiens, qui, par opposition aux hérésies qu'ils combattaient, faisaient cortège autour du siège apostolique, et proclamaient à l'envi sa souveraineté, comme se rattachant sans interruption à Pierre, le premier anneau de la chaîne des pontifes. C'est sur ce fond et avec ces accessoires que nous apparaît la dynastie des évoques de Rome , de manière à multiplier les preuves de sa primauté en raison môme de son éloignement, et à désarmer à l'avance toute controverse que la postérité la plus reculée aurait pu élever à ce sujets

Maintenant Pierre et les onze apôtres n'étaient que des hommes. A s'en tenir donc là, l'institution de l'Église en elle-même serait un fait purement humain. Hais voici la

« Nous allons le mettre bientôt au-dessus de toute controYerse.

» Expression de Celse. — Voyez Origène contre Celse, liv. IV, n«» 59

et 60.

3 Noua donnewma, daat l'étude smvanle, toute satiifacUon à ««» qjw

pourraient en douter.

source divine j le principe surnaturel qui non-seulement a consacré et garanti Tautorité de Pierre , mais encore celle de tous ses successeurs , et qui explique le prodige de la conversion du monde à FÉvangile et de la perpétuité de rÉglise, instrument et gardienne de cette conversion.

Ici nous allons assister au spectacle le plus digne de fixer l'attention de Tesprit humain , celui de la création de TÉglise j de la construction et de la mise à flot de ce grand vaisseau qui ne craint point les tempêtes y comme l'appelait Socrate dans ses vœux ; de ce vaisseau destiné à porter la vérité sur les gouffires mouvants de l'erreur, à lui faire traverser les siècles, et toucher au port de l'éternité aussi vierge qu'elle en est sortie.

Que ceux qui ne voient dans l'Église qu'une formation du hasard, qu'un heureux succès de la politique des prêtres , qu'un événement amené par les circonstances , et glorifié après coup dans ses origines , veuillent bien prêter une impartiale attention, et qu'ils disent ensuite s'il est possible d'imaginer rien de plus prévu , de plus sagement conçu, de plus parfaitement disposé dès son principe, c'està-dire , dès la pensée de Jésus-Christ , pour produire tous ses effets les plus reculés , en dépit de tous les obstacles humains , par les moyens les plus contraires au succès des entreprises de ce monde , et en vertu d'une force qui se plaît à faire éclater sa divinité dans notre infirmité , et à se produire en nous excluant.

n est dit dans la Genèse que Dieu voulant créer l'homme prit du limon de la terre , en forma im corps , et répandit sur son visage un souffle de vie , lui communiquant par là son image et sa ressemblance.

Dans la création de l'Église par Jésus-Christ, il s'est

l'éguse. 1 55

passé quelque chose de pareil. Là, en effets trois choses , comme dans la création de Tliomme , sont à remarquer :

l"" La matière choisie ;

â"" La forme donnée ;

3* L'inspiration et la vie.

L <K Jésus , marchant le long de la petite mer de Galilée, c dit rÉvangile, vit des pécheurs, et il leur dit : Venez c après moi , et je vous ferai devenir pécheurs d'hommes. »

Voilà la matière , voilà les premiers rudiments de Tinstitution de TÉglise , de cette institution qui doit porter par toute la terre le flambeau de la vérité , confondre la sagesse des philosophes, abaisser les faisceaux devant la Croix, s'asseoir au Capitole , et régner sans limite et sans fin sur le monde . Ce ne sont pas des grands , des riches , des forts , des habiles , qui doivent servir à cette gigantesque entreprise : ce sont des hommes de peu , ignorants , pauvres , grossiers , des pécheurs de poissons , n'ayant pour toute fortune que des filets , et pour toute science que l'art de s'en servir, le limon de la terre en un mot : ce sont ces hommes qui , selon la sublime métaphore du Sauveiu*, doivent prendre le monde dans leurs filets.

La faiblesse, qui était le propre de ces hommes, est, d'ailleurs , tellement l'objet intentionnel du choix que Jésus-Christ fait de leurs personnes, que , leur donnant ses instructions pour la conquête du monde , il leur recommande , comme une condition caractéristique du succès de leur mission, de rester faibles humainement parlant, et de n'emprunter aucun secours , aucun artifice , aucune défense terrestres : — c Jésus envoya ses douze, après leur a avoir donné les instructions suivantes : Ne vous mettez '€ point en peine d'avoir de For ou de l'argent, ou d'autre

c monnaie 9 dans votre bourse. — Ne préparez ni un sac « pour le ehemin, ni deux habits ; ni souliers , ni bâton, a — Lorsque quelqu'un ne voudra point vous recevoir ni « écouter vos paroles , secouez , en sortant de la maison ou « de la ville , la poussière de vos pieds , afin que ce soit un a témoignage contre eux. — Je vous envoie comme des a brebis au milieu des loups... Les hommes vous feront (€ comparaître dans leurs assemblées , et ils vous feront a fouetter dans leurs synagogues; et vous serez présentés, a à cause de moi, aux gouverneurs et aux rois, pour leur (c servir de témoignage aussi bien qu'aux nations. Lors « donc qu'on vous livrera entre leurs maios , ne vous meta tez point en peine comment vous leur parlerez , ni de ce a que vous leur direz...; et vous serez haïs de tous les oc hommes à cause de mon nom... Le disciple n'est point fc au-dessus du maître , ni Tesclave au-dessus de son seia gneur : s'ils ont appelé le père de famille Beelzébuth , « combien plutôt traiteront-ils de même ses serviteurs ! etc. »

Comme vous le voyez, les instructions données aux Apôtres sont dignes du choix qui avait été fait de leurs persoimes; et c'est tellement à dessein qu'Us ont été choisis faibles , pauvres , ignorants , qu'on leur recommande de rester par eux-mêmes faibles, pauvres, ignorants; et que, comme conséquence de ce choix et de cette conduite , on leur prédit qu'ils seront persécutés, fouettés, immolés, comme Celui dont ils prêcheront la doctrine. — Étrange condition de succès! singuliers conquérants!

Au surplus, ce qui était ainsi prédit aux Apôtres ne tarda pas de leur arriver; et saint Paul, écrivant aux Corinthiens, leur disait : a Dieu nous traite, nous autres Apôtres, c comme les derniers des hommes , comme ceux qui sont « condamnés à la mort, nous faisant servir de spectacle au

l'élise. 167

c monde. — Nous sommes fous y nous sommes faibles c pour Tamour de Jésus-Christ; — jusqu'à cette heure « nous souffrons la faim et la soif, la nudité et les mau- « yais traitements ; nous n'avons point de demeure stable ; a nous travaillons avec beaucoup de peine de nos proc près mains ; on nous maudit et nous bénissons ; on nous c persécute et nous le souffrons , on nous dit des injures et « nous répondons par des prières ; nous sommes devenus c comme les ordures du monde , comme les balayures qui a sont rejetées de tous. »

N'êtes-vous pas ému de pitié sur le sort de ces pauvres gens ? ne regrettez-vous pas pour eux la paisible obscurité de la condition de pécheurs de poissons , d'où ils ont été tirés pour devenir si étrangement pécheurs d'hommes? Que sera-ce donc lorsqu'ils seront lapidés, décapités, crucifiés, livrés aux bêles , et que Néron , comme le rapporte froidement Tacite , s'en fera des torches pour éclairer ses fêtes nocturnes?

Cependant voici ce qui doit faire équilibre à ce premier jugement, et rejeter l'esprit dans irn sentiment tout opposé. Cette lettre de Paul, dans laquelle il décrit le misérable sort des Apôtres, est écrite, non à un chrétien, mais à \mfeuple de chrétiens; et quel peuple? iQCoriMhieny p'est-à-dire, de tous les peuples le plus dissolu et le plus éloigné de la doctrine de la Croix. Ce n'est pas tout : le même Paul, apôtre , balayure du monde , écrit en même temps des lettres de direction aux Galates, aux Èphisiens, aux Philippiens, aux Colossiens, aux Thessalonidens , aux Hébreux y aux RimiainSj et correspond déjà avec la maison de Narcisse, favori de l'empereur, ainsi que nous le voyons dans les nombreuses salutations par lesquelles il termine ainsi ces épttres : Toutes les Églises de Jésu^ChnM, -ocw ^\>kwX\-

Les Apôlres n'avaient pas achevé leur course, et le même Paul disait déjà aux Romains que a leur foi était annoncée a dans tout le monde*. » Ildisait aux Colossiens que a TÉa vangile était ouï de toute créature qui était sous le ciel; c qu'il était prêché» qu'il fructifiait, qu'il croissait par tout c l'univers*. » — Certes, la pèche est déjà abondante, et à un tel succès on comprend le zèle des divins pécheurs. Et encore ceci n'est que le début : attendez que les persécutions se soient accrues, et que toute la puissance des Césars se soit soulevée contre cette entreprise, c'est alors que les bornes de l'empire romain , fruit de huit cents ans de conquête et de politique , deviendront trop étroites pour l'Église de Jésus-Christ. Cent ans seront à peine écoulés, et le philosophe Justin comptera parmi les fidèles les nations sauvages elles-mêmes , et jusqu'à ces peuples vagabonds qui erraient deçà et delà sur des chariots* ; les Gaules, l'Espagne, la Germanie, sont déjà en commimion avec l'Egypte et tout l'Orient jusqu'au fond des Indes ; et a comme « il n'y avait qu'un soleil dans tout l'univers , dit saint « Irénée, contemporain de ce prodige, on voyait dans toute € l'Église, depuis une extrémité du monde à l'autre, la c même lumière de vérité ^ »

Voilà le fait. — Inutile de l'attaquer ; il est là *. — Il faut en chercher la loi dans ses rapports avec la bassesse des éléments employés par la main de Jésus-Christ à la construction de son Église.

Or, voici le résultat inévitable auquel arrivera tout esprit

' Rom., 1, 8.

* Golos., I, 5, 6, 23.

^ Just Apol. 2, et adr. Tryph.

4 Iren.y i, 2, 3.

' Nous rexaminerons en lui-mâme dans une étude spéciale; id II tufAt

l'église. 160

méditatif : — Ou bien Taction de l'Église dans la conversion du monde n'est reçue que comme un fait humain , et alors il 7 a , non pas prodige , non pas mystère , mais contradiction flagrante y renversement de toutes les lois de la raison, dans le succès comparé avec les moyens ; — ou bien on consent à voir dans ces moyens une vertu divine -, et , dès ce moment , leur choix , leur emploi , et leur succès , laissent voir le cachet de la plus profonde sagesse , de la plus parfaite et de la plus riche économie.

Car enfin il est évident , par tout ce qui précède , que Jésus-Christ a rejeté à dessein , dans la composition de son Église , tout ce qu'un homme de la plus commune prudence aurait recherché , et qu'il y a fait entrer ce que le même homme aurait rejeté. Jugeons sa conduite comme celle d'im homme. Entreprendre de convertir tout le genre humain à ime seule loi et à la plus sévère de toutes les lois, déjà quelle folie! — Choisir à cet effet les agents les plus faibles , les plus fragiles , les plus impropres évidemment à dominer, à persuader, à séduire, à éblouir, à corrompre, à faire, en im mot, tout ce qui est humainement nécessaire pour la plus petite de toutes les entreprises , quel surcroît de folie ! — Non-seulement les choisir ainsi, mais leur prescrire de rester tels ; leur prédire les maux les plus affreux et s'en faire suivre ; ces maux venant à fondre sur eux , s'attendre à les trouver fermes, dévoués, triomphants; et enfin le plus prodigieux succès qui se soit jamais vu sous le soleil venant donner raison de point en point à ce calcul , le plus au rebours des plus simples règles du sens commun : voilà toutes les absurdités que l'incrédule doit dévorer en niant l'action divine.

Et qu'on ne vienne pas se jeter ici dans toutes les supputations des accidents physiques et motaxo. o^ ^^ \p^

tM CBAPITIB XII.

^nir fii^roRser oelfe entreprise. Nous le verrons y rien ne peut rexpliquer hamumement parlant; mais d'ailleurs , en nous tenant an point précis de notre étude actuelle , il ne s*i^t pas de jnger ici cette entreprise dans son événement, mais dans sa eaneeption. Or, était-il naturel , était-il humainement raisonnable de s'y prendre comme le Christ s'y est pris? Ne pouvant avoir que des forces et des ressources humaines à sa disposition, les rejeter toutes dans la plus gigantesque de toutes les entreprises, est-ce concevable? Prévoir, prédire le succès dans une proportion croissante avec l'infériorité et l'amoindrissement, s'il est possible, de ces moyens, est-ce logique? Non, encore une fois; et la preuve , c'est qu'il n'y a pas un ^lommc sur la terre qui , ayant & entreprendre la plus petite affaire , ne s'y prenne d*une manière diamétralement opposée , s'il n'est fou. — Et cependant le succès le plus ponctuel et le plus inouï serait venu couronner ce chef-d'œuvre de déraison?... C'en est trop ! Il coûte cent fois moins à la raison de croire à l'action divine.

La foi, en effet (ici comme partout), vient sauver la raison humaine de tous ces embarras, et lui offrir à la place le plus juste sujet d'admiration et de jouissance. Dès que vous admettez en Jésus-Christ le caractère de la Divinité , non-seulement toutes les contradictions relevées dans le choix des éléments de l'Église disparaissent, mais le plan le plus judicieux et le plus profond en sagesse se laisse entrevoir. En effet :

Dieu n'a nul besoin des hommes, il n'a besoin de rien

pour faire les plus grands prodiges et se jouer de tous les

obstacles ; mais , voulant se servir des hommes pour faire

le bonheur des hommes, voulant tenter notre foi pour que

nous eussions Jo mérite de l'exercer, il ne couvait pas se

l'ÉGUS£. 161

voiler d'une manière plus transparente qu'en se mettant au dedans d'une institution composée des éléments humains les plus faibles , les plus impuissants , les plus humains qu'il se puisse rencontrer, et opérant par eux le plus colossal de tous les prodiges.

C'était j du reste , une suite et une conséquence toute naturelle de la môme sagesse qui l'ayait fait se révéler luimdme sous la forme d'un esclave crucifié. Par là il faisait éclater à la fois et sa puissance et sa sainteté , et présentait en action les vertus d'humilité et de foi par lesquelles il était venu régénérer le monde. Il eût été absurde qu'il prit des philosophes et des conquérants pour propager une doctrine qui pulvérise les philosophes et les conquérants. Il se fût réellement anéanti et annihilé dans la sagesse et la force bimiaines , tandis qu'il s'est révélé et manifesté au monde à travers l'ignorance et la simplicité de ses agents. La faiblesse de ceux-ci le cachait et le aécouvrait en même temps y ce qui était précisément nécessaire pour exercer la foi des hommes. Ce qu'il y avait di'humain en eux était un sujet de scandale pour les impies , et ce qui s'opérait de dimn par eux, un argument à l'appui de la foi des croyants ; car, comme le dit saint Chrysostome , a ce flit une grande a preuve de la [megesté de Jésus-Gbrigt, qu'en son absence, « mais par lui, il se fit des choses qu'il n'avait point c faites quand il était présent, d

Il a dû même trouver par là dans ses agents plus de do* cilité, de conviction et de zèle. Un Haro-Aurdle ou un Sénèque auraient été tentés de confondre l'inspiration de Dieu avec leur propre raison, et d'en tarir la source en se l'appropriant; mais un Pierre, mais un Jacques, mais un Jean! l/os Apûtres, en effet, hommes de rien, etce^^Q^adant revêtus d'une tarée mimaturelle } igAoraoX \w^ \eXXs«^^cKi-

maines , et inondés d*une lumière toute divine ; h chaque instant ballottés , persécutés, moqués , et i>cpendant jamais arrêtés, jamais découragés, jamais confondus; faisant plus de merveilles à proportion que tout leur manquait , convertissant d'autant plus le monde qu'ils en étaient plus honnis ; les Apôtres, dis-je , étaient porteurs en eux-mdmes d'un miracle continuel qui devait les embraser de la conviction la plus invincible , de la foi la plus ardente. Us étaient par cela mdme , aux yeux des autres , les premiers garants et les premiers modèles^ de la doctrme qu'ils prêchaient : l'humilité , la foi, qui étaient dans leur bouche, étaient aussi nécessairement dans leur cœur ; car plus ib étaient éclairés et fortifiés d'en haut , plus cette lumière et cette force faisaient ressortir l'obscurité et le néant naturel de leur personne , et les tenaient dans la condition à laquelle ils devaient ramener les autres. C'est là ce qui faisait dire à saint Paul : « C'est par la grâce de Dieu que je <r suis ce que je suis... Quand je suis faible , c'est en cela a qu'alors je suis fort; car je peux tout en celui qui me for^ a tifie. » C'est là ce qui lui faisait écrire encore aux Corinthiens ces paroles, où respirent tout le feu de l'apostolat, et cette liberté hardie que devait inspirer le sentiment d'une force qui se croyait supérieure à l'univers , et qui comptait sur l'éternité :

ff C'est par Jésus-Christ que nous avons une si grande a confiance en Dieu : non que nous soyons capables de a former par nous-mêmes aucune bonne pensée , mais a c'est Dieu qui nous en rena capables. C'est lui qui nous a a rendus aptes à être les ministres de la nouvelle alliance ; a et quel ministère! Le ministère de l'ancienne alliance, flf ministère transitoire, a été glorieux; mais cette gloire <r s'efface, si on la compare avec \a wùAvKâ\& d<^ <»Ue de

L*ÉGUSE. 163

« rËvangile ; car si le ministère qui devait finir a été gloa rieux, celui qui durera toujours doit l'être bien dac vantage. C'est pourquoi, ayant une telle confiance, nous ff usons de grande hardiesse. Ayant reçu un tel ministère, ff selon la miséricorde qui nous a été faite , nous ne nous « laissons point abattre , nous rejetons loin de nous les pasce sions qui se cachent comme honteuses , ne nous conduite sant point avec artifice , mais à face découverte , ne fausa sant point la parole de Dieu , et n'employant pour notre « recommandation , envers tous les hommes qui jugeront a de nous selon le sentiment de leur conscience , que la (T sincérité avec laquelle nous prêchons devant Dieu la vé- « rite de son Évangile. Que si cet Évangile est voilé , il est « voilé pour ceux qui périssent, desquels le Dieu du siècle « a aveuglé l'entendement, afin que la lumière de l'Évan- « gile ne leur resplendit. Car nous sommes devant Dieu ce la bonne odeur de Jésus-Christ, soit à l'égard de ceux « qui se sauvent, soit à l'égard de ceux qui se perdent : a aux uns , odeur de mort qui les tue ; aux autres , odeur a de vie qui les fait renaître. Et qui est capable d'un tel mia nistère? Pour nous , nous ne nous prêchons point nousa mêmes, mais nous prêchons Jésus-Christ Notre-Seigneur, a ne nous regardant , du reste , que comme vos serviteurs c pour Jésus ; parce que le même Dieu qui a fait resplendir c la lumière du sein des ténèbres est celui qui a fait luire c sa clarté dans nos cœurs , afin que nous puissions éclai- « rer les autres en leur communiquant la connaissance de a la gloire de Dieu, selon qu'elle éclate en Jésus-Christ. Or, a nous portons ce trésor dans des vases de terre, afiboi qu'on a reconnaisse que la grandeur de la force qui est en nous « est de Dieu , et non pas de nous. C'est poiu'quoi nous « sommespressésde toute sorte, mwauoTi^ViiX^^'^'^^^^^^^

i6k CUAPITBE XII.

a toujours en indigence , mais non destitués ; persécutés et a non abandonnés y humiliés et non confondus , abattus a mais non point perdus; portant toujours en notre corps a rétat de mortification de Jésus y afin que la vie do Jésus a soit aussi manifestée en notre corps ; car le nous qui vit a est à toute heure livré à la mort pour Jésus, afui que la a vie de Jésus paraisse aussi à travers notre chair mora telle : ainsi la mort imprime ses effets en nous, pour a que la vie imprime les siens en vous. Pour ainsi soit a que nous avons sur tout ceci un même esprit de foi, sea Ion qu'il est écrit : J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé; « nous croyons aussi nous autres , et c'est aussi pourquoi

a nous parlons'. »

Quelle simple et droite parole! comme on voit bien que le glaive en est trempé , non dans les eaux stagnantes de la philosophie , mais dans les eaux vives et courantes de la foi! Comme cette foi s'explique par ce concours de la faiblesse humaine et de Tinspiration divine , et par leur action réciproque! Comme on y découvre enfin cette belle économie de la sagesse de Dieu dans la composition de son Église , où se trouvent, comme le dit Pascal , des marques sensibles de sa présence pour ceux qui le cherchent , et néanmoins couvertes de telle sorte , qu'elles ne sont aperçues que de ceux qui le cherchent.

Au reste, il est encore une cause particulière qui devait enflammer les Apôtres, et par eux le monde, en raison même des obstacles qu'ils rencontraient dans leur propre infirmité. C'est que tout ce qui leur arrivait leur avait été prédit. Jésus-Christ leur avait prédit des tribulations de toutes sortes , et en cela la prévision humaine en aurait fait do même, c'était trop évident ; mais ce qui ne convenait quVi

' i7« Êpttre àax Corinthiens.

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