‹ Études philosophiques sur le christianisme (volume 2)Chapitre 13 sur 37 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DE l'âme.

Il ne faut pas aller chercher bien loin la preuve de celle première vérité ; car le premier fondement, de sa démonstration se trouve dans son énonciation même.

On peut dire en effet que , par cela seul que nous avons l'idée de l'âme , il est nécessaire que cette idée soit vraie.

Nous n'avons l'idée de rien qui ne suppose en soi un principe direct ou indirect d'existence. Nous pouvons nous faire des idées fausses , mais il n'y a pas une seule idée fausse qui n'ait des éléments de vérité j la fausseté n'est que dans l'agrégation de ces éléments. Par exemple, rien n'est plus imaginaire que l'animal fabuleux qu'on appelle hippogriffe, mais rien n'est plus vrai que les éléments dont on est convenu de le composer, savoir, im cheval , un aigle, un lion. Si nous n'avions pas déjà l'idée véritable de ces trois animaux , nous ne pourrions pas avoir l'idée fausse de leur composé ; ou si ces trois animaux n'existaient pas dans la nature , et que cependant nous eussions ridée de leur composé, il faudrait nécessairement que celui-ci existât par lui-même ; car on ne peut faire ou se représenter quelque chose avec rien.

Or, qui est-ce qui aurait pu nous donner l'idée de Vâme ? comment cette idée serait-elle entrée dans le monde , si elle n'avait pas sa réalité ? Pour qu'elle fût ime supposition.

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il faudrait que nous eussions eu de quoi la former avec les autres idées que nous avions déjà. Mais nous sommes tout plongés dans un élément matériel ; nos cinq sens ne nous rapportent de partout autour de nous que des idées de matière : comment donc aurions-nous pu nous donner Tidée d'une substance qui n'a rien de la matière? La matière at-elle dans son fond une idée aussi pure, aussi simple, aussi immatérielle , qu'est celle de l'esprit ? comment peut-elle être le principe de ce qui la nie et l'exclut de son propre être? comment est-elle dans l'homme ce qui pense, c'està-dire ce qui est à l'homme môme une conviction qu'il n'est point matière ? Il y a entre l'idée de matière et l'idée d'esprit un abîme infranchissable à l'imagination la plus créatrice , parce qu'elles s'excluent réciproquement. On peut inventer les modifications , mais on n'invente pas les substances. Pourrait-on se faire, par exemple , l'idée d'ime troisième substance qui ne serait ni matérielle ni spirituelle ? Non assurément, parce qu'on ne saurait où en prendre l'idée. Eh bien! il en serait absolument de même de celui qid n'aurait en principe que l'idée de matière pour se faire l'idée d'esprit. Si donc nous avons l'idée d'esprit, c'est nécessairement parce que cette idée est une idée-principe.

Ce raisonnement serait sans réplique , alors même que cette idée d'âme ne se trouverait que dans ime seule tête de philosophe ; car l'impossibiUté pour ce philosophe de l'avoir imaginée, serait la môme : mais combien prend-il de consistance dès lors qu'on observe (pie tous les hommes, dans tous les temps, dans tous les lieux, à tous les degrés de civilisation, portent en eux cette môme idée , et tellement distincte et positive qu'elle se trouve en circulation universelle dans toutes les langues et dans toutes les actions do l'espèce humaine , et que partout et toujours on a dit

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mon âme, mon esprit, comme on dit mon pied, ma main!

C'est qu'en effet nous avons, de toutes les certitudes, la plus forte à cet égard. L'âme, par laquelle nous sentons les impressions de tout le reste , se sent elle-même et so démêle de ces impressions , raisonne sur ces impressions , les rapproche, les écarte, les pèse, les juge, les domine, et les combat 3 leur préexiste, et leur survit. Le même sentiment intérieur qui nous fait affirmer ces propositions , Je suis , — autour de moi il y a des objets que je vois , que j'entends , que je touche , nous assure en même temps que ce JE , que ce moi , est d'une tout autre natm-e que ces objets ; qu'alors que ceux-ci ne se manifestent que par des rapports d'étendue , de forme, de couleur, de pesanteur, de divisibilité, aucune de ces propriétés ne convient à l'âme, et qu'au contraire le sentiment , la pensée , le désir, la volonté, la simplicité d'être , qui sont ses attributs essentiels , n'appartiennent en rien aux corps , et qu'elle est incorporelie comme ils sont inanimés; de sorte que le sentiment intérieur que l'âme a d'elle-même et de sa distinction d'avec les corps, repose sur la même base que le sentiment de rêtre et de tous les êtres , et qu'on ne peut nier cette vérité sans tout nier.

Je vais plus loin. On pourrait tout nier, tout mettre en question du moms , que cette vérité resterait encore audessus du plus léger doute, et planerait seule comme l'esprit sur le chaos, pour le débrouiller une seconde fois. Car tout ce qui nous paraît être doué d'existence autour de nous, tout ce monde sensible qui s'agite devant nous, pourrait n'être qu'mi rêve, qu'ime impression fantastique. Celte supposition est imaginaire et hardie tant qu'on voudra , mais du moins elle n'a rien d'illogique'. Puisque nous

' Elle a élé faite par saint Augustin et Descartes.

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croyons voir des objets et des événements réels quand nous rêvons , la réalité apparente du réveil lui-même et sa distinction d'avec le rêve pourraient bien n'être qu'un autre rêve plus spécieux. Ainsi toute notre vie ne serait qu'un long songe, dans lequel passeraient d'autres songes qui, par opposition à ceux du réveil, nous paraîtraient plus fantastiques sans l'être en réalité ; de sorte qu'il n'y aurait pas de prise pour nous arrêter sur la pente du doute à cet égard. Mais ce jusqu'où la supposition ne pourrait jamais aller sans tomber dans l'absurde, c'est que le moi qui doute fût lui-même douteux , et que la vie , comme dit Pindare , ne fût que le rêve d'une ombre ; car si je doute, je suis, puisque l'on ne peut douter, si l'on n'est. Mais qu'est-ce que douter? c'est penser. Le principe pensant, l'âme, est donc la seule réalité inattaquable où viennent se rallier toutes nos certitudes, la seule qui me réponde de moimême et de tout le reste après moi , et à qui la matière elle-même est obligée de venir demander une attestation d'existence.

Par quels vifs caractères de supériorité je vois, du reste, mon âme échapper à toute assimilation avec la matière ! La matière est inerte , elle ne fait qu'obéir au mouvement qui lui est donné ; et je sens en moi un principe de spontanéité, concentré dans l'unité la plus indivisible , qui commande à tous mes organes et par eux à la nature , et les fait servir à la satisfaction de ma libre volonté. La matière ne se rend pas raison d'elle-même et de tout l'univers qu'elle remplit; moi seul je pense, je réfléchis , je me replie sur moi-même; je ramène à moi les impressions du dehors, je les centralise et m'en nourris , ou bien je les refoule et les neutralise par mie force interne qui les domme, et qui se suffit à ellemême. Placez-moi dans une campagne déserte; je suis en-

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viromié d'objets matériels, gracieux, agréables, mouvants, — les arbres , les eaux , les animaux ; — et cependant je sens que je suis seul..., qu'il n'y a rien, là, autour de moi , qui soit de même nature que moi. Moi, si faible par mes organes , si chétif en présence de cette nature colossale , je me sens cependant un principe de supériorité sur elle. Je ne suis qu'un roseau, mais un roseau ^ensanf , comme dit Pascal; je sais ma faiblesse , et l'univers ne sait pas sa force , et par là je suis supérieur à cette force même.

Ce n'est pas tout : ce monde matériel n'est pas le seul dont j'aie connaissance. Je porte en moi un autre monde intellectuel, où ma pensée se promène, s'enferme et s'élève , comme mon corps se promène et est enfermé dans la nature. Dans ce monde habitent le vrai, le beau; une lumière qui n'est pas celle du soleil, une lumière intellectuelle l'illumine , la Vérité! la vérité, sans formes, idéale , pure, simple, éternelle, immuable, est l'objet de mes poursuites, de mes travaux, de mes plaisirs. Je suis distrait , absorbé , abîmé en elle , loin , bien loin de la partie corporelle de moi-même : je n'entends pas , je ne vois pas, je ne sens pas , matériellement parlant; et cependant c'est le moment où je jouis le plus vivement de mon existence , où je la sens le plus; et lorsque je sors de ce monde intellectuel pour revenir au monde matériel , il me semble que je me quitte moi-même et que je rentre dans une prison.

Ce n'est pas tout encore : le monde moral est im autre de mes domaines , de mes palais , dont le trône est la conscience. Là, j'entre comme dans un sanctuaire, et je me mets en rapport avec une justice éternelle et une perfection infinie que ce monde ne connaît pas. C'est là plus particulièrement que je sens la dignité de ma nature; là que je me sens maître , libre , responsable. . . ; qu'alors que tout ce

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qiu est matière subit des lois , moi seul je m'en donne à moi-même , en acceptant ou en brisant celle qui m'a été donnée. Là je jouis, là je souffre, d'une jouissance ou d'une souffrance que mes organes ne peuvent ni me donner ni m'ôter, et qui prend toute sa source dans l'usage que j'ai fait de ma liberté. Là, manquant do tout ce qui peut satisfaire mon corps et jusque dans la destruction de mon corps, je puis être heureux; ou, nageant dans l'abondance des biens sensibles et en paix avec la matière , je puis être malheureux.

La sensibilité , — l'intelligence , — la conscience , — voilà donc trois attributs principaux de mon être qui n'appartiennent en rien à la matière , et par lesquels je perçois l'existence d'une substance immatérielle en moi , qui est

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