‹ Études philosophiques sur le christianisme (volume 2)Chapitre 34 sur 37 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

Cette seule première preuve est trop vaste pour être saisie d'im coup d'œil : il faut nous la partager en trois aspects.

Son antiquité, — son caractère et celui de ses écrits;

— le peuple juif ,

Il y a eu im temps où ce monde visible n'existait pas, et où tous les êtres que nous connaissons n'étaient que dans le possible. Sur ce théâtre de la création une fois dressé , l'espèce humaine qui le remplit aujourd'hui a été introduite la dernière , et à une époque peu reculée. Elle y a été réduite originairement à ime peuplade , à une tribu , à une famille , à un seul couple , à un seul homme , d'où nous sommes tous issus, et en qui, par conséquent, ont dû s'agiter nos destinées. Ces faits, et bien d'autres, sont sortis du domaine de la foi religieuse pour entrer dans celui des sciences modernes , qui les démontrent et qui les font voir écrits partout. On peut se donner encore aujourd'hui pour incrédule sur bien des points , mais non sur ceux-ci ; car ceux-ci sont devenus des conquêtes de la raison sur la foi, qui a replié ses voiles devant le flambeau des sciences, ou plutôt qui a reçu l'hommage de leur assentiment, et n'a fait que leur remettre le dépôt de la vérité , qu'elle avait gardé depuis l'origine du monde.

Quel trésor précieux serait poiu* l'esprit humain l'histoire

de cette création du monde , de cette origine de l'humanité ! quelle étude féconde que celle des premiers éléments de notre nature, des principes constitutifs de notre espèce, des accidents qui ont pu influer sur notre tempérament moral, et par lesquels s'expliqueraient la grande énigme de notre nature et la fm de nos destinés ! Assurément , si la raison de notre existence et le dessein dont nous sommes l'objet doivent se trouver révélés quelque part , c'est dans le fait de notre création et dans ceux qui l'ont immédiatement suivi : tout le reste n'a été que suite et conséquence , et, pour pouvoir sortir du labyrinthe, il faudrait pouvoir repasser par l'issue qui nous y a plongés.

Mais où trouver cette histoire? qui peut l'avoir écrite? qui peut l'avoir gardée? Dans le vaste dépôt des historiens, qui font revivre pour nous tout le passé , nous remontons aisément le cours des ans et des siècles pendant deux mille cinq cents ans au plus 5 nous assistons à la formation des États modernes et à toutes les transformations qu'ils ont subies ; nous voyons tomber et se démembrer le vaste empire romain ; nous l'avons vu auparavant vieillir, nous l'avons vu combattre et s'emparer du monde, nous l'avons vu naître enfin, et nous avons pu découvrir, avec l'œil de Bossuet, les germes de sa grandeur et de sa décadence j dans le même temps, ou peu avant, c'est la Grèce et ses merveilles qui brillent dans l'histoire , et qui s'agitent sur la scène du monde ; c'est l'Egypte et sa nuageuse grandeur qui commencent à se perdre dans la nuit ; ce sont les Perses , les Mèdes , les Babyloniens , qui font comme les derniers plans de ce tableau; et de tous les historiens qui nous en ont réfléchi les diverses parties , les plus anciens sont Hérodote et le grand Homère. Après cela notre vue expire.

Jusque-là , cependant , nous avons vu l'histoire des individus et des nations , mais non de l'espèce humaine ; nous avons saisi les branches, mais non pas le tronc. D'où vient que nous ne pouvons aller plus loin, et atteindre jusqu'à cette société primitive d'où sont sorties toutes les autres? C'est sans doute que déjà nous approchons d'elle. Les nuages qui la couvrent attestent qu'elle n'est pas indéfiniment reculée. Si le monde, en effet, était indéfiniment plus ancien, la loi du progrès l'aurait conduit à se faire connaître lui-même par les fruits de sa civilisation beaucoup plus tôt ; et de même qu'Homère et tous les historiens qui l'ont suivi ont cédé au besoin naturel à notre espèce de laisser à la postérité des monuments de son passage , de même les générations précédentes nous auraient ellesmêmes initfés à leur existence , si le peu de développement de cette existence ne leur en avait pas ôté le besoin et refusé les moyens. Sans doute les mœurs peintes par Homère, et surtout Homère lui-même, supposent déjà un grand progrès ' ; mais en accordant tout le temps nécessaire pour ce progrès , toujours est-il que c'en est là le premier fruit historique , et que , dès lors , la tige qui l'a porté n'est pas fort loin. Jusque-là le monde avait vécu, sans doute, de traditions orales ou symboliques; et la simplicité des sociétés primitives ne leur avait pas fait sentir le besoin de conserver autrement les souvenirs des faits anciens. La mémoire humaiae pouvait encore les porter : leur proximité , et peut-être aussi leur grandeur, permettaient de les atteiadre ^ Cette opinion se confirme par un fait universel,

• Il faut faire toutefois dans Homère la part de son génie personnel , qui est immense.

' Nous nous sommes rencontré , dans l'emploi de cet argument et dans la conclusion que nous en avons tirée, avec un homme sous la plume duquel , soit par sa doctrine , soit par le temps où il a écrit , il prend une

je veux dire par les traditions qui se trouvent encore aujourd'hui au fond des histoires de tous les peuples , et qui toutes se rencontrent au travers de leurs métamorphoses , pour composer une tradition uniforme sur certains faits primitifs qui attestent une communauté d'origine.

Mais , enfin , ces traditions universelles , ces souvenirs fossiles , n'ont pas encore trouvé leur Cuvier; par eux-mêmes ils n'ont pas ime loi organique assez précise pour pouvoir se prêter à une recomposition exacte de l'histoire des temps primitifs : ils seraient précieux seulement pour contrôler la vérité de cette histoire , si elle se trouvait exister déjà.

Mais il est temps de le dire : cette histoire existe , et les titres de la famille humaine sont dans nos mains. Au delà des histoires les plus anciennes, au delà d'Hérodote et d'Homère , bien au delà des armai es égyptiennes , phéniciennes et babyloniennes , au delà enfin des temps fabuleux , au sein de la nuit et du silence qui enveloppent les premières générations , — comme un grand phare sur l'abîme des temps , — s'élève , soUtaire dans sa majestueuse antiquité , MOÏSE , historien , non d'un peuple , mais des pères de tous les peuples , biographe de l'homme , annaliste de la nature , chroniqueur des gestes de Dieu.

grande force. C'est l'athée Lucrèce : — « Si le ciel et la terre subsistent de « toute éternité , dit-il , pourquoi ne s'est-il trouvé aucun poète pour « chanter les événements antérieurs à la guerre de Thèbes et à la ruine de « Troie? Pourquoi tant de faits héroïques ensevelis dans l'oubli , et exclus « pour jamais des fastes éternels de la renommée? Je n'en doute pas : « notre monde est nouveau ; il est encore dans l'enfance , et son origine ne « date pas de fort loin... Voilà pourquoi il y a des arts qu'on ne perfectionne « et d'autres qu'on n'invente que d'aujourd'hui, etc. » { De Nat. rer., lib. V, V. 386, trad. de Lagrange, qui fortifie cette opinion dans les notes de sa traduction par des réflexions sur la vérité du déluge , qui ne laissent pas aussi que d'avoir sous sa plume une certaine valeur. )

MOlSE. 317

Je suis heureux que mon sujet en appelle à ce grand témoin, et que la vérité que je défends vienne s'adosser au monument le plus antique et le plus vénérable qui soit parmi les hommes.

Quand on rérniit , quand on pèse sérieusement tous les motifs de confiance et d'adhésion qui environnent le livre de la Bible, et en particulier le Pentateuque, auquel viennent se rattacher toutes les autres parties , on est frappé d'un saint respect en l'ouvrant; on sent que l'homme n'a pas inventé ces grands et mystérieux récits , et qu'il n'a fait que prêter sa main pour les tracer. Si parfois la légèreté de notre esprit se choque de quelques invraisemblances, nous nous en repentons bientôt , parce que nous sentons que l'on ne peut que perdre dans cette lutte avec l'esprit de Dieu. Aussi, je comprends que l'homme le plus sceptique de notre âge , lord Byron , ait fini par écrire sur sa Bible ces lignes qui y ont été trouvées après sa mort : — « Dans « ce livre auguste est le mystère des mystères. Ah! heureux « entre tous les mortels ceux à qui Dieu a fait la grâce a d'entendre , de lire , de prononcer en prières , et de res- « pecter les paroles de ce livre ! heureux ceux qui savent « forcer la porte , et entrer violemment dans les sentiers ! « Mais il vaudrait mieiux; qu'ils ne fussent jamais nés, que « de lire pour douter ou pour mépriser,.. \ »

Arrêtons-nous pour analyser les garanties de ce livre incomparable, et pour éprouver sa sohdité au poids de notre faible raison ; car il va devenir le fondement de l'une des preuves les plus importantes de la vérité que nous étudions.

I. L'antiquité de Moïse, avons-nous dit, est une première qualité qui le met hors de pair avec tous les autres histo-

' Œuvres de lord Byron; Mélanges, t. II, p. 486.

lo.

riens. Elle est essentielle dans un historien de la création', car par elle il se trouve plus rapproché des origiaes que qui que ce soit, et se trouve par là dans une des premières conditions d'exactitude et de fidélité par rapport aux événements qu'il décrit.

Or, cette qualité ne peut lui être sérieusement contestée.

L'illustre Cuvier, dont le nom sera invoqué plusieurs fois dans ces études sur Moïse, comme celui de l'un des plus dignes représentants de la science humaine , a eu occasion de constater cette première vérité ; il l'a fait ainsi :

a La chronologie d'aucun de nos peuples d'Occident ne a remonte, par un fil continu, à plus de trois mille ans. Au- « cun d'eux ne peut offrir avant cette époque , ni même « deux ou trois siècles depuis , une suite de faits liés en- « semble avec quelque vraisemblance. Les Grecs avouent a ne posséder l'art d'écrire que depuis que les Phéniciens a le leur ont enseigné, il y a trente ou trente-quatre siècles ; « longtemps encore depuis , leur histoire est pleine de fa- « blés , et ils ne font pas remonter à trois cents ans plus a haut les premiers vestiges de leur réunion en corps de a peuples. Nous n'avons de l'histoire d'Asie occidentale « que quelques extraits contradictoires qui ne vont , avec « un peu de suite, qu'à vingt siècles. Le premier historien ce profane dont il nous reste des ouvrages , Hérodote , n'a « pas deux mille trois cents ans d'ancienneté. Les historiens a antérieurs qu'il a pu consulter ne datent pas d'un siècle <r avant lui. On peut même juger de ce qu'ils étaient, par a les extravagances qui nous restent, extraites d'Aristée de « Proconèse et de quelques autres. — Avant eux on n'a- « vait que des poëtes; et Homère , le maître et le modèle « éternel de l'Occident, n'a précédé notre âge que de deux « mille sept cents ou deux mille huit cents ans... Un seul

« peuple nous a conservé des annales écrites en prose « avant l'époque de Cyrus : c'est le peuple juif. — La par- « tie de l'Ancien Testament que l'on nomme le Pentateuque a existe sous sa forme actuelle au moins depuis le schisme « de Jéroboam, puisque les Samaritains la reçoivent comme c( les Juifs, c'est-à-dire qu'elle a mahitenant, à coup sûr, « plus de deux mille huit cents ans.,. Il n'y a nulle raison « pour ne pas attribuer la rédaction de la Genèse à Moïse « lui-même, ce qui la ferait remonter à cinq cents ans plus « haut, à trente-trois siècles ; et il suffit de la lire pour s'a- « percevoir qu'elle a été composée en partie avec des mor- « ceaux d'ouvrages antérieurs : on ne peut donc aucunece ment douter que ce ne soit le plus ancien dont notre « Occident soit en possession \ »

Quel Idstorien que celui qui domine tous les autres de dix siècles! — Hérodote remonte à deux mille trois cents ans, et Moïse à trois mille trois cents ans! — Combien on peut dire à tous les liistoriographes , en les lui comparant, ce que les Égyptiens disaient aux philosophes grecs : G Vous n'êtes que des enfants, vous autres : il n'y a point « de v^illards parmi vous , vous n'avez pas de science « blanchie par le temps! » Et combien ces philosophes se seraient eux-mêmes inclinés devant la majesté de Moïse, comme étant le plus proche de Dieu et de l'origine des choses, et ayant dû savoir mieux que personne ce qui était vraif ce qu'il y a de premier : le dogme paternel, le dogme divin ' l

Cette conclusion prend une grande force, lorsqu'on vient à remarquer que les fables mythologiques et l'origine attribuée à leur invention sont de date postérieure; que le

' Discours sur les révolutions du globe ^ 6* édit,, p. 171. ' Aristote , Socrate, Platon , Cicéron , déjà cités.

cours de la tradition n'avait pas encore été troublé , et que c'est à plein canal de cette tradition que Moïse a dû puiser ses récits. Si l'espace qui sépare encore Moïse du déluge et de la création nous paraît considérable pour la conservation des souvenirs , il se raccourcit visiblement par la longévité des hommes à cette époque, par les vives impressions qu'avaient dû laisser dans les esprits les événements primitifs, et par la simplicité des mœurs et des connaissances, plus propre à les conserver. En prenant les dates de Moïse (et, comme nous le verrons, leur exactitude est certifiée), la vie de trois ou quatre hommes remontait jusqu'à Noé , qui avait vu les enfants d'Adam , et touchait , pour ainsi parler, à l'origine des choses '. De si longues vies et un si petit nombre de générations rapprochaient presque autant l'origine du monde du temps de Moïse, que si la chose s'était passée depuis deux ou trois siècles entre des personnes d'une vie ordinaire.

Du reste , une réflexion importante vient déposer ici en faveur de la sincérité de Moïse. Moïse, le plus ancien des

* Du temps de Moïse , un homme pouvait avoir vu Joseph , dont le père avait vu Sem , qui avait vu Mathusalem , qui devait avoir vu Adam. — Abraham , qui avait vu les enfants de Noé , et dont la postérité faisait la nation juive du temps de Moïse , qui , par conséquent, a été comme le réservoir des traditions de l'Orient à ces premières époques , avait laissé dans les nations païennes elles-mêmes un souvenir qui témoigne de son importance, et qui confirme ce que la Bible nous en dit. Nicolas de Damas s'exprime, en effet, ainsi sur ce grand personnage : « Abraham sortit avec une « grande troupe du pays des Chaldéens qui est au-dessus de Babylone, régna « en Damas, en partit quelque temps après avec tout son peuple, et s'éta- « blit dans la terre de Chanaan , qui se nomme maintenant Judée , où sa « postérité se multiplia d'une manière incroyable, ainsi que je le dirai « plus particulièrement dans un autre lieu. Le nom d'Abraham est encore a « aujourd'hui fort célébré et en grande vénération dans le pays de Da- * « mas. » ( Hist., liv. IV.) — Hécatée a écrit un livre entier à son sujet; Bérose en parle également : il place son existence en l'âge dixième après 1« déluge.

liistoriens,^st celui qui donne à l'origine du monde la date la plus récente, et qui, en diminuant le nombre des générations , s'expose à un démenti inévitable , s'il n'est pas dans le vrai. En supposant qu'il ait été un historien ordinaire , et qu'il ait pu avoir d'autres vues que celle de fixer, dans une histoire écrite , ce qui était connu de presque tous les peuples et ce qui faisait l'une des plus essentielles parties des monuments et de la religion de la famille d'Abraham , il se serait bien gardé de faire vivre si longtemps des témoins qui auraient déposé contre lui, qui auraient rendu sensibles toutes les erreurs de ses dates , et lait douter, par conséquent, de tous les événements qu'il y avait attachés. Il se serait mis en sûreté en éloignant l'origine du monde , en multipliant les générations , s'il n'avait dit ce qu'on savait déjà en remontant d'âge en âge ; et il est visible que ses annales étaient les annales publiques avant qu'il écrivît , puisqu'il ne prend aucune précaution pour être cru, et qu'il multiplie tout ce qui peut servir de preuve contre lui, s'il n'est pas fidèle.

Ainsi l'antiquité de Moïse d'une part , et d'autre part le peu d'antiquité qu'il assigne à l'origine du monde , deux traits qui lui sont propres , concourent pour élever, en faveur de la vérité de son histoire , une première et importante garantie.

II. Ce qui distingue, en second lieu, l'auteur du Pentateuque , c'est son caractère personnel et celui de ses écrits.

Aucun historien n'a écrit dans des conditions aussi graves, aussi solennelles , que Moïse ; ce n'est pas im poète comme Homère ou Hésiode , écrivant sous l'inspiration de sa fantaisie , se proposant de charmer les imaginations et de s'assurer une immortalité terrestre 3 ce n'est pas un historien comme Hérodote et Thucydide , composant un

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thème oratoire pour concourir aux prix qui se décernaient dans des jeux publics ; ce n'est pas enfin un annaliste adulateur ou censeur de ses contemporains, distribuant la gloire ou l'infamie au gré des partis , et se renfermant dans le cercle d'une idée ou d'une nationalité , comme la foule des historiens : c'est un pontife, c'est un patriarche, écrivant sous les yeux de tout un peuple et pour ainsi dire du genre humain, relatant des événements publics dont l'univers avait été le théâtre, et fixant par l'écriture ce que toute la terre racontait. Chez lui, pas de préface, d'exorde, ni de précaution; pas d'arrangement, pas de dessein concertés; nul souci de plaire ou de ne pas être cru : le récit, rien que le récit; probable ou improbable, naturel ou miraculeux, profond ou naif, tout sort de sa plume avec une austère simplicité, comme s'il n'eût fait qu'écrire, et que ce fût un autre , ayant l'intelligence des choses qu'il écrivait , qui les lui eût dictées. Il est bien évident qu'il écrit au sein de la persuasion publique ; que les choses qu'il raconte se soutiennent de leur propre crédit, et que les impressions d'étonnement, de doute ou d'incrédulité, que nous sommes tentés d'éprouver en le lisant, ne se rencontraient nullement chez ses contemporains ; autrement il s'en serait préoccupé lui-même. On voit, on sent qu'il est porté sur l'opinion publique de son temps , et pour ainsi dire sur la voix d'un peuple, sur la voix de Dieu. Cette impression va jusqu'à déconcerter l'incrédulité la plus hardie, et à lui faire tomber les armes. Ce n'est pas à Moïse seul qu'on s'attaquerait en rejetant son récit, ce serait à tout un peuple , à tout un monde qui le lui a dicté et qui l'a reçu, en présence des monuments et des traditions toutes vives qui le garantissaient, et dans les circonstances les plus propres à le confondre, s'il eût été fabuleux.

D'ailleurs, comme on l'a très-bien fait observer, un cachet tout particulier distingue la cosmogonie de Moïse : chez presque tous les peuples, la mythologie s'est exercée dans la nuit des temps , lorsque l'imagination ne redoutait pas les faits, et elle s'est éteinte dès que l'histoire a commencé. Les anciens monuments des Hébreux, au contraire, sont moins remplis de choses prodigieuses dans les temps antiques que dans les temps les plus modernes. Rien de plus imposant à signaler, dans la Bible, que le peu de prodiges très-antiques et l'abondance des prodiges plus modernes. C'est le contraire qui arrive chez les autres peuples ; mais dans la Bible cet ordre est renversé.

Les plus antiques légendes des autres peuples débutent par le polythéisme ; non-seulement elles parlent d'alliances entre les dieux et les mortels, mais elles nous racontent les dépravations et les adultères célestes , elles décrivent les guerres entre les dieux, elles divinisent le soleil, la lune et les étoiles, et admettent une foule de demi-dieux, de génies et de démons. Selon elles, tout inventeur d'un art utile obtient une apothéose. Si elles nous montrent une chronologie , elle est ou presque nulle ou gigantesque ; leur géographie s'étend comme un vaste champ peuplé de chimères ; toutes choses , selon elles , ont subi les plus étranges transformations, et elles s'abandonnent sans frein à tous les élans de l'imagination la plus variée et la plus fantastique. Un amour continuel du merveilleux, une répugnance invincible à rapporter la circonstance la plus simple sans y mêler quelque exagération , enfin , cette vanité nationale , toujours jalouse de faire honneur à un pays seul des faits qui concernent le genre«humain tout entier : voilà les traits les plus frappants des cosmogonies païennes.

n en est bien autrement dans les récits de la Bible : là ,

nous ne voyons que Taction immédiate d'un Dieu créateur, sans déguisement, sans aucune involution chimérique, rien que par sa volonté toute nue : telle enfin que le comporte la nature d'un être tout-puissant. La lune , le soleil, les étoiles, loin d'être des dieux, servent au contraire à l'usage de l'homme , lui prodiguent la clarté , et lui servent à mesurer le temps. Toutes les grandes inventions sont faites par des hommes, qui restent tels. La chronologie procède par séries naturelles , et la géographie ne s'élance pas au delà des bornes de la terre. On ne voit ni tpansmigrations ni métamorphoses , rien enfin de ce qui nous montre , dans les livres des plus anciens peuples profanes , la trace de l'imagination et du mythe. Si la science toute seule avait à décrire la création, et qu'elle le pût, elle ne le ferait pas autrement que Moïse. Une sublime vulgarité se fait remarquer dans sa parole -, une laconique simphcité renferme sa description dans les termes rigoureusement nécessaires pour dire que la chose a été faite , et rien de plus. Tout dans ses expressions est idée, rien n'est image; ' et un style sans modèle , parce que le sujet en est sans exemple , simple comme la volonté et fort comme la puissance ; un style qui lui-même est xme création , nous offre en quelque sorte une traduction littérale de la création matérielle : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. Dieu dit : Que la lumière soit , et la lumière fut. Et en même temps quelle exactitude ! quel ordre ! quelle profondeur! quelle majesté ! Quoi de plus naturellement suivi et enchaîné que cette histoire , la seule qui forme un tout complet , qui coordonne et éclaircit les traditions éparses et décousues des peuples , et nous marque distinctement la création de l'univers , celle de l'homme en particulier, le bonheur de son premier état, les causes de ses misères et

de ses faiblesses, la corruption du monde et le déluge, l'origine des arts et celle des nations , la distribution des terres , enfin la propagation du genre humain , et d'autres faits de même importance dont les histoires humaines ne parlent qu'avec confusion , et nous obligent de chercher ailleurs les sources certaines. Il y a dans les premières pages seulement de la Genèse plus de vérités fondamentales, plus de saine philosophie, plus de connaissance des choses divines et humaines , que dans tous les ouvrages de l'antiquité. Quelle grandeur, quelle magnifique introduction à l'histoire des premiers temps du monde , que ces six actes , que ces six coups de la volonté du Créateur, faisant jaillir l'univers du néant sans précipitation et sans effort ; exprimant, par l'intermittence et l'approbation par lesquelles il clôt chacune de ses merveilles , la sagesse et la force , la liberté et la puissance les plus infinies ; tenant chaque partie de l'univers incertaine devant lui , pouvant aussi facilement en anéantir ou changer la destinée , qu'il lui a plu de la faire naître et de la conserver* ! Où Moïse a-t-U pris des notions si pures de la Divinité , des idées si sublimes de sa puissance, de son indépendance, et de ses autres

' Cette approbation de Dieu , Ei vidit Deus guod essel bonum , qui scandalise tant les esprits forts, est l'expression la plus haute qui pût être donnée aux hommes de la liberté , de la sagesse et de la puissance du Créateur. Dieu ne pouvait manquer son œuvre assurément comme un artiste mortel; mais la perfection qu'il lui imprimait n'était pas non plus un résultat de la fatalité , c'était le fruit de la sagesse et de la libre puissance de Celui qui a tout fait avec nombre , poids et mesure , et qui peut varier à l'infini la perfection , parce que sa perfection est infinie. Dieu pouvait créer d'autres terres et d'autres cieux ; il pouvait ne pas créer ; après même avoir créé , il était autant maître de son ouvrage qu'avant : ce sont toutes ces choses que Moïse a exprimées par ces shnples mots : Et vidit Deus guod esset bonum, comme s'il eût voulu réfuter à l'avance le système d'une moderne philosophie sur la nécessité de la création.

perfections? Comment se fait-il qu'étant venu tant de siècles avant les autres écrivains , il les surpasse tous par sa haute sagesse, et soit le seul dont la doctrine n'ait pas vieilli et n'ait pas eu besoin de réforme , dont les connaissances et les récits ne se soient pas trouvés en défaut sur quelque point; le seul enfin dont les écrits serviront à jamais de base à l'histoire et à la philosophie , comme à la Religion?

Il y a sans doute des choses incompréhensibles et surnaturelles dans ces récits ; mais il est aisé de voir qu'elles tiennent cela de leur nature , et non de l'imagination de leur historien. 11 serait choquant qu'il n'y eût rien de surnaturel dans la création de la nature , parce qu'elle ne pouvait se servir de règle à elle-même avant qu'elle fût. Nous ne pouvons comprendre et juger naturellement les choses que d'après les lois qui ont été mises entre elles et nous > et non d'après celles qui peuvent exister entre elles et Dieu, qui est seul à lui-même sa propre loi ; et notre incrédulité vient souvent de la fausse application que nous faisons au Souveram Être , des lois qu'il a imposées à ses créatures. Ici l'incrédulité serait d'autant plus déraisonnable que les faits surnaturels de la Genèse se rapportent à une époque où la nature et ses lois n'étaient pas encore arrêtées , et où rien n'était, à proprement dire, naturel que le bon plaisir de Dieu. « Où étiez-vous , dit Dieu à Job , quand je jetais « les fondements de la terre ? Dites-le-moi , si vous avez de « l'intelhgence. Ne voyez-vous pas que je suis infiniment « élevé dans ma puissance , et que nul de ceux qui ont im- « posé des lois ne m'est semblable? Qui pourra approfon- « dir mes voies , ou qui peut me dire : Vous avez fait une a injustice ' ? » Toute la nature est restée semée de mys-

« Job , chap. xxxYUi.

tères, malgré la constance de ses lois depuis six mille ans ; et nous ne voudrions pas en trouver, alors que Dieu la tenait encore dans ses mains créatrices! Loin de nous scandaliser de ce que ce livre auguste est le mystère des mystères , admirons comment, en nous révélant plus qu'aucun autre la Majesté divine , il est en même temps celui qui ménage et qui satisfait le plus la faiblesse de notre raison ; et , pour achever de le comprendre , demandons à Dieu, avec lord Byron, qu'il nous fasse la grâce d'entendre , de lire , de prononcer en prières , et de respecter cette parole. Alors notre docilité forcera la porte, notre humilité entrera violemment dans les sentiers, et nous verrons s'illuminer d'une sagesse toute divine ces mêmes pages qui ne présentaient à l'orgueil de notre esprit que ténèbres et contradictions.

Car enfin il faut bien nous mettre au point de vue de la vérité sur les récits de Moïse , ne serait-ce que pour les juger avec justice. Ces récits doivent se composer autant de faits révélés par Dieu que de faits dont les hommes ont pu être les témoins. Nous avons déjà établi, dans le chapitre sur la Nécessité d'une révélation primitive , que Dieu avait dû nécessairement instruire lui-même le premier homme ou les premiers hommes de ce qu'il leur importait de savoir, et que c'était sur cette persuasion universelle que toute Tantiquité avait vécu. C'est donc Dieu même qui , en se faisant connaître à l'homme sorti de ses mains (et quoi de plus naturel?), a dû lui dévoiler et faire passer devant lui le tableau de la création, à laquelle il n'avait pas assisté, être pour ainsi dire son premier historien , et entrer avec lui dans ces communications d'un père à son fils, que Platon considérait comme le fondement de la vérité et le premier anneau de sa tradition sur la terre. D'où il

suit que le livre de Moïse ne peut être qu'un livre inspiré, s'il est le livre des véritables traditions sur Dieu , car les véritables traditions sur Dieu ont dû couler d'une source inspirée. Tout notre travail donc , pour établir cette vérité que Moïse est le seul historien exact des traditions primitives, aboutit également à établir qu'il est l'historien de la révélation , historien inspiré , sinon immédiatement , ce que je crois , tout au moins médiatement, et par le canal de la tradition. Sous ce point de vue , qui est le seul vrai , ou rien n'est vrai, Moïse s'efface; et c'est la Majesté divine toute seule qui respire dans ses récits et qui se fait entendre à chacun de nous , comme elle le fit au premier homme , et comme le premier homme le fit ensuite à ses descendants. L'histoire sainte revêt alors un caractère d'autorité devant lequel toute intelligence doit s'incliner et s'absorber dans la foi, qui est en définitive la seule condition de l'esprit humain devant Dieu.

Cette considération importante , et prise dans les entrailles mêmes du sujet que nous étudions , doit le dominer. Sans interdire l'examen, elle doit le guider et le ramener à elle, si la droite raison n'y résiste entièrement; parce que toute chose doit être étudiée selon les conditions de »sa nature, et qu'il serait injuste et déraisonnable, pour juger si une œuvre est divine, de l'examiner comme si elle ne l'était pas.

Sainement étudié , donc , le caractère de Moïse et celui de ses divins récits impriment à son témoignage un cachet de vérité et d'autorité qui le distingue de tous les historiens, et commande notre confiance.

III. Une troisième considération va terminer notre premier aperçu sur Moïse : elle est tirée du peuple juif.

Les récits de Moïse ont eu, à l'époque où ils ont été écrits,

tout un peuple de narrateurs et de garants. Ce peuple a continué d'exister, il existe encore à l'heure qu'il est, au milieu de nous, porteur et gardien de ces mêmes récits ; et ce peuple a toujours présenté, dans l'antiquité comme dans les temps modernes, un tel phénomène religieux et social, qu'il ne peut s'expliquer que par l'intervention de l'autorité divine.

Considérant d'abord le peuple juif dans l'antiquité, il est impossible de ne pas être frappé de ce fait colossal de tout un peuple, de toute une nation, devançant toutes les autres par son antiquité, et traversant tous les siècles au sein de l'idolâtrie et de la dépravation universelle, en portant intact le dépôt de la loi naturelle, de la Religion primitive, de la croyance et du culte à un Dieu unique^ spirituel, saint, tout-puissant, père et juge de tous les hommes, tel enfin que toute la terre l'adore aujourd'hui, et que toute la terre l'ignorait alors. — Judœi mente sola, dit Tacite, UNUM^we numen intelligunt...; summum illud et œternum, neque mutahile neque interiturum* . — Toutes les nations primitivement éclairées de la lumière de la Religion naturelle n'avaient pas tardé à la voir s'éteindre, et à s'égarer dans les voies de la superstition et de l'idolâtrie. Elles s'y enfonçaient de plus en plus ; rien ne pouvait les en retirer. Les philosophes pullulaient dans leur sein, et passaient toute leur vie à la recherche de la vérité ; et cependant la vérité était tellement étouffée , que le premier de ces philosophes, Platon, en était réduit à dire : « Il « est très-difficile de savoir à quoi s'en tenir sur Dieu ; et le a saurait-on , il serait très-dangereux de le dire ; » et que le même philosophe n'osait, en effet, hasarder le saint nom de Dieu qu'à l'oreille de ses amis intimes. Et voici

' Tacite, JJistor., lib. V, 5.

qiie tout un peuple , toute une nation , unique au monde , composait toute sa Religion, toutes ses mœurs, toutes ses fêtes , du culte public à un seul Dieu spirituel, purificateur et vengeur de toutes les turpitudes humaines dont tous les autres peuples composaient précisément leurs divinités ; n'avait qu'un seul temple, et dans ce temple, la merveille du monde, rien que la présence invisible de ce Dieu, et les caractères de sa loi sainte, effacés de tout le reste du monde. Lorsque Pompée , usant ou abusant du droit de conquête , entra dans le saint des saints, on observa avec étonnement, dit Tacite, nw//a intus deum effigie vacuamsedem, et inania arcana^; étonnement qui avait été ressenti plusieurs siècles auparavant par les peuples de l'Orient, et les avait fait s'écrier : « On ne voit point d'idole en Jacob ; on n'y voit point c( de présages superstitieux ; on n'y voit point de divinations a ni de sortilèges : c'est un peuple qui se fie au Seigneur c( son Dieu , dont la puissance est invincible \ » Et de là ce dicton populaire qui avait cours dans le paganisme, que les Juifs n'adoraient rien que l'air et le ciel : Nil prœter nuhes et cœli numen adorant , tant l'esprit humain avait perdu de vue la vérité que, seuls, les Juifs avaient conservée! — N'est-ce pas là un vrai prodige dans l'ordre moral ? — Comment, seuls, les Juifs avaient-ils échappé au naufrage universel de la raison? Comment, seuls, s'étaient-ils retenus sur le sommet de la vérité primitive , et avaient-ils résisté à la pente, à la tendance de la nature humaine vers l'erreur , eux qui étaient plus anciens que tous les autres peuples , et qui , par conséquent, auraient dû vieillir et se corrompre beaucoup plus tôt , eux qui, du reste , n'étaient naturellement pas moins grossiers, pas moins charnels,

^ Tacite, HisL, lib. V,9.

»Nuin., XXIII, 21,22,23.

MOiSE. 331

pas moins atteints de cette plaie morale qui ronge intérieurement tous les mortels'? Et remarquez que chez eux ce culte, si élevé et si pur, était pratiqué sans prétention et sans distinction; que c'était le culte vulgaire, le culte journalier : remarquez encore qu'il s'y est maintenu au travers de toutes les vicissitudes politiques et sociales, sous la loi de famille , sous la théocratie , sous la république , sous la monarchie, sous la dictature, dans la paix et dans la guerre, dans la liberté comme dans l'esclavage , dans la patrie comme dans l'exil , et qu'il s'est ainsi conservé jusqu'à la fin , c'est-à-dire jusqu'à ce que le Christianisme , sorti de leur sein , soit venu répandre sur le monde ime lumière plus vive , et qui les a absorbés dans la généralité de sa diffusion.

Comment, expliquer un tel phénomène ?

Quant à moi, je le proclame , parce que c'est une profonde conviction de raison autant que de foi qui m'y porte, je ne m'explique ce phénomène de la conservation de la vérité religieuse dans ce peuple , que par le même moyen qui l'avait donnée une première fois à la terre, la révélation, l'intervention de la Divinité. La source des communications divines, d'où sortit la vérité qui brilla dans l'intelligence du premier homme , était restée ouverte au milieu de ce peuple, et jaillissait par intermittence de la bouche des patriarches et des prophètes , se manifestant par des faits et des événements qui rappelaient continuellement les esprits à la vérité, combattaient la tendance des cœurs vers l'idolâtrie , les contenaient dans les voies de

» On peut dire même que les Juifs étaient plus charnels et plus indociles que les autres peuples , et que Dieu semble les avoir choisis ainsi tout exprès pour faire ressortir le prodige de la conservation de la vérité divine dans leur sein.

l'antique tradition, et rendaient pour eux visible la présence de la Divinité , jusqu'à ce qu'elle eût éclaté par toute la terre dans la personne du Christ et de son Église. Ce ne peut être que par des impressions surnaturelles qu'un résultat aussi surnaturel a été produit. Chez tous les peuples, la raison et la tradition avaient été impuissantes à conserver la vérité : comment chez les Juifs seuls auraient-elles eu un résultat si différent? La tradition aurait pu prolonger tout au plus le règne de la vérité ; mais la tendance eût été vers l'affaiblissement; et une fois altérée ou perdue, elle l'aurait été sans retour. C'est le contraire qui avait lieu. La tendance était vers l'accroissement de la vérité, vers l'attente d'une lumière plus pure et plus grande ; et lorsque, accidentellement, elle venait à vaciller et à s'obscurcir, on la voyait peu après reparaître et se reconstituer plus fortement. C'est là toute l'histoire du peuple juif.

Mais n'allons pas, si l'on veut, jusqu'à conclure déjà l'inspiration dans le peuple hébreu; faisons la part du scepticisme aussi large que possible : tout au moins est-il certain que le phénomène dont nous cherchons la cause ne pourrait s'expliquer que parce que le peuple juif aurait été doué d'une constitution traditionnelle des plus fortes , des mieux enchaînées , constitution qu'il avait conservée naturellement jusqu'à Moïse , et que ce grand homme avait saisie et organisée avec une admirable puissance; que, pour ce peuple, il y avait comme un canal de tradition hermétiquement clos , qui lui transmettait incorruptiblement la vérité primitive, et lui rendait exactement les sons de la voix des ancêtres et de la parole du Créateur; que si le vrai Dieu était resté dans leur esprit et dans leur cœur, c'est qu'il était le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu sauveur de la famille patriarcale de Noé, le Dieu créa-

teur d'Adam, créateur du ciel et de la terre. Moïse , en fixant chez ce peuple cette doctrine traditionnelle, l'y avait déjà trouvée, et n'avait lui-même pris tant d'ascendant qu'en s'appuyant sur elle. Voilà au moins ce qu'on doit accorder. Eh bien! cela suffit pour donner aux livres hébreux un incomparable caractère de certitude j car c'est sous l'influence de cette doctrine traditionnelle, si sûre et si préservatrice, qu'ils ont été composés et conservés. Le peuple juif est resté inviolable dépositaire des vérités les plus spirituelles; il ne s'est jamais laissé surprendre par les séductions des nouveautés qui le sollicitaient de toute part : donc il a acquis le droit d'être cru, préférablement à tous, dans les récits qu'il nous fait des grands événements des temps primitifs, beaucoup plus faciles à conserver. — Il a gardé les idées, donc il a gardé les faits; — et, à ce titre, le livre de Moïse , dans lequel se trouve consignée la mémoire de ces idées et de ces faits, revêt un caractère unique de certitude. Les idées et les faits, l'histoire et la doctrine, s'enchaînent et s'entrelacent, du reste, étroitement dans les livres hébreux ; c'est même par l'impression des faits qu'ont été gravées les doctrines, d'où il suit que la conservation des vérités spirituelles suppose nécessairement la conservation des souvenirs touchant les faits matériels, et qu'elles en répondent comme l'effet répond de sa cause, comme la fin répond des moyens.

Et comment ne pas être frappé de cette considération , lorsque nous avons encore sous les yeux ce même peuple qui, après avoir été pendant dix-huit siècles passé au crible de l'adversité et jeté aux quatre vents du ciel, est encore cependant resté intact dans ses traditions et dans ses croyances; ce peuple, dit Rousseau, que cinq mille ans n'ont pu détruire ni altérer, et qui est à l'épreuve du temps, de la

fortune et des conquérants; le môme qu'au moyen âge , le même que sous Adrien et sous Titus, le même que sous ses pontifes, ses prophètes et ses rois, le même que sous Moïse, mais seulement dépopularisé y si je peux ainsi dire, et comme exilé dans les temps modernes ? Tous les autres peuples anciens , ses vainqueurs, s'en sont allés : lui seul est resté, comme un fantôme qui traîne ses lambeaux parmi les vivants. Et si vous cherchez ce qui peut lui servir de lien dans sa dissolution même , vous ne trouverez qu'une seule chose , en laquelle se concentre tout le prodige : c'est un livre qu'il porte en ses mains depuis plus de trois mille ans, qui est pour lui comme un talisman auquel sa vie est attachée, et qui lui tient lieu de tout, de foyer, d'autel, de nationalité. — Quel livre! — Comment douter de sa propre conservation, lui qui fait la conservation unique d'un peuple ? Comment douter de sa fidélité, lui quia su se concilier une fidélité si prodigieuse? Malgré tant de causes qui auraient dû l'altérer et l'assortir aiLX vicissitudes de ses dépositaires , pas un mot n'y a été changé depuis dix-huit siècles, comme pour nous prouver que pas un mot n'y avait été changé dans les quinze siècles qui avaient précédé , et nous faire juger de la force de la vérité primitive qui avait pu imprimer un tel respect pour sa conservation. Au reste , l'historien Josèphe s'en explique formellement : « Il ne peut y avoir rien de plus ccra tain que les écrits autorisés par nous , écrivait-il sous a l'empereur Titus, puisqu'ils ne sauraient être sujets à au- « cmie contrariété, parce que l'on n'approuve que ce que « les prophètes ont écrit il y a plusieurs siècles. On n'a donc « garde de voir parmi nous un grand nombre de livres qui a se contrarient ; nous n'en avons que vingt-deux, qui com- 0 prennent tout ce qui s'est passé qui nous regarde depuis

« le commencement du monde jusqu'à cette heure , et aux- « quels on est obligé d'ajouter foi. On conserve poiu* ces a livres un tel respect , que personne n'a jamais été assez G hardi pour entreprendre d'en ôter, d'y ajouter ou d*y « changer la moindre chose. Nous les considérons comme « divins, nous les nommons ainsi, nous faisons profession « de les observer inviolablement , et de mourir avec joie , « s'il en est besoin, pour les maintenir ^ » Ce que les Juifs disaient ainsi, sans crainte d'être démentis, à leurs adversaires, il y a dix-huit cents ans, en remontant jusqu'au commencement du monde , ils peuvent le dire depuis lors en descendant jusqu'à nos jours *.

Et admirez encore certaines garanties particulières par lesquelles la Providence a voulu marquer visiblement aux yeux des hommes l'authenticité de ces divins écrits , et les mettre hors de toute atteinte.

Sous le règne de Jéroboam, mille ans avant Jésus- Christ , dLx tribus juives se séparèrent de la nation et formèrent le royaume d'Israël , dont la capitale fut Samarie, et qui a toujours, depuis lors, vécu dans une hostilité irréconciliable avec celui de Juda , dont le siège fut toujours à Jérusalem : elles emportèrent avec elles un exemplaire du Pentateuque; elles l'ont laissé aux Samaritains, qui le retiennent encore , et cet exemplaire est d'une conformité parfaite avec celui qu'ont gardé les Juifs. Ceux-ci, menés

JJosèphe contre Apion, liv. I, chap. ii.

* Pour préserver leur livre de toute corruption qui aurait pu s'y glisser, les Juifs ont déployé une, industrie inimaginable. Ils ont inventé pour cela la Massorc, qu'ils ont appelée la haie de la loi, et qui consiste 1° à marquer par des points-voyelles tous les mots dont l'usage auparavant fixait la lecture ; 2° à compter toutes les sections , les chapitres , les mots , et les lettres des mots ; les a , les & , etc., de chaque livre et de tous les livres ensem1»le de la loi. C'est d'un scnipule prodigieux.

en captivité dans l'Assyrie, dont ils apprirent la langue, finirent par écrire l'hébreu avec les lettres des Chaldéens ; et depuis ce temps on ne trouve l'Écriture sainte , parmi les Juifs proprement dits , qu'en lettres chaldaïques , tandis que les Samaritains retinrent l'ancienne manière d'écrire l'hébreu : de telle sorte que nous avons deux originaux complets du Pentateuque , en deux caractères différents , conservés par des. mains ennemies , et cependant tellement semblables au fond , qu'on ne se douterait pas, en les comparant , qu'un schisme ardent et invétéré en a constamment divisé les dépositaires '.

Lors de l'apparition du Christianisme , im schisme plus fatal et plus profond vint diviser le peuple juif : une partie reconnut, avec toute la terre, dans Jésus-Christ, le continuateur et le consommateur des destinées de la vérité divine; une autre partie le méconnut, et s'obstina à le chercher et à l'attendre encore. Ce schisme n'a pas porté plus d'atteinte à la concordance de tous les livres hébreux, que le schisme de Jéroboam ne l'avait fait pour le Pentateuque; et, bien que de part ou d'autre le plus grand intérêt dût pousser les esprits à modifier le texte d'un livre qui contenait leur justification ou leur condamnation , pas la plus légère altération n'y a été introduite. Une partie du peuple juif, en ne s'arrêtant pas à Jésus-Christ, en dépassant ce but suprême de ses destinées et en le faussant , a par là même atteint le grand but providentiel, et invisible à lui seul, auquel Dieu fait servir son erreur, d'assurer, à la foi civilisatrice qui

< La Providence semble n'avoir laissé vivre cette secte des Samaritains jusqu'à nos jours que pour faire ressortir, par son hostilité constante avec le reste des Juifs , l'authenticité du texte sacré qu'ils conservent de part et d'autre : réduite aujourd'hui à une trentaine de familles , elle habite Piablous, l'ancienne Sichem.

conserve le monde , sa base la plus imposante , dans le fait d'un peuple, le plus vieux de tous les peuples, qui, par sa dispersion, porte les archives de la vérité chrétienne par toute la terre, et par son hostUité les garantit, devenant ainsi , malgré lui-même et sans qu'il le sache, le boulevard universel de la foi qu'il maudit *.

Le scepticisme se trouve vaincu devant de telles sauvegardes , et il est obligé de convenir que le livre de Moïse , le plus ancien de tous les livres sans comparaison , le seul qui nous fasse connaître notre origine sur la terre , et qui se recommande éminemment par lui-même et par son auteur, jouit en outre d'un caractère de conservation et de certitude que pas un livre , n'eût-il été composé que d'hier, ne peut lui disputer *.

' Qu'on ne nous accuse pas de longueur, car nous sommes loin d'avoir épuisé l'étude des considérations auxquelles ce peuple-phénomène donne lieu. Nous le retrouverons plusieurs fois dans les diverses parties de notre ouvrage , et surtout dans la troisième , quand nous en serons aux prophéties. — C'est là son vrai point de vue.

" Indépendamment des deux textes, samaritain et juif, qui se contrôlent, il faut encore tenir compte de certaines traductions anciennes qui constatent la similitude des textes à des époques différentes. — Ainsi : 1° la version des Septante, traduction grecque du texte hébreu, faite par septantedeux Hébreux , sous le règne de Ptolémée Philadelphe , roi d'Egypte , deux cent soixante-dix-sept ans avant Jésus-Christ , d'après la proposition faite à ce prince par ie garde de sa bibliothèque , Demetrius Phalereus ; — 2** la Vulgate, traduction latine faite sur le texte grec dans le premier siècle de l'Église , du vivant même des apôtres ou de leurs disciples ; — 3" la traduction latine de saint Jérôme , faite sur le texte hébreu. Tous ces textes ou traductions concordent tellement entre eux , que juifs , catholiques , ou protestants , les invoquent indifféremment les uns ou les autres. Seulement la Vulgate a été plus particulièrement désignée à la confiance des fidèle* par le concile de Trente, comme étant plus littérale et plus claire, — Enfin , on fait récent est venu jeter encore une vive lumière sur cette fidélité de conservation des Livres sacrés , et en particulier du Pentateuque. « Dans « ces dernières années , le docteur Buchanan se procura et apporta en Eu- « rope un manuscrit dont se servaient les juifs de race noire établis de

Mais Moïse attend un hommage plus décisif et plus solennel encore. Cène sont pas les juifs seulement et les chrétiens qui vont le lui rendre , c'est la race humaine dans sa plus grande généralité, c'est la nature même dans ses abîmes les plus profonds, qui vont se lever pour déposer en sa faveur, et prendre fait et cause pour leur historien.

Moïse en regard des sciences. w«w

L'historien sacré se trouve , en présence de la critique humaine, dans une position toute particulière. Si par son antiquité il semble pouvoir lui échapper, par son sujet il lui reste éternellement accessible. L'histoire de Moïse n'a pas pour sujet, comme chez tous les autres historiens , des événements écoulés, disparus, et sur l'exactitude desquels il est plus ou moins difficile de faire une enquête : c'est Dieu, c'est la nature , c'est l'espèce humaine , dans leurs plans éternels et dans leurs constitutions immuables. Le sujet de Moïse est toujours et partout 3 il a laissé des traces ineffaçables et

« temps immémorial dans l'Inde , où ils avaient été , depuis des siècles , « séparés de toute communication avec leurs frères des autres parties du 0 monde. C'est un fragment d'un immense rouleau qui devait avoir, lors- « qu'il était dans son entier, environ quatre-vingt-dix pieds de long : même u tel qu'il est maintenant , il se compose de pièces écrites par diverses per- « sonnes à des époques différentes, et il contient une partie considérable « du Pentateuque ; les lettres sont tracées sur des peaux teintes en rouge. « M. Yeates , après avoir collationné ce manuscrit sur l'édition de Van der « Hooght, considérée toujours comme l'édition-modèle pour de pareilles « collations , l'a publié ; et le résultat de ce travail intéressant est qu'il « n'existe pas entre les deux textes plus de quarante différences , dont au- « cune n'a la moindre valeur. » (Wisemann, 10« Discours sur les rapports entre la science et la Religion révélée. )

comme des légendes imprimées dans les entrailles du globe et au sein de tous les peuples , qui peuvent faire remonter aisément à son existence. En décrivant la création de la nature et les premières révolutions du globe , Moïse s'est exposé à recevoir im démenti constant des éléments constitutifs de la nature et du globe , s'il a dit faux ; en racontant les grands événements arrivés au premier homme et à sa race immédiate avant qu'elle se dispersât , il s'est donné autant de surveillants et de témoins qu'il devait y avoir d'hommes sur la terre, soit par l'empreinte que ces premiers événements ont dû laisser dans la constitution de l'homme, soit par les traditions que chaque peuple a charriées avec lui dans ses migrations : de même que l'eau troublée d'une source ou d'un bassin se trahit dans toutes ses dérivations, partout où elle va se distribuer et se répandre. Sous ce rapport, il est vrai de dire que Moïse serait plus caché par son ancienneté s'il ne remontait pas si haut, et qu'il est toujours présent et exposé à nos regards comme la nature des choses, précisément parce qu'il en a raconté l'origine.

Cette position , en admettant l'exactitude des récits de Moïse, n'a pas dû lui être toujours favorable. Avant d'en venir, en effet , à cette connaissance exacte des choses naturelles, qui distingue si éminemment notre âge , et qui tient à mille causes accidentelles ou progressives, l'esprit humain a tâtonné à la porte de chaque science, il a embrassé bien des chimères avant de saisir la vérité ; d'où il suit que cette vérité, qui devait être plus tard le résultat du développement et du redressement des sciences, présentée par anticipation et sans explication, et comme jetée rudement dans la cosmogonie de Moïse, a dû paraître d'abord une chimère et une énigme, de même que le récit des prodiges de notre industrie moderne aurait paru fabuleux et absurde aux esprits

du moyen âge. Sans doute la foi, qui tenait lieu des sciences à cette époque , tout en favorisant leur essor, protégeait la vérité du récit de Moïse , et le faisait accepter sur parole -, mais lorsque plus tard cette foi eut péri , sans que les sciences eussent assez marché pour en occuper la place , il dut se faire , contre l'autorité du livre sacré , une réaction terrible, parce que l'intérêt du cœur en révolte contre la Religion se trouvait ligué avec l'intérêt apparent de l'esprit contre le fondement de ses dogmes. C'est ce qui eut lieu dans le dix-huitième siècle : époque funeste pour la vérité , siècle de barbarie jeté entre deux civilisations. La science alors perdit non moins que la foi , parce que l'ignorance et l'erreur scientifiques se nourrissaient de toutes les préventions de l'incrédulité. De là tant de systèmes absurdes, tant de puérilités honteuses, échafaudées contre la Religion au nom des sciences, qui les renversent aujourd'hui; de là cet acharnement monotone de Voltaire contre leMosaïsme, comme étant la racine de l'arbre chrétien; de là ce ridicule incessamment décoché par lui contre la majesté muette et comme endormie du patriarche. Mais le rire de Voltaire fut un rire parricide ; ce fut le rire de Cham : il retombera , il restera comme une éternelle malédiction sur sa mémoire.

Enfin , les sciences ont repris leur marche ascendante, et chaque pas nouveau les a reconduites au point anciennement occupé par la foi. Tout paraissait ridicule dans la cosmogonie de Moïse, tout paraissait confondu : tout maintenant est redevenu grave, radieux et serein; et de même que l'historien de la création avait été victime avec la science des folles attaques de l'esprit humain , de même aujourd'hui il partage avec elle , ou plutôt il reçoit tous les honneurs de son triomphe, comme l'ayant possédée dès le

commencement, et n'ayant pu la tenir que de Dieu ». C'est sur la partie chronologique que Moïse fut d'abord le plus vivement attaqué. On avait faussé tous les monuments historiques pour le confondre ; et les supputations les plus ridicules de quelques anciennes annales indiennes et chinoises avaient été acceptées aveuglément, et objectées contre la date assignée par lui à l'origine du monde. On ne voulait pas voir qu'en ne portant pas si loin cette origine. Moïse faisait au moins preuve de désintéressement, et que l'incalculable antiquité derrière laquelle les auteurs de ces annales retranchaient leurs fabuleux récits, les rendait suspects d'un sentiment contraire. L'infortuné Bailly fut le premier qui, dans son Histoire de l'Astronomie ancienne, s'appuya sur les tables astronomiques des Indiens pour faire remonter et presque perdre dans un éloignement

> Je crois qu'on me saura gré de citer ici cette belle comparaison de Wisemann , dont nous allons bientôt apprécier la justesse : « Si , en voyage , « nous parcourons avec quelque rapidité une route imie et agréable , les « objets qui nous entourent de plus près sembleront aller dans une direction « contraire à la nôtre , et se mouvoir du côté opposé à celui où nous allons : « et ces objets sont la plupart des ouvrages de la main de l'homme , peut- « être les haies vives qu'il a plantées , ou les chaumières et les maisons « qu'il a bâties. Mais si nous portons la vue plus loin , et que nous fixions « nos regards sur les œuvres de la nature , sur les montagnes énormes qui « ceignent Ihorizon , ou sur les nuages majestueux qui nagent dans l'océan « du ciel , nous verrons qu'ils voyagent avec nous , dans notre direction , et « que leur course tend en avant , de même que la nôtre. Et il en est ainsi , « il me semble , dans notre pèlerinage à la recherche de la vérité. Les « hommes nous ont circonvenus avec les plantations de leurs propres mains, « avec les conceptions de leur intelligence 5 et si nous les examinons à me- * sure que nous avançons , nous semblerons en quelque sorte en opposition « et en contradiction avec les réalités des choses. Mais élevons nos regards « au-dessus et au delà de ces créations nouvelles et mortelles , contemplons « et interrogeons la nature elle-même dans ses ouvrages primitifs et perma- « nents , nous trouverons , par leur moyen , qu'elle suit la même route que « nous, et se dirige vers l'objet de nos désirs. « ( Début du 6^ Discours. )

incalculable l'origine des sociétés humaines. Il se livra, à cet égard, à des suppositions tellement chimériques, que le bon sens de Voltaire lui-même ne put y tenir, et qu'il le réfuta à sa façon : « Rien ne nous est jamais venu de la « Scythie , » écrit-il en rejetant une des suppositions les plus hardies de Bailly, « si ce n'est des tigres qui ont déc( voré nos agneaux -, mais devons-nous supposer que ces c( tigres sont sortis de leurs repaires avec des cadrans et des « astrolabes ? Qui a jamais entendu dire qu'aucun philoc( sophe grec ait été chercher la science dans le pays de (( Gog et de Magog '? » Dans sa réponse à Voltaire, Bailly, qui depuis fut si grand devant la mort, descendit à des petitesses qui témoignent à quel point la science était alors esclave craintive de l'impiété. « Les brahmes, dit-il, se- « raient vraiment fiers , s'ils savaient qu'ils possèdent un « tel apologiste. Plus éclairé qu'ils ne peuvent jamais Tact voir été, vous possédez la réputation dont ils jouissaient oc dans l'antiquité. Les hommes vont maintenant à Ferney, « comme autrefois à Bénarès; mais Pythagore aurait été a mieux instruit par vous, car Je Tacite, l'Euripide etl'Ho- « mère du siècle vaut à lui seul toute cette ancienne Acadé- « mie, etc., etc.'. » Un adversaire plus redoutable que Voltaire, et qui ne se payait pas comme celui-ci de compliments , le célèbre Delambre ' , confondit Bailly par des observations qui portèrent le jour de la vraie science dans la question. Elle n'en fut plus une dès lors ; et Laplace, malgré son amitié pour BaOly , ne tarda pas à joindre le poids de son nom à celui de Delambre , contre la chimérique antiquité des tables astronomiques des Indous : « Les

« Lettre sur Vorigine des sciences.

' Réponse de Bailly, p. 16.

^ Histoire de l'Astronomie, p. 89.

« tables des Indiens , dit-il , supposent des connaissances a très-avancées en astronomie ; mais il y a lieu de croire or que ces tables ne peuvent réclamer une très-haute ana tiquité. En ceci je m'éloigne à regret de l'opinion d'un « illustre et malheureux ami'. » Depuis lors, cette vérité n'a fait que grandir sous les investigations des plus savants astronomes de la France et de l'Angleterre, et notamment de Maskeline ' et de Klaproth ; et il a été reconnu, comme le dit ce dernier , « que les tables astronomiques des Ina dous, auxquelles on avait attribué une antiquité prodia gieuse , ont été construites dans le septième siècle de l'ère « vulgaire, et ont été postérieurement reportées, par des « calculs, à une époque antérieure ^ »

Les calculs fondés sur la prétendue antiquité des tables astronomiques des Indiens ainsi renversés, l'incrédulité ( ou plutôt la crédulité) s'attacha à l'antiquité extravagante que ces peuples donnent à leurs gouvernements. Mais bientôt un savant très-versé dans la connaissance de l'Inde, et en même temps très-désintéressé dans la question religieuse qui faisait le fond de toutes ces luttes, sirW. Jones, entreprit la tâche de débrouiller ce chaos. 11 exprime ainsi luimême les sentiments qui l'animaient en y entrant : « No « m'attachant à aucun système , étant aussi disposé à re- « jeter l'histoire de Moïse si l'on prouve qu'elle est erronée, « qu'à la croire si elle est confirmée par im raisonnement a droit et par ime incontestable évidence , je vais mettre « sous vos yeux un précis de la chronologie indienne *. » Cependant sir Jones découvrit bientôt qu'il avait affaire

* Exposition du système du monde, 6* éditioa, p. 427.

* Pré/ace, p. 25. — Cuvier, Discours préliminaire y p. 238. ^ Mémoires relatifs à l'Asie, p. 397.

* De la Chronologie des Indous. — Recherches sur l'Asie, t. II, p. 2.

aux races divines par lesquelles les Indiens couronnent leur histoire véritable, et qui sont exemptes des lois qui limitent la durée des dynasties mortelles. Dissipant toutes ces absurdités , il traça des tables des rois véritables , et arriva à cette conclusion : que l'histoire des Indiens, dans toute la longue durée qu'on peut justement lui assigner , remonte jusqu'à trois mille huit cents ans environ au delà de notre époque '. Ce résultat fut de plus en plus confirmé par les travaux de MM. Wilfort, Hamilton, Heeren et Guigniaut. Mais pendant que (pour me servir de la comparaison de Wisemann) les grandes autorités de la science se mouvaient à l'horizon dans le sens de la vérité religieuse, sur le bord de la route, des savants du second ordre, qui ne prenaient conseil que de leur haine contre le Christianisme, et à la tête desquels il faut nommer Dupuis et Volney , s'efforçaient , par des systèmes aussi fragiles qu'audacieux, de la circonvenir et de la contrarier. Le hasard sembla se rendre complice de l'erreur qu'on cherchait, et que tant de préventions ne pouvaient manquer de faire rencontrer. Lors de l'expédition d'Egypte , on découvrit dans les temples de Denderah et d'Esné, dans la haute Egypte, des zodiaques peints ou sculptés, offrant les mêmes figures des constellations zodiacales que nous employons aujourd'hui , mais distribuées d'ime façon particulière : ils furent soumis aux calculs des savants, et il parut en résulter, au travers de plusieurs combinaisons en apparence exactes, que ces temples étaient bâtis au moins depuis sept mille ans , ce qui confondait la chronologie de Moïse. On fit grand bruit de cette découverte. Dupuis , aux yeux de qui ces zodiaques avaient plus de VINGT-CINQ MILLE ANS, se hâta d'en tirer parti dans son ouvrage De l'origine des cultes. Cependant le planisphère

' Loco citato, p. 145.

circulaire ayant été apporté à Paris, M. Biot, dans un ouvrage fondé siu" des mesures précises et des calculs pleins de sagacité, dit M. Cuvier, osa prétendre qu'il n'était permis de voir dans ce planisphère que l'état du ciel tel qu'il avait lieu sept cents ans avant Jésus-Christ. Cela donna l'éveil sur l'époque de la construction des temples, et, comme pour la dent d'or, on imagina de finir par où l'on aurait naturellement commencé, si la prévention, observe M. Cuvier, n'avait pas aveuglé les premiers observateurs. On copia les inscriptions grecques gravées sur ces monuments, et on déchiffra celles qui étaient exprimées en hiéroglyphes '. Alors tout le monde vit clairement que ces temples avaient été construits sous les Romains; que le portique de l'un d'eux était consacré au salut de Tibère; qaele planisphère lui-même portait le titre d'Autocrator, qui se rapporte à Néron ; que l'autre temple présentait, siu* une colonne peinte et sculptée dans le même style que le zodiaque, une inscription remontant seulement à la dixième année d'Antonin. Enfin, la déconvenue fut complète lorsque, quelque temps après , dans un cercueil de momie rapporté de Thèbes par M. Caillaud, contenant, d'après l'inscription grecque très-lisible, le corps d'un jeune homme mort la dix-neuvième année de Trajan, on trouva un zodiaque divisé au même point que ceux de Denderah et d'Esné\

J'ai cité cet exemple, et je me suis attaché à esquisser en première ligne la lutte engagée contre Moïse sur la partie

» C'est à M. Champollion que doit remonter principalement le mérite de cette importante rectification, ainsi que le proclama le ministre de l'intérieur, M. le vicomte de la Rochefoucauld, dans sa lettre au roi, du 15 mai 1826.

* Voir Cuvier, Discours sur les révolut. du globe, 8*édit.; — Wisemann, 8» Discours; — Marcel de Serres, De la Cosmogonie de Moïse, t. II, p. 74.

chronologique, pour faire voir à quel point la prévention de l'incrédulité peut aveugler et égarer les esprits. Qu'on juge quelles devaient être son audace et la facilité de son triomphe sur toutes les autres parties de la Genèse -, sur les six ordres de la création ; sur la création de la lumière avant le soleil -, sur l'unité de la race humaine ; sur la longévité des premiers hommes -, sur le déluge et la délivrance de Noé , sur la tour de Babel, la confusion des langues, et la dispersion des peuples, etc. Tout cela était balayé par le philosophisme , qui opposait l'évidence de l'état actuel des choses aux absurdités de la Genèse , et se vengeait par un rire inextinguible de la naïve foi des siècles écoulés.

Le point le plus important de cette foi, comme on le sent bien, n'était aucun de ceux que nous venons d'énumérer, mais il était parmi eux. C'était celui de la chute héréditaire du premier homme , et de la promesse , héréditairement transmise comme elle, d'un réparateur, — de Jésus-Christ. — Voilà quel était le point irritant. En attaquant tous les autres , on visait à détruire celui-là. On aurait assurément laissé Moïse dans son repos , on aurait même divinisé son génie, comme celui des Socrate et des Marc-Aurèle, s'il n'avait eu le grand tort d'être réellement inspiré de Dieu, et de porter, comme dans ses flancs, les germes sacrés du Christianisme. C'est ce Christianisme qu'on voulait étouffer en lui, qu'on voulait isoler, en brisant la chaîne antique qui le rattache au berceau du genre humain. Mais par là on faisait à la vérité la concession la plus précieuse et la plus fondamentale. S'il n'y avait pas déjà, en effet, mille preuves de cette importante vérité, que le Mosaïsme contientle Christianisme, et que celui-ci présente, dès lors, une succession non interrompue depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours, la tactique de l'impiété toute seule suffirait pour la

trahir et la confondre : elle frappait sur Moïse, comme sur rhistorien de Jésus-Christ'. Elle faisait aussi une autre concession non moins précieuse c'est que les diverses parties du récit de Moïse sont solidaires , et que la fausseté ou la vérité des imes emporte la fausseté ou la vérité des autres. Voici, en effet , quel était son raisonnement :

Moïse a menti en doimant au monde un commencement, et en ne le faisant remonter qu'à six mille années ; il a heurté le sens commun en disant que la lumière avait été créée avant le soleil , que nous descendions tous d'un seul homme , et que le nègre et l'albinos venaient du même sang ; il a voulu amuser les enfants avec la longue vie de ses patriarches, son déluge et son arche de Noé, sa tour de Babel et sa confusion des langues : — donc il faut rayer également ce qu'il dit de la chute de l'homme et de la promesse d'un rédempteur; donc le Christianisme n'a pas de base.

La question que suppose ce raisonnement y est très-bien posée. Nous sommes d'accord sur ce point important avec les ennemis de la ReUgion, et dès lors nous sommes en droit de leur dire :

S'il est démontré que Moïse, contre toute apparence naturelle des choses, a dit vrai sur tous les points où vous vous flattiez de l'avoir confondu , U a dit vrai aussi sur le point capital de la chute de l'homme et de la promesse d'un rédempteur; et nous devrons le croire d'autant plus , qu'il se présentera comme un homme au-dessus des autres hommes, puisqu'il aura connu des secrets tellement cachés à la science humaiae, que celle-ci, dans son ignorance, les aura traités d'absurdités. Donc alors Vincompréhensihilité du

* Tout le secret des ouvrages de Voltaire contre les Hébreux, dit le juif Salvador, est dans ces mots : Le christianisme est fondé sur le judaïsme, ( Loi de Moïse, 1" édit., p. 434. )

mystère de la chute de l'homme et de sa réparation ne sera plus une raison de ne pas le croire, et la véracité de Moïse, en des choses qui paraissent également incompréhensibles, sera au contraire une raison décisive d'y attacher notre foi. Donc , enfin, le Christianisme reposera sur le judaïsme, et ce rapport sera divin.

Cela posé , arrivons , avec le flambeau de la science , à cette grande confrontation. Ouvrons, d'un côté, le livre de la nature , de l'autre le livre sacré, et comparons ces deux textes, pour voir s'ils viennent ou non du même auteur'.

I. Inprincipio Deus creavit cœlum et terram. — « Au « commencement Dieu créa le ciel et la terre. »

Par ce premier verset. Moïse se place à une distance infranchissable de tous les systèmes humains.

Tous les systèmes humains sur l'origine des choses , si multiples et si divers que Montaigne , en les rapportant ,

* Indépendamment du développement et de la précision où ont été portées, de nos jours, toutes les sciences qui étaient déjà en marche, des sciences toutes nouvelles ont surgi , comme pour venir déposer en faveur de la parole de Dieu , à l'époque précisément où la foi se mourait dans tous les cœurs. Dans ce nombre il faut compter, avant tout, la géologie, à laquelle nous allons emprunter des témoignages dignes du plus vif intérêt. Chose admirable que cette variété et que cette proportion des preuves dont se, revêt tour à tour la Religion , selon la diversité des phases de l'esprit humain ! Si le moyen âge et les premiers siècles de l'Église avaient des preuves que nous n'avons pas ; si le temps des miracles et des prodiges , de la sainteté des apôtres , de la conversion de l'univers et du courage des martyrs , est passé , voici des preuves toutes nouvelles et non moins frappantes qui étonnent nos regards et qui doivent satisfaire notre esprit , précisément par le côté qui lui convient le plus de nos jours , le côté de la science et de l'examen. — Telle, du haut d'un phare élevé et fixe au-dessus de la mobilité des mers , la lumière secourable tourne , et frappe de ses couleurs chan* géantes l'œil inquiet du matelot.

finit par s'écrier -.a Vantez-vous donc d'avoir trouvé la fève a au gasteau, à voir ce tintamarre de tant de cervelles phi- « losophiques», » s'accordent cependant tous sur un point, celui de Véternité de la matière. Il semble qu'il n'ait pas été donné à la pensée humaine, même dans ses plus aventureuses conceptions, de rencontrer l'idée de la création, qui est proprement , pour rappeler la familière expression de Montaigne, la fève au gasteau. Platon, dont le génie sublime a touché pour ainsi dire aux limites de l'intelligence humaine, n'a pu embrasser la création ni dans son essence ni dans ses résultats : on peut facilement s'en convaincre en portant son attention sur le Timée et sur le traité des Lois. Dieu , selon lui , a imprimé à la matière la forme , l'arrangement, la beauté j mais enfin cette matière informe, avant qu'il y mît la main, était toujours un je ne sais quoi qui avait un fond d'existence, et dont il s'était servi comme de substratum pour produire l'univers.

Selon l'écrivain sacré, il n'y avait rien, et au commencement Dieu fit de rien, autrement dit, créa, le ciel et la terre. — Ce fut là son premier acte. — Après cela, la terre, sortie ainsi du néant à l'état de chaos, étant informe et toute nue. Dieu dit : Que la lumière soit, etc. ; suit la formation de l'univers.

On ne saurait assez remarquer, dans ce tableau raccourci de l'origme de l'univers, tracé de la main de Moïse, ces deux plans distincts : l'un qui nous représente Dieu créateur, opérant sur le néant ; et l'autre, Dieu formateur, opérant sur le chaos : « Créé dès le commencement et avant c< tous les temps, dit Bossuet parlant de l'univers, mais seua lement orné dans le temps*. » Au commencement Dieu

* Liv. II , cliap. XII.

' VIïI» Élévation sur les mystères.

créa le ciel et la terre. — Et la terre était toute nue, et Dieu

dit : Fiat, etc.

Sur quoi Bacon fait cette belle et profonde observation : « Dans les œuvres de la création nous voyons une double a émanation de la vertu ou force divine, dont Tune se rap- « porte à la puissance et l'autre à la sagesse. La première « se fait particulièrement remarquer dans la création de la a matière , et la seconde dans la beauté de la forme , don* a la matière fut ensuite revêtue. Lorsque l'Écriture parle « de la matière , elle ne nous apprend pas que Dieu ait dit a que le ciel et la terre se fassent, fiât cœlum et terra; ma- « nière de parler qu'il emploie pour les œuvres suivantes. c< Ainsi , pendant que la création de la matière se présente c( comme l'œuvre pure de la main, l'introduction de la « forme dans la matière porte le caractère d'une loi ou d'un « décret *. »

' Le Christianisme de Fr. Bacon, 1. 1, p. 126 et 127. — Les expressions employées par riiistorien sacré sont des plus remarquables dans le sens de cette double opération divine. Le verbe hébreu bar a , dont il se sert au commencement, a été rendu par tous les traducteurs et commentateurs indistinctement par /aire de rien, créer { et il est bon de faire obsei-ver que cette manière d'entendre ce mot était notoirement reçue dans la tradition juive , comme on le voit par ce passage du livre des Machabées : Je vous conjure , 7non fils, de regarder le ciel et la terre et toutes les choses qui y sont renfermées , et de bien comprendre que Dieu les a faites de rien, et intelligas quia ex miuLO fecit illa Deus), à la différence du verbe asah, dont Moïse se sert ensuite pour indiquer la formation , la plastique de l'univers. — Moïse lui-même fait nettement ressortir cette différence , lorsque , récapitulant au chapitre II les opérations divines , il dit : Benedixit diei septimo, et sanctificavit illum : quia in ipso cessaverat ab omni opère suo quod CREAviT Deus ut faceret, créa vit ut ordinaret ( Bara, Éloïm Laassoth). Aussi le verbe bara , dont il se sert au commencement, ne reparait plus ensuite sous sa plume , mais toujours le verbe asah , comme nous avons dit , excepté dans deux circonstances particulières qui font admirablement ressortir cette interprétation , savoir, lorsque Dieu donne la vie à la matière en créant les animaux , et lorsqu'il crée l'homme à sa propre

Et maintenant, sur ce principe de la création, qui a raison de Moïse ou des philosophes ?

La pénétration de l'un de ceux-ci , dans un dernier moment donné enfin à la vérité , a trouvé le mot décisif à cet égard : « Je reste, dit Broussais , avec le sentiment d'une cf intelligence coordinatrice, que je n'ose appeler créatrice,. « quoiqu'elle doive l'être. »

n y a, en effet, entre ces deux actes un lien nécessaire, La puissance propre et immédiate de coordonner présuppose invinciblement la puissance de créer. Si la matière est éternelle, si elle n'a reçu son commencement de personne, elle est dès lors indépendante dans sa raison d'être. Mais cependant l'action propre et immédiate de coordonner présuppose la dépendance de la chose coordonnée par rapport au coordonnateur. Donc si Dieu a coordonné la matière , elle n'était pas indépendante ; donc elle n'était pas éternelle, donc elle a dû être créée.

Ce raisonnement, qu'on peut appeler une démonstration mathématique de la création, n'est cependant pas venu à l'idée des hommes avant que le mot eût été dit par l'historien sacré '.

image et à sa ressemblance. C'est ici surtout que la forme du décret , Fiat, disparaît , et que Vœuvre pure de la main, comme dit Bacon, le/aciarmis, la création immédiate , revient. Cette puissance créatrice reparaît ici , parce qu'il s'agit d'un principe à part , tout h fait distinct de la physique générale qui régit l'œuvre des premiers jours. Ces trois ordres de création , indiqués par Moïse , de la matière , da la vie animale , et de l'àme humaine , révèlent une profonde sagesse, que la légèreté de notre esprit s'étonne de trouver sous des termes si simples et si laconiques que ceux dont il s'est servi. Il est court , parce qu'il est exact. C'est la vérité parlant sa propre langue et ne s'étonnant pas des merveilles qu'elle raconte , parce que c'est elle-même qui les a faites.

' Il y a môme ceci de très-remarquable , que les philosophes grecs n'avaient pu saisir exactement cette vérité, bien qu'ils eussent été la recueillir à sa source, dans leurs voyages en Orient. Voyez là-dessus M. Maret, Théo^

Sur ce premier point donc, Moïse a hautement raison sur l'esprit humain , et se présente à nous, dès l'abord, comme l'oracle même de l'esprit de Dieu ; l'idée d'une puissance qui fait quelque chose de rien, quelque conséquente qu'elle nous paraisse après coup, n'ayant pu venir autrement dans une tête humaine, parce qu'elle n'a aucune analogie sur la terre.

II. Terra autem erat inanis et vacua , et tenehrœ erant super faciem abyssi ; et Spiritus Dei ferehatur super aquas, — a La terre était informe et toute nue , les ténèbres cou- « vraient la face de l'abîme ; et l'Esprit de Dieu était porté « sur les eaux. »

Il résulte de ce verset que la terre était d'abord abîmée sans vie dans les eaux , ce qui ressort encore du verset 9 , où il est dit : Que les eaux se rassemblent en un seul lieu, et que V aride paraisse. Après cela, la vie végétale et animale est introduite.

Voilà le texte sacré. — Ouvrons maintenant le livre de la nature et de la science :

« Ce qui est certain , dit Cuvier, c'est que la vie n'a pas « toujours existé sur le globe , et il est facile à l'observa- « teur de reconnaître le point où elle a commencé à déposer « ses produits. Au milieu du désordre qu'il présente , de « grands naturalistes sont parvenus à démontrer qu'il existe « certain ordre , et que ces bancs immenses , tout brisés et « renversés qu'ils sont , observent entre eux une succession « qui est à peu près la même. Le granit est la pierre qui « s'enfonce sous toutes les autres, soit qu'elle doive son

dicée chrétienne, p. 127 à 152, et une dissertation de d'Aguesseau sous forme de lettre , t. XVI de ses ouvrages , p. 17.

« origine à un liquide général qui auparavant aurait tout a tenu en dissolution, soit qu'elle ait été fixée par le re- « froidissement d'une masse en fusion. Des roches feuille- « tées s'appuient sur ses flancs ; des schistes, des porphyres, « des grès, des roches talqueuses se mêlent à leurs couches ; cr enfin des marbres à grains salins et des calcaires sans coa quilles sont le dernier ouvrage par lequel ce liquide ina connu, cette mer sans habitants, semblait préparer des « matériaux aux mollusques et aux zoophytes , qui bientôt a devaient déposer sur ce fonds d'immenses amas de leurs a coquilles ou de leurs coraux... La vie qui voulait s'em-

« PARER DE CE GLOBE SEMBLE, DANS CES PREMIERS TEMPS, « AVOIR LUTTÉ AVEC LA NATURE INERTE QUI DOMINAIT AU-

« PAR AVANT. — Ainsi, ON NE PEUT LE NIER : les masses a qui forment aujourd'hui nos plus hautes montagnes ont a été primitivement dans un état liquide j longtemps après « leur consolidation , elles ont été recouvertes par des eaux a qui n'alimentaient point de corps vivants ^ »

Quelle concordance ! et qui se serait attendu à la possibilité d'une telle justification ?

m. Dixitque Deus : Fiat lux. Et facta est lux, — « Or^ a Dieu dit : Que la lumière soit faite. Et la lumière fut « faite. » Postérieurement à cette apparition de la lumière, postérieurement même à la production des végétaux. Dieu dit aussi : Que des corps de lumière soient faits dans le firmament du ciel.

Voilà un texte qui a dû bien exercer la foi de nos pères ; La lumière avant le soleil! quel renversement! Tout le génie de Bossuet ne lui a servi de rien devant cette difficulté ;

' CuTier, Discours sur les révolutions du globe, 8' édition, p. 24 , 27, 28.

sa foi seule l'a tenu soumis à la parole sainte , et lui a fait écrire ces simples mots, qui lui seront plus comptés devant Dieu que toutes les belles découvertes de nos^ physiciens : — a II A plu à ce grand ouvrier de créer la lumière a avant même que de la réduire à la forme qu'il lui a don- « née dans le soleil et dans les astres , parce qu'il voulait « nous apprendre que ces grands et magnifiques lumi- « naires, dont on nous a voulu faire des divinités, n'avaient « par eux-mêmes ni la matière précieuse et éclatante dont « ils ont été composés , ni la forme admirable à laquelle a nous les voyons réduits '. »

Cette explication était loin de satisfaire , on le conçoit , les esprits forts; aussi n'ont-ils pas épargné là-dessus le ridicule à Moïse , ne se doutant pas qu'Us se l'apprêtaient à eux-mêmes.

Qui ne sait, en effet , aujourd'hui, que chaque molécule de la matière possède une certaine quantité de lumière , de chaleur et d'électricité , qui lui est propre , qui est tout à fait indépendante des rayons solaires ; et que , dès lors , Moïse a eu raison de distinguer la lumière primitive de celle qui, plus tard émanée du soleil, est maintenant la principale source de celle que reçoit la terre ?

n résulte des travaux et des recherches d'Young, de Fresnel et de M. Arago , que la lumière est mise en jeu par la vibration d'un fluide répandu dans l'imivers , fluide extrêmement subtil , qui remplit l'espace , qui passe et pénètre dans l'intérieur de tous les corps , et auquel on a donné le nom d'éther. Tant qu'il est en repos, .il y a obscurité complète ; mais lorsqu'il est mis en vibration, la lumière est produite , et nous en avons la sensation. Cette vibration peut être occasionnée par différentes causes , comme le so-

* Bossuet, Histoire universelle, 2" partie.

leil ouïes étoiles , l'électricité, la combustion, oumême des actions chimiques quelconques. Aussi, en l'absence du soleil et à des profondeurs telles qu'il est impossible d'y supposer l'action de ses rayons , la lumière se révèle et éclate de mille manières diverses. Plus on descend vers le centre de la terre même , plus l'impression de la chaleur dénonce l'existence de ce fluide , et fait supposer que la température et la liunière primitives , dont la terre a joui aux premiers âges de saformation, étaient assez considérables pour qu'elle pût se passer de celle que le soleil lui envoie maintenant. Ce n'est que lorsque, par l'effet du rayonnement, cet excès s'est dissipé à travers les espaces célestes , que le soleil a reçu une atmosphère lumineuse, propre à compenser, pour la terre, la lumière et la chaleur que sa surface avait perdues par suite de sa consolidation. De sorte que, d'après les résultats les plus positifs des sciences physiques , non-seulement la lumière proprement dite a pu, mais elle a dû précéder le soleil, qui n'en est qu'un des principaïuc moteurs'.

a L'Écriture, dit ici un savant géologue, a donc deviné a le résultat des découvertes les plus récentes, en disant

< Depuis les grands travaux d'Herschel jusqu'à M. Arago , les observations de tous les physiciens et de tous les astronomes concourent vers ce fait , de plus en plus démontré , que le soleil est un globe solide et opaque , environné d'une double atmosphère : l'une immédiate, qui est sombre et épaisse; l'autre supérieure, qui présente tous les phénomènes lumineux attribués faussement à son foyer. Le soleil alors est considéré comme un globe électrique , comme une immense machine voltaïque qui , selon les lois de l'électricité , dégage ses courants à sa circonférence la plus extrême , et peut fort bien être lui-même à l'abri des feux qu'il lance sur nous, et , dès lors , habitable et habité , comme le pensait Herschel. Les taches qui paraissent dans le soleil, et qui varient si souvent, ne seraient alors que des déchirures et des déplacements soit de sa couche lumineuse, soit de son atmosphère inférieure.

a que la lumière a été mise en action ou en mouvement à « la première époque. Elle prête son appui et son autorité « à la science, loin d'être en opposition avec le progrès a des connaissances physiques'. »

Et U faut ici observer avec quellejustesse de termes Moïse exprime l'apparition de la lumière. C'est par redondance que les traducteurs lui font dire : Que la lumière soit faite. Et la lumière fut faite ; le texte hébraïque dit : lehi or, vaihei or, lumière soit, — lumière fut ; vivacité d'expression qui non-seulement ajoute au sublime , mais qui encore est d'un accord admirable avecla nature de la lumière. La lumière, en effet, n'a pas dû être créée ou faite comme un corps particulier, puisqu'elle n'est par elle-même qu'un résultat de vibration du fluide lumineux, comme le son est un résultat de vibration de l'air atmosphérique. L'écrivain sacré ne pouvait donc en désigner l'apparition d'une manière plus nette, et plus conforme aux causes de sa propagation. Son expression semble lancer la lumière et la faire éclater du sein des ténèbres , comme le dit saint Paul avec une justesse d'expression non moins remarquable : Deus qui dixit de tenehris lucem splendescere*.

Une autre particularité qui a frappé aussi l'attention des savants, c'est que le mot lumière, en hébreu, emporte avec lui l'idée de calorique, et, chose extraordinaire , indique également un fluide sortant par effluvion et ondulation des corps qui ont le pouvoir de le répandre. « C'est un fait bien « digne de remarque, dit M. Chaubard, que le sens de caloc( rique et celui de lumière se trouvent exprimés dans la

• De la Cosmogonie de Moïse comparée aux faits géologiques , par M. Marcel de Serres, professeur de minéralogie et de géologie à la fa' culte des sciences de Montpellier, t. I, p. 41 , 2'édit.

'2. Cor. 4,6.

a Bible par un seul et même mot, comme étant une seule a et même chose. On doit donc comprendre dans le sens de a l'hébreu, non-seulement la lumière, mais encore le calo- « rique. Il faut donc traduire le mot avor par lumière-calo^ « rique , ce qui correspond à notre agent chimico-électroa magnétique, pour ainsi dire né d'hier : la Bible était donc « encore ici en avant de la science de plus de trois mille ans. « On doit remarquer, parce que cela peut aider à concevoir a ce que c'est que le phénomène auquel nous donnons le « nom de lumière, que le mot avor, pris dans son sens raa dical, porte avec lui l'idée d'un fluide sortant par efflura ve5 *. » — a La similitude dans la manière dont se propaa gent la chaleur et la lumière , dit aussi M. Marcel de Serres a (après avoir fait les mêmes remarques que M. Chaubard), « telle qu'elle est indiquée dans le récit de Moïse, est parla « tout à fait d'accord avec le dernier état de la science, a M. Arago, par les procédés les plus ingénieux, travaillée « résoudre expérimentalement la question relative à la na- « ture de la lumière ; mais bien avant lui , et même bien a avant Newton , Moïse semble avoir tranché la question en « faveur des physiciens modernes, et s'être rangé en quela que sorte du côté de la théorie des vibrations *. » C'est que certainement Moïse a été guidé dans son récit par Celui qui posait à Job ces insondables questions, dont la solution semblait être réservée à notre siècle : Dis-moi où habite la lumière, et quel est son mode de propagation? Indica mihi

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