‹ Études philosophiques sur le christianisme (volume 2)Chapitre 35 sur 37 · IN QUA VIA LUXHABITET, PER QUAM VIAM SPARGITDR LUX · texte numérisé non relu

IN QUA VIA LUXHABITET, PER QUAM VIAM SPARGITDR LUX

' Éléments de géologie.

» Tome I, p. 42 et 99.

^ Job, chap. xxxviii, v. 18, 19, 24.

M. Arago, abordant cette question, Quelle est la nature de la lumière? .léclare qiie le système des vibrations ou ondulations réunit aujourd'hui

Enfin, une découverte géologique, toute récente, vient encore se lier à la vérité de la cosmogonie de Moïse sur l'apparition de la lumière et même des végétaux avant le soleil. Il est constant que les végétaiLx fossiles de nos climats présentent les mêmes espèces que celles qui ont été trouvées en Amérique ; qu'ainsi l'inégalité de chaleur solaire entre les deux hémisphères, cause des différences entre les productions végétales actuelles, n'existait pas à cette époque, et qu'une irradiation centrale de lumière et de chaleur, ou une atmosphère lumineuse, ou tout autre mode de distribution égale de la lumière calorique , est nécessaire pour expliquer cette conformité.

« Ces rapports que nous venons de signaler entre le réc( cit de la Genèse et les découvertes récentes des sciences « physiques, conclut à ce sujet M. Marcel de Serres, sont c( des plus remarquables. Le génie du législateur hébreu « en reçoit un nouvel éclat, et on ne peut s'empêcher de rec( connaître en lui ou une révélation venue d'en haut , ou « du moins ce coup d'œil du génie qm devine les mystè- « res de la nature, perce les ténèbres dont ils sont environce nés , et constitue la véritable inspiration qui apporte aux c( hommes un rayon de l'éternelle vérité '. »

toutes les opinions , surtout depuis que des découvertes récentes ont fait apercevoir les rapports les plus intimes entre la cause qui produit les phénomènes électriques et celle qui donne naissance à la lumière. { Leçons d'astronomie prof essées , à V Observatoire royal, p. 93-94. ) — Déjà l'abbé NoUet enseignait que l'électricité était le feu élémentaire , auquel on attribue la double propriété d'éclairer et d'enflammer. « La ressemblance dans les effets , disait ce judicieux physicien , annonce sûrement l'identité des causes ; et tout nous porte à croire de pltis en plus que le feu , la Imnière et l'électricité ne sont que trois modifications du même être. » ( Leçons de physique, t. VI, p. 252-253.) Cette idée de l'abbé NoUet a été pleinement confirmée par les découvertes des physiciens modernes. • Tome I, p. 42-43. — J'avoue franchement que ma raisoa se* refuse à

IV *. Et ait : Germinet terra herham virentem et facien^ tem semen, et lignumpomiferum faciens fructum juxta genus suum , cujus semen in semetipso sit super terram. Et factum est ita, — « Et il dit : Que la terre produise de l'herbe a verte qui porte de la graine , et des arbres fruitiers qui « portent du fruit chacun selon son espèce , et qui renfer- « ment leur semence en eux-mêmes pour se reproduire sur « la terre. Et cela se fît ainsi. »

Ici nous entrons dans la géologie fossilaire, c'est-à-dire, dans la science des formations et des révolutions du globe par l'observation de ses couches intériem-es, et des débris des êtres organisés qui s'y trouvent interposés. Avant d'aller plus loin , il faut nous donner la clef de cette science , en traçant l'ordre dans lequel se présentent à l'observation les diverses couches du terrain , depuis ce premier granit qui

Toir dans les récits de Moïse ce coup (Tœil du génie dont parle le savant professeur, et qu'elle n'admet pas davantage que ce coup d'oeil du génie constitue la véritable inspiration. Le génie devine des combinaisons, mais ne devine pas des faits ; le génie se trompe parfois , et ne se signale presque jamais sans quelque écart ; le génie , enfin , laisse voir, — surtout dans les sciences exactes, — la trace de ses pas; tandis que dans Moïse, comme nous le verrons de plus en plus, il y a une vérité , une simplicité , une justesse et une sûreté qui excluent toutes ces choses , et qui nous le montrent plutôt comme un récitateur fidèle que comme un investigateur.

' Je m'abstiens de relever certains rapports de la cosmogonie de Moïse avec les sciences , touchant la formation du firmament et l'apparition de la terre , parce qu'ils ne me paraissent pas assez incontestables. Je me suis fait une loi de ne m'attacher qu'aux preuves véritables , et de ne pas les affaiblir en y mêlant des aperçus systématiques. Cependant, comme je ne veux pas prendre sur moi la responsabilité d'une exigence qui tient peut-être à l'imperfection de mes connaissances spéciales, je renvoie le lecteur au savant ouvrage de M. Godefroy, la Cosmogonie de la révélation , ou les quatre premiers jours de la Genèse en présence de la science moderne, où ces deux points, surtout le oremier, y sont traités avec une grande supériorité. Moïse ne peut rien perdre à cet examen.

fait comme le noyau du globe , jusqu'à sa superficie. Les noms des Cuvier et des Humboldt, auxquels je vais emprunter ces renseignements, en garantissent l'exactitude. Je supprime plusieurs nuances inutiles à connaître pour notre étude , et je ne m'attache qu'aux principales régions :

1° Alluvium, ou terre superficielle;

2° Diluvium, ou terrain labouré et déposé par le déluge ;

3° Plâtrières, ou terrains d'eau douce -,

4° Ca/caire marin grossier;

5" Craie , formation immense par son épaisseur et son étendue j

6" Sables verts et ferrugineux ;

T Calcaire du Jura, dit coquillier ;

8** Schistes cuivreux, légère couche ;

9" Grès rouges ;

10° Terrains de transition ;

11° Terrains primitifs.

Toutes ces divisions se classifient en quatre principales , en remontant, savoir :

1" Terrains primitifs, sous le n" 11 ;

2° Terrains de transition, sous len° 10;

3° Terrains secondaires , sous les n°' 9 , 8, 7, 6 et 5 ;

4° Terrains tertiaires, sous les n°* 4, 3, 2, 1 '.

Après avoir ainsi reçu de la science le fil conducteur , nous pouvons la suivre dans ces catacombes de la création, et y soumettre Moïse à la plus inattendue et à la plus décisive de toutes les épreuves.

Et d'abord, pour ce qui est de la formation des végétaux, Moïse nous apprend , amsi que nous l'avons vu , qu'elle a eu lieu la première , immédiatement après l'apparition de l'aride,

V Voyez Cuvier, Discours sur les révolutions du globe, 8*^ édition, p. 290.

La nature, interrogée par la science, répond qiie Moïse a dit vrai.

Cuvier, en effet , après avoir décrit les couches fossilaires, à partir de la superficie du globe, et en s'enfonçant vers les terrains intermédiaires et de transition, arrive au calcaire coquillier, et , continuant sa marche , il dit :

c( C'est dans ce calcaire, dit coquillier, que sont dépoot ses de grands amas de gypse et de riches couches de sel ; « et c'est au-dessous de lui que se voient les couches minet ces de schistes cuivreux, si riches en poissons, parmi « lesquels il y a aussi des reptiles d'eau douce. Le schiste a cuivreux est porté sur un grès rouge, à l'âge duquel appartiennent ces fameux amas de charbons de terre ou de houille, ressource de V âge présent, et reste des premières richesses végétales qui aient orné la face du globe. Les troncs de fougères, dont ils ont conservé les empreintes, nous disent assez combien ces antiques forêts différaient des nôtres... On tombe alors promptement dans ces terrains de transition où la première nature , la nature morte et purement minérale, semblait disputer encore l'empire à la nature organisante... ; et nous arrivons à ces formations les plus anciennes qu'il nous ait été donné de connaître , à ces antiques fondements de l'enveloppe actuelle du globe '. »

Il suffit de Ure M. Cuvier pour se convaincre que le désir de concilier les résultats de la science avec la cosmogonie de Moïse ne le préoccupe nullement, qu'il ne cherche même à favoriser aucun rapprochement à cet égard ; tellement que , pour ce passage et pour bien d'autres , il m'a fallu analyser avec som le travail de l'illustre géologue pour les y trouver. Et cependant combien l'accord de la nature et

' Cuvier, Discours sur les révolutions du globe, 8* édit.,p. 292-293. I. 31

de Moïse est frappant, ici, sur cet ordre de production des végétaux, le premier qui parut sur l'aride , dit Moïse; sur la nature morte, dit Cuvier!

M. Cuvier, du reste, n'a traité que très-accessoirement des végétaux fossiles ; et il renvoie lui-même, dans son ouvrage, aux travaux de son collaborateur et de son ami M. Brongniart , qui a attaché son nom à cette étude. Si nous y recourons, nous verrons que non-seulement les productions végétales ont précédé , comme dit Moïse , toute création animale; mais que l'état de la nature à cette époque , révélé par ses productions , exigeait qu'il en fût ainsi.

a II semble résulter des ingénieuses recherches de a M. Adolphe Brongniart, dit M. Ampère, qu'à ces époques cr reculées l'atmosphère contenait beaucoup plus d'acide « carbonique qu'elle n'en contient aujourd'hui. Elle était « impropre à la respiration des animaux , mais très-favoa rable à la végétation ; d'où résultait un développement « beaucoup plus considérable , que favorisait en outre un a plus haut degré de température. C'est ainsi que s'expli- « quent l'antériorité de la création des végétaux relativea ment aux animaux , et la taille gigantesque des premiers. a Nous trouvons en effet , à l'état fossile , des végétaux 0 analogues à nos lycopodes et à nos mousses rampantes , « mais qui atteignent deux cents et jusqu'à trois cents « pieds de longueur. L'absorption et la destruction contia nuelle de l'acide carbonique par les végétaux rendaient a l'air de plus en plus semblable en composition à ce a qu'il est maintenant. L'eau devenait de moins en moins a chargée d'acide. Cependant l'atmosphère n'était pas ena core propre à entretenir la vie des animaux qui res- « pirent l'air directement, et ce fut dans l'eau qu'ap-

« parurent d'abord les premiers êtres appartenant à ce> a règne '. »

Lorsque des faits sont vrais dans leur généralité , toutes les observations exactes viennent successivement leur prêter appui : c'est ainsi que l'un des premiers chimistes et physiciens de l'Europe, M. Dumas , dans son travail récent sur la Statique des corps organisés, arrive, de son côté, à reconnaître l'antériorité de la production des végétaux, par un raisonnement des plus concluants : c'est que le règne animal prend au règne végétal ses éléments organiques tout faits , tandis qu'à son tour le premier restitue aux végétaux , par l'intermédiaire de l'air et du sol , les principes de leur développement*.

M. Dumas, pas plus que M. Brongniart, pas plus que MM. Ampère et Cuvier, n'a assurément eu l'idée de plier la science à la justification de Moïse. D'où vient cependant une telle concordance sur des points , par exemple , comme celui-ci, qui a été l'objet de reproches sérieux faits à la cosmogonie sacrée , et qui ne pouvait être éclairci que par les travaux les plus avancés des sciences géologiques , physiques et chimiques?

Cette question, déjà embarrassante pour ceux qui ne voient dans la Genèse qu'un livre ordinaire , le devient davantage lorsqu'on remarque, avec M. Marcel de Serres,, qu'il n'y a pas jusqu'à l'ordre dans lequel Moïse présente les trois genres de végétation, germen, herha, arhor, qui ne soit dans une relation parfaite avec ce que nous a appris l'observation des couches terrestres sur la succession des végétaux, où l'on trouve, en effet, d'abord les plantes

' Bertrand, Lettres sur les révolutions du globe, p. 316; et Revue des Veux Mondes, 1*^ juillet 1833, p. 104-105. ' Marcel de Serres, t. I , p. 421, et t. II , p. 403.

cellulaires, puis les herbes, et enfin les arbres'. Et qu'on ne voie dans cette similitude de détail rien de recherché ou de fortuit; car elle tient à une véritable loi dont nous allons voir la marche de plus en plus évidente , et qui paraît avoir présidé à tout l'ensemble de la création, savoir, que le développement des êtres a eu lieu en raison directe de la complication de leur organisation. Comment, encore une fois , toutes ces choses que nous venons de découvrir sontelles écrites dans le plus ancien de tous les livres ? comment l'auteur de ce hvre a-t-il pu deviner si juste et si vrai, et, ne se servant que de trois mots pour peindre l'apparition du règne végétal , les placer dans le seul ordre que la rigoureuse vérité leur assignait ?. . . La réponse à celte question est facile à ceux qui regardent ce livre comme inspiré ; elle l'est beaucoup moins lorsqu'on ne considère la Genèse que sous des rapports purement scientifiques ; car alors on ne peut répondre que par un muet étonnement.

V. Dixît etiam Deus : Producant aquœ reptile anîmœ viventis, et y olatile super ierram suh firmamento cœli, Creavit^mc Deus cete grandia, et omnem animam v^-

* Le texte latin n'a pas reproduit exactement l'hébreu sur la distinction de ces trois ordres de végétaux. Premièrement, descheh (germen), que nous avons rendu , avec M. Calien , par toutes sortes de végétaux, faute de mieux , semble signifier plutôt les plantes cellulaires les plus simples du règne végétal. En second lieu , l'expression hescheb ( herba ) a été généralement entendue comme désignant les herbes; ce qui comprend tous les végétaux non ligneux. Enfin, par hets { arbor). Moïse a indiqué les arbres proprement dits , graduation qui est parfaitement d'accord avec ce que nous a appris la succession des couches terrestres sur la succession des végétaux. Les différents traducteurs, qui ignoraient ces faits, n'ont pas saisi l'importance de ces expressions , deschech, hescheb et heis. Elles désignent cependant trois degrés dans l'organisation végétale, les plantes cellulaires , les herbes , et enfin les arbres. ( Marcel de Serres , t. I , p. 380 ; voyez aussi , môme tome, p. 54 et 128.)

ventem alquc motahilem, quam produxerant aquœ in spedes suas, et omne volatile secundum genus suum. — « Dieu dit encore : Que les eaux produisent des animaux « REPTILES qui nagent dans l'eau, et que des volatiles a volent sur la terre , sous le firmament du ciel. Dieu créa « donc les grands cétacés et tous les animaux ra»ipants a que les eaux produisirent , chacun selon son espèce ; il a créa aussi tous les volatiles selon leur espèce. »

Ainsi, selon Moïse, après les végétaux vinrent les animaux , et pour ceux-ci comme pour ceux-là la succession a eu lieu du simple au composé : d'abord les habitants des eaux et notamment les reptiles , les grands cétacés, et tous les animaux nageants et rampants ; puis les habitants des airs , les oiseaux , — aucun animal terrestre encore ; — avant l'apparition de ceux-ci il y a un temps d'arrêt , un jour, comme dit Moïse'.

Interrogeons maintenant la nature et la science.

a Ce quil y a de plus important, dit M. Cuvier, ce qui « fait même Vobjet le plus essentiel de tout mon travail et « établit sa véritable relation avec la théorie de la terre , « c'est de savoir dans quelle couche on trouve chaque esct pèce , et s'il y a quelques lois générales relatives à ces « divisions. — Les lois reconnues à cet égard sont très- « belles et très-claires''. »

M. Cuvier signale d'abord , comme nous l'avons vu , l'existence exclusive des végétaux fossiles dans la couche de grès rouge au-dessus de la nature morte; maintenant il reprend , et remontant les terrains il dit :

' Nous verrons plus loin ce qu'il est permis d'entendre par le mot jour employé dans la cosmogonie de Moïse.

' Discours sur les révolutions du globe, 8* édit., p. 115.

366 LIVRE 11. CUAPITRE II.

« Remontant au travers des grès qui n'offrent que des « empreintes végétales de grandes ariindinacées , de bam- « bous , de palmiers , on arrive aux différentes couches de « ce calcaire quia été nommé calcaire du Jura. . . C'est là que « la classe des reptiles prend tout son développement'. »

a Un peu au-dessus des schistes , dit-il encore ( si riches « en poissons , parmi lesquels il y a aussi des reptiles « d'eau douce ) , est le calcaire du Jura ; il contient aussi « des os , mais toujours de reptiles. C'est parmi ces in- « nombrables quadrupèdes ovipares, de toutes les tailles et « de toutes les formes , au miUeu de ces crocodiles , de ces a tortues, de ces reptiles volants , de ces immenses méga- « losaurus, de ces monstrueux plésiosaurus, que se seraient « montrés pour la première fois quelques petits mammi- « fères ( m.arins ). — Quoi qu'il en soit, pendant longtemps « encore on trouve que la classe des reptiles dominait « exclusivement^. »

Est-ce Moïse? est-ce Cuvier? la confusion est complète.

M. Cuvier toutefois ne parle pas des oiseaux , que Moïse fait apparaître en même temps que les animaux marins. Il ne paraît pas , en effet , que le savant géologue ait trouvé des traces d'oiseaux dans les couches qu'il a explorées à cette profondeur. Conclure de là à l'erreur de Moïse «erait téméraire après tant de mécomptes , et il vaudrait mieux croire à l'imperfection des observations humaines. Voilà ce que disait déjà la raison , du temps de Cuvier ; et voilà ce qu'est venue depuis lors confirmer la science , fidèle qu'elle est, sans le savoir, à la mission, qu'elle semble avoir reçue du ciel , de refaire pierre par pierre l'édifice de la vérité, que son nom a servi à démolir.

' Discours sur les révolutions du globe y^'' édit. , p. 297. 'Ibid.» p. d0&-306.

a Jusqu'à ces derniers temps , dit un géologue % on ne a connaissait aucun fait irrécusable qui pût constater Texis- « tence d'oiseaux proprement dits pendant la seconde époa que géologique. Mais tout récemment y dans les premiers a mois de 1836, de nombreuses espèces d'oiseaux viennent « d'être reconnues et caractérisées dans le grès rouge des « États-Unis. »

— « Tous les jours, dit un autre savant, de nouvelles décf couvertes viennent apprendre que les oiseaux sont les a plus anciens habitants du globe. Ces animaux se mon- « trent fossiles jusque dans les terrains secondaires infé- « rieurs ; ils sont représentés dans le grès bigarré par de « simples empreintes de leurs pieds , dans des terrains ju- (( rassiques par quelques échassiers, dans le gypse de Monter martre par neuf espèces, tant rapaces que gallinacées ou « palmipèdes, etc. , etc. '. »

Ainsi le récit de Moïse se trouve complètement confirmé par la science, sur ce point de la création simultanée des animaux marins et des oiseaux. Combien ime telle exactitude est surprenante ! et qui n'aurait fait venir plutôt les oiseaux avec les animaux terrestres ?

VI. Dixit quoque Deus : Producat terra animam viventemin génère suo, jumenta et reptilia^, et bestias terrœ secundum species suas. Factumque est ita. — a Dieu dit « aussi : Que la terre produise des animaux vivants chacun

• M. Nérée Boiibée. — Manuel élémentaire de géologie, 3* édit., p. 61.

^ Voyez le Dictionnaire géologique, au mot Oiseaux, et le Mémoire de M. de Blain\ille lu à l'Académie des sciences le 11 décembre 1837.

^ Il ne faut pas confondre les reptiles dont il est ici parlé, avec ceux qui ont été déjà créés au cinquième jour. Ces derniers étaient des reptiles marins : producant aqv£ reptile; et ceux dont il est ici parlé sont des reptiles terrestres : producat terra reptilia.

a selon son espèce , les animaux domestiques, les reptiles, a et les bêtes sauvages de la terre , selon leurs différentes a espèces ; et cela se fit ainsi. »

M. Cuvier, continuant à constater l'apparition fossilaire des animaux marins en remontant les couches géologiques, rencontre les animaux terrestres , et il indique ainsi cette succession :

(( Il est certain que les quadrupèdes ovipares paraissent « beaucoup plus tôt que les vivipares. Plusieurs tortues, « plusieurs crocodiles, sont au-dessous de la craie. Les imc< menses sauriens et les grandes tortues de Maestricht sont « dans la formation crayeuse même ; mais ce sont des ani- « maux marins. Nous commençons à trouver des os de a mammifères marins, c'est-à-dire de lamantins et de phoct ques, dans le calcaire coquUlier grossier; — mais il n'y « a encore aucun os de mammifères terrestres. — 3Ialgré a les recherches lesplus suivies, il m'a été impossible de dé- « couvrir aucune trace distincte de celte classe avant le « terrain déposé sur le calcaire grossier. — Au contraire, « aussitôt qu'on est arrivé aux terrains qui surmontent le « calcaire grossier , les os d'animaux terrestres se mon- « TRENT EN GRAND NOMBRE. — Ainsi, contiuue M. Cuvier, « comme il est raisonnable de croire que les coquilles et « les poissons n'existaient pas à l'époque des terrains prier mordiaux , l'on doit croire aussi que les quadrupèdes a ovipares ont commencé avec les poissons , mais que les « quadrupèdes terrestres ne sont venus que longtemps « après. »

Quelle concordance encore ici! on pourrait dire que les entrailles du globe présentent un texte hiéroglyphique de la Genèse.

VII. Et ait : Faciamus hominem ad imaginent et simihtudinem nostram : et prœsit piscihus maris et volatilibus cœli, ethestiis, universœque terrœ... Et creavit Deus hominem ad imaginem siiam : ad imaginem Dei creavit illum, masculum et feminam creavit eos. Benedixitque mis Deus, était : Crescite et multiplicamini , et replète terram, et suhjicite eam, et dominamini... universis anim^ntihus. — « Il dit ensuite : Faisons l'homme à notre « image et à notre ressemblance , et qu'il commande aux a poissons de la mer , aux oiseaux du ciel , aux bêtes , à a toute la terre. — Dieu créa donc l'homme à son image ; « — il le créa à l'image de Dieu ; — il les créa mâle et « femelle, et il les bénit, et il leur dit : Croissez et multia pliez ; remplissez la terre et vous l'assujettissez, et domi- « nez sur tous les animaux, etc. »

Qui n'est frappé de la simplicité sublime de ce récit de la création de l'homme? de cette distance qui est mise entre lui et toutes les autres œuvres de la création, et de cet empire souverain qui lui est donné sur elles? Ne cherchez pas ici la pompe poétique, jamais Moïse n'a été plus simple; mais une force et une vertu secrète , qui ne peuvent venir que de la vérité, semblent sortir du fond du sujet et transpirer à travers l'écorce des mots. — Faciamus hominem ad imaginem nostram. — Nous touchons au couronnement et au but de la création; toutes les créatures attendent un maître qui les représente devant Dieu et qui représente Dieu devant elles, qui soit le microcosme ou le pc-ut monde correspondant à la fois au monde des esprits et au monde des corps, composé de l'un et de l'autre, abrégé mystérieux du ciel et de la terre, anneau vivant de toute la créalion. Quelle merveille! et qu'est tout le reste auprès de ce

prodige, qui paraîtrait impossible à Dieu même s'il ne l'avait opéré ! Comme le langage de Moïse est à la hauteur de cette vérité ? Dieu a laissé pour ainsi dire sa parole faire tout le reste, et il ne s'est adressé par elle qu'au néant et à la matière : Fiat. Ici il se replie sur lui-même et il s'adresse à lui-même : Faciamus. Bien différent du dieu de Platon, qui dédaigne de former l'homme , et qui abandonne ce soin à des divinités subalternes , c'est un ouvrage pour lequel il s'est réservé tout entier , et c'est à son essence divine qu'il va demander le type de cette nouvelle et dernière création : AD iMAGiNEM NOSTRAM... F t il CRÉE rhomme (admirez la force de toutes ces répétitions), il le crée a son image, il le CRÉE A l'image de Dieu, il les crée mâle et femelle. Comme ce mot créer , dont Moïse a été si avare précédemment , est ici prodigué ! et quelle haute idée im tel langage ne donne-t-il pas de celui qui en est l'objet !

Il serait ridicule de mesurer l'importance de l'homme au volume de son corps par rapport aux autres corps , et de la terre qu'il habite par rapport à l'univers ; puérilité dans laquelle n'a pas manqué de tomber la philosophie matérialiste du dix-huitième siècle, et qui a tant défrayé l'esprit de Voltaire en particulier. Tout l'homme est dans la pensée et la volonté ; et à moins que vous ne trouviez dans tout l'univers visible un autre être qui soit doué de pensée et de volonté, convenez que seul il est par là plus grand que l'univers Aussi le soumet-il à son empire et à ses connaissances ', *'t les prodiges toujours croissants de son industrie et de . '^s découvertes ne connaissent aucune limite ni aucun obstau!'*. , se jouent de la nature et de ses éléments , et en font pour amsi dire les coursiers de son génie. Chaque jour se justifie de plus en plus le rang que le récit de Moïse donne à l'homme lorsqu'il nous le fait voir créé à

l'image de Dieu , et chaque jour s'accomplissent les destinées de ce roi de la création, contenues dans ces paroles : Benedixitque illis Deus, et ait : Crescite et multîplicamini, et replète terram, et suhjicite eam, et dominamini. . . universis animantihus '. Ce n'est pas à dire que les autres parties de l'univers inaccessibles à l'homme ne soient pas le séjour d'autres créatures intelligentes , auxquelles Dieu peut se communiquer par des rapports que nous ignorons, mais qui tous doivent tourner à sa gloire et à la félicité de ses créatures. En fait d'harmonie , de richesse et de fécondité dans les œuvres de Dieu, tout est possible , tout est probable même ; et l'une des joies du ciel sera sans doute de voir tirer ce rideau qui nous cache l'ensemble de toute la création, et de saisir d'un coup d'œil les rapports infinis de tous ces milliers de mondes avec leur Auteur*; mais Moïse n'avait pas à s'en occuper, ou plutôt l'esprit révélateur s'exprimant par Moïse ne devait pas nous en occuper. La sobriété pratique de la révélation ne devait parler à l'homme que de ce qui regarde l'homme, et c'est ce qui a été fait dans la Genèse avec une sagesse admirable, et qu'on ne saurait assez remarquer ^. « La création de l'univers est tellement

> L'homme, d'ailleurs, a été créé dans un état infiniment supérieur à celuî dans lequel il est. C'est , comme nous le verrons , ce que toutes les traditions humaines confirment; et dès lors le portrait de l'homme, dans Moïse, doit avoir une ressemblance que les ravages de sa chute ne nous permettent plus d'apprécier.

* Voyez Discours sur la révélation chréiienne considérée en harmonie avec V astronomie moderne, par Thomas Chalmer. L'auteur cherche à établir Vuniversalité absolue , pour tous les mondes , du salut en Jésus- Chrîf?t, d'après ces paroles de saint Paul : Instaurare omnia in Chrisfo, qux in cœlis , et quœ in terra sunt. — In ipso et per eum reconcUiare omnia in ipsum, pacificans per sanguinem crucisejus, sive qux in terris, sive qux in cœlis sunt.

^ Par exemple , dès le début, et après cetfé préface, Au commencement Dieu créa le ciel et la terre» Moïse rabat son vol sur la terre seule, en

a décrite en la Genèse, dit Descartes, qu'il semble (jue « rhomme , ou ce qui a rapport à l'homme , en soit Je « principal et comme l'unique sujet : c'est que l'histoire de « la création ayant été écrite pour l'homme , ce sont princia paiement les choses qui regardent l'homme ou sa demeure « que l'inspiration j a voulu spécifier, et qu'il n'y est parlé « d'aucune qu'en tant qu'elle se rapporte à l'homme'. »

Il faut dire même : Quen tant quelle se rapporte à Vhomme religieux, à ses rapports avec Dieu. Tout le reste n'est qu'occasionnel et accessoire aux yeux de Moïse. Il n'a voulu être ni géologue, ni chimiste, ni astronome, ni physicien, dans la Genèse , mais historien de la Religion sur la terre : cela est évident. Il pouvait donc , il devait donc , s'il n'eût été inspiré , se tromper en géologie , en chimie , en astronomie et en physique ; car, indépendamment de ce qu'il ne pouvait humainement posséder, par anticipation, toutes ces sciences dans leurs rapports avec des faits inconnus, ce n'était pas là son but. Et cependant nous voyons que dans le peu de mots qu'il a dû consacrer à parler de la nature des choses, il a été d'une exactitude qui confond la science humaine, et qu'il l'a devancée de trois mille ans. — Qui peut douter, après cela, qu'il ait écrit sous la dictée de Celui qui est le Dieu des sciences'?

Mais achevons de relever toutes les traces de son inspiration.

11 représente la création de l'homme comme le dernier ouvrage du Créateur. De plus, il rapporte qu'à la diffé-

disant : Et la terre était informe et toute nue; et il continue ainsi , en ne s'occupant que des phénomènes terrestres et dans leurs rapports avec l'homme, dont il reprend l'histoire particulière dans le chapitre ii.

' Pensées de Descartes, chap. xviii. Dans quel sens est-il vrai que tout l'univers a été fait pour Vhomme?

* Deus scientiarum, Dominus est. Reg. I, cap. ii, v. 3.

rence des autres animaux sortis de la terre ou des eaux e^i grande quantité, l'homme fut créé seul par Dieu lui-même, et limité à im seul couple, mâle et femelle. D'où il suit que la terre était toute peuplée d'animaux que l'homme n'existait pas encore , et que , longtemps après son existence même , sa race n'était pas assez multipliée pour avoir fait impression sur ce globe. Telle est encore la conclusion à laquelle est arrivée la science moderne : « Il est certain, « dit M. Cuvier, qu'on n'a pas encore trouvé d'os hu- « mains parmi les fossiles. Tous les os de notre espèce, a que l'on a recueillis avec ceux dont nous venons de « parler, s'y trouvaient accidentellement, et leur nombre c( est d'ailleurs infiniment petit; ce qui ne serait sûrement « pas, si les hommes eussent fait alors des établisse- « ments sur les pays qu'habitaient ces animaux. Où était Q donc alors le genre humain? Ce dernier et ce plus par- « fait ouvrage du Créateur existait-il quelque part ? C'est ce « que l'étude des fossiles ne nous dit pas , et , dans ce dis- « cours, nous ne devons pas remonter à d'autres sources '. » Par ces dernières paroles , M. Cuvier fait allusion à Moïse. Après s'être trouvé d'accord avec lui depuis le chaos jusqu'à l'apparition de l'homme, et avoir mis ses pas dans la trace de ses pas, il s'arrête naturellement avec

• Discours sur les révolutions du globe. — « Mais je ne veux pas con- « dure , ajoute M. Cuvier, que Thomme n'existait pas du tout avant cette « époque (le déluge). Il pouvait habiter quelques contrées peu étendues, d'où « il a repeuplé la terre après ces événements terribles ; peut-être aussi les « lieux où il se tenait ont-ils été entièrement abîmés , et ses os ensevelis au « fond des mers actuelles , à l'exception du petit nombre d'individus qui « ont continué son espèce. « { P. 144. )

La découverte récente des singes fossiles , par M. Lartet , dans les terrains tertiaires de Sansan, près d'Auch (Gers ), par M. Lund, en Amérique, et par MM. Cautley et Falconner, en Asie, est venue combler la seule lacune qui existait dans le développement progressif des êtres organisés.

31 h- LIVRE II. CHAPITRE II.

le sujet de son observation , et , par cet acte de réserve et d'indépendance , fait voir que si tant qu'il a pu marcher il a marché d'accord avec Moïse, ce n'est qu'à l'ascendant de la vérité qu'il a obéi. Mais dans im instant ils vont se retrouver de nouveau sur un sujet qui a soulevé bien des attaques contre la véracité de Moïse , et qui va tourner, comme tous les autres, à sa glorification '.

« Dans un mémoire lu tout récemment à l'Institut , M. Eusèbe de Salles a émis sur l'état de la science , par rapport à l'origine de l'honmie , un jugement qui vient se lier naturellement à ce qui précède, et qui confirme nos conclusions sur Moïse et notre sentiment sur M. Cuvier.

« Les naturalistes ou anthropologues , continuateurs, à leur insu ou à leur « escient , des préventions du dix-huitième siècle , dit le savant académicien, « se sont partagés en deux classes. Mais leurs deux systèmes ( dit-il, après « les avoir exposés ) se réfutent ou plutôt se corrigent mutuellement. Bien « plus, la parcelle vraiment scientifique qui se cache dans ces deux systèmes « est assez nettement formulée dans les traditions recueillies par ce Moïse, « à gui Von ne peut contester Vinspiratïon divine qu'en lui concédant « une merveilleuse sagacité. Selon la Genèse ^ l'homme est créé le dernier « jour, ou à la dernière époque : tous les autres animaux l'avaient déjà pré- « cédé sur la terre; dans la création des êtres vivants, l'organisation avait « marché du simple au composé. La géologie démontre chaque jour la réalité, « la perpétuité de ce progrès organique. L'âge d'un terrain est infailliblement « mesuré par les débris d'une plante , par les vestiges d'animal qui s'y sont « empreints , comme de vieilles et respectables médailles du monde primitif.

« Cuvier, un des plus brillants démonstrateurs de la loi du progrès orga- « nique par la géologie , s'est montré aussi grand critique en discutant les « prétentions à une antiquité effrayante des nations primitives. Il en a tiré « la preuve péremptoire que l'établissement des sociétés était un événement « beaucoup plus récent que le grand cataclysme , auquel il n'accorde pas « une date antérieure à cinq ou six mille ans. La certitude de ces conclusions ce et la sincérité de l'homme sont garanties et corroborées par les doutes « mômes dont le savant a cru devoir accompagner ses conclusions. Cette « prudencetsceptique , déjà signalée comme particulière aux. physiciens et « aux naturalistes , a empêché Cuvier de se prononcer ouvertement sur l'ori- « gine même de l'espèce humaine. »

( Linéaments de Philosophie ethnographique, par M. Eusèbe de Salles, lus à l'Institut dans la séance du 15-19 novembre 1845 , et reproduits dans le Moniteur du 3 mars 1846. )

VIII. Istœ sunt generationes cœli et terrœ, quando creata sunt , IN DIE quo fecit Dominus Deus cœlum et terram. — « Toiles ont été les origines successives du ciel et de la a teiTe quand ils furent créés , au jour où le Seigneur Dieu a fit le ciel et la terre. »

Ainsi donc , après la création du ciel et de la terre , Dieu les débrouilla et les coordonna comme il soit :

Au premier jour, la lumière;

Au deuxième jour, le firmament;

Au troisième jour, la production des végétaux sur la terre sortie des eaux;

Au quatrième jour, les astres;

Au cinquième jour, les animaux marins et les oiseaux ;

Au sixième jour, les animaux terrestres et domestiques, — puis l'homme.

Le ciel et la terre furent ainsi achevés avec tous leurs ornements.

Dieu termina le septième jour tout l'ouvrage qu'il avait fait, etc. — Nous reprendrons plus loin ce qui est relatif à ce septième jour.

Jusqu'ici admirons tout à la fois et la haute inspiration de Moise, qui, dès l'enfance du monde, lui a fait tracer d'une main si sûre et si rapide toute l'histoire de sa création, — et la force du génie humain qui a pu parvenir après six mille ans à retrouver la même histoire dans les entrailles du globe ; — et enfin l'opportunité providentielle de cet accord entre les vérités de la Religion et les vérités de la nature, « qui ne devaient paraître qu'avec le temps, c( comme disait déjà Buffon , et que le Souverain Être se a réservait comme le plus sûr moyen de rappeler l'homme

cf à lui, lorsque sa foi, déclinant dans la suite des siècles , cf serait devenue chancelante'. »

Mais ici se présente une difficulté dont l'impiété a fait une pierre d'achoppement contre Moïse, et derrière laquelle elle essaye encore de se retrancher, pour éviter le dernier coup que viennent de lui porter les sciences. Cette difficulté est relative à la durée des six jours de la création.

S'n faut entendre par là des jours ordinaires de vingtquatre heures , — et l'on soutient qu'il n'en peut être autrement sans forcer le texte , — tout l'avantage que Moïse paraissait avoir recueilli de son accord avec les sciences, sur la succession des êtres organisés, disparaît; car les mômes sciences proclament en même temps que les intervalles de temps qui séparent ces diverses formations ont dû être fort considérables'.

Telle est la difficulté.

Je ne crains pas de dire qu'elle n'en est pas une , et que non-seulement on peut, mais qu'on doit donner au mot jour, employé par Moïse, le sens indéfini d'époque.

Il y a trois grandes ères principales dans la cosmogonie de Moïse :

La première est l'ère de la création proprement dite, à laquelle se rapporte le premier verset : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre; ce qui rejette la pensée avant tous les temps , comme dit Bossuet ;

La seconde est l'ère géologique, ou des six jours;

iBuiïon, Époques de la Nature, t. II, p. 429.

* « Voilà donc un ensemble de faits , dit en effet M. Cuvier, une suite « d'époques antérieures au temps présent , dont la succession peut se véri- « fier sans incertitude, quoique la durée de leurs intervalles ne puisse « se définir avec précision; ce sont autant de points qui servent de règle et « de direction à cette antique chronologie. » ( Discours sur les révolutions rhi globe, 8* édit., p. 31-32.)

3ioisE. 377

La troisième est l'ère historique, ou des événements humains, et qui, partie d'Adam, va jusqu'à Jésus-Christ, et de Jésus-Christ jusqu'à la fm du monde.

Nous disons que le mot jour, employé dans l'ère géologique, c'est-à-dire avant l'homme, veut dire seulement époque.

Et d'abord que le mot jour par lid-même , dans le langage biblique , se prête à cette interprétation , c'est ce qu'il serait oiseux de démontrer, tant l'emploi de ce mot, en ce sens , est fréquent dans les saintes Écritures ; « Pour peu « qu'on soit versé dans Tétude de l'Écriture , écrivait saint a Augustin , on sait que c'est sa coutume de se servir du « mot jour pour celui de temps'. » A chaque instant nous y lisons en effet : Ba Iom, in tempore; Ba Iom a en, in tempore isto. Dans le dernier texte que nous venons de citer même, Istœ sunt generationes cœli et terrœ, in die quo fecit Dominus Deus cœlum et terram, nous voyons que le mot jour est employé pour époque , puisqu'il comprend les sLx jours ; et cette signification se réfléchit naturellement sur ceux-ci, dont Moïse vient de parler peu auparavant.

Cette signification donnée au mot jour se comprend d'autant mieux dans le langage biblique , qu'elle était et qu'elle est encore familière à tous les peuples de l'Orient. C'est ce qu'avait remarqué Bailly : « Chez les Orientaux , a dit-il , le mot que nous rendons par jour a une significa- « tion primitive que donne exactement le terme chaldéen a sare, révolution'. »

» Delà Cité de Dieu, liv. XX , cliap. ii.

* Histoire de Vastronomie indienne, p. 103. —Chez les auteurs latins profanes nous trouvons aussi le mot jour employé avec la signification de succession de temps, vétusté, durée : Reservare pœnas in diem (Cicérou), différer le châtiment. Longa dies ( Virgile ) , longior dies ( Ovide), la suite

Mais si tel est le sens qu'il est permis de donner au mot jour dans le langage biblique ordinaire , combien cela devient-il plus rationnel , alors qu'il s'agit d'une époque antérieure à toute chronologie humaine , et qui ne peut s'entendre que d'une manière surnaturelle et divine ! C'est là surtout que le mot jowr doit revêtir un sens indéfini, comme étant non le jour de l'homme , mais le jour de Dieu , aux yeux duquel, comme dit saint Pierre, un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour', et doit vouloir dire temps , époque, révolution. N'est-ce pas là même ce qu'a voulu indiquer Moïse , lorsqu'il termine son récit par ces mots : Istœ sunt generàtiones cœli et terrœ quando creata sunt, m die quo fecit Dominus? « Telles sont les a GÉNÉRATIONS , Ics révolutious successives du ciel et de la c( terre, au jour où le Seigneur Dieu les a faits. »

Mais on dit : La preuve que Moïse entendait des jours ordinaires , c'est qu'il les compose de soir et de m^tin a Et du soir et du matin, dit-il, se fit le premier jour. » Ainsi des autres.

Je réponds que cela ne prouve pas nécessairement que Moïse entendait parler de jours ordinaires. Par ces mots soir et matin , il a pu vouloir dire simplement le commencement et la fin d'une période, selon le mode de supputation usité parmi les Juifs de compter leurs époques à partir du soir. L'affectation de Moïse à répéter ces mots du soir et du matin, inutiles s'il eût voulu parler d'un jour véritable qui les comprend nécessairement, indique plutôt qu'il y attachait une idée absolue de démarcation, une idée simple de commencement et de fin.

des siècles. Amorem lenivit dies ( Turpilius ) , le temps a calmé cet amour, etc.

' Deuxième Épllre, c. m, v. 87.

MOisK. 379

Ainsi par le mot jour, employé dans la cosmogonie de Moïse , on peut entendre époque , révolution.

Mais j'ai dit plus : on doit entendre ainsi ce mot , et ce serait renverser le texte môme et le sens de la Genèse que d'y voir un jour ordinaire. Rien de plus facile à démontrer.

On m'accordera d'abord, sans difficulté, que le mot jowr a le même sens pour les six jours de la création, et qu'il n'est pas autre pour le premier que pour le second, que pour le troisième, etc. ; qu'en im mot, ce sont sLx jours semblables, puisque les termes dont se sert Moïse pour chacum d'eux sont identiques. Cela est clair.

Or, ce n'est qu'au quatrième jour que les astres sont formés, afin, dit le texte, qu'ils séparent le jour d'avec lanuit, et qu'ils servent de signes pour marquer les temps et les saisons, les jours et les années.

Les trois jours précédents n'étaient donc pas de ces jours ayant leur matin et leur soir, leur séparation de jour et de nuit, puisque les astres qui font ces divisions, qui séparent le jour d'avec la nuit, et marquent les jours et les années, n'existaient pas encore. Il est donc impossible, pour ces trois premiers jours, de prendre à la lettre ces mots : Et du soir et du matin se fit le premier jour. Et alors comment les entendre, sinon et du commencement et de la fin se fit la première époque, ou, comme le dit Moïse, la première génération ?

Mais si l'on est forcé d'entendre ainsi les trois premiers jours, on ne peut échapper à la conclusion qu'il doit en être ainsi pour les trois autres, et que les six jours étant, comme on l'a reconnu, semblables, ce ne sont pas six jours, mais six époques d'une durée quelconque.

Tout esprit réfléchi s'attachera à cette explication , non-

seulement comme permise, mais comme voulue par l'économie du texte saint.

Au surplus, ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle est donnée, et ce n'est pas le désir de faire concorder la cosmogonie juive avec la science géologique qui l'a fait naître; car nous la trouvons déjà professée par de grands docteurs de la primitive Église. Telle est, en effet, l'opinion de saint Augustin', de saint Athanase % d'Origène^, opinion embrassée également par Bossuet , qui, dans sa 5^ Élévation sur les mystères, s'exprime ainsi ; — « Dieu, après avoir « fait d'abord comme le fond du monde , en a voulu faire <( l'ornement avec six différents progrès qu'il lui a plu « d'appeler six jours *. »

Ainsi , la seule difficulté qui paraissait suspendre l'accord des sciences avec la cosmogonie de Moïse se résout naturellement ; et le prodige de cet accord si parfait , si étonnant, si imprévu, grandit de tous les obstacles que lui opposait jusqu'à nos jours l'incrédulité.

Ici vient se rattacher l'explication sur le septième jour, que nous avons promise , et qui est bien propre encore à nous faire revenir de la légèreté de nos jugements sur l'historien sacré.

» Ut non EOS ILLIS SIMILES , SED MITLTUM IMPARES , MINIME DUBITEMUS. De

Genesi ad litteram , lib, IV, n* 44.

' Orat. contra Arian., n" 60.

^ De Principiis, lib. IV, n" 16; — contra Celsujn, lib. VJ, n"* 50, 51.

^ Telle est aussi l'opinion des premiers géologues et archéologues de notre siècle. « Il n'y a , je crois , dit le célèbre Buckland , aucune objection solide « contre l'interpiétation du mot^oM;* considéré comme exprimant une longue « période de temps. » M. Champollion , si versé dans la connaissance des langues et des mœurs de l'Orient , n'a pas hésité pareillement à déclarer que c'était la seule admissible ; et l'Israélite M. Cahen , dans sa traduction de la Bible sur le texte hébreu , l'a pratiquée et défendue dans des notes.

Le repos du Créateur, au septième jour, a été un texte (le railleries et de sarcasmes contre Moïse.

Pour lui rendre sa sublimité et sa profondeur, que fautil cependant? Lire le passage qui s'y rapporte, mais le lire avec cette attention méditative qui est fille du respect.

« Dieu accomplit, le septième jour, tout Fouvrage qu'il « avait fait; et il se reposa le septième jour, après avoir a achevé tous ses ouvrages. 11 bénit le septième jour, et il « le sanctifia, parce qu'il avait cessé en ce jour de produire « tous les ouvrages qu'il avait créés. »

Pour ce septième jour, l'historien a changé de langage. Il ne dit plus , comme pour les six autres : Et du soir et du matin se fit le... jour; il ne le limite pas. Celte exception remarquable doit avoir une cause dans mi livre où, comme nous l'avons déjà vu , chaque mot a tant d'importance et de vérité. Quelle est cette cause? La seule qui se présente naturellement à l'esprit : c'est que ce jour n'a pas eu de fin, c'est qu'il est resté ouvert, c'est qu'il se continue, qu'il se poursuit , et qu'il brille encore sur nos têtes j qu'il n'est autre enfin que la période naturelle et historique à laquelle nous appartenons , ce qui rentre parfaitement dans l'explication que nous venons de donner du mot jowr. Dieu s'est reposé, c'est-à-dire, comme dit Moïse, qu'il a cessé en ce jour de produire tous les ouvrages qu'il avait créés , et qu'après avoir fait passer la nature par sLx enfantements successifs , qui l'ont portée au point où elle s'est trouvée quand l'homme en a pris possession , il en a arrêté toute l'ordonnance , il l'a bénie et sanctifiée , et lui a imprimé cette régularité solennelle , cette harmonie invariable dans sa variété même , ce calme , cet ordre , ce repos profond enfin dans lequel elle roule depuis six mille ans, et qui est

l'image de ia paix et du repos inaltérables qiii régnent au sein de son Auteur.

a Source de tous nos biens , s'écrie ici saint Augustin « à qui j'emprunte cette explication, donnez-nous votre « paLx , la paix de votre repos , la paix sans déclin ! car cet « ordre admirable et cette belle harmonie de tant de créa- « tures excellentes passeront , le jour où leur destination et sera remplie. Ils auront leur soir comme ils ont eu leur « matin '. »

Ainsi se trouve expliquée l'absence de ce vespera et mane , lorsqu'il est question de la septième époque. « En « interprétant de cette manière le texte, dit M. Marcel de c( Serres , on est frappé de vénération pour im livre dont a les moindres paroles ont une si haute portée*. »

IX. Ohtinueruntque aquœ terram centum quinquaginta diehus. — « Et les eaux couvrirent la terre pendant cent « cinquante jours^. »

Le plus grand esprit du siècle dernier écrivait , dans le plus grave de ses ouvrages , que l'histoire du déluge n'était qvCune fable, qui ne figure autre chose que la peine extrême qu'on a éprouvée dans tous les temps à dessécher les terres que la négligence des hommes a laissées longtemps inondées*; et quant aux immenses dépôts coquilliers qui ont imprimé les traces de cet événement sur les plus hautes montagnes, et sur les Alpes en particulier, il les expliquait par la foule innombrable de pèlerins qui

' Confess., liv. XIII , chap. xxxv.

* De la Cosmogonie de Moïse comparée aux faits géologiques, 1. 1, p. 16,

• GenesiSy cap. vu, v. 24.

♦ Voltaire , Essai sur les mœurs • — Du Védam.

parlaient à pied de Saint- Jacques en Galice et de toutes les provinces , pour aller à Rome par le mont Cénis , chargés de coquilles à leurs bonnets\

C'est dans ce commun mépris que la science et la Religion étaient enveloppées au dix-huitième siècle.

n n'est plus permis aujourd'hui de se moquer amsi de l'une et de l'autre ; car elles se sont rencontrées dans le champ de l'observation, et se sont embrassées dans le sein de la vérité.

Moïse a dit vrai dans le récit du déluge , et non-seulement dans l'ensemble de ce grand fait , mais dans ses détails caractéristiques : 1" sa rapidité ; 2° son universalité ; 3" sa date récente , eu égard à la fabuleuse antiquité qu'on donnait à l'établissement des sociétés humaines. — Un grand témoin qu'on n'attendait pas , im contemporain du déluge est sorti du sein de la terre , a rejoint toutes ses parties, et s'est dressé sous le souffle du génie humain, pour venir déposer en faveur du vieil historien et confondre ses détracteurs ; le monde antédiluvien a reparu à la lumière du jour, et il est venu attester les deux premiers caractères du déluge , son impétuosité et son universalité. D'un autre côté , la nature vivante , pressée par les investigations de la science, et l'histoire des différents peuples, discutée par une critique indépendante et droite , ont répondu que la date de l'origine des sociétés humaines, assignée par Moïse, était scrupuleusement exacte ; et que de tous les annalistes c'est lui seul qui est vrai , vrai comme la voix du genre humain , vrai comme la voix de la nature , vrai comme la parole de Dieu.

« Le système de Dupuis ne repose sur aucune base so- « lide, dit M. Letronne en commençant son cours d'ar-

' Voltaire. Mélanges : — Des coquilles.

chéologie -, et cependant il a eu la plus grande influence sur l'opinion religieuse. Aujourd'hui que nous avons des preuves matérielles qui montrent incontestablement la'' fausseté de l'hypothèse de cet homme savant sans) doute , mais égaré par une aveugle prévention et par uni système auquel il plie tous les faits, nous pouvons -sans peine débrouiller la vérité du mensonge'. » — « Les atterrissements , les tourbières , les dunes , les glaciers , dénotent, par la considération de leur marche et d'après l'étendue qu'ils occupent , que le commencement de la forme actuelle des contments ne peut pas remonter à six mille ans. C'est à cette conséquence que tendent les observations de Dolomieu et de Girard sur les atterrissements de l'Egypte j d'Astruc sur ceux du delta du Rhône , et enfin de Deluc , Fortis , Prony et Wiebeking , sur les alluvions des côtes de la mer du Nord, de la Baltique, de l'Adriatique et de la Hollande. Enfin, les observations dues à ces habiles physiciens méritent d'autant plus de confiance, qu'elles ont été faites sans aucune idée fpréconçue f toutes cependant ont conduit au même résultat*. »

— c( On a souvent contesté , dit un savant anglais , qu'il y ait eu sur le globe un déluge universel , parce que l'on n'en concevait pas la possibilité physique : maintenant la géologie ne peut plus conserver aucun doute à ce sujet; toutes les observations tendent à prouver le passage d'un déluge sur la terre ^. »

Le savant Pallas , à la vue des restes d'animaux entassés

Coiu's (T archéologie.

^ Marcel de Serres , De la Cosmogonie de Moïse comparée aux faits géologiques, p. 260-261, l*"' édition.

^ Manuel géologique , de M. de la Bêche, membre de la Société royale de Londres et de Paris.

dans la haute Asie , s'exprime ainsi • « Ces grands osseaments, tantôt épars, tantôt entassés par squelettes et « tantôt par hécatombes , considérés dans leur site naturel , « m'ont surtout convaincu de la réalité d'un déluge arrivé « sur notre terre, d'ime catastrophe dont j'avoue n'avoir npu concevoir la vraisemblance avant d'avoir parcouru « ces plages, et vu par moi-même tout ce qui peut y servir « de preuve à cet événement mémorable. — La carcasse a d'un rhinocéros trouvée avec sa peau entière , des restes « de tendons et de cartilages , dans les terres glacées du « Viloûi , forment encore une preuve convaincante que ce « devait être un mouvement d'inondation des plus violents a et des plus rapides, qui entraîna jadis ces cadavres vers « nos climats glacés , avant que la corruption eût le temps a d'en détruire les parties molles. Ce serait donc là ce « déluge dont presque tous les anciens peuples de l'Asie ont « conservé la mémoire, et fixent, à peu d'années près, « l'époque au temps du déluge mosaïque '. »

— « Il est bien certain , dit un géologue français , qu'un « déluge a existé , et qu'il a dévasté toute la surface du « globe. Ce q«ii le prouve, ce sont ces immenses dépôts de « cailloiLx roulés que l'on trouve dans toutes les parties du « monde , gisant loin des montagnes , loin des eaux actuel- « les , et qui n'ont pu être transportés que par des eaux c( très-puissantes. En outre , les blocs énormes appelés er- « ratiques (blocs errants) que l'on voit dispersés tantôt « dans les plaines, à de très-grandes distances des monts a qui les ont fournis, tantôt sur les collines et sur les mon- « tagnes , à de grandes hauteurs, seront toujours une preuve « irrécusable d'une action énorme qu'il serait impossible a d'expliquer par des accidents locaux , et que tout au plus

' Voyage dans la haute Asie.

« on peut concevoir en invoquant l'effort de toutes les mers « réunies '. »

Le savant Dolomieu , qui a été un des premiers à se ranger du côté de la vérité combattue par tant de préventions , s'écriait, avec l'accent de la conviction qu'elle inspire : — « Je défendrai une vérité qui me paraît incontestable , et a dont il me semble voir la preuve dans toutes les pages « de l'histoire et dans celles où sont consignés les faits de a la nature , que l'état de nos continents n'est pas ancien, « et qu'il n'y a pas longtemps qu'ils ont été donnés à l'em- « pire de l'homme '. »

Boulanger lui-même , dans son Antiquité dévoilée , cédant cette fois-ci à la force de la vérité , disait : — a II faut a prendre un fait, dans la tradition des hommes, dont la a vérité soit universellement reconnue. Quel est-il? je n'en « vois point dont les monuments soient plus généralement a attestés que ceux qui nous ont transmis cette fameuse réa volution physique qui a, dit-on, changé autrefois ta face a de notre globe , et qui a donné lieu à un renouvellement a total de la société humaine ; en un mot , le déluge me « paraît la véritable époque de l'histoire des nations. Ce « faitj5eu( se justifier et se confirmer par l'universalité des « suffrages , puisque la tradition de ce fait se trouve dans c( toutes les langues et dans toutes les contrées du monde ^.i>

* Nérée Boubée, Manuel de géologie, p. 39-40. — Cette observation des blocs erratiques , et la conséquence qu'en tire M. Nérée Boubée , sont le fruit des travaux les plus soutenus et les plus consciencieux de la géologie universelle. ( Voyez Wisemann , 6* Discours.)

* Journal de physique , 1792.

^ Antiquité dévoilée. — Nous avons souligné dans cette citation deux passages , dont nous prenons acte contre Boulanger pour les lui rappeler en temps et lieu. — Au surplus, voici une autre citation du môme auteur sur le déluge, qui est encore plus explicite : — « Ce fait incompréhensible « (le déluge), que le peuple ne croit que par babitude, et que les gens

Enfin Cuvier, ce grand évocateur du monde antédiluvien , ce calme rapporteur dans le procès entre l'incrédulité moderne et l'historien sacré, après avoir feuilleté, pour ainsi parler, tout le livre de la nature , — compulsé toutes les archives humaines , — exhumé , fait revivre et entendu les êtres contemporains du déluge , contemporains môme de la création , et être remonté jusqu'au chaos , — se résume et conclut ainsi : « Je pense, avec MM. Deluc et « Dolomieu, que s'il y a quelque chose de constaté en géo- « logie , c'est que la surface de notre globe a été victime cf d'une grande et subite révolution, dont la date nepeut re- « monter beaucoup au delà de cinq ou six mille ans ; que cette et révolution a enfoncé et fait disparaître les pays qu'habi^ « talent auparavant les hommes , et les espèces d'animaux « aujourd'hui les plus connus ; qu'elle a, au contraire, mis « à sec le fond de la dernière mer, et en a formé les pays «aujourd'hui habités; que c'est depuis cette révolution « que le petit nombre des individus épargnés par elle se « sont répandus et propagés sur les terrains nouvellement « mis à sec ; et par conséquent que c'est depuis cette épo- « que seulement que nos sociétés ont repris une marche « progressive. — C'est un des résultats à la fois les mieux a prouvés et les moins attendus de la saine géologie; « résultat d'autant plus précieux , qu'il lie d'une chaîne

« d'esprit nient aussi par habitude, est ce que l'on peut imaginer de phis « notoire et de plus incontestable. Oui, le physicien le croirait, quand les « traditions des hommes n'en auraient jamais parlé ; et un homme de bon « sens, qui n'aurait étudié que les traditions, le croirait encore. Il faudrait « être le plus borné , le plus opiniâtre des humains , pour en douter, dès que « l'on considère les témoignages rapprochés de la physique et de l'histoire, « et le cri universel du genre humain. » — ( Voy. r Antiquité justifiée , ou Réfutation d'un livre intitulé V Antiquité dévoilée par ses usages, chap. i, p. 3 et 4. )

388 LIVRE II. CHAPITIiE II.

« non interrompue l'histoire naturelle et l'histoire civile '. » L'illustre savant arrive à la découverte de ce résultat non-seulement par la géologie , mais aussi par la critique historique , et là il fait justice , avec cette lucidité et cette sagacité de raison calme qui le distinguent, de tous les faux calculs astronomiques et historiques dont l'incrédulité moderne avait hérissé le sentier de la vérité -, il nettoie le champ de l'histoire , U y groupe les chronologies et les traditions les plus sûres et les plus universelles , et fait voir qu'elles convergent toutes autour des données de la nature et de Moïse. « Est-il possible, s'écrie-t41 ensuite, que ce a soit un simple hasard qui donne un résultat aussi frapa pant , et qui fasse remonter à peu près à quarante siècles « l'origine traditionnelle des monarchies assyrienne , in- « dienne et chinoise? Les idées des peuples qui ont si peu « de rapports ensemble, dont la langue, la religion, les a lois n'ont rien de commurf, s'accorderaient-elles sur ce a point, si elles n'avaient la vérité pour base*? » Réflexion pleine de sens , et dont nous aurons lieu de faire une application plus immédiate à notre sujet.

Voici donc Moïse réhabilité par la science, et vengé par la nature sur un point où il n'avait pas été moins attaqué que sur ceux qui touchent à la création ; sur un point qui paraissait et qui paraît encore invraisemblable, et qui cependant est démontré vrai, avec tous les caractères constitutifs de son invraisemblance.

Dirai-je maintenant, sur les dimensions de l'arche, qu'im savant marin, M. le vice-amiral Thévenard, s'est occupé d'appliquer ses connaissances spéciales à la vérification de ce point, et qu'il a rendu sa décision avec une réserve qui

' Discours sur les révolutions du globe, Tp. 280 et 145. ^ Ibid. p. 220.

MOisE. 389

en fait ressortir la sincérité : — a On n'atteste pas ici la a vérité du déluge universel , et que Tarche ait existé, dita il ; — mais si le fait a eu lieu avec une arche dont les di- « mensions sont exprimées dans la Genèse, chap. vu, le « simple calcul qu'on vient de voir atteste contre Por- « phyre, Apelles, disciple de Marcion, et contre un scep- (( tique moderne , que ce vaisseau était d'un tiers plus « vaste qu'il ne fallait pour contenir très-aisément la fa- « mille de Noé , les animaux, et les vivres '. »

Dirai-je encore avec M. Marcel de Serres, sur l'apparition de l'arc-en-ciel , que ce phénomène , devenu naturel depuis le déluge , ne devait pas l'être à cette époque , et pouvait être par conséquent donné par Dieu comme l'expression d'un changement dans l'état de la terre, et comme un gage qu'il n'y aurait plus à l'avenir de déluge (Genèse, ch. ix, v. 15)? que le déluge suppose une telle quantité d'eau antérieurement disséminée dans l'atmosphère, que ce phénomène n'était pas alors possible? qu'on {)eut en juger par ce qui se passe encore dans les régions équatoriales , où les pluies ne présentent jamais assez de finesse pour donner lieu à la production des arcs-en-ciel supplémentaires? et que c'est de la vérité primitive contenue dans la Genèse qu'est venue , sans doute par tradition, la grande vénération que les Péruviens ont conservée pour l'arc-en-ciel, tradition dont la conservation s'explique d'autant mieux chez ces peuples , que les traces du grand cataclysme qui a ravagé la terre sont en Amérique moins eiîacées que partout ailleurs'?

Qui a paru plus absurde que tous ces passages de la Genèse? et quel retour de respect et de vénération ne devons-

' Mémoires relatifs à la marine, t. IV, p. 253. 2 Marcel de Serres, 1. 1, p. 191-192.

nous pas ressentir pour un livre qui seul jusqu'à nos jours a eu la vérité pour lui, contre tous les jugements de l'esprit humain?

X. Erant ergo filii Noë, qui egressi sunt de arca, Serrif Cham, et Japhet,.. Et ah his disseminatum est omnegenus hominum super universam terrant. — a Noé avait donc « trois fils qui sortirent de l'arche , Sem , Cham, et Japhet. « Et par eux la race humaine s'est propagée sur toute la a terre. »

L'unité de l'espèce humaine en Adam et en Noé devait être attaquée par le philosophisrae avec d'autant plus d'ardeur , qu'elle vient se lier au fondement de la Keligion, qui est la réhabilitation de l'humaine unité en Jésus-Christ. — Convenons aussi qu'il paraissait difficile de justifier en ce point Moïse à des yeux prévenus, en présence de la diversité si grande qui règne entre les hommes : leurs langages , leurs séjours, leurs degrés d'intelligence, leurs mœurs, leurs formes surtout et leurs couleurs; et de prouver que le Cafre et le Hottentot, qui semblent toucher à l'homme des bois, sont les frères consanguins de ces Européens de nos capitales si riches de tous les dons de la nature, du génie et des arts. — Aussi l'impiété se donnait-elle licence derrière cette difficulté, et débitait-elle hautement, avec Voltaire, « qu'il n'y a qu'un aveugle qui puisse douter que les « blancs, les nègres, les albinos, les llottentots, les Lapons, « les Chinois et les Américains, ne soient des races entièrea ment distinctes'. »

La science est cet aveugle ; car elle est arrivée de nos jours à ce résultat matlendu , de retrouver les traces de

* Histoire de Russie sous Pierre le Grand, chap. i.

AïoisE. 391

l'homme depuis sa dispersion et sa confusion actuelles jusqu'à son berceau, et de pouvoir affirmer que l'humanité tout entière descend d'mipère unique.

Déjà Buffon avait écrit cette observation topique , en réponse au plus fort argument contre l'unité de l'espèce humaine : — « Si le nègre et le blanc ne pouvaient produire « ensemble, si même leiu' production demeurait inféconde, « si le mulâtre était un vrai mulet , il y aurait alors deux « espèces bien distinctes : le nègre serait à l'homme ce « que ràne est au cheval; ou plutôt, si le blanc était a homme , le nègre ne serait plus un homme ; ce serait un « animal à part comme le singe, et nous serions en droit de « penser que le blanc et le nègre n'auraient point une ori- « gine commune. Mais cette supposition même est démen- « tie par le fait ; et puisque tous les hommes peuvent com- G muniquer et produire ensemble, tous les hommes viennent a de la même souch'o et sont de la même famille \ »

Cette judicieuse réflexion, mûrie par l'expérience, est devenue la base distinctive de ce qu'on doit entendre par espèce en zoologie ; et c'est un axiome de cette branche des sciences naturelles, que tous les individus qui peuvent se reproduire et se perpétuer indéfiniment les uns avec les autres sont d'une seule et même espèce^. Les accouplements entre les animaux d'espèces différentes n'ont jamais lieu , lorsque ces animaux sont Uvrés à eux-mêmes. L'homme seul a le pouvoir de les forcer à se soumettre à de pareilles remuons; et alors les produits qui en résultent sont si peu dans leur état normal , qu'ils sont presque généralement stériles et mféconds, et que, dans tous les cas , leur fécondité s'arrête à la troisième ou, au plus , à la quatrième gé-

• Buffon , Histoire de l'âne.

' Marcel de Serres , t. II , p. 20.

nération. Voilà la loi constante de la nature , et comme la barrière infranchissable qu'elle a opposée à la confusion des espèces.

Appliquée à l'homme, cette loi démontre l'unité de son espèce , puisque l'expérience nous apprend que les races humaines les plus abâtardies, réunies avec les races les plus parfaites, donnent des individus indéfiniment féconds.

Ce fondement posé , les naturalistes ont cherché à.s'expliquer les variétés que présente l'espèce humaine. Les uns , comme Buffon ' , Blumenbach ' , Camper ^ , Wisemann*, en ont trouvé les causes dans l'influence du climat, la différence de la nourriture , et surtout la réaction de l'intelligence et de la sensibilité sur les systèmes nerveux, pileux, et même osseux; les autres, comme Lacépède* et Cuvier*, en font remonter la source à une époque voisine de la dernière catastrophe qui a bouleversé la surface du globe , et où tous les éléments dont la réunion compose ce que nous appelons l'influence du climat, devaient présenter une puissance bien supérieure à celle qu'ils peuvent manifester, maintenant qu'un calme d'un grand nombre de siècles a émoussé les forces de la nature les unes par les autres, et enchaîné l'activité d'un grand nombre de substances par leur rapprochement, leur mélange, et leurs combinaisons. Quoi qu'il en soit, tous ces savants naturalistes concluent, comme M. Cuvier, que « les grandes dif- « férences qui se trouvent parmi les hommes ne sont que des

* Discours sur les variétés de l'espèce humaine: ' Manuel d'histoire naturelle.

^ Dissertation physique sur les différences réelles que présentent les traits du visage chez les hommes des différents pays. 4 3" Discours.

^ Histoire du genre humain.

^ Tableau élémentaire de l'histoire des animaux.

a effets des causes accidentelles, en un mot, des variétés *. » Ce qui a fait faire un grand progrès à l'anthropologie, et ce qui est venu la rattacher au récit de Moïse sur le renouvellement de l'humanité après le déluge, par trois races d'hommes sortis des trois enfants de Noé , Sem , Cham et Japhet , c'est qu'on a fini par rapporter toutes les variétés de l'espèce hiunaine à trois divisions principales , savoir : la caucasienne, l'éthiopienne, et la mongole'. Et ce qui prouve la justesse de cet aperçu, c'est que l'on y est arrivé par les voies les plus différentes : les naturalistes, à la tête desquels nous devons citer Cuvier, par leurs études comparatives sur le règne animal; les géographes, tels que M. Walckenaer, parieurs recherches géographiques ; et les navigateurs, tels que MM. Dumont-d'Urville et Freycinet, par l'observation directe de l'ensemble des traits et des habitudes des peuples divers. Tout en constatant l'existence de ces trois grandes familles, ces savants ont proclamé également qu'elles fraternisent dans les traces d'une primitive unité'.

Mais nous allons voir cette importante vérité prendre plus de développement et de consistance, en venant se rattacher à une vérité nouvelle.

XI. Erat autem terra làbii unius, et sermonum eorumdem... Et dixerunt : Faciamus turrim, cujus culmen per-

* Tableau élémentaire de V histoire d»s animaux Voyez aussi Portails, De Vusage et de l'abus de Vesprit philosophique, 1. 1, p. 60.

* Entre les deux premières familles se trouvent les Malais, et entre la race caucasienne et la mongole viennent se ranger les Américains.

' Voyez Forster, Lacépède, Cuvier, Hollart, de JTumboldt, etc. Le rapport à l'Académie des sciences , sur le voyage de la frégate VUranie, par M. de Freycinet, 8 juin 1840, conclut ainsi : « Toutes mes observations « tendent à démontrer la grande unité de l'espèce humaine. «

tingat ad cœlum... Dixit autem Dominus : Confundamus ihi linguam eorum, ut non audiat unusquisque vocem proximi sui. Atque ita divisit eos Dominus ex illo loco in universas terras; et idcirco vocatum est nomen ejus Babel, quia ihi confusum est labium universœ terrœ. — « La (( terre n'avait alors qu'une langue et qu'une même ma- « nière de parler..., et ils dirent : Faisons une tour dont le « faîte touche le ciel... Mais le Seigneur dit : Confondons c( ici leur langage , pour qu'ils ne s'entendent pas les uns « les autres. C'est en cette manière que Dieu les dispersa (( de ce lieu dans tout l'univers; et de là est venu à ce lieu « le nom de Babel, parce que c'est là que fut confondu a le langage de toute la terre. »

Une branche des connaissances de l'esprit humain vient de surgir tout à coup au milieu de nous ; il a fallu créer un mot nouveau pour la désigner ; et quel a été son résultat immédiat et désormais incontestable? — La confirmation de l'unité de l'espèce humaine , — la constatation de son réservoir primitif dans l'Orient, au point indiqué par Moïse, — l'unité primitive du langage, — enfin, sa confusion par une cause violente et soudaine.

C'est à ces solutions qu'est arrivée la linguistique, ou étude comparative des langues, dans son rapport avec V ethnographie, ou étude des mœurs des différents peuples.

Elle y est arrivée, non par le système d'un philosophe ou d'un savant, mais par les observations et les travaux comparatifs de tout le monde savant, sans idée préconçue et en dehors de toute prévention , sous la seule influence de la vérité.

Je vais en exposer les principaux témoignages :

« Si jamais quelque conception philosophique venait

« multiplier encore les berceaux du genre humain, » disait un savant russe, le comte Goulianoff , dans un travail qui , après ime année d'examen , fut adopté et consacré par la décision conforme de l'Académie de Saint-Pétersbourg, « Videntité des langues serait toujours là pour détruire le « prestige ; et cette autorité ramènerait , je pense , l'esprit « le plus prévenu'. » — « Toutes les langues peuvent être « considérées comme les dialectes d'un langage maintenant <r perdu'. »

Telles ont été aussi les conclusions du conseiller d'État allemand Mérian , dans son grand ouvrage sur l'Analogie des langues, publié sous le nom de Triparlitum^,

Le savant Jules Klaproth, profondément versé dans la connaissance des langues et des littératures asiatiques, bien qu'il eût le malheur de nourrir encore des préventions contre la vérité révélée , disait aussi : « L'affinité universelle « des langues est placée dans un jour si vif, que tout le a monde doit la considérer comme complètement démon- « trée. Ceci, ajoute-t-il, n'est explicable dans aucune autre « hypothèse, qu'en admettant que des fragments d'un lana gage primitif existent encore dans toutes les langues de « l'ancien et du nouveau monde*. »

Ce nouveau monde, cependant, a paru d'abord un obstacle à la démonstration de l'identité des langues , tant la diversité des dialectes américains est nombreuse et profonde. Il y avait là de quoi désespérer une foi naissante, et de quoi prolonger les résistances de l'incrédulité. Mais il y

• Discours sur Vétude fondamentale des langues; Paris, 1822, p. 31.

* Conclusion de l'Académie de Saint- Péter shourg y Bulletin universel» vol. I , p, 380.

^Vienne, 1822, p. 585.

^ Asia poiyglotta, préface, S. DL

avait aussi de quoi tenter cette soif de découvertes que Dieu semble avoir mise plus particulièrement dans les entrailles de notre siècle. Un savant anglais, Smith Barton, entreprit le premier de débrouiller ce chaos ; il fut suivi de près par Vater : et le résultat de leurs travaux , faits avec la plus grande exactitude, dit M. Alexandre de Humboldt, et suivant une méthode qui n'avait pas encore été employée , prouva l'existence de quelques mots communs aux vocabulaires des deux continents. Ces mots furent trouvés, en comparant la totalité des langues américaines avec la totalité de celles de l'ancien monde'. Malte-Brun essaya d'aller plus loin : il découvrit une connexion géographique entre les langues américaines et asiatiques, et réussit par là à augmenter le nombre des données , qui se complétèrent bientôt par l'étude des traditions importées , et des traces laissées par les peuples de l'Amérique dans leur migration du nord-ouest vers le sud. En même temps la linguistique, grâce aux travaux soutenus et opiniâtres de Guillaume et d'Alexandre de Humboldt, saisissait, dans la forme des conjugaisons, le lien unique qui rattache entre elles toutes les langues de l'Amérique, et y trouvait une famille dispersée , que Guillaume de Humboldt caractérisait du nom de langues par agglutination. « Cette merveilleuse unifora mité , dit Malte-Brun , dans la manière particulière de a former les conjugaisons des verbes , d'une extrémité de « l'Amérique à l'autre, favorise singulièrement la suppo- « sition d'un peuple primitif, qui a formé la souche coma mune de toutes les nations de l'Amérique ^ » Conclusion que M. Alexandre de Humboldt généralisait encore davantage, en disant : « Quelque isolés que certains langages

> Alexandre de Humboldt, Vue des Cordillères. 'Malte-Bnin, p. 217; Corn/)., p. 213.

« puissent d'abord paraître , quelque singuliers que soient a leurs caprices et leurs idiomes, tous ont une analogie « entre eux; et leurs nombreux rapports s'apercevront « plus facilement, à proportion que l'histoire philosophique « des nations et l'étude des langues approcheront de la (( perfection'. »

Pendant que le nœud de cette difficulté, relative aux langues de l'Amérique, se dénouait, des travaux entrepris siu* une plus grande échelle amenèrent M. Guillaume de Humboldt à pouvoir réduire les huit cent soixante langues et les cinq mille dialectes des langues éteintes ou vivantes sur le globe , àtrois classes principales : les langues simples, les langues par flexion, et les langues par agglutination. Ces trois classes correspondent aux trois plus grandes divisions géographiques du globe, savoir, à l'ancien monde les langues par flexion, au nouveau monde les langues par agglutination , et au monde maritime les langues simples; avec cette particularité importante que l'ancien monde, qui seul possède les véritables langues par flexion , possède aussi les deux autres , et les réunit ainsi toutes dans leurs racines originaires.

Enfin, M. Balbi, l'actif et savant auteur de V Atlas ethnographique du globe, qui a recueilli les renseignements les plus précieux dans le champ de cette science , en précise ainsi les derniers résultats : « La conclusion à laquelle ff nous ont conduit nos recherches sur la classification a ethnographique des peuples , amène cette réflexion re- « marquable : Que nous trouvons justement dans l'ancien oc monde , où Moïse nous représente l'origine des sociétés « et le berceau de tous les peuples de la terre , les trois « classes essentiellement différentes auxquelles le célèbre

» Ap. Klaproth , Asia polyglotta , p. 6.

398 LIVRE II. CHAf»rrRE ii.

a baron de Humboldt pense q[ue l'on peut réduire les « formes grammaticales de l'étonnante variété des peuples « connus'. »

Ce résultat important, qui avait été retardé, comme nous l'avons vu, par la difficulté que présentaient d'abord les dialectes américains , avait rencontré un autre obstacle non moins difficile à vaincre dans la diversité profonde qui paraissait séparer les langues parlées au delà du Gange, de toutes celles parlées en deçà. Mais M. Abel Rémusat et M. le chevalier de Paravejr firent, pour cette difficulté, ce que MM. Barton et de Humboldt avaient fait pour celle des langues américaines : à force de recherches et de rapprochements, ils découvrirent que l'écriture chinoise hiéroglyphique , surtout l'ancien caractère , a des traits frappants de ressemblance avec les hiéroglyphes d'Egypte et même avec l'écriture cunéiforme babylonienne; ils trouvèrent aussi que la langue chinoise contient un

' Atlas ethnographique du globe , pi. I. — Il résulte aussi , des savantes recherches de M. Baibi , que presque toutes les langues ont une connexité plus ou moins grande avec l'hébreu ; que plus les peuples sont isolés et sauvages , plus cette connexité est frappante ; et que plus les peuples se civilisent, plus cette connexité s'affaiblit et se perd. — Le savant, saint et à jamais regrettable archevêque de Bordeaux , Mgr le cardinal de Cheverus , médisait un jour, dans une conversation sur les peuplades indiennes qu'il avait si longtemps évangélisées, qu'une des choses qui l'avaient le plus frappé était les rapports grammaticaux de la langue de ces sauvages avec l'hébreu. Cette observation, du reste, a été faite par plusieurs savants, par le capitaine Wedel , par M. Frédéric Schlegel, et par le professeur Barton.

J'avais terminé cette note, lorsque mon attention a été appelée sur ce passage de la vie de Mgr le cardinal de Cheverus , qui confirme ce que j'avais eu le bonheur d'entendre de sa propre bouche : « Pour instruire les habi- « tants des bois , il se mit à l'école d'une sauvagesse qui savait un peu l'an- « glais;et, en la faisant conjuguer, il remarquait l'usage des prowoms o/- « Jiœes, comme en hébreu , signalé depuis dans toutes les langues d'Ame-- « rique , qui ont dû avoir une commune origine. » { Vie de Mgr le cardinal de Cheverus. )

MOisE. 399

grand nombre de mots de langues sémitiques ; et par ces saTantes remarques ils purent réunir enfin les deux familles indo-européenne et transgangétique , qui seules étaient restées indépendantes Tune de l'autre.

M. le chevalier de Paravey , en s'aidant de tous les travaux de la science ethnographique , parvint alors , par déduction, à cette conclusion importante : « Qu'il n'a existé « qu'un seul et unique centre de civilisation par toute la a terre , et que tous les peuples ont puisé leur civilisation « à la même source et dans le même pays où la Genèse « place la famille de Noé après le déluge'. » — Résultat proclamé en termes non moins explicites par MM. Vankennedi*, de Brotomie*, Ajasson*, et autres savants, et qui est im des plus positifs auquel il puisse être donné à la science humaine d'arriver.

Restait la question de savoir comment cette langue imique, expression d'une civilisation prùnitive, avait pu se briser en tant de dialectes si étrangers les uns aux autres.

Sur ce point délicat je vais laisser parler trois savants philologues , qui n'ont pu avoir d'autre point de contact que la vérité.

M. Abel Rémusat, dans le discours préliminaire de son ouvrage sur les langues tartares, s'exprimant avec la réserve que comporte la vraie science , laisse cependant en-

* Essai sur Vorigine unique et hiéroglyphique des chiffres et des let* très de tous les peuples.

* Mémorial encyclopédique, 1832 , p. 76 et suiv.

^ Histoire de lafiliation et de la migration des peuples.

* Notions générales. — « il est prouvé aujourd'hui , dit ce dernier, par « les résultats de ces études laborieuses , que toutes les langues dérivent

* d'une souche commune, dont le siège a été TOrient. On distinguait jadis « plusieurs langues mères : aujourd'hui l'on ne connaît plus que des sœurs, « les unes aînées, les autres cadettes, mais toutes également dérivées de \à

• langue primitive, qui est éteinte. »

trevoir clairement son sentiment touchant la concordance de l'ethnographie avec la narration sacrée. Après s'être étendu sur la manière dont les études linguistiques pourraient être dirigées vers l'histoire , il conclut : — c< C'est a alors que nous pourrions prononcer avec précision ee « qui, d'après le langage d'un peuple, aurait été son ori- « gine , avec quelles nations il aurait été allié , quel était le a caractère de cette alliance , et à quelle souche elle se a rattache, au moins jusqu'à l'époque où cesse l'histoire c( profane ; et où nous pourrions trouver dans les langages « cette confusion qui leur a donné naissance à tous , et que « tant de vains efforts n'ont pu expliquera »

Herder, qu'on ne peut soupçonner d'être un témoin partial , puisque , dans la page que nous allons citer, il prend soin de nous informer qu'il considère l'histoire de Babel « comme un fragment poétique dans le style oriental , » dit pareillement : a qu'il y a une grande probabiUté que « la race humaine, et aussi son langage, remontent à une « souche commune , à un premier homme , et point à plu- « sieurs, dispersés dans les différentes parties du monde. » Après avoir développé et appuyé cette opinion par des recherches grammaticales sur la structure des langues, il poursuit, et il affirme avec assurance que, « d'après c( l'examen des langues , il est clair que la séparation de c( l'espèce humaine doit avoir été violente, non pas en vé- « rite que les hommes aient changé volontairement leur «langage, mais ils ont été violemment et soudainement « séparés les uns des autres^. »

Niebuhr, revenant dans la troisième édition de son ouvrage sur l'opinion opposée qu'il avait émise dans la pre-

' Recherches sur les langues tar tares ^ vol. I, p. 9. » Mémoires de l'Académie de Berlin , 1781 , p. 141-143.

mière édition , s'exprime ainsi : « Cette erreur a échappé « à l'attention des anciens, probablement parce qu'ils ad- « mettaient plusieurs races primitives de l'espèce hu- « maine. Ceux qui les nient et remontent à un couple a unique , doivent supposer un miracle pour expliquer « l'existence d'idiomes de structures différentes; et pour a ces langues qui diffèrent par leurs racines et d'autres « qualités essentielles, il faut admettre le prodige de la a confusion des langues. L'admission d'un semblable mia racle n'offense point la raison; car, puisque les restes de a l'ancien monde nous démontrent évidemment qu'avant a celui-ci un autre ordre de choses existait, il est très- « croyable qu'il a duré dans son entier depuis son coma mencement, et qu'à quelque période il a subi un chance gement essentiel \ »

Ainsi s'aplanissent , sous les pas de la science , ces difficultés qui s'élevaient comme des montagnes aux yeux de l'incrédulité. Ainsi le récit de Moïse sur la confusion des langues comme sur l'unité primitive de l'espèce humaine , comme sur le déluge, comme sur la création, se vérifie à la lettre et mot à mot. Ainsi cette véracité infaillible , d'autant plus extraordinaire ei surhumaine qu'il a fallu plus de temps et plus d'efforts humams pour la découvrir, reste comme le seul fait inexplicable , insoluble , si l'on ne veut y voir l'inspiration.

Mais , avant de nous arrêter à cette conclusion définitive , augmentons encore la force et le nombre des raisons qui

* Nieburh's Rœmische Geschichte , 3* édit. , part. I""*, p. 60.

Je dois , en terminant cette partie de mon travail sur l'ethnographie , restituer au savant évêque de Mélipotamos, Mgr Nicolas Wisemann, l'honneur et le mérite de presque toutes ces recherches et souvent de leur expression , que je n'ai pu qu'affaiblir en me les appropriant.

nous y entraînent , en recueillant , dans une section dernière , quelques témoignages et quelques preuves qui , par leur isolement , n'ont pu se ranger dans les classifications précédentes , et que , par ce motif, nous allons présenter, sans autre ordre que celui de cette réunion.

XII. Ces preuves et ces témoignages sont presque tous tirés de l'étude des traditions , usages ou monuments historiques des différents peuples.

— En première ligne vient se ranger le résultat d'une science toute nouvelle , comme la géologie , comme l'ethnographie et la linguistique , et qui a ouvert un nouvel horizon à la connaissance du passé : je veux dire l'art de déchiffrer les hiéroglyphes, et de faire parler ces grands témoins , muets depuis tant de siècles sur la même terre qui avait été le théâtre des événements décrits par Moïse. Quelle épreuve ! Quelques chrétiens défiants s'en alarmèrent; d'autres, plus éclairés, se jetèrent avec ardeur dans cette nouvelle voie ouverte au triomphe de la vérité. Un savant français, animé du pur amour de la science, M. ChampoUion le jeune , a cueilU le premier la palme de cette nouvelle conquête de l'esprit humain , palme qui devait sitôt ombrager sa tombe ! Et voici dans quels termes il résume ses belles recherches et ses étonnantes découvertes (comme dit Cuvier') dans leur rapport avec la Bible :

c( Je démontre qu'aucun monument égyptien n'est réelce lement antérieur à l'an 2200 avant notre ère. C'est cer- « tainement une très-haute antiquité; mais elle n'offre « rien de contraire aux traditions sacrées , et j'ose même a dire qu'elle les confirme sur tous les points. C'est, en ef-

* Discours sur les révolutions du globe, 8* édit., p. 203.

a fet , en adoptant la chronologie et la succession des rois , ^< données par les monuments égyptiens, que l'histoire « égyptienne concorde admirablement avec les livres saints . « Ainsi, par exemple, Abraham arriva en Egypte vers a 1900, c'est-à-dire sous les rois pasteurs\ Des rois de race « égyptienne n'auraient point permis à un étranger d'enc< trer dans leur pays. C'est également sous un roi pasteur a que Joseph est ministre en Egypte et y étabUt ses frères , « ce qui n'eût pu avoir lieu sous les rois de race égyp- « tienne*. — Le chef de la djTiastie des Diospolitains , dite a la dix-huitième , est le rex novus qui ignorabat Joseph a de l'Écriture sainte , lequel , étant de race égyptienne , cf ne devait point connaître Joseph , ministre des rois usur- « pateurs ; c'est celui qui réduisit les Hébreux en esclavage. « La captivité dura autant que la dLx-huitième dynastie ; « et ce fut sous Rhamsès V, dit Aménophis , au commen- « cément du quinzième siècle , que Moïse délivra les Héc( breux. Ceci se passait dans l'adolescence de Sésostris, « qui succéda immédiatement à son père , et fit ses con- « quêtes en Asie pendant que Moïse et Israël erraient du-

' Race étrangère, probablement d'origine scythe , qui s'était emparée du pays.

* De là l'explication de ces passages de la Genèse :

« Joseph dit à ses frères et à toute la maison de son père : Je vais dire « à Pharaon que mes frères sont venus me trouver ; que ce sont des pasteurs « de brebis qui s'occupent à nourrir des troupeaux , et qu'ils les ont amenés « avec eux. — Et lorsque Pharaon vous fera venir et vous demandera , « Quelle est votre occupation? vous lui répondrez : Vos serviteurs sont « pasteurs depuis leur enfance , et nos pères l'ont toujours été comme nous. » Vous direz c«ci pour pouvoir demeurer dans la terre de Gessen , parce n que tous les Égyptiens ont en abomination tous les pasteurs de brebis. » — Cette haine du peuple conquis contre les pasteurs était en effet un titre de recommandation auprès de ses conquérante , qui étaient pasteurs eu\mèmes ; — conduite analogue à celle des Normands envers les Saxons dans la conquête de rAngleterre.

a rant quarante ans dans le désert. C'est pour cela que a les livres saints ne doivent point parler de ce grand « conquérant. Tous les autres rois d'Egypte , nommés dans a la Bible, se retrouvent sur les monuments égyptiens, « dans le même ordre de succession et aux époques préci cises où les livres saints les placent. J'ajouterai même a que la Bible en a écrit mieux les véritables noms que ne et l'ont fait les historiens grecs. Je serais curieux de savoir « ce qu'auront à répondre ceux qui ont malicieusement « avancé que les études égyptiennes tendent à altérer la c croyance dans les documents historiques fournis par les « livres de Moïse. — L'application de ma découverte « vient , au contraire , invinciblement à leur appui ' . »

Cette lettre remonte déjà à quelques années ; depuis lors la science fondée par M. Champollion a trouvé de dignes continuateurs. D'un côté, un procédé fidèle d'estampage, découvert et appliqué sur place par M. Lotin de Laval avec un merveilleux succès , a rapproché de nos regards et transporté dans nos musées et nos cabinets les inscriptions , les figures et les monuments , jusque-là inabordables et comme perdus dans les déserts de l'Asie. De l'autre, la science de les déchiffrer, de les contrôler, et d'en déduire des dates et des faits certains, s'est étendue et précisée sous la patiente ardeur d'un nouveau Champollion, M. de Saulcy, de l'Institut, dont les découvertes, confirmées par celles qui se font presque en même temps avec une généreuse émulation en Angleterre, viennent tous les jours étonner le monde savant. Au moment de mettre cette nouvelle édition sous presse,

' lettre de M. Champollion à monseigneur Wisemann, lue par ce dernier dans son huitième discours prononcé à Rome, et publiée depuis avec ce même discours.

nous avons été envieux , pour nous-même et pour nos lecteurs, d'apprendre de la bouche même de M. Lotin de Laval et de M. de Saulcy dans quel sens la science avait marché depuis Champollion, et à quels résultats elle était arrivée au point de vue de l'authenticité des livres saints. M. Lotin de Laval nous a dit de vive voix ce que M. de Saulcy nous a fait l'honneur de nous écrire dans la lettre suivante, que nous sommes heureux de pouvoir publier, et qui fait autant d'honneur au caractère qu'au savoir de son auteur :

• Paris, 15 avril 1850.

« Monsieur,

G Je suis heureux de pouvoir enfin tenir la promesse « que je vous ai faite ; et je viens vous communiquer les réa sultats auxquels je suis parvenu en procédant à l'examen « approfondi de la chronologie biblique. Tout ce qui conm cernait les empires de Ninive, de Babylone et d'Ecbatane, « je l'ai discuté (pourquoi ne l'avouerais-je pas humblece ment aujourd'hui?) avec la pensée préconçue que probaa blement je trouverais l'Écriture sainte en défaut. Ce que « je m'attendais à découvrir m'a complètement échappé. Je a n'ai rencontré partout dans la Bible qu'ime exactitude « mathématique, et tellement rigoureuse, que je ne puis « plus aujourd'hui que m'incliner avec respect devant l'au- « torité d'un livre qui à bon droit doit être admiré et récf véré comme le premier et le plus précieux de tous les a livres.

« Vous recevrez en même temps un aperçu des résultats G qu'il m'a été permis déjà de déduire de l'analyse des textes G cunéiformes exhumés du sol de Ninive; vous verrez que G ces textes concordent complètement avec ceux de la Bible,

4U6 LIVRE II. CliAPlTRE II.

cr et que nous pouvons, dès aujourd'hui, penser que toutes « les découvertes ultérieures, comme celles que nous avons « eu le bonheur de faire, concourront à démontrer l'infail- « libilité historique des saintes Écritures. Voilà le règne « d'Asarhaddon pour ainsi dire reconstruit : espérons que, a dans un avenir prochain , l'histoire de tous ces puissants « monarques assyriens que la Bible ne mentionne qu'en « passant, mais toujours avec une exactitude rigoureuse G en ce qui concerne les dates et les faits, sera reconstruite, « et mieux connue peut-être que l'histoire des rois franks « de la première race. Réjouissons-nous d'avoir été appelés « à assister à cette résurrection toute providentielle d'un « passé qu'il avait été impossible de pénétrer jusqu'ici , et « dont les portes sont enfin ouvertes. Nul doute aujour- « d'huique cette nouvelle conquête de la^cience ne tourne « au profit du respect que nous devons au livre auguste c( dont vous vous êtes si heureusement posé l'éloquent « apologiste. »

Cette concordance de la science et de la Bible ne doit plus nous étonner, habitués que nous sommes à la trouver partout : c'est le contraire qui désormais aurait droit de nous surprendre.

— Voici cependant une autre preuve que je dois signaler, parce qu'elle avait frappé un grand incrédule du dixhuitième siècle , Diderot.

De tout temps et en tous lieux , chez les peuples anciens comme chez les peuples modernes , dans les pays civilisés comme chez les barbares, partout, en un mot, a régné l'usage de la semaine , et de la consécration de son septième jour au repos de l'homme et au culte de la Divinité. Le fait est incontestable; il est attesté chez les anciens par

MOiSE. 407

Josèphe ', Philon, Tibulle et Lucien; et nous entendons un savant astronome moderne, non suspect, Laplace, le déclarer dans ces termes : — « La semaine , depuis la plus « haute antiquité , dans laquelle se perd son origine , circ( cule sans interruption à travers les siècles , en se mêlant ce aux calendriers successifs des différents peuples. — Il a est très-remarquable qu'elle se trouve la même par toute c( la terre. C'est peut-être le monument le plus ancien et « le plus incontestable des connaissances humaines. Il pa- « raît indiquer une source commune d'où elles se sont ré- « pandaes '. »

Quelle peut être cette source? A des yeux non prévenus, il est évident qu'elle n'est autre que la commémoration de la création du monde en sLx jours (ou époques) , et du repos du Créateur au septième jour. Voilà l'origine assignée à cet usage par le plus ancien de tous les livres et le plus ancien de tous les peuples. Et on sent alors quelle confirmation du récit de ce livre ressort de l'universalité d'un tel usage , puisqu'il atteste à la fois et l'histoire de la création dans un de ses caractères principaux , et l'unité primitive de l'espèce humaine , qui en a conservé le souvenir dans sa dispersion.

L'illustre auteur du Système du monde cependant , qui avait le malheur d'être irréligieux ' , parait ne voir dans cet usage très-remarquable , comme il le dit, qu'un système

' « On ne voit point de villes grecques ni presque de barbares, disait « Josèphe, où l'on ne cesse de travailler le septième jour, où l'on u'ftl-: « lume des lampes , et où l'on ne célèbre des jeûnes. » ( Cont. App., liv. II , cliap. IX.)

* Systèmejdu monde , p. 18 et 19.

^ Une lettre publiée récemment dans Y Univers a fait connaître que M. de Laplace , comme tant d'autres grands esprits , était revenu de son incrédulité avant de mourir.

astronomique. Après les mots que nous avons cités, il dit en effet : « Mais le système astronomique qui lui sert de a base est une preuve de l'imperfection des connaissances a humaines à cette origine. »

Il faut être bien prévenu pour vouloir trouver un système d'astronomie dans ime classification aussi bizarre , et pour admettre qu'une base si imparfaite ait pu jouir d'une telle universalité. Au reste, le savant astronome ne s'occupe que de la division de la semaine en sept jours, et il élude la circonstance dominante et caractéristique du repos religieux au septième jour, qii'aucun système astronomique, quelque imparfait qu'il soit, ne peut expliquer \

Revenons donc au sentiment de Diderot, et voyons comme lui, dans cet usage, une empreinte saillante de la grande vérité dont le type est dans la Genèse.

— La Genèse reçoit d'ailleurs une confirmation plus explicite de toutes les traditions humaines sur la création et le déluge. Nous avons, dans les Métamorphoses d'Ovide, une exposition des traditions païennes sur ce point, qui ressemble à la Genèse comme une mauvaise épreuve retouchée ressemble à un exemplaire original et avant la lettre. Chez les Phéniciens et les Phrygiens % chez les Perses ^ , chez les Indous * , en Chine ^ , et jusque dans l'Amérique **, mêmes traditions, mêmes analogies frappantes.

* Chez tous les peuples de l'Amérique, on a trouvé l'usage du repos au septième jour de la semaine, et celui de la circoncision. ( Marcel de Serres, II, 425. )

' Sanchoniaton.

^ Annales de philosophie.

^ Les Védas.

5 Mémoire de M. Pauthier sur la doctrine de Tao»

^ De Eumboiàt f Vue des Cordillères.

Ce qui est remarquable dans toutes ces traditions , c'est que chacune d'elles , en reproduisant grossièrement l'ensemble du tableau de la Genèse , a conservé plus vivement l'empreinte de tel ou tel trait particulier différent chez l'une ou chez l'autre, mais dont la réunion recompose, comme des fragments rassemblés, le tout primitif, qui ne se trouve que dans Moïse '.

» On sait qu'il y avait parmi les Grecs deux versions sur le déluge : l'une adaptée à la mythologie, dont s'étaient emparés les poètes; Tautre plus philosophique , et plus fidèle aux traditions de l'Orient. Celle-ci nous a été conservée par Lucien ( de Dea Syria ) , et par Plutarque ( Utrum animalia terrestria an aguatica magis sint soleriia ). Deucalion y est représenté comme faisant une arche ou un coffre dans lequel il se retira , prenant avec lui un couple de chaque espèce d'animaux , ainsi que sa feomie et ses enfants : tel est, dit Lucien, le récit historique. — Plutarque ajoute que le retour d'une colombe annonça d'abord à Deucalion que les eaux s'étaient retirées. — Lucien lui-même raconte, un peu plus loin , que, en commémoration du déluge , une cérémonie avait lieu deux fois par an dans une ville de Syrie, sur les bords delà mer, à laquelle accouraient toute la Syrie, l'Arabie, et les peuples d'au delà de lEuphrate; et que dans le sanctuaire du temple étaient trois statues, l'une de Jupiter, l'autre de Junon; et « la statue du milieu, ajoute-t-il, n'a d'autre nom que la Statue, « et d'autre symbole qu'une colombe d'or sur la tête ; c'est celle qu'on porte « deux fois l'an vers la mer : quelques-uns disent qu'elle représente Deuca- « lion. » — Bérose et Nicolas de Damas, racontant la même tradition, disent que l'arche s'arrêta sur la montagne des Cordyens , en Arménie ; que ses débris s'y sont conservés pendant longues années ; et que les peuples allaient même, de leur temps , recueillir de prétendus morceaux de bitume dont elle avait été enduite , et qui s'y trouvaient encore. — L'archéologie moderne est venue aussi payer son tribut à Moïse. — Des médailles de bronze ont été retrouvées dans la ville d'Apamée en Phrygie , portant , sur un côté, la tête de différents empereurs, tels que Sévère, Macrin, et Philippe l'Ancien. Sur toutes , le revers est semblable. Eckhel le décrit ainsi : « Un coffre « voguant sur les eaux , et dans lequel sont un homme et une femme qu'on « aperçoit jusqu'à la ceinture ; en dehors, et tournant le dos au coffre, « semblent marcher une femme habillée d'une longue robe , et un homme « court-vêtu ; ils tiennent leur main droite élevée : sur le couvercle du « coffre est un oiseau ; un autre oiseau , qui se balance dans l'air, tient entre « .sesi pattes une branche d'olivier. « {Doctrina mimmorum veterum;

Un point de ces traditions, que je tiens à constater, est relatif au nombre des générations écoulées entre la création et le déluge , et à la longévité des hommes à cette époque. Moïse , comme on le sait, compte dix générations, et donne à chacun des patriarches antédiluviens une vie de neuf cents ans environ. Que n'a-t-on pas dit contre cette généalogie? Voici cependant des témoignages recueillis par im célèbre incrédule, Volney, qui viennent confirmer la parole de Moïse sur le nombre des générations antédiluviennes. — c( L'historien Bérose, dit-il, qui vivait près de c( trois siècles avant Jésus-Christ, décrit avec le plus de c( détail les circonstances du déluge de Xisuthrus , qui fut c( le dixième roi, comme Noé fut le dixième patriarche. Bé- « rose et Abydème , d'accord avec Moïse , placent dix géc( nérations avant le déluge. Les Indiens remplissent les a temps antérieurs au déluge par dix avatas, qui répon- « dent aux dix rois et aux dix patriarches antédiluviens. « Sanchoniaton, de Phrygie, parle de dix générations de « dieux ou demi-dieux placés entre Uranus et la race pré- « sente des mortels. Les Arabes et les Tartares ont égale- « ment conservé le souvenir de dix générations, et de a concert , quoique séparés par d'immenses distances , ils

Vienne, 1793, Impartie, tome III, p. 130.) — D'un autre côté , M. Alexandre de Huraboldt a trouvé, chez les nations américaines, des peintures sans nombre qui retracent l'histoire primitive de Thomme conforme à l'Ancien Testament. Dans ces peintures hiéroglyphiques , le déluge est ainsi figuré : « Tezpi ou Coxcox , comme ou appelle le Noé américain , est re- « présenté dans une arche flottante sur les eaux , et avec lui sa femme et « ses enfants , plusieurs animaux , et différentes espèces de grains. Quand « les eaux se retirèrent , Tezpi envoya un vautour qui , trouvant à se nourrir « sur les corps des animaux noyés, ne revint pas. Après que l'expérience « répétée avec plusieurs autres oiseaux eut manqué, l'oiseau-mouche revint « à la fin , portant une branche verte à son petit bec. » ( De Humboldt, Vue des Cordillères, tome II, p. 65-66.)

e donnent à plusieurs des patriarches antédiluviens , ausy a bien qu'à leurs successeurs immédiats , les mêmes nomik a qu'ils ont dans la Genèse \ »

Quant à la longévité de ces patriarches , l'historien Josèphe s'exprimait ainsi : — « Tous ceux qui ont écrit l'his- « toire , tant des Grecs que des autres nations , rendent téa moignage de ce que je dis ; car Manéthon qui a écrit « l'histoire des Égyptiens , Bérose qui nous a laissé celle c( des Chaldéens , Mocus , Hesticus , et Hiérome l'Égyptien, a qui ont écrit celle des Phrygiens , disent aussi la même a chose. Et Hésiode, Hécatée, Acusilas, Hellanique, Éphore, a et Nicolas, rapportent tous que ces hommes vivaient jus- « qu'à mille ans'. » — Aux autorités citées par Josèphe il faut joindre encore celles de Varron% de Pluie*, de Valère Maxime ^ ; et enfin les mêmes traditions ont été trouvées aux Indes et dans le nouveau monde ^

I Voiney, Recherches sur Vhistoire ancienne , 1. 1, p. 127, 146 , 179.

' Josèphe , Histoire des Juifs , liv. I, chap. m.

* Cit(i par Lactance, liv. IL

^ Liv. VII , chap, xlviu.

^ Val. Max., lib. VIII, cap. de Senectute.

^ Buffon, Deluc, Wallerius, Buraet, Ray, et Sturm, ont pensé qu'on pouvait expliquer la longévité des premiers patriarches par cette raison que les qualités nutritives des végétaux, ainsi que le développement des forces des animaux , dépendent de la température et de l'air, lesquels ont dû subir une profonde altération par le fait du déluge. Les grands changements opérés dans la nature par cette révolution ont dû , selon eux , non-seulement abréger la vie , mais éteindre même quelques espèces de plantes et d'animaux. — Buffon fait aussi une remarque qui vient encore bien à l'appui de la sincérité de Moïse : c'est que la durée de la vie humaine est environ sept fois l'âge de la puberté , et que cette même proportion se trouve exister dans la vie des patriarches antédiluviens. — « Adam , ayant vécu cent « trente ans, engendra un fils... Et tout le temps de la vie d'Adam ayant été « de neuf cent trente ans , il mourut. » — Cette proportion n'est pas exactement conservée pour chacun des neuf autres patriarches , mais ( outre que quelques-uns ont pu se marier tard , comme Noé ) elle se retrouve dans le terme moyen pris sur la somme des âges de leur vie et de leur puberté.

— Finissons par quelques témoignages confirmatifs du fait qui a dû lui-même mettre un terme à toute tradition universelle, en brisant l'unité du genre humain : je veux parler du miracle de la confusion des langues.

Déjà , comme nous l'avons vu , la science ethnographique est arrivée à reconnaître la nécessité d'un tel miracle ; les traditions antiques appuient également en ce point la parole de Moïse.

Je me restreins à deux sources : l'une qui nous vient par le canal de l'historien Josèphe, l'autre par celui de Volney; et je termine par quelques découvertes archéologiques.

Après avoir reproduit le récit de Moïse , Josèphe dit : oc La sibylle parle ainsi de ce grand événement : — Tous a les hommes n'ayant alors qu'une même langue , ils bâti-* a rent une tour si haute, qu'il semblait qu'elle dût s'élever c( jusque dans le ciel; mais les dieux excitèrent contre elle « une si violente tempête, qu'elle en fut renversée, et firent a que ceux qui la bâtissaient parlèrent en un moment di- « verses langues ; ce qui fut cause qu'on donna le nom de a Babylone à la ville qui a depuis été bâtie en ce même a lieu. » Josèphe ajoute encore : « — Hesticus parle aussi ce de cette sorte du champ de Sennaar , où Babylone est « assise : On dit que les sacrificateurs qui se sauvèrent de « ce grand désordre avec les choses sacrées vinrent à Ba- « bylone\ » ,

Une autre sibylle que celle dont parle Josèphe, qui, selon que le fait observer un savant commentateur de la Genèse, n'écrit point en vers comme les autres, et doit être très-ancienne * , est citée par Volney , d'après le témoignage

' Josèphe, Histoire des Juifs, liv. I.

» Ey^plic, de la Genèse, 1732 , t. II, p. 300.

MOlSE. 413

de Moïse de Corène, dont il nous donne la traduction : — « La sibylle Bérosienne, dit Moïse de Corène, donne trois a fils à Xisuthrus : — Sim ouZerouan, — Titan, — et Yo- « petosthe. — Ils se séparèrent , et se partagèrent le monde. « La même sibylle, en parlant des hommes illustres nés a de ces trois chefs , dit ; Ils étaient terribles et brillants, a ces premiers dieux; d'eux vint la race des géants au « corps robuste , aux membres puissants , à l'immense staa ture, qui, pleins d'insolence, conçurent le dessein impie « de bâtir une tour. Tandis qu'ils y travaillaient, un vent « horrible et divin, excité par la colère des dieux {Elahim), a détruisit cette masse immense , et jeta parmi les hommes a des paroles inconnues , qui excitèrent ( ou causèrent ) le « tumulte et la confusion. Parmi ces hommes était le jaapétique Haïk, célèbre et vaillant gouverneur ( prsefec- « tus ) , très-habile à lancer les flèches et à manier l'arc. » — a Après le déluge de Noh ou de Xisuthrus, ajoute Volet ney, le partage de la terre entre trois personnages puis- « sants et brillants, dont Titan est un, ressemble beaucoup et à ce que les Grecs nous disent des trois frères Jupiter, c( Pluton, et Neptune, qui ressemblent aussi beaucoup aux et trois fils de Noé : — Pluton même est noir comme « Cham '. »

* Volney, Recherches sur V histoire ancienne , 1. 1, p. 146. — Plusieurs savants interprètes pensent que cette couleur noire dont parle Volney est le signe que Dieu mit sur Gain comme sur Cham, maudit de même, et dont les nègres sont les descendants. — « Au surplus , il est aisé de voir, « dit Rollin, sur quoi est fondée l'histoire scandaleuse de Saturne, traité « injurieusement par l'un de ses fils. — Il est aisé aussi de comprendre « que la licence des saturnales venait d'une mémoire peu respectueuse de « l'ivresse de Saturne ou de Noé. — La sévère punition de celui qui avait « vu la nudité de Noé a laissé parmi les païens la mémoire de l'indigna- « tion de Saturne , qui , selon Callimaque , fit une loi irrévocable que qui- « conque aurait une pareille témérité à Tégard des dieux perdrait aussitôt

Enfin, Farchéologie nous appelle à son tour dans ce même pays de l'Assyrie ou de la Chaldée, sur cette plaine célèbre de Sennaar, à Babylone , pour y trouver, sous un amas immense de briques vitrifiées , d'un aspect correspondant aux traditions bibliques, cette tour de Babel, premier monument de l'orgueil et de la faiblesse des hommes. Les études de M. Raoul-Rochette , et la comparaison qu'il a faite des relations et des descriptions des voyageurs modernes, lui ont appris non-seulement à distinguer cette tour célèbre de la tour de Bélus élevée sur l'autre rive de l'Euphrate , mais encore à reconnaître que cette dernière n'a été en quelque sorte qu'une imitation de la tour de Babel : « Après que le feu du ciel ou de la terre , dit le sac( vant archéologue , eut détruit celle-ci sur la rive gauche « de l'Euphrate , et l'eut réduite en un amas de scories vice treuses , on la rebâtit de l'autre côté du fleuve , à peu ff près avec la même forme , et avec une magnificence « dont l'âge n'a pu effacer le souvenir ni les vestiges '. »

Et c'est à la même civilisation, ou à l'influence traditionnelle de la même cause , qu'il est permis de rapporter ces téocallis du Mexique qui forment de grandes tours

« la vue. » ( Traité des études ^ 4* partie. ) — L'identité de Saturne, de Janus, et de Noé, serait très-aisée à établir par plusieurs monuments anciens. Ainsi la double figure de Janus faisait allusion à la double vie antédiluvienne et postdiluvienne de Noé , qui , en effet , se trouvait avoir vu seul deux mondes distincts. Aussi une médaille frappée en souvenir du déluge , et qui avait cours dans la plus haute antiquité païenne , représentait d'un côté la double face de Janus, et de l'autre une arche ou un vaisseau flottant sur les eaux ; sur quoi Ovide , dans ses Fastes , se demandant Texplication de ces emblèmes , dit :

JHuHa quidem didici : Sed cur navalis in ara

Altéra signata est f altéra forma biceps?.,.. Al bona posteriias puppim signavit in are ,

Hospitis adventum testificata Dei.

* Ceurs d'archéologie, 2^ et â^ aimée.

composées d'assises en retraite , absolument dans le même style qiie le fameux temple de Bélus , cette imitation de la tour de Babel, et dont la ressemblance frappante avec les pyramides de FÉthiopie, les bamoths de laPhénicie, les nuraghs de la Sardaigne , les talaiots des îles Baléares , les tours d'Ecosse , et les autres monuments pyramidaux répandus sur toute la terre, a été, dans ces derniers temps, observée par M. de Humboldt et d'autres savants voyageurs '.

Fermons ici notre enquête, et résumons-nous.

Au travers de toutes les altérations et de toutes les métamorphoses qu'a subies la vérité historique des temps primitifs, où se trouve caché le secret de nos destinées, qui n'éprouve une satisfaction profonde à reconnaître que l'historien qui seul nous est sérieusement proposé comme contenant cette vérité se trouve ainsi d'une véracité à toute épreuve , et qui se confond dans son inaltérable profondeur avec la parole de Dieu; cette même parole qui, après avoir créé le monde , le raconta au premier homme , son dernier et plus bel ouvrage , et lui révéla la connaissance de ses devoirs et de ses destinées?

Que manque-t-il à Moïse , organe de cette parole , pour obtenir de la raison la plus haute une foi complète?

Nous venons de faire le tour de cet immense colosse. Nous l'avons contemplé sous toutes ses faces , autant que la faiblesse et la rapidité de notre vue ont pu l'embrasser. Tout nous a frappé d'admiration et de smrprise ; tout nous l'a fait voir comme quelque chose de surhumain et d'incomparable. — l** Son antiquité! Il touche aux événements

* Cours d'archéologie , 2* et 3* année.

qu'il décrit. Le déluge était encore de son temps un événement en quelque sorte domestique dans la famille d'Abraham et de Noé, qui était elle-même la souche de la famille du genre humain. Les temps antérieurs et la création se racontaient eux-mêmes par les monuments d'une tradition d'autant plus sûre que la longévité des hommes permettait aux enfants de vivre longtemps avec leurs pères, de s'identifier avec eux , et de ne faire tous ensemble, pour ainsi dire, qu'un seul homme à qui le Créateur avait parlé.

— 2° Son caractère et celui de ses écrits ! Il est le pontife de la loi naturelle , et le seul dépositaire de la vérité morale dans les temps anciens. Aucune des passions humaines , qui sont le ressort d^s grandes fortunes , ne se laisse voir en lui; et ce n'est que par des sacrifices et un désintéressement sans bornes qu'il se consacre à la sainte mission de consolider le culte du vrai Dieu, et de perpétuer les espérances du genre humain. On remarque dans ses écrits une simplicité , une sobriété , et une noble assurance, qui, comparées surtout à la grandeur et à la difficulté du sujet, ne sont pas de l'homme, et respirent je ne sais quelle majesté calme et divine qui émeut les plus incrédules et déconcerte les profanateurs. — 3° Son œuvre! Par lui a été enfanté le plus grand de tous les prodiges, celui de tout un peuple résistant seul , durant tout le cours de l'antiquité , à la déviation de tout le genre humain vers l'idolâtrie, et qui, après avoir atteint sa première destination en donnant au monde la grande lumière de l'Évangile, survit à tous les peuples anciens et parcourt tous les peuples modernes , pour expier le crime de l'avoir méconnue lui-même, et en faire ressortir partout la divinité.

— 4° Enfin l'épreuve qu'il a subie et la discussion dont il a été l'objet! Rien ne lui a manqué pour le confondre, s'il

n'eût été un homme au-dessus des hommes. Nous sommes les témoins inattentifs du spectacle le plus extraordinaire qui se soit jamais vu. Les prodiges de l'esprit humain, le développement rapide de toutes les connaissances exactes, ont fait de notre siècle un siècle géant par la science , qui saisit toutes les vérités physiques , embrasse tout , pénètre tout, se fait rendre compte de tout dans la nature, en déchire tous les voiles et en surprend tous les secrets. Un vaste abîme d'erreur et d'ignorance a été franchi par lui, qui le sépare de tout ce qui l'avait précédé : eh bien! il est ime seule chose qu'il ne peut dépasser , et cette chose est la plus ancienne, c'est le récit de Moïse. Non-seulement toutes les critiques réunies de l'esprit humain ne peuvent trouver ce récit en défaut, mais on n'a pas assez de force, ce semble, pour en saisir l'immense vérité. Comme un monument gigantesque placé au centre d'une vaste forêt , et qui se présenterait toujours au bout de toutes les avenues, la parole de Moïse se trouve être le terme et le dernier mot de toutes les branches de la science moderne , à son plus haut point de développement. Chaque abatis qui est fait dans cette forêt d'ignorance et d'erreur ne sert qu'à le découvrir davantage. De quelque côté que partent les apôtres de la science , physiciens , chimistes, astronomes , naturalistes, géologues, ethnographes, linguistes, géographes, archéologues, historiens, voyageurs , après avoir parcouru chacun leur voie indépendamment les uns des autres , et s'être partagé l'univers dans leurs explorations , c'est en face de la Genèse qu'ils se rencontrent tous; c'est à un mot écrit depuis plus de trois mille ans dans ce livre mystérieux que chacun d'eux vient aboutir, devenant ainsi, à leur insu, d'apôtres de la science apôtres de la Religion, dont ils proclament la divinité en confessant l'mspiration

4lS LIVRE II. CHAPITRE' II.

de son premier historien. C'est aux mains de ces nouveaux ouvriers qu'est confiée la reconstruction de cet édifice qui se prépare , de l'édifice de la foi. Chacun taille sa pierre selon une forme et un dessin particulier , sans connaître sa destination ultérieure ; mais le grand Architecte qui a conçu le plan général fait qu'elles s'ajustent toutes à la base première et immuable que lui-même a posée de sa propre main, et qui régit tout l'ensemble de l'édifice.

Et voyez la marche visible de ce dessein providentiel ! Naguère Moïse était réputé un imposteur, et la Genèse un conte fait pour amuser l'enfance du monde : bientôt on découvrit peu à peu et on osa établir que son récit n'était contredit par aucun fait rigoureusement démontré dé l'histoire naturelle ; puis on se convainquit de plus en plus que non-seulement les sciences ne le contredisaient pas , mais qu'elles le justifiaient de point en point. Enfin, le prodige de cet accord est devenu si frappant, qu'on n'a pu l'expliquer que par l'inspiration de Moïse , et que c'est lui à son tour qui est devenu le régulateur et comme le patriarche des sciences.

C'est à cette grande vérité que les sciences rendent de plus en plus hommage. Je vais laisser parler quelques-uns de leurs premiers interprètes :

— « La description de Moïse est une narration exacte et « philosophique de la création de l'univers entier et de l'o- « rigine de toutes choses, » disait déjà Buffon '.

— c( Il est matériellement démontré , disait aussi le grand « Linné , que Moïse n'a écrit et n'a pu écrire que sous la « dictée même de l'Auteur de la nature , neutiquam suo inr « genio , sed aïtiori ductu''. »

^ Théorie de la terre y art. 2.

» Curios. naturx , § vi , Amœn. Acad., diss. \\u.

— « Moïse nous a laissé une cosmogonie , écrivait Cu- « vier, dont l'exactitude se vérifie chaque jour d'une ma- « nière admirable. Les observations géologiques récentes « s'accordent parfaitement avec la Genèse sur l'ordre dans « lequel ont été successivement créés tous les êtres orga- « nisés '. »

— « L'ordre d'apparition des êtres organisés , disait le « respectable M. Ampère , est précisément l'ordre de l'œua vre des six jours , tel que nous le donne la Genèse. — Ou a Moïse avait dans les sciences une instruction aussi pro- « fonde que celle de notre siècle, ou il était inspiré *. »

— c( Nous ne pouvons trop remarquer, écrit un autre « géologue , Demerson , cet ordre admirable parfaitement « d'accord avec les plus saines notions qui forment la base « de la géologie positive. — Quel hommage ne devons-nous et pas rendre à l'historien inspiré '? »

— c( Aucim monument , soit historique , soit astronomi- « que , n'a pu prouver que les livres de Moïse fussent faux ; « mais , au contraire , ils sont d'accord de la manière la « plus remarquable avec les résultats obtenus par les plus « savants philologues et les plus profonds géomètres. » — Tel est l'hommage que l'ethnographie et la géographie font entendre par la bouche de leur savant rapporteur Balbi*.

— « S'il est aujourd'hui une vérité généralement sentie , a dit le savant M. de Férussac, c'est que le progrès des « connaissances positives a tout à fait éloigné de nous cet « esprit prétendu philosophique dont on fait encore , en

' Voir V Université catholique, ai\n\ 1830.

' M. Ampère , Théorie de la terre ; Bévue des Deux Mondes , 1"" juillet 1833.

^ La Géologie enseignée en vingt-deux leçons, ou Histoire naturelle du globe terrestre; Paris, 1829, p. 408, 471.

^ Atlas ethnographique du globe; Paris, 1 826, l" mappemonde ethnogr.

a certains lieux, tant d'état. Quel est maintenant le géoloa gue qui ne sourirait de pitié aux argumentations de Volet taire contre la Genèse? Voit-on, de nos jours, paraître « une seule dissertation composée dans cet esprit par un « écrivain jouissant du moindre crédit parmi les savants ' ? »

— c( Concordance extraordinaire, s'écrie un savant pro- « fesseur de la faculté des sciences , M. Beudant , qui ne « peut être l'effet du hasard , et qui , en nous conduisant « à admettre des faits que les livres saints ont voulu nous « cacher, nous entraîne aussi à reconnaître , dans les détails « qu'ils nous ont laissés , une profondeur de connaissances « qui contraste d'une manière frappante avec l'ignorance a des temps où ils ont été écrits * ! »

— c( Cultivez avec ardeur les sciences abstraites et les a sciences naturelles , » disait un des plus habiles interprètes de celles-ci en s'adressantà ses collègues; « décom- « posez la matière ; dévoilez à nos regards surpris les G merveilles de la nature ; explorez , s'il se peut , toutes les ce parties de cet univers ; fouillez ensuite les annales des « nations , les histoires des anciens peuples ; consultez sur « toute la surface du globe les vieux monuments des siècles c( passés : loin d'être alarmé de ces recherches, je les en- « couragerai de mes efforts et de mes vœux. Je ne crain- « drai pas que la vérité se trouve en contradiction avec « elle-même , ni que les faits , les documents par vous « recueillis, puissent jamais n'être pas d'accord avec nos « livres sacrés ^. »

— « Si l'on considère que la géologie n'existait pas à

* Bulletin universel des sciences, sect. des Sciences naturelles, t. X, n° 137.

^ Voyage minéralogique et géologique en Hongrie y ohdi^i. 15. ^ M. Cauchy, Quelques mots adressés aux hommes de bon sens, 1833.

« l'époque à laquelle a été écrit le récit de la création, « et que les connaissances astronomiques étaient pour lors « peu avancées , on est porté à conclure que Moïse n'a pu « deviner si juste que par suite d'une révélation. » C'est à cette conclusion qu'arrive le savant professeur de minéralogie et de géologie de Montpellier, dans sa Cosmogonie de Moïse comparée aux faits géologiques.

a Telles sont les principales données, dit encore M. Mar- « cel de Serres , que l'on trouve dans le livre sur lequel a nous avons appelé l'attention des hommes éclairés, lice vre réellement étonnant , fait pour tous les âges , et qui « a grandi avec eux. Merveilleux pour nous, il le sera bien « plus encore pour nos neveux , dont les esprits , perfec- « tionnés par les lumières toujours croissantes des sciences, « en concevront mieux toute la portée , et pourront aussi « en apprécier davantage la profondeur et la beauté. — « Nos recherches auront peut-être suffi à ceux dont l'es- « prit est dégagé de toute prévention ; quant aux autres , « nous n'avons jamais eu l'espoir de les convaincre : nous « savons trop qu'il est des maux de l'esprit comme du « cœur , qu'il n'est pas donné à l'homme de guérir, ni « même de soulagera »

— Un autre professeur interrompt l'exposition de la science par cette réflexion pleine de sens : « Ici se pré- « sente une considération dont il serait difficile de ne pas « être frappé : — Puisqu'un livre, écrit à une époque où les « sciences naturelles étaient si peu développées , renferme « cependant , en quelques lignes , le sommaire des consé- « quences les plus remarquables, auxquelles il ne pouvait « être possible d'arriver qu'après les immenses progrès « amenés dans la science par le dix-huitième et le dix-neu-

« Tome I , p. ?,22 et 223 ; t. II , p. 408 , 2^ édit.

c< vième siècle ; puisque ces conclusions se trouvent en c( rapport avec des faits qui n'étaient ni connus ni même « soupçonnés à cette époque , qui ne l'avaient jamais été « jusqu'à nos jours , et que les philosophes de tous les « temps ont toujours considérés contradictoirement et sous « des points de vue toujours erronés; puisque, enfin, ce c( livre , si supérieur à son siècle sous le rapport de la « science , lui est également supérieur sous le rapport de « la morale et do la philosophie naturelle , on est obligé « d'admettre qu'il y a dans ce livre quelque chose de supé- « rieur à l'homme , quelque chose qu'il ne voit pas , qu'il « ne conçoit pas, mais qui le presse irrésistiblement'. »

Je ne finirais pas, si je voulais recueillir tous les témoignages de la science. Aux noms déjà cités et que j'ai pris comme au hasard, il faudrait joindre ceux de Buckland, d'Aubusson , de Chaubard , de Bertrand , de Margerin , de GharapoUion, de Rémusat, de Nodier, d'Eusèbe de Salles, de Bourdon, qui tous viennent s'incliner devant la majesté de Moïse , et reconnaître en lui le souffle de Dieu. Jamais tel accord ne s'est vu dans les divers interprètes de la science, jamais hommage plus désintéressé, plus spontané, plus éclairé, plus libre, plus concluant, n'a été rendu à la vérité. — Malheur à celui qui n'en serait pas ébranlé!...

Disons donc, avec M. le comte de Las Cases: « Oui, a Moïse domine au-dessus des générations et des siècles « comme une colonne impérissable de vérité. Hérodote, « Manéthon, les marbres de Paros, les historiens chinois, « le sanscrit, toutes ces sources les plus anciennes du c( monde demeurent de cinq cents ans , de mille ans au- « dessous de lui ; aucun de ces témoignages antiques ne

' Nérée Boubée, Manuel de géologie, 3^ édit., p. 62.

MOÏSK. h'à*^

a peut Tatteindre, le contredire, ni l'affaiblir : au cona traire , la nature et les hommes se trouvent de toutes « parts en harmonie parfaite avec ce qu'il dit. Aussi , tou- (( chée de cet accord merveilleux , la foi religieuse triom- « phe , et, frappée d'un tel résultat , l'incrédulité philoso- « phique chancelle : vaincue par ses propres lumières, elle « se voit contrainte d'avouer qu'il y a dans tout cela quelce que chose de surnaturel qu'elle ne comprend pas , mais a qu'elle ne saurait nier '. »

Tel est Moïse.

Donc, — non-seulement au nom de la tradition, au nom de l'autorité, au nom de la foi (bases sacrées auxquelles on sent toujours le besom de venir se rattacher) , mais au nom des plus solides conquêtes de l'esprit humain , au nom de la science et du génie, — il faut croire

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