‹ Études philosophiques sur le christianisme (volume 2)Chapitre 36 sur 37 · EN LUI · texte numérisé non relu

EN LUI

§ra.

Moï$e considéré dans le récit de la chute de V homme en Adam, et de la promesse de sa rehabilitation en Jésus- Christ.

Si vous croyez en Moïse , vous devez croire en moi , — disait Jésus-Christ ; — car c'est de moi oue Moïse a ÉCRIT. — Si crederitis Moysi, crederitis forsitan et mihi; de me enimille scripsit^.

Cet argument s'adresse d'une manière directe à notre

* Extrait de la I*"* Carte historique de Lesage. ' Joan., c. V, V. 56.

siècle ; il le presse de conclure , de l'autorité de Moïse , la divinité de Jésus-Christ.

Tout le monde est d'accord sur le rapport qui unit cette conclusion à son principe , les chrétiens , les déistes , et même en quelque sorte les juifs.

Les chrétiens ont de tout temps , comme on le voit par cette parole de Jésus-Christ, fait reposer le Christianisme sur le témoignage du Mosaïsme. Les déistes ont reconnu hautement le lien qui les unit, en dirigeant sur Moïse leurs attaques contre Jésus-Christ. Les Juifs enfin ont confessé à leur manière la vérité de ce rapport, en attendant, sur la foi de la parole de Moïse , un christianisme chimérique , mais qui, par cela même, prouve d'autant mieux, au profit du Christianisme véritable, la force d'un rapport qui a pu dépasser son terme à ce point, et survivre à tant de déceptions.

Ainsi , quelque opinion qu'on ait sur le Mosaïsme ou sur le Christianisme, le fait, qu'il y a entre eux un rapport étroit, réunit toutes les opinions.

Donc, en établissant la vérité de Moïse, les sciences ont établi en même temps la divinité de Jésus-Christ ;

Donc , ramenés à la croyance en Moïse , nous sommes ramenés en même temps à la croyance en Jésus-Christ.

Ce résultat précieux demande quelques développements, qui vont être l'objet du dernier paragraphe de cet important chapitre.

L Dans le cœur du récit de Moïse se trouve un fait générateur de la seconde révélation et de sa nécessité, et qui est comme le premier anneau de la chaîne qui rattache le Christianisme au berceau du genre humain.

Laissons parler Moïse dans toute la grave simplicité de

sa parole. Il est assez fort pour se passer de nos précautions.

« Dieu créa donc l'homme à son image : il le créa à « l'image de Dieu, il le créa mâle et femelle. Dieu les « bénit, et leur dit : Croissez et multipliez-vous, remplissez a la terre et vous l'assujettissez; dominez aussi sur les a poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur « tout animal qui se meut sur la terre. Or, le Seigneur « Dieu avait planté dès le commencement un jardin délice cieux, dans lequel il mit l'homme qu'il avait formé. Le « Seigneur Dieu avait aussi produit de la terre toutes sor- « tes d'arbres beaux à la vue , et dont le fruit est agréable (( au goût... et l'arbre dévie au milieu du paradis, avec a l'arhre de la science du bien et du mal. Le Seigneur Dieu « prit donc l'homme, et le mit dans le jardin d'Éden, afin ce qu'il le cultivât et qu'il le gardât. — Or, le Seigneur Dieu « fit à l'homme im commandement, et lui dit : Vous pouce vez manger du fruit de tous les arbres du jardin; mais « ne mangez point du fruit de l'arbre de la science du bien « et du mal, car au même jour où vous en mangerez, vous c( mourrez certainement. Or, le serpent dit à la femme : c( Pourquoi Dieu vous a-t-iï commandé de ne pas manger c( du fruit de tous les arbres qui sont dans le paradis? — « La femme lui répondit : Nous mangeons du fruit de tous a les arbres qui sont dans le paradis ; mais pour ce qui a est du fruit de l'arbre qui est au milieu du paradis, Dieu « nous a commandé de n'en point manger, de peur a que nous ne fussions en danger de mourir. — Le ser- « peut repartit à la femme : Assurément vous ne mourrez a point; mais c'est que Dieu sait qu'aussitôt que vous « aurez mangé de ce fruit, vos yeux seront ouverts, et « vous serez comme des dieiLx , connaissant le bien et le

« mal. » — (La femme séduite mangea du fruit défendu, et en donna à son mari, qui en mangea aussi.) — « En a même temps leurs yeux furent ouverts à tous deux, et « ils reconnurent qu'ils étaient nus... Alors le Seigneur a Dieu appela Adam, et lui dit : Où êtes-vous? Adam lui a répondit : J'ai entendu votre voix et j'ai eu peur, parce « que j'étais nu; c'est pourquoi je me suis caché. Le Sei- « gneur lui repartit : Et d'où avez-vous su que vous étiez « nu? N'est-ce pas parce que vous avez mangé du fruit « de l'arbre dont je vous avais défendu de manger? Adam a lui répondit : La femme que vous m'avez donnée pour a compagne m'a présenté du fruit, et j'en ai mangé. Le « Seigneur dit à la femme : Pourquoi avez-vous fait cela? « — La femme répondit : Le serpent m'a trompée , et j'ai a mangé du fruit. — Alors le Seigneur Dieu dit au sera pent : Parce que tu as fait cela, tu es maudit. Je mettrai « une inimitié entre toi et la femme, entre sa descendance « et la tienne, et cette descendance ou l'un de cette desa CENDANCE » (le mot hébreu qui correspond à semen est employé souvent pour fils) « te brisera la tête » . ( Dieu prononce ensuite la condamnation contre nos premiers parents, et les dévoue à la douleur et à la mort. )

Pour compléter et éclaircir le sens des derniers mots que nous venons de citer, et dans lesquels réside le germe de la promesse qui lie le Mosaïsme au Christianisme, il faut en voir l'extension un peu plus loin dans la Genèse ellemême.

— c( Le Seigneur dit ensuite à Abraham ; Je ferai sortir c( de vous un grand peuple; je vous bénirai, et tous les « peuples de la terre seront hénis en vous »

— c( L'ange du Seigneur appela Abraham, et lui dit : Je c( jure par moi-même, dit le Seigneur, que je vous béninii. . .

a et TOUTES LES NATIONS DE LA TERRE sefont hénies dans a UN DE vos DESCENDANTS, p

(Même promesse renouvelée à Isaac.)

Enfin Jacob mourant : — « Le sceptre ne sera point

(( ôté DE JUDA, NI LA PRINCIPAUTÉ DE SA RACE, JUSQU'a

« CE QUE VIENNE CELUI QUI DOIT ÊTRE ENVOYÉ; « — et CELUI-LA SERA L'ATTENTE DES NATIONS. »

Attente qui continue ainsi à se transmettre et à se développer de génération en génération, comme contre-poids des maux et de la corruption toujours croissante de l'espèce humaine , jusqu'à ce que , le Sceptre étant sorti de Juda pour passer aux Romains , toutes les nations ont été hénies et sanctifiées en Celui qui disait : C'est de moi que Moïse A ÉCRIT 'j en ce descendant de la Femme qui, dans les transports de sa glorieuse maternité, chantait : Glorifie le Seigneur, mon âme, parce qu'il a fait en moi de grandes

choses, SELON LA PROMESSE QU'iL A FAITE A NOS PÈRES,

A Abraham et a sa postérité, pour toujours.

Tel est , réduit à sa plus simple expression , le lien qui unit le Christianisme au Mosaïsme , et qui a valu à celui-ci les attaques de tous les ennemis de celui-là.

La première impression qu'on éprouve à la lecture de l'antique histoire d'Éden , qui lui sert de fondement , c'est la difficulté de l'adapter à nos jugements superficiels et ordinaires, et la tentation de la critiquer, tant les choses y sont dénuées de ménagement et d'explications , et y sont jetées comme en énigme à l'esprit humain.

Mais une réaction ne tarde pas à s'opérer dans l'âme du lecteur le plus incrédule. Cette facilité môme de critiquer ce qu'il vient de lire le met en défiance , non plus du livre , mais de lui-même , de sa légèreté , de son ignorance , de son aveuglement. Il commence à redouter im livre qui l'a

redouté si peu lui-même. Il le reprend, le relit avec plus de précaution et de docilité, et finit par sentir que derrière ce qui l'avait d'abord tant choqué se trouve quelque chose non plus d'absurde , mais simplement de mystérieux et de profond, dont il entrevoit de plus en plus la sagesse, la solidité , l'immense vérité , au fur et à mesure qu'il lui est donné, comme disait lord Byron, de forcer la porte de la lettre , et d'entrer dans les sentiers de l'esprit.

Assurément le dogme du péché originel, de ses circonstances et de ses suites , restera toujours un grand mystère (moins grand toutefois, comme le disait très-bien Pascal, que celui que présenterait l'humanité sans lui) ; mais il est étonnant combien la mauvaise ou l'insuffisante disposition des esprits en épaissit les voiles , en complique les obscurités , et combien , au contraire , un cœur simple et une raison droite s'enfoncent et se nourrissent dans ses profondeurs.

Quoi qu'il en soit, comme je l'ai déjà dit, qu'on le comprenne ou qu'on ne le comprenne pas, cela est ; et il faudrait affronter de bien plus grands mystères et dévorer de bien plus insolubles difficultés , si on voulait le rejeter. La chute du premier homme et ses suites , c'est de l'histoire, et de l'histoire écrite non-seulement dans le plus éprouvé et le plus véridique de tous les livres , mais, comme nous le verrons, dans toutes les traditions de l'univers, et surtout au fond de notre propre cœur. Nous y sommes tous plongés, et c'est précisément à force d'y être plongés que nous ne la voyons pas.

Dans ce moment je ne m'attache , pour en constater la vérité, qu'au récit de Moïse. Je prends ce récit tel qu'il est, sans explications, tout enveloppé de mystère, et je dis La chute de l'humanité par la désobéissance du premiei

homme , et la promesse de sa future réhabilitation par un descendant de la femme, attendu de toutes les nations, qui doit sortir du peuple juif à l'époque où le peuple juif doit lui-même déchoir de son rang de peuple, voilà ce qui résulte clairement du récit de Moïse*.

Devons-nous croire à la vérité de ce récit?

La question de la vérité du Christianisme est là , comme l'ont très-bien senti ses ennemis ; car si la parole de Moïse est vraie en ce point, il est évident que Dieu est intervenu dans les destinées de l'espèce humaine ; qu'il a fait alliance avec elle par une promesse qui suppose une nouvelle et définitive alliance par l'accomplissement; et que cet accomplissement, objet de l'alliance nouvelle, ne peut se trouver nulle part que dans le Christianisme, qui, seul, en revendique le titre , et qui d'ailleurs en remplit si merveilleusement toutes les conditions.

Mettons donc en discussion ce point : — Ce que nous dit Moïse , touchant la déchéance de l'humanité et la promesse de sa future réhabilitation , a-t-il un fondement solide? doit-il être cru?

L'affirmative ne peut être douteuse après tout ce que nous avons vu; elle se déduit toute seule de l'épreuve que Moïse vient de subir sous l'action de toutes les fbrces réunies de l'esprit humain. En effet :

Je conçois que tant qu'on a pu révoquer en doute , rationnellement parlant, la véracité de Moïse sur toutes les

' Cela résulte de plus en plus des autres parties des livres saints qui font suite au Pentateuque, et ne font qu'un tout avec lui. Mais le Pentateuque, et surtout les passages de la Genèse que nous venons de citer, forment les premiers anneaux de cette tradition , qui se poursuit dans le peuple juif et se ramifie encore au sein de tous les autres peuples. — Aussi les Samaritains, qui n'ont retenu que le Pentateuque, ont-ils toujours attendu le Messie, comme le reste des Juifs. — Nous reviendrons sur tous ces points.

autres parties de son récit , on a été fort contre celle-ci ; car à son invraisemblance propre venait se joindre l'invraisemblance de tout le reste ; et l'incrédulité avait beau jeu de rire du serpent et de la pomme ^ , lorsque déjà elle pouvait rire à son aise des six jours , de la lumière avant le soleil, du repos du Créateur, de la longévité des patriarches, du déluge universel et de l'arche de Noé, de la tour de Babel et de la confusion des langues; enfin de la date récente des sociétés humaines , et des autres circonstances de la Genèse. Mais depuis que les rieurs et, ce qu'il y a de mieux, les vrais savants sont passés du côté de Moïse sur tous ces points; depuis que cette colonne impérissable de vérité a été replacée sur sa base , et que le triomphe du patriarche est devenu celui des sciences ellesmêmes, grandies jusqu'à pouvoir le comprendre et l'admirer, oh! alors cette grande conversion de l'esprit humain à la vérité , sur l'ensemble du récit de Moïse , profite à la démonstration du seul point inexpliqué de la déchéance du premier homme. Alors nous sommes en droit de dire :

Moïse a été vrai, et seul vrai, lorsqu'il a posé le fait de la création du ciel et de la terre comme un fait primitif de la toute-puissance de Dieu , distinct de la formation subséquente de leurs diverses parties , — ainsi que toute

^ Voici un exemple entre mille de la légèreté des interprétations mondaines à l'égard des livres saints. Le mot de pomme n'est pas écrit une seule fois dans la Bible , ni même celui d'aucun fruit connu dans la nature Il est parlé seulement de deux arbres et de leur fruit , qu'on ne désigne que par ces mots : arbre de vie , — arbre de la science du bien et du mal. Sur quoi un sage interprète fait cette réflexion : — « Aucun de ces deux « arbres n'est (autrement) nommé. Leur fruit est demeuré inconnu; et « toute la curiosité que l'usage du second a inspirée aux enfants d'Adam ne « réussira jamais à découvrir un secret que Dieu a voulu nous cacher, >» — Cibum cujusdam altioris significationis , dit saint Augustin.

saine philosophie est forcée d'en convenir, et que Brouésais en avait entrevu la nécessité.

Il a dit vrai lorsqu'il a présenté d'abord la terre sans vie , dans un état de submersion , au sein d'une mer sans habitants , — comme l'a constaté Cuvier.

Il a été étonnamment vrai lorsqu'il a placé la production de la lumière-calorique avant le soleil, — comme s'accordent à le dire Chaubard, Marcel de Serres, Godefroy, Young, Fresnel, et Arago.

Il a dit vrai lorsqu'il a dépeint l'apparition successive des êtres organisés , en allant du simple au composé , les végétaux d'abord {germen, herha, arhor); — les reptiles et autres animaux marins , et en même temps les oiseaux; — puis les animaux terrestres; — puis l'homme,

— comme le reconnaissent tous les géologues.

Il a été vrai , lorsqu'il a dit que toutes ces œuvres de Dieu avaient été progressivement formées en six jours , autres que ceux que nous mesure le soleil, après lesquels, et au septième jour dont il ne marque pas la fin , le Créateur avait cessé son œuvre et lui avait imprimé une stabilité invariable, — comme le reconnaissent encore tous les géologues et les naturalistes , et comme vient le confirmer cet usage universel et perpétuel de la période hebdomadaire et du repos religieux de tous les peuples au septième jour, constaté par Laplace , et si fort remarqué par Diderot. I II a dit vrai dans le récit du déluge universel , sa rapidité, son universalité , sa date, et jusque dans les circonstances du salut de la seule famille qui parvint à y échapper,

— comme le confirment la nature et les traditions universelles consultées par les géologues, les physiciens, lés historiens, et les voyageurs.

Il a dit vrai quand il n'a placé que dix générations entre

la création et le déluge, et qu'il a donné à chacune d'elles une durée de mille ans , — comme disent toutes les traditions profanes, au rapport de Volney.

H a dit vrai lorsqu'il a fait venir tous les hommes d'un seul homme , — comme disent Buffon , Lacépède , Cuvier, et tous les grands naturalistes.

Il a dit vrai enfin dans le grand récit de la confusion violente des langues et de la dispersion des hommes , sous la conduite de trois chefs de races, en partant de l'Assyrie, réservoir primitif de toutes les langues et de toute civilisation, — comme l'ont démontré Barton, de Humboldt, Goulianoff, Hunter, Klaproth, Niebuhr, Rémusat, de Para vey, Freycinet, Raoul -Rochette, et tous les autres ethnographes, archéologues, géographes et voyageurs.

DONC il a dit vrai dans le récit de la déchéance du genre humain en Adam , et de la promesse de sa future bénédiction en CELUI qui doit venir, et qui sera l'attente DE toutes les NATIONS; ct il ne nous manque, pour comprendre entièrement cette partie de ses récits , que les lumières qui nous ont si longtemps manqué sur tout le reste, et que Dieu a dû plus particuUèrement se réserver sur ce pomt, comme touchant de plus près à sa nature infinie, et devant être l'aliment de notre foi.

La parfaite véracité de Moïse sur tous les autres pomts qu'il a été donné à la science humaine de découvrir, nous est un solide gage de sa véracité sur celui-ci; et on peuti dire que si la vérité du récit de la chute et de la promesse se dérobe à la vue directe , elle se laisse voir vivement reflétée dans la vérité de tous les autres récits environ- 1 najits'. Ce raisonnement est irrésistible lorsqu'on considère ■

' Nous nous réservons de faire voir plus tard qu'elle ne se dérobe pas entièrement à la vue directe. Ce n'est ici qu'une concession provisoire.

le nombre , l'importance et la rigueur des faits sur lesquels Moïse a été trouvé vrai; vrai d'une vérité d'autant plus étonnante , et , si j'ose ainsi dire , méritoire , qu'elle n'était pas vraisemblable , et qu'aucun arrangement , aucune précaution , n'ont été pris par lui pour s'accréditer.

II. Il y a plus. Cette considération et toutes celles que nous avons présentées doivent agir en sa faveur, plus spécialement sur la partie de ses récits qui a trait à la chute et à la promesse que sur toutes les autres ; car toutes les autres sont accessoires , dans la situation de Moïse , relativement à celle-ci. Moïse n'est historien des phénomènes primitifs de la nature qu'accidentellement , ce n'est là pour ainsi dire que le cadre de son tableau ; ce qu'il est avant tout , c'est l'historien de la Religion , des rapports moraux de l'homme avec Dieu. C'est là ce qui a dû être plus particulièrement l'objet de son attention ; c'est en cela qu'il a dû se croire plus spécialement obligé d'être vrai , et qu'il lui a été le plus facile de l'être, parce que c'est ce qui devait être le plus vital dans la tradition; c'est enfin à ce point que remonte et que s'attache le merveilleux respect dont il n'a cessé de jouir. Tout Moïse est là , en un mot; et si Moïse est un historien qui , par toutes les raisons que nous avons déduites, doit être tenu pour profondément vrai, c'est là que nous devons en appliquer la conclusion, et que notre confiance doit venir se rattacher comme à son centre. Moïse, par exemple , n'a été ni trompé ni trompeur dans le récit de la création : donc il ne l'a pas été dans le récit historique de la chute originelle ; car ce dernier événement est postérieur au premier, et a dû laisser des traces plus profondes dans l'esprit humain, qu'il touchait immédiatement. Moïse a cru devoir respecter la vérité sur ime foule d'autres faits

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accessoires , où l'intérêt de la vérité même aurait demandé,, ce semble , à nos yeux , qu'il la mitigeât et l'adoucît : donc il l'a respectée dans le fait capital , où tout cet intérêt se trouve concentré. Qui se dispose à capter sur le point principal, ne va pas commencer par débiter des invraisemblances choquantes sur les points environnants et accessoires. Au surplus , comment peut-on soupçonner Moïse d'avoir voulu capter les esprits? N'est-il pas évident, par la facilité même qu'a trouvée l'incrédulité à le combattre , qu'il l'a dédaignée , et que c'est à elle qu'il aurait plutôt tendu un piège qu'à la bonne foi , pour laquelle il a voulu, ce semble , réserver le mérite de croire contre la vraisemblance? L'incrédulité a donné en plein dans ce piège; elle a trouvé ce qu'elle cherchait; elle s'est complu à trouver Moïse faux et absurde sur tous les points indifférents de son récit , pour en conclure qu'il était faux et absurde sur le point capital, qui lui avait attiré sa haine. Retournonslui l'argument aujourd'hui, et disons : Il est démontré que Moïse a été rigoureusement vrai sur tous les points où vous vous étiez empressée de le trouver faux ; donc il a dit vrai sur le point capital, dont l'admissibilité dépendait, selon vous , de tous les autres ; et vous avez même perdu le droit de vous retrancher derrière l'invraisemblance de ce seul point, par le soin que vous avez pris de démontrer déjà à l'avance , contre vous-même , que des faits peuvent paraître invraisemblables , et n'en être cependant pas moins pleins de vérité.

III. V invraisemblance du récit de Moïse sur la chute originelle, d'ailleurs, lom d'être un obstacle à notre croyance, en est au contraire une condition. Quelque hardie que paraisse cette proposition, il est aisé de la rame-

ner à des termes de bon sens ; par là nous allons toucher aux entrailles de la question.

Sans entrer dans l'explication du sens doctrinal que renferme le récit de Moïse, et en le laissant encore tout enveloppé dans sa rude écorce, je dirai ceci : Un objet nous parait vrai-semblahle ou invraisemblable, comme le mot l'indique, selon qu'il est plus ou moins semblable au vrai qui nous environne, et duquel nous pouvons partir comme d'un point de comparaison. C'est un jugement par analogie. Or, tout jugement de cette espèce ne peut s'asseoir que sur deux conditions préalablement remplies, sans lesquelles il doit demeurer suspendu : l°il faut être bien renseigné sur le fait en question , et sur tout ce qui peut en constituer la nature ; 2° il faut que ce fait ne se soit pas passé dans un ordre de circonstances totalement dissemblables de celles dans lesquelles nous nous trouvons placés, et d'après lesquelles nous le jugeons. Par exemple, on dira à un Européen qu'il y a dans la nature un arbre dont l'ombrage donne la mort. Il aura tort de rejeter ce fait comme invraisemblable, parce qu'il n'est pas semblable k ce qui est vrai de tous les arbres qu'il peut connaître; il devra se faire expliquer, s'il est possible , quel est cet arbre, ce qui le constitue , et d'où lui vient cette fatale propriété. Cette explication lui étant donnée , si elle ne le convainc pas , il aurait tort de conclure l'invraisemblance du fait; et il devra s'arrêter si on vient à lui dire que cet arbre existe sous les tropiques, et au sein d'une nature totalement dissemblable de celle qu'il connaît. — Il en est ainsi du fait qui nous occupe , et de notre position par rapport à lui. — Nous sommes au dépourvu des deux conditions nécessaires pour pouvoir le juger : V L'historien sacré ne nous donne aucune explication sur les propriétés

constitutives des phénomènes qui ont causé, accompagné et suivi notre déchéance originelle. Qu'étaient-ce que ce jardin d'Éden et ces fleuves qui l'arrosaient ? Qu'étaient ces deux arbres, l'un de la vie, l'autre de la science du bien et du mal, qui paraissaient avoir une double propriété physique et morale, et auxquels il avait plu à Dieu d'attacher quelque chose du mystère de cette double nature que nous portons en nous-mêmes ? Qu'était-ce que ce serpent qui avait la faculté de parler, et qui était animé d'envie et de perversité contre Dieu et contre l'homme? N'était-ce qu'un serpent? était-ce réellement un serpent ? ou bien l'apparence, la figure d'un serpent, ou même la dénomination allégorique de l'esprit du mal , dont l'obliquité et le caractère perfide et rampant respirent dans le discours si remarquable qu'il adresse à la femme ? Quelle était la situation de cette femme et de l'homme par rapport à Dieu, le poids des bienfaits qu'ils avaient reçus et de ceux qui les attendaient, les grâces et les secours dont ils étaient assistés, l'étendue, en un mot, de leur faute et de leur ingratitude par rapport à Dieu'? Et Dieu enfin... qu'est-il? qu'est sa justice ? qu'est sa sainteté? qu'est sa miséricorde? Oh! que d'abîmes d'ignorance pour nous l'historien sacré a recelés sous le laconisme de son récit! Oh! que de secrets l'inspiration qui le lui a dicté s'est réservés! Oh! combien téméraires et vains nous sommes de vouloir mesurer ces choses aux

■ Voici, à ce sujet, un beau rapprochement de saint Augustin : « Adam, K à qui aucune violence n'était faite pour le porter au mal , qui , au conc« traire , avait pour rempart contre sa chute le redoutable commandement .< de Dieu , maître de sa libre volonté , dans une si extrême facilité de ne « point pécher, ne sait pas se tenir au sein d'une félicité si grande; — et les « martyrs, que le monde épouvante , quedis-je? torture , restent inébran- '< labiés dans la foi , alors qu'ils n'ont pour se soutenir que l'expectative « invisible de ces mêmes biens dont la pleine jouissance Jie retient pas '« Adam. » ( De correct, et grat. )

MOlSE. 437

courtes lumières de notre raison , et de nous ériger en juges de leur vraisemblance ! — 2" Et je suppose maintenant que toutes ces explications nous aient été données, quelle témérité encore de conclure qu'elles ne sont pas satisfaisantes, si nous venons à considérer que tous nos rapports ayant été bouleversés par notre chute même , notre situation , ainsi que celle de tout ce qui nous environne, étant devenue dissemblable et même opposée à ce qu'elle était avant, nous trouvant enfin dans une tout autre nature , dans un tout autre monde, nous sommes dépourvus de tout élément d'analogie, et par suite dans l'impossibilité de pouvoir juger et dire si les faits qui se sont passés dans cet autre état de nature sont réellement invraisemblables! Tout ce que nous pourrions dire, en ne consultant que notre raison ordinaire, c'est que ces faits sont contraires à ce que nous avons coutume d'expérimenter, et qu'en ce sens ils nous paraissent invraisemblables.

Mais c'est là précisément ce qui en fait la vraisemblance, parce qu'il est logique que des faits surnaturels se soient passés dans un état surnaturel, et que dès lors, pour qu'ils soient vraisemblables dans ce premier état où nous ne sommes plus, ils soient invraisemblables dans l'état naturel on nous nous trouvons. — Considérez déjà, je vous prie, combien le fait de la longévité des hommes avant le déluge , fait qu'on ne peut révoquer en doute, ainsi que nous l'avons vu, est devenu invraisemblable par le changement que cette catastrophe a apporté dans notre constitution el dans celle de la nature. Combien doit-il en être à plus forte raison ainsi des faits qui se sont passés avant la déchéance originelle , cette catastrophe physique et morale qui nous a changés complètement par rapport à Dieu, par rapport à nous-mêmes, par rapport à toute la nature, et ne nous a

laissé d'autre sentiment, sinon que nous sommes brisés > comme un homme qui, en tombant d'un édifice élevé, aurait perdu connaissance , et apprendrait avec étonnement, des témoins de sa chute , les circonstances les plus positives et les plus immédiates de son premier état!

Concluons donc que si , au premier abord , le récit de Moïse sur le fait de la chute du genre humain, base du fait de la réhabilitation , nous paraît invraisemblable , ce n'est pas \me raison de le rejeter, parce que son invraisemblance est pour ainsi dire une des conditions de sa vérité , et ne diminue en rien le poids déjà si décisif de toutes les raisons qui nous portent à le recevoir.

IV. De l'ensemble de toutes ces raisons il résulte mie raison dernière , que nous croyons avoir acquis le droit d'invoquer après tant d'autres : c'est que l'étonnante véracité de Moïse sur tant de points , sur des points si cachés à l'esprit humain, que ce n'est qu'après six mDle ans d'observations qu'il nous a été donné de les entrevoir, et le prodigieux succès de sa mission parmi les hommes , impriment à cet homme extraordinaire les signes éclatants de l'inspiration , et nous le font apparaître descendant vers nous de la hauteur des âges, comme autrefois duSinaï, tout rayonnant des feux de Jéhovah, et portant en ses mains un livre que le doigt de la Vérité même a gravé. C'est ainsi qu'il s'est annoncé lui-même ; c'est ainsi qu'il a été reçu par toute une nation d'abord, et ensuite par toutes les nations régénérées en Celui qu'elles avaient ATTENDU ; c'est ainsi enfin que , dans le siècle le plus positif et le plus sceptique, les sciences qu'on appelle exactes, et qui jamais n'ont mieux mérité ce nom, viennent de le saluer. Au point où en' est venu le* prodige qu'il présente ^

son inspiration , loin d'être une difficulté pour la raison , est un soulagement qui la délivre de toutes les difficultés qu'elle aurait à l'expliquer sans cela; et il est plus aisé de voir en Moïse un homme inspiré qu'un homme ordinaire.

Mais Moïse étant un homme inspiré , tout est dit. Il ne s'agit plus de rechercher s'il a dit vrai sur le fait de la déchéance de l'humanité comme sur tous les autres , ni de conclure sa véracité à ce sujet par simple analogie. L'inspiration fait foi d'elle-même et de ses œuvres : et comme il est évident que l'objet de la mission de Moïse a été surtout de sauver et de maintenir parmi les hommes la vérité religieuse primitivement révélée , jusqu'à ce qu'elle se redonnât elle-même à tout le reste de la terre qui l'avait perdue, c'estvplus particulièrement sur le point central de cette vérité que le rayon de son inspiration a dû porter.

Ce point, en qui se concentre ainsi tout ce qu'il y a de véracité et d'mspiration dans l'historien sacré, est la chute originelle de l'hiunanité , et la promesse de sa future réhabiUtation en Celui qui doit descendre de la femme , de la race d' Abraham, de la tribu de Juda, à l'époque où celleci deviendra tributaire d'un pouvoir étranger, et qui convertira à lui toutes les nations.

Cette PROMESSE , disons-nous , est vérité.

Donc le Christianisme , qui seul s'en est porté l'héritier, qui seul en a rempli de point en point toutes les conditions, tellement que hors de lui la promesse devient chimère , et que par lui elle reçoit xme magnifique réalisation , donc le Christianisme, lui aussi, est vérité.

kk-O LIVRE II. CHAPITRE II.

C'est ainsi , et cette remarque trouvera cent fois son application, c'est ainsi que la vraie Religion proportionne ses titres à ses mystères , et ses raisons de croire à son obscurité. Un grand mystère lui sert de fondement; mais ce mystère , tout grand qu'il est , est assorti d'une autorité qui serait elle-même un plus grand mystère sans l'admission du premier. Le crédit de Moïse est , si je peux ainsi dire, à la hauteur de la croyance qui nous est demandée , et c'est faute de bien comparer l'un à l'autre , et en général de balancer les lumières avec les obscurités , que la foi trouve la raison mal disposée à admettre son alliance. Mais cela même vient de la faiblesse de notre raison et de la mollesse naturelle de notre volonté , dont le travail et la pureté font précisément le mérite et la vertu de la foi. (( J'ai vu des hommes plus que suspects d'incrédu- « lité , disait le savant naturaliste Pluche , qui étaient sin- « gulièrement frappés et embarrassés de l'exacte corresa pondance qui se trouve d'ège en âge entre les différents a récits de la Bible et l'état contemporain de la société. « Je les ai toujours trouvés inquiets et ébranlés , à prou portion de ce qu'ils avaient d'érudition et de droiture « d'esprit. »

Nous pourrions borner ici nos études, et considérer comme acquise l'auguste vérité qui en est l'objet : c'en serait assez pour un système humain. Les systèmes humains les mieux conçus, en effet, ne reposent que sur im seul ordre d'idées subtilement déduites, et dont une seule mal établie peut compromettre toute la solidité. Mais le Christianisme offre mille routes pour aller, à lui, et voit toutes les vérités affluer autour de ses fondements. Tout l'explique, et il explique tout. Il fatigue plus l'esprit humain par les preuves qu'il propose à son examen , que par les sa-

crifîces qu'il demande à sa foi. Ne négligeons pas Tétude de ces preuves, et ne redoutons pas le travail qu'elles demandent, nous qui voulons sincèrement la vérité, nous qui savons son prix, et qui trouvons dans sa découverte le repos de nos âmes et le soulagement de tous nos labeurs.

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