‹ Études philosophiques sur le Christianisme (volume 3)Chapitre 20 sur 49 · IMMORTALITE DE LAME · texte numérisé non relu

IMMORTALITE DE LAME

Nous voici en présence d'une vérité décisive. L'âme est-elle immortelle ou ne Fest-elle pas? la réponse à cette question va influer du tout au tout sur nos sentiments et nos croyances. Si nos convictions franchissent une fois les limites de ce monde , nous voici engagés envers un avenir mystérieux , où nous pourrons être heureux ou malheureux , selon Tusage que nous aurons fait de notre liberté dans le temps présent ; toutes nos pensées , tous nos désirs, toutes nos actions, se dressent, se rangent en regard de cette perspective d'immortalité; un rapport nécessaire s'établit, dès ce moment, entre les deux vies, je dirais presque entre les deux âges, comme il en existe ici-bas entre l'enfance et la jeunesse, entre la jeunesse et la vieillesse, entre la vie et la mort. Nous voici pressés du besoin de savoir ce que c'est que cet autre monde dont nous pouvons, d'un instant à l'autre, devenir les habitants , ce qui nous y attend , ce qu'il importe déjà que nous fassions pour nous y préparer une place heureuse ; et la Religion ne se présente plus à nous ,

dès lors, comme une importune ennemie de nos plaisirs, mais conune une bienveillante et secourable messagère qui nous apporte la bonne nouvelle de nos intérêts étemels , et qui recueille et transporte au-devant de nous , dès cette vie , les sacrifices et les vertus qu'elle nous inspire , comme les provisions de notre immortalité.

Cette vérité est donc d'une grande conséquence. Et c'est là précisément ce qui fait qu'elle trouve notre raison plus lente à l'admettre que les simples vérités précédentes de Vâme et de Dieu, Par ellemême elle n'est pas moins claire , mais le poids de ses résultats soulève dans l'esprit plus de résistances et de doutes. Tel est, en effet, le sort de la vérité, que l'honunage que nous lui rendons n'est pas toujours en rapport de sa lumière , mais de ses conséquences , et que plus elle a de droits sur notre cœur, plus nous sommes portés à lui en contester sur notre esprit. Nous aurons lieu, plus d'une fois, de remarquer ce vice secret de notre volonté, à mesure que nous avancerons dans la série des vérités que nous nous sommes proposés de parcourir ; il faut nous en défier, et, dégageant notre jugement de toute préoccupation intére^e du cœur, considérer chaque chose en soi et d'un œil vraiment philosophique.

Prémunis contre cet obstacle , abordons la grande question de notre immortalité.

I. D'abord, je reproduis ici le premier argument d'oii nous sommes partis pour reconmdtre Fexist^ice d*un principe spirituel en nous.

Je dis : de cela seul que nous avons l'idée de l'im-^ mortalité de l'âme, il est nécessaire que cette idée prenne son fondement dans la réalité , parce qu'il est impossible de lui assigner d'autre source que la vue^ même de cette immortalité en nous. C'est une de ces idées qui ne peuvent être faites, si je peux ainsi dire, que sur l'original et d'après nature. lËxt effet :

Oii aurions-iioas pu puiser autrement cette idée d'inunortalîté? d'où aurait pu nous en venir le soupçon seulement? toutes les apparences sensibles et extérieures sont contre. Dans ce monde tout meurt. Les espèces seules s'entretiennent; mais les individus périssent sans retour. Il n'y a pas d'exemple d'un seul être dont l'individualité ait échappé à la destruction ou en soit revenu. Nous ne devrions donc avoir qu'une idée de mort, puisque tout nous en, parle le langage.

Nous ne portons du reste rien dans les apparen-» ces de notre nature humaine qui puisse nous faire soupçonner une dérogation en sa faveur. Quand rhomme meurt, quand l'homme est mort, rien ne dit à nos sens que cette mort n'est pas aussi complète , aussi définitive, que celle d'une bête ou d'une plante. Le phénomène naturel est identiquement le même , si bien que la comparaison nous en échappe

tous les jours, et que la poésie, même sacrée, nous dit que nous passons comme la fleur des champs, et que nous mourons comme Fherbe :

Humains, nous ressemblons aux feuilles d'un ombrage Dont, au faite des deux le soleil remonté, Rafraîchit dans nos bois les chaleurs de Tété Mais rhiyer, accourant d'un yol sombre et rapide, Nous sèche, nous flétrit, et son souffle homicide Secoue et fait yoler, dispersés dans les ycnts. Tous ces feuillages morts qui font place aux viyants ^

Gomment donc, après cela et au sein de cette destruction universelle dans laquelle nous respirons, dans ce sépulcre de notre vie mortelle oii nous sommes enfermés , l'idée de notre immortalité propre a-t-elle pu pénétrer, a-t-elle pu germer et fleurir? D'où vient que personne n'a imaginé d'attacher cette idée au principe organique ou vital de la plante ou de la béte , et que tout le monde , presque sans hésitation , l'attache au principe vital de cet autre mortel qu'on af^elle l'homme?

Et d'où vient que ce n'est qu'à lui seul que l'homme donne cet adjectif : mortel? Voici qui paraît contrarier au plus haut degré l'idée de son immortalité. Dans un monde où tout est mortel, il en réserve pour lui seul la qualification, comme si tout était immortel, excepté lui.

C'est que c'est l'mverse qui est la vérité , et voilà

' Imitation d'Homère^ par André Cbénier. Élégie xxxii.

10S pourquoi lui seul a besoin de se rappeler qu'eu un sens et dans son corps il est mortel. La mort pour lui est un accident, pour les autres êtres c'est toute une destinée. Il ne se donne la qualification de mortel que parce qu'au fond et substantivement tout lui dit qu'il ne Test pas. Ce n'est qiïadrjecUvement à l'es^ sence de son être que la mort vient à le toucher. Il se dit qu'il est mortel parce qu'il a besoin de se le dire , quoique toute la nature le lui crie. Il invente des pompes et des cérémonies sensibles pour se rappeler qu'il est poussière : mémento homo quia

PULVIS ES , dit>-il , ET IN PULVEREM REVERTERIS *, SaUS

cela il l'oublierait et se croirait immortel jusque dans son coips, tant l'idée de son immortalité lui est immédiate et instinctive I

Loin donc que l'idée d'immortalité nous vienne du dehors, soit engendrée en nous d'après quelque apparence extérieure qui pourrait nous faire illusion , c'est contre toute apparence qu'elle nous préoccupe intérieurement. Toiit nous dit que nous sommes mortel^, nous nous le dilsons à nous-mêmes, jusqu'à nous en faire une qualification vulgaire , et cependant l'idée de notre immortalité est impérissable en nous. Conçoit-on l'origine et la persistance d'une pareille idée ailleurs que dans le sentiment intime et dans la vue immédiate de sa réalité?

Cette conclusion acquiert un poids infini lorsqu'on vient à remarquer que cette idée de notre immortalité est encore une de ces idées consacrées par l'instinct et la pratique universels; que tout cœur d'homme se ressemble en ce point; qu'après l'avoir

vue hautement professée par les esprits les plus supérieurs au sein des peuples civilisés, nous la trou- Yons encore pratiquée chez les peuplades les plus sauvages, si bien qu'elle forme le seul caractère qui distingue quelquefois l'homme des animaux , et qui imprime encore à son front avili le cachet de sa race *.

Dans l'exposition de vos doutes vous me dites : — « L'homme cherche dans l'idée de son immor- » talité des consolations pour cette vie et des espé- » rances qui le garantissent de l'horreur du néant. » Mais la raison seule doit nous guider. »

Je pourrais vous répondre déjà que cette horreur du néant et ce grand besoin de consolations, que vous assignez pour principe de notre illusion , sont la preuve même de notre immortalité, — ce que nous développerons plus loin.

* De là , le culte si universel et si constant des tombeaux dont Fabus a été une des principales sources de l'idolâtrie et de la sw perstition, comme le mot l'indique, super slare, sur-vlvance des esprits. — « Un père, afSigé de la mort précipitée de son » fils , dit la sainte Écriture, fit faire Tirnage de celui qui lui » avait été ravi sitôt; il commença à adorer comme Dieu celui » qui, comme homme, était mort un peu auparavant, et il lui » établit parmi ses serviteurs un culte et des sacrifices. » ( La sagesse, chap. xiy, v. i5. ) Cette coutume criminelle, comme dii l'Écriture, qu'il ne faut pas confondre avec la vraie Religion, comme l'observe, de son côté, Cicéron (De la Nature des Dieux , liv. ii, nomb. xxviii ), est une forte preuve de la puissance du sentiment de notre immortalité dont elle était un égarement et un abus.

Je pourrais ajouter que cette idée d'immortalité ne se présente pas toiyours à Fesprit^comme si consolante, qu'on soit porté naturellement à se foire illusion. Elle est terrible pour plusieurs et même inquiétante pour tous. Il y a quelque chose qui glace dans ce je ne sais quoi qui suit la mort , et nous ne nous y soumettons qu'à notre corps défendant, pour ainsi dire, lorsque la Religion ne vient pas en préciser l'objet et en comWer la distance ; de sorte qu'on ne peut pas dire que ce soit une de ces idées feites à plaisir, tant s'en font!

Mais je réponds plus directement à votre objection , en vous feisant observer qu'elle pèche par la base même du raisonnem^it qui la cc^^titue ; car la raison à laquelle vous en appelez demande comment on peut se donner l'espérance d'une chose dont on n'a pas Y idée, et comment on peut avoir Vidée, universellement surtout, d'une chose <iont rien dans le monde périssable où nous nous trouvcMis ne peut nous dcmner l'idée , dont tout au contraire exclut l'idée?

La raison est donc obligée de conclure , avec le sentiment universel, que cette idée n'est pas une illusion qui vient du dehors , qu'elle a été mise en nous par Dieu même , qu'elle puise dans la réalité seule de son objet la cause de son existence , et qu'elle nous est garantie au même titre que la vérité même de notre être et de sa spiritualité.

II. Cette spirituaUté de notre être conduit, du reste , nécessairement à l'idée de son immortalité , ou plutôt ces deux vérités n'en sont qu'une seule , si

bien que celui qui a admis la spiritualité de Tâme a admis en même temps son immortalité. Rien n'est plus facile à démonb^erque cette proposition.

Ce que nous appelons la mort n'est pas Yanéat^ tissement. Nous n'avons aucun exemple dans la nature de l'anéantissement d'un être. Nous ne pouvons même nous en faire aucune idée. La raison ne le comprend pas. Il faudrait, pour l'anéantissement d'un seul atome, mettre en jeu toute la puissance qui a créé l'univers, et se rejeter par conséquent en dehors de toutes les règles de la nature , que cette toute-puissance même a établies en la créant. Anéantir et créer sont deux actes égaux. Nous ne comprenons pas plus l'un que l'autre. Tirer quelque chose de rien , ou réduire quelque chose à rien , sont un seul miracle , et le plus inconcevable de tous les miracles. Je dirai plus : l'anéantissement d'un être serait un miracle plus grand encore que la création de l'univers , parc« qu'il aurait de plus contre lui l'existence de cet être et la tendance de Dieu, souverainement libéral et fécond, à créer et à conserver. Il ne faut donc pas admettre, sans raison, ce qui serait contre toute expérience, contre toutes les lois de la nature , contre toute compréhension de l'esprit humain, et je dirai même contre la nature de Dieu.

Ce que nous entendons par mort n'est donc pas anéantissement, c'est dé-œmposition , dissolution, cor-ruption , toutes expressions, comme on le voit, qui n'indiquent qu'une disjonction de parties. — Voilà ce qu'on entend par mort.

D'après cela, dire que l'âme est sans parties, c'est dire qu'elle n'est pas sujette à la mort.

Or, que l'âme soit sans parties, c'est précisément ce que tout le monde entend lorsqu'on dit qu'elle est spirituelle et simple , c'est-à-dire qu'elle est ame.

L'idée de I'ame emporte donc d'elle-même l'idée d'iMMORT ALITÉ , ot, à moius que de dire que ncHis sommes sans ame , il faut reconnaitre que nous sommes IMMORTELS.

Et c'.est là précisément ce qui fait que cette idée d' IMMORTALITÉ est si iustiuctive en nous , c'est qu'elle jaillit de l'idée de I'ame et par celle-ci du sentiment de notre propre existence.

Nous n'avons conscience de notre existence que par la perception immédiate d'un sujet en qui elle se résume essentiellement, et que nous appel<His MOI* Or, ce MOI, nous ne le concevons que comme un être simple, ce qui nous fait conclure qu'il est immatériel. C'est la plus haute expression de l'in-^ divisibilité et de l'unité. Il implique contradictiott avec l'idée et le sentiment que nous en avons de dire qu'il peut se décomposer en plusieurs moi. I^ langue même se refuse à cette pluralité, et il faut que MOI subsiste ou s'anéantisse tout entier. Mais nous avons vu que l'anéantissement d'un être est naturellement impossible , il faut donc que le sujet de mon existence subsiste selon sa nature et tel qu'il est, c'est-à-dire indivisible, incorruptible, et partant immortel.

La vérité de l'immortalité de l'âme jaillit ainsi du sentiment réfléchi de notre propre existence; elle

se confond dans la même perœption, et on peut conclure hardiment de l'un à l'autre et dire : — Je SUIS, — donc JE SUIS imhobtel \

m. Il ne peut y avoir d'analogie en ce point, entre la destinée de mon âme , oit réside le moi , et celle de mon corps, pas plus qu'il n'y en a entre leurs natures. — Il résulte même de cette divinetion profonde entre la nature et les opérations de Tàme et celles du corps , que leur association , loin d'être une nécessité, est le plus grand de tous les mystères de la raison humaine , et que leur séparation se comprend beaucoup mieux.

Dans la société mystérieuse qui lie l'âme au corps, l'âme reçoit, par le moyen des organes, des avertissements, et transmet des volontés qui la mettent en rapport avec le monde ext^ieur, ou plutôt qui l'assujettissent à ce rapport; mais elle porte en elle-même un principe d'activité qui se fait sentir d'autant plus qu'elle s'isole davantage de ses organes; elle a tout un ordre d'opéi*ations intellectuelles et abstraites, qui s'exécute tf'autant

1 II y a des êtres qui durent peu , dit ia Bruyère-, parce qu*ils sont composés de choses très-différentes et qui se nuisent réciproquement : il y en a d'autres qui durent davantage, parce qu'ils sont plus simples; mais ils périssent, parce qu'ils ne lais- •sent pas d'avoir des parties selon lesquelles ils peuvent être divisés. Ce qui pense en moi doit durer beaucoup, parce que c*est un être pur , exempt de tout mélange et de toute compo.sition, et il n'y a pas de raison qu'il doive périr : car, qui peut corrompre ou séparer un être simple et qui n'a point de parties? l'âme est ce qui pense : or, comment peut-elle cesser d'être telle? (Chap. xii. )

mieux qu'elle se dégage et qu elle oublie davantage le corps , ce qui donne lieu au phénwnène psychologique qu'on est convenu d'appeler la distraction. On peut dire que dans cet état l'âme est dès lors DIS-TRAITE, séparée du corps, ou du moins qu'elle prélude à une séparation plus complète qu'on compraid pouvoir fort bien s'effectuer plus tard, le corps, au contraire , a besoin de la présence de l'âme pour subsister; par lui-même il tend à sa ruine et à sa dissolution. — « C'est l'âme, dit fort bien Càba- » nis, qui inspire aux organes tous les mouvements » dont se composent leurs fonctions , qui retient liés » entre eux les divers éléments employés par la » nature dans leur composition régulière, et les laisse » livrés à la décomposition, du moment qu'elle s'en » est séparée définitivement et sans retour. » — Or, chaque chose conservant sa nature , le corps laissé à lui-même se dissout, l'âme restant elle-même, ou plutôt se retrouvant plus complètement elle-même , se dégage et survit. Dans cette association de l'âme et du corps les deux natures sont unies par des conditions inverses , Fâme y est rabaissée et la matière y est relevée ; et c'est précisément ce qui fait le mystère de leur union , ce qui fait que leur désunion se comprend d'autant mieux que la tendance de leurs natures diverses les y porte davantage , ce qui fait enfin que cette désunion est toute au préjudice du corps et toute à l'avantage de l'âme, et qu'ainsi l'immortalité de Tâme est plus compréhensible que son association avec le corps , et surtout que son anéantissement.

S'il en était autrement, toutes les notions que nous avons sur la nature de notre être seraient bouleversées de fond en comble , car il arriverait , chose vraiment inconcevable 1 qu'alors que tout nous dit, pendant la vie , que rintellect de notre être , ce qui pense et ce qui veut en nous , est un principe supérieur au corps, — à la mort ce principe serait non-seulement ravalé à 1^ même condition que le corps, mais même qu'il tomberait plus bas et qu'il aurait une destinée pire ; car les éléments de notre corps ne sont pas anéantis , ils ne sont que disjoints ; ils ne sont même pas disjoints de quelque temps , et la mort semble respecter sa proie, tandis que notre âme, notre moi, notre personnalité intelligente , deviendrait tout à coup la proie du néant, et ce serait ainsi le corps qui aurait la prérogative de la survivance *.

Mais des raisons bien supérieures et purement psychologiques, c'est-à-dire tirées de l'âme seule, vont compléter la démonstration de son immortalité.

I Le suicide, ce terrible abus de la domination de i*âme sur le corps ^ n*est*il pas iui-méme une grande preuve de la distinction de leurs destinées? La puissance qui tue peut-elle être la même que celle qui est tuée, et ne doit*^Ite pas lui être nécessairement supérieure et survivante? L*acte de l'âme qui, en ce fatal instant, est, en un sens, un si grand acte de puissance^ peut-il être en même temps l'acte de son anéantissement? La volonté tue; mais qui tue la volonté? -^ Je livre ce problème à vos méditations, obligé que je suis de me resserrer, et ne voulant m'attacher qu'à ce qui se conçoit aisément.

Du reste, ce qui fait ressortir d'une manière bien Sensible la distinction et la survivance de Tâme, c'est cette plénitude de *

I. Tout dans la nature a un principe d'existence analogue à ce dont il se nourrit. C'est ce qu'on appelle lu loi (T assimilation. Ce principe a pour lui l'évidence. La principale loi d'un être étant de se

Tesprit qui se fait remarquer dans des corps quelquefois tombés en décrépitude, et ces éclairs extraordinaires qu*il jette surtout à rinstant suprême de la mort; ce qui nous fait dire si souvent : // a conservé toute sa raison jusqu'à la fin. Le corps est déjà détruit de longue main par la vieillesse ou par la maladie, et rame est arrivée tout entière et plus pénétrante que jamais jusqu'aux extrêmes limites de la vie, et plane pour ainsi dire encore après la mort, pac un reflet solennel, sur le front et les lèvres qu'elle vient de quitter.... On rapporte de Cuvier que^ jusqu'au dernier de ses instants , sa haute intelligence étudiait et constatait les pas de la mort, et soumettait ses derniers coups à ses calculs ; il s'est vu mourir ^ locution dont nous nous servons encore tous les jours^ On rapporte également de Guillaume de Humbolt : — « Qu'il a donné la meilleure preuve de la puis- » sance calme de la pensée sur les infirmités de notre nature, et » au moment de mourir, qu'il a montré toute l'influence que le » génie peut exercer sur une vie longue et méditative; car de- « puis longtemps il avait annoncé à ses amis l'intention de com- » poser, comme son dernier codicille, un traité très-concis sur » la philosophie du langage; et dans les derniers mois de sa vie, » réduit par la maladie à on si grand état de faiblesse qu'il ne » pouvait plus tenir à la main ni livre-ni plume, penché sur la » table comme un homme .courbé sous le poids des années, il » semblait concentrer à l'intérieur ces facultés énergiques si » variées, qui, dans de meilleurs jours, le rendaient également » propre aux méditations de la philosophie et aux travaux de » l'homme d'état. C'est ainsi, disons-nous, qu'il a dicté un ou« TOME I. 8

conserver, la nature ne peut pas lui faire défaut dans le choix des moyens de conservation qu'elle lui inspire , et il est clair que son- existence doit participer de la sid)stance qui entre dans son développement et son entretien.

Cherchons donc quelle est la substance dont s'alimente l'âme. Que veut-elle, qu'embrasse-t-elle chez tous les hommes?

La réponse ne peut être incertaine : il n'y a qu'une seule chose dont l'âme veuille et qu'elle poursuive avec ardeur, avec amour; cette chose c'est LA VÉRITÉ. — La vérité sous toutes ses formes et dans toutes ses applications , la vérité dans les sciences naturelles , la vérité dans les sciences morales, la vérité dans les arts; le vrai, le bon, le beau , voilà ce pourquoi elle a une affinité invincible. Elle ne se sent elle-même que lorsqu'elle s'en occupe , et son développement est en rapport direct avec son application à ces grandes sources de sa vie. Gomme une flamme légère qui voltige à la sur-, face de ce monde matériel , on dirait qu'elle tend sans cesse, et au travers de tout, à rejoindre le foyer de vérité d'où elle émane et qu'elle gravite

» vrage profond sur tin sujet des plus difficiles , ouvrage qui, » lorsqu'il sera publié, donnera au monde un noble exemple , » non d'une passion qui domine la mort , mais d'une intelfi- » gence directrice qui y puise sa force. »

(Nicolas Wiseman, Discours sur les rapports entre la science et la révélation, tome i«% p. Sg.)

autour de sa lumière. Il semble qu'elle reconquiert son patrimoine quand elle la découvre, et qu'elle respire son air natal lorsqu'elle y a pénétré et qu'elle en jouit. Rien n'égale alors sa joie et son orgueil; elle en est dans le délire : — C'est Archimède , courant dans les rues de Syracuse et s'écriant : Je Vai trouvé! — c'est Pythagore , immolant une hécatombe aux Dieux en reconnaissance de la découverte du carré de l'hypoténuse, — c'est Galilée , ne pouvant lâcher prise , malgré le soulèvement de son siècle contre lui, retraçant son système astronomique jusque sur les murs de sa prison, et disant à cette figure animée par la vérité : Mais cependant tu tournes; — c'est Socrate, c'est Régulus, c'est Thraséas, c'est Mathieu Mole , s*inmiolant à la vérité morale , au devoir ; — c'est l'artiste , sous la figure de Pygmalion, échauffant le marbre de toutes les inspirations de la vérité dans le beau ; — le commun des hommes même , dans tous les dérèglements de leur esprit et de leur cœur, ne peut rester sciemment dans l'erreur; ils se la déguisent à eux-mêmes, ils la systématisent, c'est-à-dire ils se la font vérité, et ce n'est que pour mieux se donner le change qu'ils persécutent la vérité même , en l'appelant erreur.

La Vérité I voilà donc le principe nourricier de l'âme. — ' c( Cette viande des esprits, comme dit ex- » cellemment Mallebranche , est si délicieuse et don- » ne à l'âme tant d'ardeur lorsqu'on en a goûté , que » lorsqu'on se lasse de la rechercher, on ne se lasse » jamais de la désirer et de recommencer ses re-

» cherches, car c'est pour elle que nous sommes » faits*. »

Or, la vérité est immortelle, elle subsiste immuablement, eWe est coétemelle à Dieu , comme dit Orphée.

Et Ton veut que ce qui se repaît d'immortalité soit mortel? on veut que l'âme , qui ne vivrait qu'un jour, qui ne ferait que passer du néant au néant, s'éprît d'amour, dans ce court passage, pour ce qui est étemel? que toutes ses puissances fussent employées à s'assimiler ce qui serait contre sa nature , et que la pensée humaine , tendue , absorbée dans le sein de l'être par essence , y trouvât le néant et s'éteignît dans les sources mêmes de la vie? non , toute ma raison se dresse contre cette contradiction , et je m'écrie avec la Bruyère : — « Je ne conçois » pas qu'une âme, que Dieu a voulu remplir de » l'idée de son être infini et de ses vérités étemel- » les, puisse être anéantie *. »

Si encore l'âme ne s'occupait que des vérités nécessaires à ses courtes destinées dans cette vie et pour la conduite de ses intérêts temporels! mais loin de là : elle néglige ceux-ci pour s'attacher à des abstractions ; elle épuise , elle tue le corps à la poursuite de la vérité ; elle n'aime celle-ci que pour elle-même; et, quelles que soient les conquêtes qu'elle ait faites sur elle , son ambition s'étend immensément au delà, sa capacité s'accroît de ses dé-

» 3e Entretien.

a Chap. XVI.

couvertes , et il ne lui est donné que de préluder ici-bas à sa possession. — Entendez ces étonnantes paroles de Newton mourant ! — « Je ne sais ce que » le monde pensera de mes travaux; mais, pour » moi, il me semble que je n'ai été autre chose » qu'un enfant, jouant sur le bord de la mer, et trou- >> vaut tantôt un caillou un peu plus poli, tantôt une » coquille un peu plus brillante , tandis que le grand » océan de la vérité s'étendait inexploré devant » moi * . »

L'âme qui a été assez vaste pour concevoir une telle idée de la vérité , pour ressentir une telle soif de sa possession , et à qui il a été donné d'entrevoir ce grand océan, croyez-le bien , n'est pas restée sur le rivage; dès qu'elle s'est sentie elle-même, elle y a aspiré , aspiré sans cesse , donc elle était destinée à y vivre comme dans son élément; et le moment de la mort n'a été que celui de son grand départ!

Concluons donc avec assurance : — L'âme vit et respire dans un élément immortel, donc elle ne meurt pas.

IL Une seconde loi, non moins invariable que celle que nous venons d'appliquer, c'est celle-ci : que tous les êtres se perfectionnent d'autant plus qu'ils obéissent à leur nature , c'est ce qu'on peut appeler la loi du perfectionnement et du progrès. Il suffit encore d'énoncer cette loi pour en démontrer

Extrait inédit publié dans une Revue.

la justesse. Un être ne peut pas plus se donner à lui-même le développement de sa vie qu'il ne peut se donner sa vie même , c'est à la nature qu'il doit l'un et l'autre ; lors donc qu'il se développe manifestement selon un moyen quelconque , on peut affirmer que ce moyen est dans sa nature , et qu'il a une réalité d'action , et par conséquent d'existence , qui se traduit doublement , et par le développement de l'être lorsqu'on le lui applique , et par son dépérissement lorsqu'il en est privé. Cela est d'une évidence axiomatique.

Or, l'humanité puise évidemment dans l'application du principe de l'immortalité de l'âme le plus puissant véhicule de son perfectionnement. Qui peut révoquer cela en doute? s'il y a quelque frein sur la terre , quelque mobile de grandeur et de vertu , c'est par cette conviction. Supprimez-la complètement, s'il est possible; substituez-lui cette autre conviction , que tout notre être va se briser contre les portes du tombeau , et que décidément toute vie est renfermée dans celle-ci , que c'est le seul champ de notre félicité , de notre responsabilité ; — aussitôt tout ordre va périr, toute confusion va régner; la conscience sera une menteuse importune dont chacun cherchera d'abord à se délivrer ; la vérité 1 le devoir î la justice î seront des entraves dont le plus sage sera le plus tôt aflFranchi ; toute ardeur, toute espérance , vont s'attacher à la possession des biens temporels ; se dépêcher à en jouir va être la suprême loi ; toute intelligence va être absorbée dans le soin de se les procurer, toute force va être mise

en action pour les ravir ; Tordre intellectuel et moral va. s abîmer dans l'intérêt charnel et physique, celui-ci même va périr par ses excès , et au milieu de Tordre majestueux et imposant de T univers, Thumanité, qui en est le centre, va donner le spectacle du bouleversement et du chaos , et rétrograder jusqu'au néant.

Ramenez maintenant cette idée que notre vie n'est qu'un petit moment d'épreuve, et que le terme de notre félicité est au delà ; que tous les biens et les maux sont provisoires , et qu'ils sont moins des biens et des maux que des moyens divers d'obtenir ou d'éviter les biens et les maux réels d'une autre vie; — et alors vous verrez la résignation et la patience relever le cœur du pauvre et du souffrant, la modération et la tempérance élargir celui du riche et du fort. Chacun cherchera à exploiter sa situation dans le sens le plus moral , le plus méritoire , et travaillera à se développer dans la partie de son être qui doit survivre à la destruction, c'est-à-dire dans son intelligence et sa volonté. Le devoir sera la loi. Le mépris des biens d'un monde qu'on va quitter, la soif des biens d'un monde où Ton se rend pour toujours , vont absorber toutes les âmes ; et comme , à Tinverse des biens sensibles, les biens moraux sont inépuisables et tendent à réunir ceux qui les recherchent et les possèdent , la paix et Tamour vont descendre sur la terre , et Thumanité va s'élever par eux à un perfectionnement illimité.

Les deux tableaux que je viens de tracer n'ont jamais eu de modèle achevé sur la terre. L'huma-

nité na jamais été ni si perverse, ni si parfaite, parce que la croyance d'une autre vie n'a jamais été universellement détruite ou professée ; mais tous les mouvements moraux que le monde a présentés ont été en rapport direct de l'élévation ou de l'abaissement de cette croyance dans les cœurs. Gela est certain.

Et l'on veut que ce principe de l'immortalité de l'âme, par qui l'humanité s'élève et grandit, sans lequel elle s'avilit et se désorganise, ne soit pas dans sa nature? que ce soit une contre-vérité, un menscmge?

Mais alors, chose absurde 1 ce mensonge vaudrait mieux que la vérité ; la créature qui l'aurait inventé se serait mieux comprise que le créateur , le néant se serait donné l'être ! L'homme , qui ne peut pas ajouter une ligne à sa taille dans l'ordre physique, se serait donné la stature d'un géant dans l'ordre moral 1 et, échappant à la loi qui le condamnait à ne -connaître jamais que la poussière , il se serait donné des ailes par lesquelles il aurait été toucher le ciel 1 — Dérision 1

La raison conclut autrement; elle dit : l'humanité croît et se développe par son adhésion au principe de l'immortalité de l'âme ; donc cette immortalité , principe vital de l'humanité , est un fait existant , certain, révélé par ses effets et par le concours de toutes nos facultés à le saisir comme le mobile de leur ennoblissement et de leur progrès.

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