‹ Études philosophiques sur le Christianisme (volume 3)Chapitre 21 sur 49 · III. Une troisième, loi nous garantit encore cette vérité · texte numérisé non relu

III. Une troisième, loi nous garantit encore cette vérité

Tout a un but dans la nature. Chaque être est organisé en vue d'une destination quelconque. Il faudrait nier la nature entière , et dans son ensemble et dans tous ses détails, pour ne pas y lire partout cette constante loi. Elle est tellement exacte que, le plus souvent, par l'organisation on peut découvrir la destination, et par la destination retrouver l'organisation. Si la marche de cette loi n'a pas été imiversellement saisie , ce n'est pas la fidélité de la nature , mais la science de l'homme qui a fait défaut. Mais lorsque l'homme , connaissant déjà l'organisation d'un être, n'a à se prononcer qu'entre deux hypothèses sur sa destination , et que l'une de ces deux hypothèses combat l'organisation, tandis que l'autre est dans un parfait accord avec elle, alors il ne peut exister pour lui aucun doute sur l'exactitude de cette dernière solution , parce qu'elle lui est garantie à double titre , et par son équation avec le premier terme du rapport déjà posé , et par l'exclusion de la seule hypothèse qui pouvait lui disputer cette certitude.

•Appliquons cette règle à notre sujet.

L'inconnue, c'est la destinée de l'homme. Deux hypothèses seulement t — Est-ce la mort de tout l'homme avec le corps? est-ce la survivance de l'âme et la vocation à une autre vie? — Interrogeons son organisation morale , qui est le premier terme du rapport, celui qui est à notre portée , et voyons ce qu'elle nous répondra. Cette organisation nous est connue par l'expérience des opérations et des affections de l'âme ; elle se compose de faits que nous

portons en nous , et qui forment Thistoire et comme le tissu de notre vie.

Or, le premier trait dominant et universel de cette organisation est un vaste dégoût, un profond malaise, un inexorable ennui. Voilà le fond commun de la vie humaine. Et, remarquez-le bien, dégoût, malaise, ennui, qui s'accroissent d'autant plus , que l'homme est plus comblé de la possession des biens de ce monde. — S'il était uniquement fait pour ce qui est ici-bas, si c'était sa destination exclusive, pourquoi sa satisfaction et ses désirs ne seraientils pas bornés à celte destination? pourquoi ne s'y arrêteraient-ils pas? que dis-jel pourquoi ne seraient-ils pas d'autant plus satisfaits qu'ils l'atteindraient davantage ? — Mais non , c'est l'inverse . Modt trez-moi l'homme le plus heureux , selon les apparences trompeuses de ce monde , et je vous ferai voir l'homme le plus malheureux , car c'est celuilà même ; il fera entendre plus hautement que personne ce cri que les générations se renvoient les unes aux autres : Tout n'est que vanitél — Il n'y a que des commencements et des ébauches de bonheur dans cette vie. Que l'homme se choisisse le sort le plus approprié à ses goûts et à ses penchants, qu'il obtienne la satisfaction de ses souhaits les plus sagement conçus , les plus habilement combinés , dès ce moment fatal , c'en est fait de son bonheur; en y mettant la dernière main, il en aura précipité la ruine. Détrompé une fois, deux fois, cent fois, qu'il recommence encore sa tentative, qu'il ait à ses ordres un génie tout-puissant, un talis-

man infaillible , pour le faire passer successivement par toutes les sphères de la vie humaine , partout le bonheur fuira devant ses désirs, et son dernier mot sera : — Je me suis trompé^!

Cet inconcevable phénomène ne se fait voir que dans l'homme seul. Pas un être autour de lui qui ne soit satisfait à proportion de Tapaisement de ses besoins dans cette vie. Lui seul, qui semblerait jouir le plus , puisque son génie met toute la nature à sa disposition, lui seul cependant désire, lui seul gémit, lui seul traîne sa plainte au milieu du bien-être universel. — On dirait un être qui est hors de son élément et qui y aspire. Il n'y a pas équilibre entre sa nature et le monde ; il le dépasse infiniment par une exigence, par une tendance de désirs et de conceptions que rien ici-bas ne peut borner , et qui se projettent de toute part hors de l'horizon de la vie.

Voilà le trait capital de l'organisation morale de l'homme , et, pour ainsi parler, son résidu. C'est un fait positif, universel, constant; il est passé en proverbe dans l'espèce humaine , et toutes les bouches

> De là vient, pour le dire ici par occasiou, Pempressemeot des hommes pour les choses grandes et qui tiennent de l'infini, et même pour celles qui sont obscures et mystérieuses. Ce n'est pas, dans le fond, qu'ils aiment les ténèbres; mais c'est qu'ils espèrent trouver dans les ténèbres le bien qu'ils désirent, et qu'au grand jour ils reconnaissent qu'il ne se trouve point icibas. C'est là la source du sublime. Il semble qu'une perspective imprévue s'ouvre tout à coup au regard de l'âme, et qu'elle trouve une issue pour échapper enfin à la déception.

disent tôt ou tard avec amertume : // ny a pas de bonheur id-bdsl

Gomment l'expliquer?

La loi que nous avons posée , que les moyens de diaque être sont en rapport avec sa fin , loi qui a pour elle le témoignage de l'univers tout entier, nous conduit rapidement à ce résultat que la fin de l'homme étant le bonheur, et le bonheur n'étant pas pour lui ici-bas , cette fin doit être nécessairement au delà de cette vie , et que l'immortalité de l'âme et sa vocation à un ordre de conceptions et de sentiments plus en rapport avec sa nature peuvent seuls expliquer et résoudre le mystère de son organisation.

Cela est tellement vrai, que si, par contre-épreuve, nous ouvrons à cette âme la perspective de l'immortalité, nous lui en donnons la persuasion, la foi, aussitôt toutes les oscillations de son être vont cesser ; une paix , un bien-aise , un aplomb intérieur, jusque dans le sein des souffrances et de la mort, vont nous attester hautement que nous avons trouvé le secret de la nature de l'homme , et, pour ainsi parler, la clef de voûte de son architecture intellectuelle.

L'objection tirée de ce que le cœur de l'homme cherche à se faire des consolations pour cette vie et des espérances qui le garantissent contre l'horreur du néant, vient plutôt fortifier cette conclusion que l'aflTaibhr; car ce besoin de consolations et cette horreur instinctive du néant sont précisément le résultat et non la cause du sentiment de notre immor-

talité. Nous ne sommes inconsolables que parce que nous sommes immortels. Nous n'avons horreur du néant que parce qu'il est pour nous contre nature. . — Du reste , voulez-vous un solide témoignage de la justesse de ce raisonnement? le voici :

Un homme s'est rencontré qui ne croyait à rien , qui, du moins, avait un parti pris contre toute croyance. Pour lui, point de Providence, point d'immortalité surtout. Loin de se faire des espérances, il cherchait à plaisir le désespoir. J'ai nommé M. de Senancour l'auteur d'Obermann. Eh bien, admirez comme, malgré lui, le sentiment de son immortalité éclate au sein de sa nature par des cris déchirants , et comme il brise et fait voler au loin les chaînes du système sous lesquelles on veut l'étouffer !

« Ma situation est douce et je mène une triste vie. » Je suis ici on ne peut niieux , libre , tranquille , » bien portant, sans affaires, indifférent sur l'avenir » dont je n'attends rien, et perdant sans peine le » passé dont je n'ai pas joui.... ; mais il y a dans » moi une inquiétude qui ne me quittera pas ; c'est » un besoin que je ne connais pas, que je ne con- » çoispas, qui me commande, qui m'absorbe, qui » m'emporte au delà des êtres périssables.... Vous » vous trompez , et je m'y étais trompé moi-même ; » ce n'est pas le besoin d'aimer. Il y a une distance » bien grande du vide de mon cœur à l'amour qu'il » a tant désiré; mais il y a l'infini entre ce que je » suis et ce que j'ai besoin d'être. L'amour est im- » mense, il n'est pas infini. Je ne veux pas jouir;

» je veux espérer, je voudrais savoir I II me faut » des illusions sans bornes, qui s'éloignent pour me » tromper toujours; que m'importe ce qui peut fi- » nir?... L'heure qui arrivera dans soixante années » est là tout auprès de moi. Je n'aime point ce qui » se prépare, s'approche, arrive, et n'est plus... » Je veux un bien, un rêve, une espérance enfin » qui soit toujours devant moi , plus grande que mon » attente elle-même, plus grande que tout ce qui

» passe; je voudrais être tout intelligence Je

» trouve avec étonnement mon idée plus vaste que » mon être, et si je considère que ma vie est ridi- » cule à mes propres yeux, je me perds dans des » ténèbres impénétrables. Plus heureux sans doute » le bûcheron qui prend de l'eau bénite quand le » tonnerre gronde, il chante en travaillant. Je ne D connaîtrai point sa paix, et je passerai comme » lui *. »

Qu'elle est convaincante cette réponse d'immortalité, échappée de la bouche de l'incrédule 1 comme c'est bien là nôtre nature , et comme elle se venge et s'élève quand on veut la contredire et l'étouffer ! Tel le géant hébreux emportait avec lui sur la montagne les portes de sa prison.

Un second trait de notre organisation morale vient se lier au précédent et fortifier la déduction de notre immortalité. C'est celui-ci : que l'homme met l'idée de l'infini dans tout ce qui le concerne. « Un soing » extrême tient l'homme d'alonger son être , dit

■ P. 83 y édition de Charpentier.

» Montaigne , il y a pourvu par toutes ses pièces ; » et pour la conservation du corps sont les sépul- » tures; pour la conservation du nom, la gloire : » il a employé toute son opinion à se rebastir, im- D patient de sa fortune, et à s estançonner par ses » inventions *. » — A chaque instant les biens de ce monde lui glissent des mains ; n'importe , il y attache toujours une vue d'immortalité. Semblable à ce roi de la fable qui changeait tout en or , il doue d'immortalité tout ce qu'il touche; tous les objets de ses passions en sont revêtus. On dirait qu'il les élève à sa hauteur, qu'il veut les faire à sa portée, à sa taille, à son besoin. Ce sont des amoms étemelles , des douleurs perpétuelles , des gloires immortelles, etc. Il se comporte absolument comme s'il ne devait jamais mourir , et si rien autour de lui ne devait le quitter. Toutes nos actions raisonnent , à cet égard, en sens inverse de l'expérience, e* les moralistes ne cessent de rire de ce travers de notre espèce ; n'importe : nous sommes incorrigibles. La mort n'est qu'un léger obstacle à nos projets, et nous ne la faisons jamais entrer dans nos calculs. Ce n'est pas que nous ne la voyons pas , mais nous la traversons sans cesse par la pensée , comme si ce n'était qu'un nuage à l'horizon. Elle ne fait que gUsser sur notre esprit. Il y a plus : nous bâtissons sur elle ; et nos conceptions, nos espérances, nos projets, nous enflamment d'autant plus que leur réalisation promet de s'étendre davantage au delà du tombeau. Toute

I Liv. II , xhap. xii.

notre vie se passe à nous priver d'en jouir pour l'époque où nous n'en jouirons plus, et nous préférons cette illusion à la réalité ; nous mourons pour l'obtenir.

Qui ne voit dans cet instinct de l'espèce humaine , et au travers de toutes les illusions dont il est la source , la révélation manifeste de notre immortalité?— Il faut que ce sentiment soit bien fort pour faire aussi violemment son niveau chez tous Les hommes ! Ceux qui croient à une immortalité réelle dans une autre vie trouvent dans cette croyance un épanchement naturel aux surabondances de leur être, qui les met en harmonie avec la vérité de tout ce qui les environne ; ils jugent sainement de toutes les choses de ce monde , les voient telles qu'elles sont , et , ne se faisant illusion sur rien , mettent à tout sa valeur véritable. Ceux , au contraire , qui se ferment cette voie naturelle d'imnjorlalité , sont condamnés par la nature à s'en frayer une artificielle ici-bas, en dénaturant toutes les conditions de leur être dans ses vrais rapports avec les choses de ce monde , et en se repaissant toute leur vie de chimères et d'illusions.— De sorte que tous les hommes, sans exception, se conduisent comme des êtres immortels; toute la différence ne gît que dans une transposition du siège de leur immortalité.

Voilà l'homme : il faut nier sa nature et détruire son organisation pour effacer cette vérité que l'immortalité est le premier instinct de son être. Tout est inexplicable en lui sans cela. Qu'en conclure sinon que Dieu, qui nous a créés, n'a pu mentir à

notre nature en plaçant dans elle un instinct tout à la fois invincible et trompeur?

IV. Enfin, il est une dernière loi de notre être moral, d'où jaillit plus hautement encore cette vérité : c'est la conscience.

La conscience est un fait de notre organisation morale indestructible , on ne peut la nier sans folie. Eh bien, je dis qu'il faut la nier ou croire à l'immortalité de l'âme ; et je le prouve :

Qu'est-ce que la conscience? c'est le sentiment que tout homme porte au dedans de lui-même du bien et du mal, du juste et de l'injuste, du mérite et du démérite , fondement de la justice universelle par qui vivent les sociétés humaines. C'est la science intuitive de nos rapports avec une loi naturelle et imprescriptible , à laquelle nous sentons que nous devons compte tôt ou lard de l'usage que nous avons fait de notre liberté. Toutes les lois et toutes les justices humaines sont tirées de cette loi naturelle , de cette justice occulte , dont la conscience est l'orga* ne , et y puisent le crédit et la sanction morale dont elles ont besoin pour se faire respecter.

Maintenant cette justice originelle , type et sanction des justices de la terre , a elle-même besoin de sanction, sans quoi elle n'aurait pas l'existence qu'elle communique aux autres. — L'idée de justice et de loi ne se conçoit que par l'idée de commande'^ ment et de défense, et l'idée de commandement et de défense ne se conçoit que par celle de force et de sanction. — Une justice qu'on peut violer indéfiniment n'existe pas , c'est une chimère , et il est ab-

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