‹ Études philosophiques sur le Christianisme (volume 3)Chapitre 27 sur 49 · TOME I. Il · texte numérisé non relu

TOME I. Il

C'est là que se cache le sophisme.

Car le recensement universel que Volney se complaît à faire de toutes les folies religieuses prouve précisément, et au plus haut degré, le consentement unanime et universel sur. le principe et la vérité d'une Religion. — Si chacune des Religions qui ont eu cours parmi les hommes a prétendu être la véritable et a pu trouver des esprits disposés à le croire , c'est nécessairement parce qu'au préalable tout le monde est d'accord qu'il y a une Religion véritable,— C'est sur ce point qu'il y a accord universel et que dès lors , selon la règle posée par Volney lui-même, il y a vérité. C'est ce fonds commun qui a été exploité par tous les charlatans de Religion. Jamais on n'aurait pu introduire une seule fausse Religion , faire une seule dupe de la superstition, sans la vérité préalable d'une Religion. Si donc on est parvenu à faire recevoir parmi les hommes non pas seulement une folie religieuse mais cent, cela prouve cent fois plus la force de la persuasion universelle sur la vérité d'une Religion et le crédit de celle-ci ; et cet accord est d'autant plus concluant que la division universelle qui s'est introduite sur le mode de la Religion fait voir que les hommes livrés à eux-mêmes ne peuvent s'entendre sur rien , et que dès lors , lorsqu'ils s'entendent universellement sur un point unique , tel que celui du principe d'une Religion , c'est nécessairement parce que la force de la nature et de la vérité les réunit. — L'erreur, dit quelque part Bossuet, n'est que de la vérité dont on a abusé. Il y a de fausses Religions

comme il y a de la fausse monnaie , de faux remèdes, de fausses influences attribuées à la lune. Mais il faut bien , je le répète , qu'il y ait au fond de tout cela un vrai culte , une vraie Religion , sans quoi personne ne se serait imaginé de supposer toutes ces fausses Religions, comme personne ne se serait laissé aller à y croire , si l'esprit de l'homme n'avait été prédisposé par la vérité même d'une Religion à être la dupe de toutes ces faussetés, conune il est enclin , par l'existence de la bonne monnaie , de l'efficacité de certains remèdes et de quelques véritables influences sidérales, à croire à la fausse monnaie, aux faux remèdes, et aux fausses influences. Est-il bien vrai d'ailleurs qu'au sein de ce chaos de tous les cultes, le véritable n'ait pas été facile à reconnaître pour les cœurs simples et droits? n'y a-tr-il pas eu toujours et partout, disséminés au sein de toutes les nations , des sages qui ont gardé le feu sacré de la Religion naturelle et qui ont protesté contre les folies superstitieuses de leurs contemporains , salis toutefois tomber dans l'athéisme , et en rendant un culte pieux et fervent au Dieu véritable?— Voilà ce que la bonne foi fait un devoir de rechercher. Voilà ce qu'il n'est pas permis d'ignorer, car cela est attesté par les monuments les plus recommandables de la philosophie et de l'histoire.

Je vais en mettre quelques-uns sous vos yeux :

« Le premier essai de former les idoles ( dit un

» ancien livre qui a droit pour le moins à tous nos

» respects, et qui est appelé à juste titre le livre de

j» la sagesse ) a été le commencemeDt de prosiiiu- » tion, et leur établissement a été l'entière corrup- » tion de la vie humaine. — Car les idoles n'ont point p été dès le commencement, et elles ne seront point fi pour toujours \ »

Ce témoignage est confirmé par tous les auteurs profanes :

« Originairement, dit Lucien, les Égyptiens n'a- » valent point de statues dans leurs temples '. » — Il en était de même des Caryens, des Lydiens, des Arcadiens, et des Pelasges, qui adoptèrent plus tard le culte des divinités égyptiennes , comme nous l'apprenons d'Hérodote *. — Le culte, j\isqu'alors, s'était conservé pur aussi bien que les croyances. « On n'adorait , dit Théophraste , aucune figure sen- » sible ; on n'avait pas encore inventé les noms et » la généalogie de cette foule de Dieux qui ont été » honorés dans la suite ; on rendait au premier prin- » cipe de toutes choses des hommages innocents, » en lui présentant des herbes et des fruits pour re- » connaître son souverain domaine *. »

Varron assure que les Romains n'eurent , pendant plus de cent soixante-dix ans, aucune image des Dieux, et que ceux qui introduisirent l'usage des

* La sagesse^ chap. xiv,v. ta, i3.

Je recommande au lecteur les notes qui suivent :

' Lucien , de Ded Syr.

^ Hérodote, liv. ii, n** 9.

4 Théophraste, ap, Porphyr, deabstin. animal.

idoles établirent U7ie erreur inconnue auparavant *; c'est ce que vient confirmer encore Fautorité de Plutarque *.

Il est certain que la Religion primitive des Celtes et des Germains était exempte d'idolâtrie , et qu'elle ne commença à se corrompre que lorsque ces peuples, abandonnant les traditions antiques, adopté-^ rent les superstitions égyptiennes et romaines *.

Les habitants de l'Amérique *, — de la Perse ', — et de l'Inde ', ne rendaient originairement de culte qu'au seul vrai Dieu.

* Varron, cité par saint Augustin, Cite de Dieu ^ liv. iv.

^ Plutarque, p^ie de Numa,

'^ Antiquités de Vesoul, etc., par M. le comte Wilgrin de Taillefer.

4 Carli , Lett, améric, tome i«', p. io5. — Garcillasso de la Vega nous apprend : — « qu'avant l'arrivée de;* Ineas au Pérou, » les anciens habitants de ces contrées croyaient qu'il y avait un » Dieu suprême auquel ils donnaient le nom de Pacha Camack » (le créateur du monde) , qu'il donnait la vie à toutes choses, » qu'il conservait le monde. Ils disaient qu'il était invisible. On » lui éleva un seul temple dans un endroit appelé la Vallée de » Pacha-Camack, »

^ Sir John Malcolm, Hist. de la Perse , tome i*"", p. 273 : — «La Religion primitive de la Perse, dit-il, d'après Monsin » Faiii, fut une ferme croyance dans un Dieu suprême qui a » fait le monde par sa puissance et le gouverne par sa sagesse; » une crainte pieuse de ce Dieu , mêlée d'amour et d'adoration , )> un grand respect pour les parents et les vieillards, une affec- » lion fraternelle pour le genre humain. » — Voyez aussi d'Herbelot. Bibliothèque orientale^ art. Caiumarath, tome i**", p. 180. Paris, 1783.

<î « Le théisme , dit M. de Sainte-Cioix [Ohserw prelimîn.

Il en était de même dans toutes les contrées de la Chine *.

Tous les savants raoderaes qui se sont fait une étude de ce point important proclament à Fenvi cette vérité. L'abondance des matières que j'ai à parcourir me retient de les citer ; j'indique seulement le savant et judicieux Mignot \ le docteur Shuckford *, Leland *, Voltaire lui-même ', et Bolingbroke '.

» sur V Ézour-Védam , tome i*"^, p. 13 et i4 ), a été la Religion » primitive du genre humain. La marche progressive du poly- » théisme supposerait cette vérité, si d'ailleurs les faits ne la » démontraient pas. Chez les Indiens , comme chez tous les au- » très peuples de la terre, on reconnaît, à travers les fables et » les fictions les plus bizarres , un culte pur dans son origine, » corrompu dans son cours... Le commerce des nations altéra » le culte public des Indiens. Quoique assez éloignés de l'Egypte, » on ne peut cependant douter qu'ils n'aient eu connaissance » de la Religion de cette contrée... »

' — « Un écrivain, qui parait avoû* soigneusement étudié » l'histoire de la Chine, assure : « que les Chinois, depuis le » commencement de leur origine jusqu'au temps deConfucius, » n'ont pas été idolâtres , qu'il? n'ont adoré que le créateur de » l'univers , qu'ils ont appelé Xam-ti , et auquel leur troisième » empereur, nommé Hoam-ti, bâtit un temple. ( Morale de » Confucius , Avertissement, p. i5. ) Cela est confirmé par » les Motifs du prince Jean pour embrasser la Religion » chrétienne, ( Lettres édifiantes , tome xx , p. 349-35o.)

a Mém» de VAcad, des inscript,, tome lxi, p. 240.

3 Connexion de V histoire sacrée et de l'histoire profane , tome 1^^.

4 Nouvelle Démonstr, évangéL, tome m, p. 57-59.

'' Voyez Lettres de quelques juif s portugais , tome 11, p. 73, édit. de 1817, in-12.

'• Tomev, p. 277, rn-4". — « La doctrine d'«« Dieu, de

Mignot , Shuckford , et Leland , et mille autres savants se rencontrent tous sur ce point qui fait le fonds historique de Thumanité , et sur lequel nous aurons lieu de nous expliquer amplement, savoir : — « que » lorsque les hommes se dispersèrent , après le dé- » luge , pour remplir la terre et en habiter les diffé- » rentes contrées , les chefs ou les conducteurs de » chaque horde transportèrent avec eux les princî- » pes fondamentaux de la Religion et de la morale » dans les pays où ils s'établirent; ils les conservé- » rent au moins quelque temps , et ils les transmis » rent aux générations suivantes... L'autorité leur » servait de philosophie, et la tradition était leur » unique argument. Ils débitaient donc leurs maxi- » mes les plus importantes comme des leçons qu'ils » avaient apprises de leurs pères , et ceux-ci de leurs » prédécesseurs, en remontant jusqu'aux premiers » hommes à qui Dieu avait parlé. Leur croyance » était principalement fondée sur une ancienne tra- » dition , qui portait qu'au çommencementDieu avait » donné sa loi aux hommes *. »

De toutes ces citations, dont nous avons restreint infiniment le nombre , il résulte qu'une Religion pu-

» l'immortalité de l'âme, et d'un état futur de récompenses et » de châtiments , parait se perdre dans les ténèbres de Tanti- » quité : elle précède tout ce que nous savons de certain. Dès » que nous commençons à débrouiller le chaos de l'histoire » ancienne, nous trouvons celte croyance établie de la manière X la plus solide dans l'esprit des premières nations que nous » connaissions. »

• Leland, loco citalo.

re , partant du fond du cœur et de l'esprit de Thomme, s'adressant à un seul Dieu, l'honorant par un culte intérieur de vertu et par des cérémonies publiques extrêmement simples et exemptes de superstitions , se rencontre seule sur la terre à l'origine de tous les peuples, et que cette Religion s'appuyait principalement sur l'autorité des ancêtres et sur la tradition qui remontait jusqu'à un enseignement divin.

Cette tradition, base de la Religion primitive , ne reposant sur aucune autorité distincte et immuable , mais seulement sur la transmission orale des pères aux enfants , il advint que la corruption des mœurs éleva des nuages sur la simplicité de la doctrine , et que , par trait de temps , des erreurs et des superstitions s'introduisirent dans le culte primitif, y substituèrent insensiblement les passions aux vertus, les sens à l'esprit, la forme à la pensée , l'homme à Dieu , et que la Religion naturelle finit par s'affaisser universellement dans le chaos de l'idolâtrie*.

Néanmoins la terre ne fat jamais complètement privée du précieux dépôt qu'elle avait reçu. Outre le peuple juif, qui semble n'avoir eu d'autre destination dans l'antiquité que de conserver les pures notions de la Divinité , et qu'on pourrait appeler un peuple-pontife , il s'est trouvé sur tous les points de l'univers des sages qui ont protesté contre les folies

' L'origine de Tidolâtrie est admirablement expliquée dans le chap. XIV du livre de la sagesse.

idolàtriques de leurs contemporains, en retenant, au sein de la nuit qui enveloppait le monde , quelques rayons de la vérité primitive.

Je vais encore appuyer ce point de quelques citations :

Et d'abord Fidolâtrie n'avait fait que recouvrir , sans l'eflfacer complètement, le dogme de l'unité de Dieu. Ainsi ce dogme était enseigné par les prêtres égyptiens (qui ne le tenaient probablement euxmêmes que du peuple juif) , on n'en peut douter , puisque Solon , Thaïes , Py thagore , Eudoxe , Platon , qui ont enseigné ce dogme , étaient allés s'instruire en Egypte des anciennes traditions religieuses , ainsi que Plutarque nous l'apprend *.

Le même Plutarque nous apprend qu'à l'entrée du temple de Saïs on lisait cette inscription :

Je suis ce qui a été , — ce qui est , — et ce qui sera , Nul mortel ne souleva jamais mon voile '.

Définition qui ne peut convenir qu'à la souveraine et unique intelligence , et qui rappelle celle de la

Bible : Je suis celui qui suis

A l'entrée du temple de Delphes on lisait aussi ce mot Et, tu es, — avec le célèbre adage Connaistoi toi-même, — sur quoi Plutarque dit : « Pour- » quoi mon advis est que cette escripture ne signi-

I)e Isis et Osiris, Id, id.

» fie ni nombre , ni ordre , ni conjonction , ains est » une entière salutaJ;ion et appellation de Dieu, la- » quelle, en prononçant les paroles, induit le lecteur » à penser la grandeur de la puissance d'icelui '. »

Enfin, à Athènes même, la célèbre inscription Au Dieu inconnu qui se lisait au ft'ontispice d'un temple , et à laquelle saint Paul fit allusion dans sa prédication au milieu de l'Aréopage , exprimait la notion du vrai Dieu , sauvée et démêlée encore de l'idolâtrie par l'expression naïve elle-même de son ignorance . — « On voit , dit un savant , que les Athé- » niens avaient tant de vénération pour ce Dieu in- » connu , que c'est par lui qu'ils juraient dans les » occasions importantes. Nous le voyons dans un » dialogue de Lucien, intitulé Philopotris, dans le- » quel Critias jure par le Dieu inconnu des Athé- . » niens, et Tryphon exhorte même les autres à » l'adoration de ce Dieu : Pourlious, dit-il , ottoron^ » le Dieu inconnu des Athéniens, que nous avons » découvert; et élevant les mains au ciel, rendons-lui » grâces de nous avoir fait dignes d'être assujettis à » une telle puissance. Cela prouve que l'inscription » de cet autel n'était que pour un seul Dieu et qu'on » le croyait au-dessus des autres*. »

Tous les anciens philosophes de la Grèce , notamment Thaïes , Hermotime , Anaxagore, Heraclite, Archélaûs, reconnaissaient Dieu comme le plus an-

' Plutarque, au Traité Que signifie le mot Eî? =» L'abbé Anselme , Mem. de l Acade'mie des inscript.j lome VI, p. 307.

cien des êtres, n ayant point eu de commencement *. — Cest Vâm^e, disaient-ils, cest V esprit qui est le principe de tout, la cause et le seigneur de V univers '.

« Dieu , dit Solon , donne un heureux succès à » celui qui fait le bien : roi et seigneur de toutes » choses, et des immortels même, nul ne l'égale » en puissance *. »

« Sachez , dit Socrate , que votre esprit , tant qu'il » est uni à votre corps, le gouverne à son gré. Il » faut donc croire aussi que la sagesse , qui vit dans » tout ce qui existe , gouverne ce grand tout comme » il lui plaît. Ce Dieu qui voit tout, qui gouverne » tout, est celui qui a fait l'homme au commence-. » ment *. »

« L'univers ayant commencé a nécessairement » une cause, dit Platon ; cette cause c'est Dieu , créa- » teur et père de tout ce qui est, bon, éternel, sou- » verainement intelligent, tout- puissant; le monde »• qui renferme tous les êtres mortels et immortels » est l'image de ce Dieu intelligible qui seul existe » par lui-même*. »

Mais voulez-vous avoir un symbole complet de la Religion véritable , écoutez encore Platon :

« Mortels, il est un Dieu que les pires de nos » pires ont nommé le commencement, le milieu,

' Diogen, Laert, in Thalet.

» Id, in Ànaxagor.

3 SoloD , Sentent, inter, gnomic, grœc. Ed. vet.

4 Xenophonl, niemorab. Sacrât,, lib. i, c. iv. '• Platon fpassim.

» la fin de tous les êtres. A ses côtés marche éter- » nellement la justice qui punit les violateurs de la » loi divine. L'homme prédestiné au bonheur s'at- » tache à elle et suit avec humilité la trace auguste )» de ses pas, tandis que l'insensé, aveuglé par ses » passions , se trouve bientôt sans Dieu , sans vertu , » renverse tout, et après avoir joui un instant d'une » fausse gloire , victime réservée aux coups de la » justice inévitable, se perd lui-même avec sa famille » et sa patrie. — Ainsi, que doit penser, que doit » faire le sage? — Toutes ses idées, tous ses efforts, » se tourneront vers Dieu; c'est de lui qu'il faut être » aimé, c'est lui qu'il faut suivre. Il n'est qu'une » route , et la raison des anciens peuples nous Ta déjà » tracée : on plaît à qui l'on ressemble; or, Dieu » est le souverain bieû , et devant lui toutes nos per- » fections humaines disparaissent. Il faut donc pour » lui plaire chercher à lui ressembler en faisant le » bien. Si l'on fait le mal on s'éloigne de lui, on » reste seul, et la justice est outragée. — Cette dis- » tinction nous conduit à une belle et grande vérité : » l'homme juste, en s'approchant des autels, en » communiquant avec les Dieux par les prières , les » offrandes , et toute la pompe du culte religieux , » fait une action noble, sainte, utile à son bonheur, » et conforme en tout à sa nature *. »

Voilà la Religion véritable telle que nous l'avons exposée, tout y est : Dieu, le culte, et la prière.

* Plat. De l e gibus , lib. iv. Oper., tome vu, p. i85-i86, édil. Bipont, traduct. de Victor Leclerc.

Si quelque chose peut être plus significatif encore que ce passage de Platon, ce sont, après la citation qu'en fait Aristote dans ses Œuvres, ces simples mots qu'il y ajoute : « Heureux, bienheu- » reux celui qui s'est attaché à cette loi dès le » commencement de sa vie * 1 »

Mais les richesses affluent, sous ma main , et je ne sais que choisir parmi cette multitude de témoignages en faveur de la vraie Religion dans tous les temps.

« 0 toi I s'écriait l'Hiérophante, dans un hymne » qui remonte aux temps les plus reculés et qui se » chantait dans les mystères , 6 toi , Musée , fils de » la brillante Silène , prête une oreille attentive à » mes accents, je vais te révéler des secrets su- » blimes! que les préjugés vains et les afiections » de ton cœur ne te détournent point de la vie heu- » reuse ! fixe tes regards sur ces vérités sacrées I » ouvre ton âme à l'intelligence, et, marchant dans » la voie droite , contemple le roi du monde ! Il est » un , il est de lui-même ; de lui seul tous les êtres » sont nés; il est en eux et au-dessus d'eux, il a » les yeux sur tous les mortels et aucun des mor- » tels ne le voit*. »

Ce n'est pas seulement de la lyre des pontifes

« De mundoy cap. vu, Oper., tome i", p. 476. . 2 Vide C\ïT\%\.. Eschembach, de Poesi orphicd , p. i36. Quel que soit l'auteur de cet hymne, dit l'abbé Lebatteux, on ne peut nier qu'il ne soit de la plus haute antiquité par le sens et même par les paroles. ( Me'm, de T^cad, des inscripLy lome xLvi , p. 371.)

que sortaient parfois ces vérités hardies , mais sur les théâtres mêmes elles osaient se produire quelquefois et se détacher vivement du cadre mythologique ; entendez Sophocle , on dirait des accents dérobés à la harpie de David :

« Puissé-je jouir du bonheur de conserver tou- » jours la sainteté dans mes actions et dans mes pa- » rôles , selon les lois sublimes descendues du plus » haut des cieux ! le roi de FOlympe en est le père , » elles ne viennent point de l'homme , et jamais Fou- » bh ne les eflfacera. En elles est un Dieu , le grand » Dieu qui ne vieillit point!... 0 Dieu, je vous in- » voque I je ne cesserai jamais de mettre en Dieu » mon appui. Souverain maître de l'univers, dont » l'empire est étemel , montrez que rien n'échappe » à vos regards pénétrants *. »

Euripide , l'ami de Socrate , ou plutôt Socrate luimême sous le nom d'Euripide , venait aussi lancer quelquefois les traits de la pure vérité au travers des erreurs de ses contemporains*

« La puissance divine s'exerce avec lenteur , mais » son effet est infaillible. Elle poursuit celui qui , par » im triste égarement, s'élève contre le ciel et lui » refuse son hommage ; sa marche détournée et se- » crête atteint l'impie au milieu de ses vains projets. » 0 fol orgueil , qui prétends être plus sage que les » sages et antiques lois I doit-il coûter à notre fai- » blesse d'avouer la force d'un être suprême , quelle

Sophocle, OEdipe , roi , v. 865.

» que soit sa nature , et de reconnaître une loi sain- » te antérieure à tous les t«mps * ! »

Ainsi nous voyons , dans tous les temps et dans tous les lieux, des voix sublimes et pures s'élever au-dessus des folies de l'idolâtrie , et se rencontrer en une région spirituelle où elles adorent le vrai Dieu dans un culte digne de lui, celui de l'intelligence , celui du cœur , celui de la vertu , en esprit et en vérité.

Et une chose remarquable, qui constate bien l'existence de cette Religion primitive et véritable , c'est que les apôtres de cette Religion , resserres de plus en plus et comme étouffés par le progrès toujours croissant de la superstition et de l'athéisme , qui se suivent toujours de près , luttaient également et à la fois contre ces deux démons de l'intelligence , et s'efforçaient de dégager et de sauver de leur alliage la pure et vraie Religion qui se trouvait au milieu. Ce n'était pas seulement de leur part une guerre contre la superstition , c'ea était une , non moins énergique, contre l'athéisme.

Nous lisons , dans une lettre de Platon à Denys de Syracuse, ce mot remarquable : « Plusieurs me » prient de leur écrire , avec lesquels il m'est dif- » ficile de m' expliquer ouvertement, remarquez » donc ceci : mes lettres sérieuses commencent par » ce mot Dieu , — les autres par ceux-ci : — les » Dieuœ^. »

' Euripide, Bacch., v. 870, traduction du père Brumoi. ^ Oper,y tome xi, p. 177, édit. Bipont.

Dans son Traité de la divination, Cicéron, en faisant l'inventaire des pratiques superstitieuses de son temps, ne peut contenir le mouvement de la vérité dans son âme et il la laisse échapper ainsi :

« Pour dire la vérité, les âmes de presque tous » les hommes sont accablées sous le poids de la » superstition, qui, répandue chez tous les peu- » pies , tyraamise la faiblesse humaine ; et nous croi- » rions rendre aux autres et nous rendre à nous- » mêmes un éminent service si nous parvenions » à la détruire entièrement. Car, et c'est ce que » nous désirons que l'on comprenne bien f id enim » diligenter intelligi voloj, en ôtant la superstition, » l'on note point la Religion. Conserver le culte des » ancêtres c'est le devoir du sage ; et qu'il existe » une nature parfaite , étemelle , à laquelle tous les » hommes doivent élever avec admiration leur es- » prit et leur cœur, la beauté du monde et l'ordre » des cieux ne nous forcent-ils pas de l'avouer? » c'est pourquoi autant l'on doit s'appliquer à pro- » pager la Religion, autant il est utile d'extirper la » superstition qui nous poursuit et nous presse de » quelque côté que nous nous tournions \ »

Plutarque gémissait , comme Cicéron , de voir la Religion véritable étouffée entre la superstition et l'athéisme , et dans son langage plus vif et plus concis il disait :

« Il y en a qui , fuyant la superstition , se vont » ruer et précipiter en la rude et pierreuse impiété

' Cicer. De di\inat., lib. ii, cap. lxxii*

» de Fathéisme , en sautant par-dessus la vraie Re- » ligion , qui est assise au milieu entre les deux *. »

L'athéisme se couvrait quelquefois , surtout dans les derniers temps , d'un culte vague à la nature et d'une admiration stérile de ses merveilles. C'est précisément la même erreur qui a reparu dans le dix -huitième siècle, mais Sénèque la poursuivait ainsi :

«Qu'est-ce que la nature, si ce n'est Dieu, la » raison divine répandue dans l'univers?. . . De quel- » que côté que vous vous tourniez , vous le verrez » se présenter à vous. Rien n'est vide de lui ; il rem- » plit son ouvrage. Mortel ingrat, tu t'abuses donc » quand tu dis : Je ne dois rien à Dieu , mais à la » nature; car il n'y a point de nature sans Dieu,., » Appelez-le nature, destin, fortune; ce sont des » noms du même Dieu , qui use diversement de sa » puissance*. »

Bornons enfin ces citations. Nous aurions pu les multiplier beaucoup plus , mais elles doivent suffire pour confirmer cette vérité , qu'il y a une Religion naturelle , primitive , véritable ; qu'il n'a jamais été permis de la confondre avec les folies humaines qui lui ont dérobé ce nom; qu'elle a eu des adorateurs dans tous les temps; qu'indépendamment du peuple juif, où elle a été plus particulièrement conservée comme dans son foyer, elle a jeté des

« Plutarqne , De la SupersL, OEuv, morales , tome v^^j fol. 3i5, traduct. d'Amyot, édit. de Vascosan. ^ Senec. De Benefic.^ lib iv, cap. vu.

Page 1