TON PROCHAIN COMME TOI-MÊME
De la souveraine et unique paternité de Dieu dérive ainsi la fraternité humaine; resserrer les liens de la première c'est resserrer en même temps les liens de la seconde, NOTRE PÈRE! toute la Religion est dans ces deux mots.
X. Mais ce serait s'abuser bien étrangement, et donner contre un écueil que je tiens à signaler déjà , que de juger la facilité de la pratique de cette Religion naturelle par la simplicité de sa théorie.
Aimer Dieu et le prochain est bientôt dit, mais n'est pas bientôt fait. Ce n'est pas trop dire que d'affirmer que toutes les forces humaines ne peuvent pas y atteindre.
On le concevra aisément si l'on observe que cet amour de Dieu , qui fait le fond de la Religion , doit l'emporter sur tous nos autres sentiments, et implique par conséquent le désamour de tout ce qui nous en détourne , et en particulier de nous-mêmes , qui nous aimons si exclusivement.
Ainsi ce n'est rien moins qu'une question de vie ou de mort pour l'amour-propre et les passions , c'est-à-dire pour l'âme, qui n'est qu'amour-propre et passion ; — question qu'il est évidemment audessus d'elle de pouvoir résoudre , parce qu'elle ne peut trouver dans sa nature telle quelle la lumière et la force qui doivent précisément l'y arracher.
D'où vient cette étrange opposition entre l'âme et son bien suprême? et comment se fait-il qu'alors que tout conspire dans l'ordre de la raison et de la
vérité à nous porter vers Dieu , tout conspire dans Tordre de nos inclinations et de nos volontés naturelles à nous en détacher? nous touchons là à un abîme où plonge le nœud de notre condition morale et qu'il n'est pas temps encore de sonder. Toujours est-il qu'en fait cette opposition entre nos goûts et nos devoirs , dans l'ordre de la Religion , est aussi certaine qu'insurmontable à la seule nature.
De là cette conséquence, à laquelle je voulais en venir, comme à un correctif de tout ce qui précède , que ce mot naturelle que nous donnons à la Religion, quand nous la considérons spéculativement, cesse tout à coup de lui convenir dès que nous des^ cendons à la pratique. — Alors , pour dire vrai , c'est surnaturelle qu'il faut l'appeler, et dès lors impraticable,— à moins de secours surnaturels.
Cette grande vérité d'expérience est la pierre d'achoppement du déisbie et la pierre d'attente du
CmUSTIANISME.
En excluant toute Religion révélée , le déisme exclut du même coup toute Religion naturelle , celleci ne pouvant se soutenir d'elle-même sur un fonds de ténèbres et de misères comme celui de notre âme , à moins, comme le disaient Socrate et Platon , qu'il ne plaise à Dieu de nous envoyer quelqu'un de sa part pour nous instruire et nous réformer *.
Faute de vouloir se plier à la reconnaissance de cette vérité , le déiste reste donc par le fait sans Religion, et alors comment peut-il garder de Dieu
* Plat, in apolog. Socratis.
la moindre idée digne de lui , et que ne prend-il rang parmi les athées *?
Conçoit-on que Dieu existe et qu'il nous ait laissé sans moyens d'aller à lui? qu'il soit intervenu pour nous jeter sur le chemin du ciel , et qu'il n'intervienne pas pour nous y soutenir et nous guider? qu'il nous ait donné assez d'idée de lui-même pour que nous ne puissions pas ne pas y songer , et qu'il ne se soit pas révélé assez pour nous empêcher de tomber dans une multitude de conjectures bizarres et de pratiques superstitieuses , qui ont été le plus souvent le renversement de la morale et de la raison? Dieu ne fait pas défaut à l'instinct de la fourmi ; il la dirige et il l'inspire , en soutenant en elle cet instinct jusqu'à la fin; et il ferait défaut à l'instinct religieux de l'espèce humaine? Est-ce que l'homme ne fait pas aussi partie de la création? est-ce qu'il est déshérité? est-ce que la folie est son partage?— Ames de saint Vincent de Paul et de Fénelon, vous répondez à ces suppositions monstrueuses en nous faisant voir, dans le degré de perfection où vous êtes parvenues , que la main du père a été tendue vers l'enfant!
' Aussi est-il sommé de le faire des deux côtés , et par les athées et pac les croyants , tant sa position est fausse et inconséquente. — «f S'il est un Dieu , dit l'auteur du Systàmb de »• LA If ATURE , pourquoi ne lui rendrions- nous pas un culte ? » Tome II, p. 224. — « Il y a deux sortes d'athe'isme ^ dit Jou- » bert, celui qui tend à se passer de l'idée de Dieu, et celui qui » tend à se passer de son intervention dans les affaires hui> maines. » Tome i", p. 112.
Toutefois la Religion naturelle, telle que nous venons de la tracer , reste toujours en spéculation conune le type de la Religion primitive , et comme le cachet d'après lequel nous reconnaîtrons plus tard la vérité de la Religion chrétienne qui n'en est que la restauration pratique. Car une Religion révélée a bien pu venir développer et faciliter la Religion naturelle, mais non la contredire. Si Dieu a parlé pour ramener les honunes à lui, il a dû le faire plus explicitement qu'il ne l'avait déjà fait une première fois, mais non différemment, et c'est au contraire dans la conformité exacte des deux langages qu'on reconnaîtra l'identité du Dieu.
Quant à présent, constatons la vérité d'une Religion naturelle , et à l'exposition que nous venons d'o.n faire mettons le sceau du consentement universel.
Au travers de toutes les altérations que l'égarement de l'esprit humain lui a fait subir, l'hommage rendu à la Divinité a toujours et partout fait le fonds de notre nature. La première pierre de toute société a été un autel ; et quand cette pierre a été renversée, toute société l'a été aussi; Il n'a jamais été donné à l'homme de pouvoir ^se conserver sans cet élément indélébile et primordial de son espèce. Ce n'est pas seulement l'homme civilisé , mais l'homme perdu aux derniers confins de la nature sociale; l'homme sauvage, l'homme enfin, par cela seul
qu'il est homme , a toujours porté dans son sein ce feu cfu ciel. Souvent il n'a eu rien que cela de la nature humaine , mais toujours il a eu cela : c'est l'instinct le plus profond, le plus radical, le plus universel qui soit en lui.
« Il n'est aucun animal, hormis Fhomme, dit Gi- » céron, qui ait connaissance de Dieu, — mais » parmi les hommes il n'est point de nation si fé- » roce et si sauvage qui, si elle ignore quel Dieu » il faut avoir, ne sache du moins qu'il en faut avoir » un *. »
« Vous pourrez trouver, dit Plutarque , des cités » privées de murailles , de maisons, de gynmases, » de lois , de l'usage de la monnaie , de la connais- » sance des lettres; mais un peuple sans Dieu, sans » prières, sans serments, sans rites religieux, sans » sacrifices, — nul n'en vit jamais *. »
Dans les temps modernes , les découvertes de la navigation sont venues ouvrir un vaste champ à l'expérience de ce fait; sur aucun point du globe il n'a trouvé un démenti. — Dans tout le continent américain on a trouvé l'existence de Dieu et l'immorteilité de l'âme comme les premières bases de la Religion des sauvages \ — Tous les voyageurs attestent également que ces croyances sont univer-
' Des Lois, liv. ii, chap. viii.
^ j4dv, Coloten,
3 Carli, Lelt.améric, tome i«', p. io5; Ramnusio, Navig, du nouv, monde ; Lahontan , Voy, dans l'Amérique septenu, tome II, p. 123; Jos. Acosta, liv. v, p. 475, etc., etc.
selles dans toute l'Afrique * ; les nègres croient fermement à l'existence de Dieu , dans la bonté àe qui ils mettent leur confiance , dont ils adorent la puissance , et à qui ils offrent une partie de tous leurs aliments *. — Enfin, partout où il y a eu traces d'homme, il y a eu traces de Religion.
n faut que ce fait soit bien constant pour que l'auteur du Système de la nature ait été contraint d'écrire cet aveu , qui proteste si hautement contre son ouvrage : — « Il ne paraît pas que l'on puisse » raisonnablement supposer qu'il y ait un peuple » sur la terre totalement étranger à la notion de » quelque Divinité *. »
Comment ne pas conclure en même temps que l'on jie peut raisonnablement supposer qu'une notion si universelle ne soit naturelle et dès lors vraie? qu'il est impossible que ce soit le résultat d'un fait exprès universel? qu'il n'est pas moins absurde de nier la voix de la nature , lorsqu'elle dit également à tous les hommes qu'il y a un Dieu qu'il faut honorer, que lorsqu'elle dit que nous sommes supérieurs aux brutes par la raison? car l'instinct religieux n'est pas moins naturel et universel que la raison chez tous les honunes , si bien que , pour définir
> Relat. de Guinée , par Salition ; Relat, de Desmarchais, p. 66\ Foy. d'Issiny, p. 17 ; Pilgria, lomei«^p. 180 ; Dapper, Descript. de V Afrique, tome 11.
» Foy, à Surinam et dans l'intér. de la Guinée , par le cap. StedmoD.
^ Tome II, chap. xiii, p. 376.
rhomme , on Ta aussi bien appelé un animal religieux qu'un animal raisonnable, — « N'être pas ca- » pable de Religion » c'était chez les anciens une des marques caractéristiques de rirraiionnabilité , dit Joubert *.
Maintenant les hommes, unanimes sur ce point qu'il y a des rapports nécessaires entre l'homme et Dieu, entrent en divergence sur le mode de ces rapports; mais si cette divergence sur le mode accuse l'erreur, l'unanimité sur le principe atteste la vérité.
11 faut donc bien se garder de ce piège tendu par l'athéisme du dix-huitième siècle, et notamment par Volney, dans ses Ruines, qui consiste à étaler les contradictions et les bizarreries des différentes Religions qui ont eu cours parmi les hommes , pour en conclure qu'elles sont toutes fausses et qu'il n'y a pas de Religion véritable , parce que la vérité ne peut comporter tant de contradictions et ne se révèle que par V unité.
Ce dernier principe est juste , mais l'application qu'en fait Volney est fausse.
Il est juste de dire que la vérité n'est que dans l'unité. Nous souscrivons bien volontiers à ce principe ; nous en faisons même l'application à notre sujet en reconnaissant que de la contradiction qui règne entre les diverses Religions on doit conclure quelles ne sont pas toutes vraies. Mais faut-il en conclure, comme Volney, quelles sont toutes fausses?
1 Tome i*', p. 1 13.