NÉCESSITÉ DUNE RÉVÉLATION PRIMITIVE
• Ce titre seul va soulever, je le crains, chez certains de mes lecteurs , des défiances et des préventions inconsidérées ,.contre lesquelles j'aurai d'abord à lutter, et qui embarrasseront la simple marche de la vérité dans son exposition.
Le dix-huitième siècle a tant déclamé , tant intrigué contre le grand dogme de la révélation, que la génération qui Fa suivi en a gardé un éloignement de cœur, une obscurité de vue , une disposition enracinée à l'irréflexion , à l'injustice , et même à l'irritabilité , contre tout ce qui touche à la doctrine de l'intervention surnaturelle de la Divmité dans les destinées de l'espèce humaine.
Depuis quelque temps on revient de cet éloignement cependant; mais cette réaction, comme tou-
> La matière qui devait être Tobjet du chapitre : Réfutation -du déisme y se trouvera fondue dans les chapitres qui précèdent et qui suivent : ce chapitre est donc supprimé. Nous avons préféré continuer à procéder par voie d'exposition. £n ce sens tout le reste de l*ouvrage sera une réfutation du déisme.
tes les autres , ne se signale que par des méprises et des abus. Les révélateurs sont partout et le vrai révélateur presque nulle part. Son divin esprit n'est qu'un manteau dont se revêtent tour à tour les plus désordonnés systèmes. Si sa doctrine est accueillie , ce n'est pas au foyer domestique qu'on la fait encore asseoir, ni les actions de la vie civile qu'on lui donne à diriger. Là elle est encore absente. Elle n'est reçue qu'à titre de merveilleux propre seule?ment à dorer les caprices des arts et de la mode , à relever, par la sévère pureté de ses conU-astes, le jeu des passions, et à leur donner plus d'intensité et plus d'élan en sensualisant les mystiques relations de l'âme avec le ciel , destinées à les réprimer.— En cela n'est pas la raison, la vérité, et peu s'en faut même , j'ose le dire , que je ne préfère une hostilité "franche contre le christianisme à ces apothéoses de boudoir et d'opéra qu'on lui décerne de nos jours.
Quant à nous, c'est sérieusement que nous voulons aborder ces grands sujets , philosophiquement , sans préjugé comme sans caprice. — H y a bien longtemps que le christianisme ne connaît pas ce genre d'examen^ le seul qu'il ne redoute pas, qu'il sollicite même. Que ceux qui sont disposés à le lui accorder nous suivent : que ceux qui refusent de se soumettre à ces conditions s'arrêtent à la dernière vérité d'une Religion naturelle que nous verions d'établir, — ou plutôt qu'ils s'en retournent au doute ténébreux d'où nous sommes partis sur la Religion, sur l'immortalité, sur Dieu, sur l'âme, surtout.
car il n y a pas de statioD possible pour rintelligence sur aucun de ces points, abstracticHi faite du christianisme qui les complète et les centralise , et il faut avancer ou retomber au fond *. — Nous gravissons une montagne ; partis de la plaine , nous abordons des vérités de plus en plus escarpées, mais qui cependant s'appuient les unes sur les autres de manière à se garantir mutuellement par des transitions qui n'ont rien de brusque et qui ne laissent aucun prétexte raisonnable à ceux qui veulent s'arrêter en chemin. — Je ne propose pas plus de sacrifice, mais plus d* exercice à votre rais(m sur le point de la nécessité (Tune révélation , que sur ceux de Y existence de Dieu et de la spiritualité de l'âme, comme je lui promets aussi plus de satisfaction; car, si les premières vérités soutiennent celles qui les suivent, celles-ci à leur tour réagissent puissamment sur elles , les complètent et les consolident, en les objectivant , jusqak ce que, parvenu au sommet, on tienne toute la chaîne et on jouisse à la fois , d'un seul regard , de l'harmonieux ensemble de tous Jes points laborieusement parcourus.
C'est là , du reste , la condition de toutes les sciences pour l'homme déchu '; ce sont des abîmes d'ignorance qu'il lui faut remonter graduellement en
• « Quand on ne peut pas croire qu'il y a eu révélation, on » necroit rien fixement, fermement, invariablement. »(Joubert, Pensées, tome i*»", p. 1 1 1. )
^ Ce mot est tombé de ma plume trop tôt; je le laisse cependant.
allanl du simple au composé , du général au particulier, du comiu à Tincomiu, de la synthèse du doute à l'analyse de l'observation , pour atteindre à la synthèse du savoir. Acceptons ces conditions pour l'étude de la Religion, comme nous sommes forcés de le faire tous les jours pour les autres connaissances , — n'ayons pas , en un mot , comme dit Portalis, une philosophie pour les sciences et une autre philosophie pour la Religion.
Les deux chapitres de la Nécessité d'une Religion primitive et de ,1a Nécessité d'une seconde révélation demandent à être présentés coup sur coup. Dans ma pensée ils ne devaient faire qu'un seul chapitre en deux paragraphes : l'étendue et l'importance de la matière les ont fait se partager en deux; mais ils se ressentent de leur primitive union et demandent qu'on la leur conserve.
Entrons en matière :
I. La vérité, disait Zoroastre, nest point une plante de la terre. Si nous voulons, en effet, nous rendre compte de la génération de la vérité sur la terre en allant de notre esprit où elle a plus ou moins pénétré, de branche en branche, jusqu'à sa tige > jusqu'à ses racines , nous la verrons se détacher de plus en plus de l'élément humain et individuel, ne reposer ensuite que sur un consentement universel , remonter les sentiers de la tradition , et
ne tenir plus enfin à rien qu'à cette première main du souverain être qui, après s'être épandiée sur le néant et avoir fait l'homme capable d'intelligence, a dû mettre elle-même , dans cette intelligence du premier homme , les semences et pour ainsi dire les provisions de la vérité qui devaient alimenter traditionnellement toute sa race. — En effet :
Nous n'appqrtons aucune notion de vérité dans notre esprit en venant au monde , mais seulement des facultés pour recevoir et cultiver toutes les vérités qui nous seront offertes.
La société du genre humain , à laquelle nous nous mêlons bientôt, nous offre de toute part le trésor des vérités, des idées, des connaissances qu'elle recèle. Nous les aspirons avec une merveilleuse facilité , nous les assimilons à notre intelligence toute prédisposée à les recevoir, et par le travail que nous leur faisons subir à notre tour, nous les fécondons et nous en versons les nouveaux fruits autour de nous avec plus ou moins d'abondance.
Mais ce travail de fécondation n'aurait pas lieu si, préalablement, la société ne nous avait fourni l'élément premier de la vérité que nous n'aurions jamais pu trouver en nous-mêmes. Nous n'avons pas la puissance de produire de notre propre fonds la vérité, mais seulement, si j'ose ainsi dire, de la faire fyravigner dans notre esprit. Les plus grands génies qui ont enrichi le domaine de la vérité sur la terre , — Newton , — Bossuet , — Pascal , — n'avaient pas une seule idée dans leur vaste esprit qui , de, près ou de loin, ne provînt de leur association
187 ^ au genre humain; je dis plus : leur vigoureuse fécondité tenait beaucoup , peut-être , à mille circonstances du temps et de la position oîi ils ont vécu ; si bien qu'isolés de ces circonstances, ils n'auraient pas produit des œuvres aussi marquantes , conune , privés de tout contact avec le genre humain, ils n auraient rien produit et fussent restés avec le vide naturel de leurs grandes facultés vierges.
Concluons donc qu'il se feit déjà de la société à nous une révélation de la vérité au ftir et à mesure que nous pénétrons dans son sein.
Maintenant cette société des hommes , à son tour, comment se trouve-t-elle avoir la vérité? — Ici il ne faut pas se payer d'équivoques et perdre le fil du raisonnement où nous sommes entrés ; — si, comme nous l'avons constaté, chaque homme en particulier n'apporte aucune notion de vérité en venant au monde , et ne fait que féconder le fonds qu'il y trouve déjà, il est radicalement impossible de comprendre comment la société, qui n'est qu'une agrégation de ces mêmes individus qui n'apportent aucune mise sociale ♦ se trouve cependant avoir un fonds, et on est forcé de conclure que quelque intelligence supérieure lui en a fait l'avance , comme elle-même enjait l'avance à chacun de nous.
Que le génie \i'un seul ou de plusieurs hommes , d'un peuple ou d'un siècle , fesse faire des pas de géant à la vérité, que son domaine s'étende ou se resserre au gré du mouvement de l'esprit humain , du hasard de ses découvertes , ou des révolutions de ses destinées , tout cela n'explique que le déve-
loppement, que le cours de la vérité, mais nullement son origine et sa source; et, raisonnant sur un peuple comme sur un homme , nous pouvons dire hardiment que ce peuple ne s* est pas donné en principe la vérité, qu'il Ta reçue de ses devanciers ou de ses voisins, par quelque canal, par quelque infiltration , comme ceux-ci Font reçue à leur tour, tellement que si on pouvait supposer une solution de continuité complète et infranchissable entre une génération d'hommes et ceux qui les ont précédés, cette génération, quelque travail qu'elle fît sur ellemême , resterait éternellement assise à l'ombre de la mort intellectuelle , à jamais dépourvue de tout élément de civilisation , ne vivant que par l'instinct et par les sens, et s' éteignant bientôt d'inanition morale dans les désordres de sa brutalité.
L'observation des faits vient à l'appui de ce raisonnement; car, bien que l'hypothèse que nous venons de faire ne se soit jamais complètement réalisée , cependant les hordes sauvages qui ont été découvertes dans l'intérieur de l'Afrique et de l'Amérique, et l'état stationnaire d'aboutissement où elles ont vécu pendant des siècles , par suite de leur isolement, suffisent pour démontrer que la société , pas plus que l'individu , ne peut se donner la vérité ; et , d'un autre côté, la marche des lumières dans le monde civilisé nous fait voir comment de génération en génération, de peuple à peuple, de siècle à siècle , on a vu le flambeau de la civilisation , des arts, et des sciences, se communiquer de proche en proche de la Haute-Asie , qui parut ôtre son pre-
mier foyer, dans rÉgyple,dans T Asie-Mineure, dans la Grèce et ses colonies, dans Rome et les états actuels de l'Europe occidentale , d'où les lumières se sont projetées sur le monde ; de telle sorte que , par cette succession et cette régularité de marche , la vérité nous apparaît comme une céleste voyageuse qui se communique à la terre , qui se révèle aux peuples comme aux individus, mais qui ne prend pas naissance dans leur sein , autrement nous l'aurions vue paraître à la fois sur divers points isolés et sans communication les uns avec les autres '. Pressant maintenant le dernier résultat de notre investigation , et -feisant l'application immédiate de nos raisonnements et de nos observations à la première génération d'hommes qui parut sur la terre , nous nous demandons comment cette première société, qui a transmis, révélé la lumière de la vérité à toutes celles qui l'ont suivie , a pu la recevoir ellemême? — Ici la difficulté est reculée jusqu'à ses
' Tout démontre historiquement que TOrient fut le berceau du genre humain. Des colonies', plus ou moins brusquement dé~ tachées de la première famille ou nation, se répandirent sur la terre n'emportant avec elles que de faibles provisions de civilisation et de vérité, qui s'épuisèrent bientôt dans l'isolement, tandis que le grand réservoir des lumières se maintint et s'épancha régulièrement du haut de l'Asie, d'où la civilisation vint, après plusieurs siècles, éclairer les descendants des premiers émigrés. — Du reste, l'origine récente de la race humaine sur le globe, son unité primitive de famille et de langage, sont des faits conquis et défendus aujourd'hui par la science non moins que par la foi. Nous y reviendrons.
dernières limites. Il (aut conclure. — Or , il ne peut y avoir deux sentiments sur le point ainsi précisé, car il est évident que ces premiers honmies n'ayant pu recevoir la vérité d'autres hommes ainsi qu'euxmêmes l'ont tran^ise , et d'un autre côté étant comme nous incapables de se la donner à eux-mêmes, ont dû la recevoir du seul être de qui ils tenaient déjà la vie et l'intelligence ; qu'il a dû y avoir originairement une société entre les premiers honmies et Dieu , comme il y en a eu depuis entre les hommes, en un mot une première RÉVÉLATION.
Le raisonnement qui nous a conduit à ce résultat peut, du reste, se ramener à -des termes bien simples.
Toute la question est de savoir si les vérités néœssaires , les idées universelles , sont innées dans chacun de nous; car, si elles ne sont pas innées, elles sont importées, socialement d'abord aux individus, et divinement en principe à la société.
Or, le système des idées innées, généralement abandonné , n'a consisté , d'après ses premiers partisans, dont les plus éminents sont Descartes et Leibnitz , que dans quelques prénotions si conftises qu'elles se confondent presque avec nos facultés, sans avoir assez de virtualité pour s'en détacher, en s' élevant à la hauteur et à la spécialité d'une idée *.
• « Lorsque j'ai dit que l'idée de Dieu est innée, écrivait » Descartes, je n'ai jamais entendu autre chose que ce que mon » adversaire entend , savoir , que la nature a mis en nous ime
Cette doctrine , même ainsi entendue , n'inspirait tant de zèle à ses partisans que par leur répulsion bien ' fondée pour la doctrine opposée , savoir : « qu'au- » cune idée n'est dans l'esprit avant d'avoir été dans » la sensation. » Nihil est in intellectu quod non fuerit in sensu, — doctrine professée, comme on le sait, par Locke et Condillac, et qui nous a valu le matérialisme de Cabanis et de Broussais.
Mais il n'est pas nécessaire d'embrasser le 5ensuaKsme de Locke et de Condillac , par cela seul qu'on ne veut pas se ranger à ïidéalisme de Descartes et de Leibnitz. — Le vice général de ces deux systèmes et de beaucoup' d'autres c'est d'être faits à priori et de ne pas reposer sur la terre ferme de l'observation; — leur vice particulier c'est de transporter à l'homme-individu des propriétés qui n'appartiennent qu'à l'espèce.
En FAIT , il est démenti par l'observation que les vérités nécessaires , telles que celles de la divinité et de la morale , nous viennent des expériences sen-
» faculté par laquelle nous pouvons connaître Dieu ; mais je » n*ai jamais écrit ni pensé que telles idées fussent actuelles ou » qu'elles fussent je ne sais quelles espèces distinctes de la fai> culte que nous avons de penser. » ( Lettres, tome ii, p. 4770 « Il faut avouer cependant, dit Leibnitz, que le penchant » que nous avons à reconnaître l'idée de Dieu est dans la /za- » tare humaine ( dans l'espèce humaine ), et quand on attribue- » rait le premier enseignement à la révélation , toujours la fa- » cilité que les hommes ont témoignée à concevoir cette doctrine » vient du naturel de leurs âmes. » [Nouveaux Essais sur t entendement humain , liv, i***. ) Ce que nous reconnaissons fort bien.
sibles. — Il n*est pas moins démeoti par Tobservatioù qu'elles nous soient imiées, et que la seule réflexii» puisse les tirer d'une intelligence solitaire;— enfin, il est inexact aussi de dire qu'elles viennent de l'action de Fesprit sur les impressicMis sensibles, conune a essayé de le prétendre M. Laromiguière. — Ce qui réfute ces trois systèmes, c'est qu'un individu, élevé dans un complet isolement de l'espèce , restera dans une nudité intellectuelle complète , bien qu'il soit armé de tous les instruments à l'aide desquels s'opère le travail des idées en nous.
Les vérités nécessaires, qui portent tout l'édifice de nos connaissances, proviennent toutes en principe de notre contact avec la société, où elles sont infuses, oii elles existent par le fait, et où tout se transmet et s'apprend, même la vertu. — Voilà qui est fondé en observation, et que tout ce que nous avons dit précédemment sur la marche de la civilisation et des lumières dans le monde, élève à la hauteur évidentielle d'un fait.
Il en résulte que ce patrimoine de vérités que possède la société ne lui vient pas fondamentalement des hommes, puisque ceux-ci ne font qu'y puiser; — et que, ne venant pas des hommes, il ne peut lui venir que de Dieu. — Ainsi ce programme de principes que nous appelons la raison , ce code de morale que nous appelons la conscience , — la loi NATURELLE OU un mot, — n'est telle que par rapport à une révélation postérieure et aux applications positives que nous en faisons ; mais en elle-
même , et par rapport à notre nature propre et in-^ dividuelle, cette loi naturelle n'est aussi qu'une loi RÉVÉLÉE , une loi apprise , une loi transmise , et ce n'est que par réaction que nos facultés, prédisposées à la recevoir, se la font naturelle *.
•n. Cette importante vérité d'une révélation prf MiTivE , quelque solidement établie qu'elle soit par les réflexions que nous venons de déduire de la génération de la vérité sur la terre , pourrait cependant conserver dans notre esprit ce léger doute qui reste sur les vérités les mieux démontrées, tant qu'elles ne l'ont été que par un seul genre de preuve. Mais un second aperçu des plus riches, et qui ne sera cependant pas le dernier, vient lui servir de contre^épreuve et élargir la base de notre conviction.
Je veux parler de l'origine du langage.
L'origine de la parole humaine est absolument inexplicable sans une première révélation.
Arrêtons notre étude sur ce point intéressant.
Qu'est-ce que la parole? c'est évidemment l'ex-
I Ce raîsonDemeqta pour lui Tautorltéde rexpérience. Combien d'idées qui nous sont devenues naturelles, qui le deviennent de plus en plus, et qui cependant ne l'étaient pas, tant 8*en faut, il y a dix-huit cents ans! je parle de toutes les idées importées dans le inonde par le christianisme, et qui, repoussées d'abord coiome antinaturelles et antisociales par la société païenne, sont devenues les bases mêmes de la raison publique et les règles universelles du sens moral, si bien que nous ne les distinguons plus aujourd'hui de la loi naturelle,