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pression sensible et comme le corps de la pensée. La pensée doit donc préexister à la parole. Il faut savoir déjà penser pour pouvoir parler , et ( pour abréger) ceux qui ont parlé les premiers, s'ils ont été les inventeurs de leur parole, n'ont pu l'être qu'à l'aide et à l'impulsion de la pensée. — Ceci est incontestable.
Mais cette pensée, qui a dû présider à l'invention de la parole, qu'est -elle elle-même, sinon une parole intérieure de l'esprit avec lui-même? et si cela est , comment a-t-on pu penser si on ne savait déjà parler? la parole aurait donc précédé la pensée? Mais nous venons de voir que l'invention de la parole est inexplicable elle-même sans le secours et la préexistence de la pensée; — cercle fatal dans lequel l'humanité aurait été enfermée , et d'où on ne conçoit pas qu'elle aurait pu sortir autrement que comme l'individu-enfant en sort tous les jours , en recevant tout à la fois la parole et le mouvement de la pensée d'une autorité amie , antérieure à lui *.
Cette conséquence est inévitable s'il est vrai que la pensée , sans le secours de laquelle on ne peut concevoir l'invention de la parole , ne peut se concevoir elle-même sans le secours d'une parole préexistante ou même seulement coexistante.
> Il est même remarquable que Tenfant apprend à parler avant que de penser. Que de mots sont dans sa mémoire avant que le sens et la pensée correspondants soient assis dans son esprit ! Il parle longtemps par la pensée de sa mère, dont sa pa-
Tout dépend donc de ce point; c*est lui qu'il importe de bien éprouver.
Or, les impressions que les objets sensibles font sur nous ne laissent dans notre esprit que des images, des sensations. Par l'opération de la pensée nous nous donnons ensuite conscience de ces images , de ces sensations , nous réfléchissons sur elles , nous les comparons , les analysons , les qualifions , nous en déduisons des conséquences affirmatives ou négatives , nous délibérons sur le tout enfin , et nous prononçons. Voilà le mécanisme de la pensée. Mais, pour réfléchir, pour analyser, pour déduire , pour délibérer, pour conclure, pour penser en un mot, il faut bien nécessairement que l'intelligence ait à son propre service un vocabulaire pour appeler, différencier, et retenir devant elle les sujets et les éléments si divers de ses opérations. La pensée est un compte rendu de l'esprit à lui-même. Dans l'action de la pensée il semble que nous dédoublons nos facultés pour les faire fonctionner chacune dans la sphère de son attribution , que nous les convo-
role n'est que le docile écho; et ce n'est qu'à ïa longue que sa pensée individuelle se dénoue et regagne par l'intelligence le terrain occupé déjà par la parole et par la foi.
Te parle , el ne m'entends. .. Eh ! que dis-je ? insensée I Plus n'oyroit-il, quand fust moult csveîllé...
PoTre chier enfançon ! des filz de ta pensée L'eschevelet n'est encor débroillé
( Poisiss DE Clotilde db Surville, ver^e/^/^ à mon premier-né, )
quons pour entrer en conseil privé avec nous-mêmes ; mais pour cela il faut qu'elles se correspondent par des signes intérieurs et convenus , comme nous le faisons au dehors avec les autres honmies , sans quoi elles demeureraient dans une inertie perpétuelle; et ce qui fait qu'il n'y a pas de pensée sans monologue, c'est que le monologue, en ce cas, n'est qu'un colloque entre nos facultés. Aussi, dans la préoccupation de la pensée , nous nous surprenons quelquefois , nous parlant au pluriel , ou bien à la troisième personne , comme s'il y avait en nous plusieurs individualités. Mystérieux abtme de l'âme où nous sentons à la fois la simplicité de sa nature dans la diversité de ses facultés et la diversité de ses facultés dans la simplicité de sa nature , et qui , par cette analogie avec ce que la Religion nous enseigne de la trinité des personnes en un seul Dieu , semble vérifier cette grande parole du Créateur dans la Genèse : — « Faisons l'homme à notre image » et à notre ressemblance I »
Mais ramenons cette considération, trop hardie peut-être pour le moment, à des proportions plus simples. Toujours est-il , — et c'est un fait qui tombe sous notre regard interne et que nous pouvons vérifier à chaque instant, — qu'il est impossible de nous rendre compte d'une seule idée sans le secours de cette parole intérieure dont je viens de parler. Descartes a beati faire table rase dans son entendement et vouloir se persuader qu'il a vidé son esprit de tout ce qu'il avait appris, pour ne devoir plus ses connaissances qu'à lui-même , son premier acte
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d'iadépendance et de découverte après cela : Je pense, donc je suis, n'est qu'un emprunt fait à la parole de sa nourrice , sans laquelle il n'aurait jamais su se donner conscience de la pensée ni de l'être.
C'est là ce qui faisait proférer à M. de Bonald ce célèbre axiome , qu'il faut penser sa parole avant de parler sa pensée \' à Platon, que la pensée est le discours que l'esprit se tient à lui-même^; voilà pourquoi encore les Hébreux avaient donné à l'homme le nom d'âme parlante , pourquoi le léyoç des Grecs voulait dire indifféremment parole ou pensée. Chez les Latins aussi l'action de l'intelligence, intelligere, intus légère,^ ne signifiait autre chose que l'action de l'âme lisant en elle-même l'expression de sa pensée. Et enfin, dans la langue éminemment philosophique de l'Évangile , la pensée étemelle et par essence, celle d'où dérive la vraie lumière qui éclaire tout homme aux portes de ce monde, est appelée la parole, rien que la parole, le VERBE ; connue si la pensée était si essentielle^ ment parlante , que la plus haute expression de sa puissance fût de s'absorber entièrement dans la parole et d'être plutôt parole que pensée. — Au surplus , une expérience vulgaire va achever de rendre cette vérité palpable pour tout le monde : quand nous parlons dans une langue étrangère qu'arrive-^
I Le grand nom de M. de Bonald appelle ici un tribut d'honneur et de louange; la doctrine que j*expose n'a été nettement dégagée et popularisée que par lui.
' Plate, in Tlieœt. Op., toro. ii, p. i5o-i5i.
t-il? c'est qu'avant d'exprimer au dehors notre pensée dans cette langue étrangère , nous nous la formulons à nous-mêmes dans notre langue maternelle, puis nous la traduisons dans l'autre. Avec quelque rapidité que cela se fasse, le phénomène de ce double langage successif a toujours lieu. On pense en français , je suppose , et on parle en anglais : preuve évidente de la nécessité d'une parole pour le mouvement de la pensée *.
N'insistons plus sur ce fait et concluons qu'il a fallu savoir s'adresser la parole pour pouvoir penser, comme il a fallu savoir penser pour pouvoir adresser la parole aux autres : cercle vicieux , comme nous le disions , duquel le genre humain ne serait jamais sorti , et qui implique nécessairement le fait primitif de l'audition d'une parole suprême pour l'homme dont ses premières pensées ont dû être les échos. — Si la pensée a dû précéder la parole et a été nécessaire pour son invention , de son côté la pensée a eu besoin , pour débuter elle-même , d'une parole toute faite , sans laquelle elle n'aurait jamais fait un pas , et qui a été pour elle comme un premier moule , dans lequel elle s'est formée , pour mouler ensuite elle-même le langage extérieur et sensible qui devait lui servir d'expression.
J,-J. Rousseau, cet intraitable déiste qui s'est tant eflForcé de faire la part de Dieu aussi petite , aussi nulle que possible , dans les destinées de la
' Tout ceci explique la parfaite vérité de ce vers de Boileau : Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement.
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raison humaine , et pour qui le mot révélation était comme un blasphème à la nature, a été conduit cependant, par la force de la logique toute seule, à confesser que l'origine du langage est inexplicable sans une première révélation. — Dans son célèbre discours sur V origine et les fondements de Vinégalité parmi les hommes il pose ainsi le problème et son insolubilité naturelle ; — « Si les hommes » ont eu besoin de la parole pour apprendre à pen- » ser, ils ont eu bien plus besoin encore de savoir » penser pour trouver Fart de la parole ; et quand » on comprendrait comment les sons de la voix ont » été pris pour les interprètes conventionnels de » nos idées , il resterait toujours à savoir quels ont » pu être les interprètes mêmes de cette convention » pour les idées qui , n'ayant point un objet sensi- » ble, ne pourraient s'indiquer ni par le geste ni » par la voix , de sorte qu'à peine peut-on former des » conjectures supportables sur la naissance de cet art » de communiquer ses pensées et d'établir un com-- » merce entre les esprits. »
Cette opinion de Rousseau est d'autant plus remarquable qu'elle est tout à fait désintéressée , car elle ne rentrait nullement dans le système de son discours , et la réserve vraiment philosophique qui la distingue contraste avec l'habitude et le besoin, pour cet esprit inventif, de se rendre raison de tout. Ici il confesse que l'origine du langage est humainement inconcevable. — Il ne lui convenait pas d'aller plus loin, il se serait perdu dans l'opinion de son temps, et aurait compromis la position hardie et
paradoxale qu'il prenait dans son discours, s'il se fôt oublié jusqu'à laisser sortir de sa plume cette vérité de catéchisme qu'au commencement le créateur avait parlé à sa créature. Cependant c'était bien là le fond de la pensée de Rousseau ; car , dans un autre écrit plus modeste , qu'il publia plus tard sur Y Origine des langues, se retrouvant en face du même problème, il osa émettre la vraie solution, en se cachant toutefois encore sous la robe du père Lami : — « Dans toutes les langues , dit-il , les exclamations » les plus vives sont inarticulées ; les gémissements j) sont de simples voix ; les muets , c'est-à-dire les » sourds , ne poussent que des sons inarticulés : le » père Lami ne conçoit pas même que les hommes » en eussent pu jamais inventer d'autres, si Dieu » ne leur eût expressément appris à parler \ »
D'autres voix , bien autrement graves que celle de Jean- Jacques , avant et après lui , ont prodamé cette opinion comme la seule qui soit satisfaisante pour la raison.
Platon , après avoir déjà dit dans son Livre des Lois : que tout homme intelligent doit de grandes loua7iges à F antiquité pour le grand nombre de mots heureux et naturels quelle a imposés aux choses *, en tire l'incontestable conséquence : « Pour moi, » dit-il , je regarde comme une vérité évidente que » les mots n'ont pu être imposés primitivement aux
' Essai sur V origine des tangues , chap. iv. a De Leg, vu. Op,, tom. vin, p. ^79.
» choses que par une puissance au-dessus de Thom- ^ me; et de là vient qu'ils sont si justes *.
Le célèbre Guillaume deHumboldt, qui avait concentré toutes les forces de son génie dans l'étude comparative des langues sous leurs rapports gram-
I OofAo^ jxffv lyw Tov oàsBéçK Tov \6yoviiept toutov sivolç fistÇw Tivci SyvafASv eivaç ri otvÔpwfxetav t«v S^epevKjv rà Trpwra t« 6v6fitara toc? TrpàyiiKmv. OSTE ANAFKAION EINAI AT2A OPen2 EXEIN. (In Crat, Op., tom. ii, p. 343.)
— « Ceux qui pensent, dit un savant auteur anonyme, que » les langues sont d'institution humaine, et qu'elles doivent leur » origine à certaines conventions arbitraires que les hommes » ont faites de donner certains noms aux choses, n'ont jamais » considéré avec attention ce qu'ils avancent. Car il faut déjà » parler et être entendu pour convenir de quelque point arbi- » traire; il faut que le son formé par un homme soit joint dans » l'esprit d'un autre à certaine idée; il faut, en un mot , que le » commerce soit établi par la parole , pour attribuer des signi- » fications nouvelles à des mots nouveaux. — Sans cela les hom- » mes seraient tous muets les uns à l'égard des autres, et n'au- » raient de communs que les cris généraux qui marquent les » passions et les mouvements violents , et qui servent à unir les » hommes par l'institution du créateur, et non par un établis- .» sèment arbitraire. — Depuis même que les langues sont éla- « blies, un Arabe ne pourra convenir avec un Allemand d'ap- » peler les choses d'une telle ou telle manière, si l'un des deux » n'entend l'autre; et cependant tous les mots de part et d'autre » sont trouvés, et il ne s'agit que de les faire accepter à celui » qui en ignore le sens. — C'est une chose fort simple et fort 9 naturelle que les principes du discours. Mais jamais on ne » serait parvenu à les trouver et à les mettre en usage , si Dieu )> n'avait préparé un langage à l'homme pour lui donner le moyen » de s'expliquer par la parole. ( Explication de la Genèse , in- 12; Paris 1732, tome 11, p. 347*)
maticaux, philosophiques, et historiques, et qui 'joignait la plus vaste érudition à l'intuition la plus pénétrante, n'a jamais pu concevoir la formation humaine et progressive du langage. Ce n'est pas qu'il adopte d'emblée non plus l'explication que nous en donne la foi, il travaille longtemps pour essayer d'arriver par sa raison seule à une explication autre; il parle d'une force divine, d'un génie créateur, d'un procédé mystérieux de la nature , d'une cause première , mais il ne peut s'y arrêter, et d'analogie en analogie , la bonne foi de son esprit le mène au sein de cette vérité qui paraissait si évidente à Platon. Voici textuellement sa pensée : — « La pa- » rôle, d'après mon entière conviction , doit être con- » sidérée comme inhérente à l'homme; car, si on la » considère comme l'œuvre de son intellect dans la » simplicité de sa connaissance native , c'est abso- » lument inexplicable; le langage n'a pu être in- » venté sans un type préexistant dans l'homme.... » Par quelque procédé mystérieux de la nature , les » langues ont été en quelque sorte jetées en moule , » mais en moule vivant, d'où elles se dégagent avec » toutes leurs belles proportions, et ce moule (dans » lequel elles ont été jetées par quelque procédé » mystérieux de la nature) c'est l'esprit de l'hom- » me ^ — Je suis pénétré de la conviction qu'il ne » faut pas méconnaître cette force vraiment divine » que recèlent les facultés humaines , ce génie créa-
• Mémoires de l'Académie royale de Berlin, classe historique et philosophique , i8ao-ai; Berlin 1822, p. 247-
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» leur des nations, surtout dans l'état primitif où » toutes les idées et même les facultés de l'âme em- » pruntent une force plus vive de la nouveauté des » impressions , où l'homme peut pressentir des com- » binaisons auxquelles il ne serait jamais arrivé par » la marche lente et progressive de l'expérience. » Ce génie créateur peut franchir les limites qui sem- » blent prescrites au reste des mortels; et s'il est » impossible de retracer sa marche , sa présence vi- » vifiante n'en est pas moins manifeste. Plutôt que » de renoncer, dans l'explication de l'origine des » langues , à l'influence de cette cause puissante et » première , et de leur assigner à toutes une mar- » che uniforme et mécanique qui les traînerait pas » à pas depuis le commencement le plus grossier » jusqu'à leur perfectionnement , j'embrasserais » l'opinion de ceux qui rapportent l'origine des » langues a une révélation immédiate de la divi-