‹ Études philosophiques sur le Christianisme (volume 3)Chapitre 48 sur 49 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

vérité de tous les autres récits environnants*. — Ce raisonnement est irrésistible lorsqu'on considère le nombre , Fimportance , et la rigueur des faits sur lesquels Moïse a été trouvé vrai; vrai d'une vérité d'autant plus étonnante , et si j'ose ainsi dire méritoire , qu'elle n'était pas vraisemblable , et qu'aucun arrangement , aucune précaution , n'ont été pris par lui pour l'accréditer.

II. Il y a plus. — Cette considération et toutes les autres que nous avons présentées doivent agir en sa faveur, plus spécialement sur la partie de ses récits qui a trait à la chute et à la promesse que sur tous les autres ; car tous les autres sont auxiliaires et accessoires, dans la situation de Moïse, relativement à celui-ci. — Moïse n'est historien des phénomènes primitifs de la nature qu'accidentellement , ce n'est là pour ainsi dire que le cadre de son tableau; ce qu'il est, avant tout, c'est l'historien de la Religion, des rapports moraux de l'homme avec Dieu. C'est là ce qui a dû être plus particulièrement l'objet de son attentiod; c'est en cela qu'il a dû se croire plus spécialement obligé d'être vrai, et qu'il lui a été le plus facile de l'être, parce que c'est ce qui devait être le plus vital dans la tradition ; c'est enfin à ce point que remonte et que s'attache la merveilleuse considération dont il n'a cessé de jouir. Tout Moïse est là , eu un mot ; et si Moïse est un his-

• Nous nous réservons de faire voir plus tard qu'elle ne se dérobe pas entièrement à la vue directe. Ce n*est ici qu'une concession provisoire.

toriea qui , par toutes les raisons que nous avons déduites, doit être tenu pour profondément vrai, c'est là que nous devons en appliquer la conclusion et que notre confiance doit venir se rattacher comme à son centre. — Moïse, par exemple, n'a été ni trompé ni trompeur dans le récit de la création, donc il ne Fa pas été dans le récit historique de la chute originelle ; car ce dernier événement est postérieur au premier et a dû laisser des traces plus profondes dans Fesprit humain qu'il touchait immédiatement. Moïse a cru devoir respecter la vérité sur une foule d'autres faits accessoires où Fintérêt de la vérité même aurait demandé, ce semble à nos yeux, qu'il la mitigeât et Fadoucît, donc il Fa respectée dans le fait capital où tout cet intérêt se trouve concentré. Qui se dispose à capter sur le point principal ne va pas commencer par débiter des invraisemblances repoussantes sur les points environnants et accessoires. Au surplus, comment peut-on soupçonner Moïse d'avoir voulu capter les esprits? n'est-il pas évident , par la facilité même qu'a trouvée Fincrédulité à le combattre , qu'il Fa dédaignée, et que c'est à elle qu'il aurait voulu plutôt tendre un piège qu'à la bonne foi pour laquelle il a voulu, ce semble, réserver le mérite de croire contre la vraisemblance? L'incrédulité a donné en plein dans ce piège; elle a trouvé ce qu'elle cherchait ; elle s'est complu à trouver Moïse faux et absurde sur tous les points indifférents de son récit, pour en conclure qu'il était faux et absurde sur le point capital qui lui avait attiré

sa haine. Retournons-lui Fargument aujourd'hui et disons : — Il est démontré que Moïse a été scrupuleusement vrai sur tous les points oh vous vous étiez empressés de le trouver feux, donc il a dit vrai sur le point capital dont l'admissibilité dépendait, selon vous, de tous les autres, et vous avez même perdu le droit de vous retrancher derrière rinvraisemblance de ce seul point, par le soin que vous avez pris de démontrer déjà à l'avance , contre vous-mêmes, que des foits peuvent pariattre invraisemblables et n'en être cependant pas moins pleins de vérité.

in. L'invraisemblance du récit de Moïse sur la diute originelle, d'ailleurs, loin d'être un obstacle à notre croyance, est au contraire une raison de pins de l'y attacher et comme un titre de recommandation.— Quelque hardie que paraisse cette proposition, il est aisé de ta ramener à des termes de bon sens; par là nous allons toucher aux entrailles de la question.

Sans entrer dans l'explication du sens doctrinal que r^iferme le récit de Moïse et en le laissant encore tout enveloppé dans sa rude écorce , je dirai ceci : — Un objet nous parait vrai -semblable ou invrai -semblable, comme le mot l'indique, selon qu'il est plus ou moins semblable au vrai qui nous environne et duquel nous pouvons partir comme d'un point de comparaison. C'est un jugement par analogie. Or, tout jugement de cette espèce ne peut s'asseoir que sur deux conditions sans lesquelles il doit demeurer suspendu : — 1** il font être bien

renseigné sur le fait en question et sur tout ce qui peut en constituer la nature ; — 2** il faut que ce fait ne se soit pas passé dans un ordre de circonstances totalement dissemblables de celles dans lesquelles nous nous trouvons placés et d'après lesquelles nous le jugeons. — Par exemple , on dira à un Européen qu'il y a dans la nature un arbre dont l'ombrage donne la mort. Il aura tort de rejeter ce fait comme invraisemblable, parce qu'il n'est pas semblable à ce qui est vrai de tous les arbres qu'il peut connaître ; il devra se faire expliquer , s'il est possible , quel est cet arbre, ce qui le constitue, et d'oîi lui vient cette fatale propriété. Cette explication lui étant donnée, si elle ne le convainc pas, il aurait tort de conclure l'invraisemblance du fait , et il devra s'arrêter si on vient à lui dire que cet arbre existe souS les tropiques et au sein d'une nature totalement dissemblable à celle qu'il connaît. — U en est ainsi du fait qui nous occupe et de notre po* sition par rapport à lui. — Nous sommes au dépourvu des deux conditions nécessaires pour pouvoir nous prononcer sur lui : — 1** l'historien sacré ne nous donne aucune explication sur les propriétés constitutives des phénomènes qui ont causé, accompagné, et suivi notre déchéance originelle. Qu'étaient-ce que ce jardin d'Éden et c^s fleuves qui l'arrosaient? qu'étaient ces deux arbres, l'un de vie, l'autre de la science du bien et du mal, qui par raissaient avoir une double propriété physique et morale , et auquel il avait plu à Dieu d'attacher quelque diose du mystère de cette double nature que

nous portons en nous-mêmes? qu'était-ce que ce serpent qui avait la feculté de parler et qui était animé d'enVie et de perversité contre Thomme et contre Dieu? n'était-ce qu'un serpent? étailKîe réellement un serpent? ou bien l'apparence , la figure d'un serpent, ou même la dénomination allégorique de l'esprit du mal dont l'obliquité et le caractère perfide et rampant respirent dans le discours si remarquable qu'il adresse à la femme? quelle était la situation de cette femme et de l'homme par rapport à Dieu , le poids des bienfaits qu'ils avaient reçus et de ceux qui les attendaient, les grâces et les secours dont ils étaient assistés , l'étendue , en un mot , de leur faute et de leur ingratitude par rapport à Dieu? et Dieu enfin. .. qu'est-il?.qu'est sa justice? qu'est sa sainteté? qu'est sa miséricorde? Ohl que d'abîmes d'ignorance pour nous l'historien sacré a recelés sous le laconisme de son récit I oh î que de secrets l'inspiration qui le lui a dicté s'est-elle réservés î oh ! combien téméraires et vains nous sommes de vouloir mesurer ces choses aux courtes lumières de notre raison et de nous ériger en juges de leur vraisemblance I — 2® Et je suppose maintenant que toutes ces explications nous aient été données , quelle témérité encore de conclure qu'elles ne seraient pas satisfaisantes , si nous venons à con-^ sidérer que tous nos rapports ayant été bouleversés par notre chute même, notre situation, ainsi que celle de tout ce qui nous environne , étant devenues dissemblables et même opposées à ce qu'elles étaient avant, nous trouvant enfin dans une tout autre nature,

dans un tout autre monde, nous sommes dépourvus de tout élément d'analogie , et par suite dans l'impossibilité de pouvoir juger et dire si les faits qui se sont passés dans cet autre état de nature sont réellement invraisemblables 1 Tout ce que nous pourrions dire, en ne consultant que notre raison ordinaire , c'est que ces faits sont contraires à ce que nous avons coutume d'expérimenter', et qu'en ce sens ils nous paraissent invraisemblables.

Mais c'est là précisément ce qui en fait la vérité, parce qu'il est logique que des faits surnaturels se soient passés dans un état surnaturel, et que, dès lors , pour qu'ils soient tyrais dans ce dernier état où nous ne sommes plus , ils soient invraisemblables dans l'état naturel où nous nous trouvons. — Considérez déjà, je vous prie, combien le fait de la longévité des hommes avant le déluge , fait qu'on ne peut révoquer en doute , ainsi que nous l'avons vu , est devenu invraisemblable par le changement

I Je fais ici de grandes concessions, car, par exemple, rien n'est plus conforme à ce que nous avons coutume d'expéri^ menter dans notre état social que la réversibilité sur les enfants des fautes ou des mérites des pères. Cest un préjugé, dira-t-on , soit; mais c'est un préjugé qui fait ta base de toute société bumaine, et qui, dès lors, doit être aussi vrai qu'il est vrai que nous sommes faits pour vivre en société.

Les fautes que raïeiil peut faire Te poursuivront , 6 fils ! en vain tu t'en défends. Quand il a neigé sous ie père , L'avalanche est pour les enfants !

( Vict. HrjGo.)

que cette catastrophe a apporté dans notre oonstitutimi et dans celle de la nature. Combien doit-il en être à plus forte raison ainsi des faits qui se saiA passés avant ta déchéance originelle , cette catastrophe physique et morale qui nous a changés complètement par rapport à Dieu , par rapport à nousmêmes , et par rapport à toute la nature , et ne nous a laissé d*autre sentiment sinon que nous sommes brisés ; comme un homme qui , en tombant d'un édifice élevé , aurait perdu connaissance , et apprendrait comme une nouvelle inconcevable , de ceux qui auraient été les témoins de sa chute , les circonstances les plus immédiates et les plus positives qui existaient pour lui auparavant 1

Concluons donc que si, au premier abord, le récit de Moïse sur le fait de la chute du genre humain, base du fait de sa réhabilitation, nous parait invraisemblable, ce n'est pas une raison de le rejeter, parce que son invraisemblance est pour ainsi dire une des conditions de sa vérité et ne fait par là qu'accroître le poids déjà si décisif de toutes les raisons qui nous portent à le recevoir.

rV. De l'ensemble de toutes ces raisons il résulte une raison dernière , que nous croyons avoir acquis le droit d'invoquer après tant d'autres : c'est que l'étonnante véracité de Moïse sur tant de points, et des points si cachés à l'esprit humain que ce n'est qu'après six mille ans d'observations qu'il lui a été donné de les entrevoir, et le prodigieux succès de sa mission parmi les hommes, impriment à cet homme extraordinaire les signes éclatants de l'ins-

piration et nous le font apparaître descendant vers nous de la hauteur des âges, comme autrefois. du Sinaï, tout rayonnant des feux de Jehovah et portant en ses mains un livre que le doigt de la vérité même a gravé. C'est ainsi qu'il s'est annoncé luimême ; c'est ainsi qu'il a été reçu par toute une nation d'abord, et ensuite par toutes les nations régénérées en CELUI qu'elles avaient attendu; c'est ainsi enfin que dans le siècle le plus positif et le plus sceptique les sciences qu'on appelle exactes, et qui jamais n'ont mieux mérité ce nom , viennent de le saluer. — Au point où en est venu le prodige qu'il présente, son inspiration, loin d'être une difficulté pour la raison, est un soulagement qui la délivre de toutes les difficultés qu'elle aurait à l'expliquer sans cela, et il est plus aisé de voir en Moïse un homme inspiré qu'un homme ordinaire.

Mais Moïse étant un homme inspiré, tout est dit. Il ne s'agit plus de rechercher s'il a dit vrai sur le fait de la déchéance de l'humanité comme sur tous les autres, ni de conclure sa véracité à ce sqjet par simple analogie. L'inspiration fait foi d'elle-même et de ses œuvres, et conmie il est évident que l'objet de la mission de Moïse a été surtout de sauver et de maintenir parmi les hommes la vérité religieuse primitivement révélée, jusqu'à ce qu'elle se redonnât elle-même à tout le reste de la terre qui l'avait perdue, c'est plus particulièrement sur le point central de cette vérité que le rayon de son inspiration a dû porter.

Ce point, qui jouit ainsi au plus haut degré de

tout ce qu'il y a de véracité et d'iospiration dans rhistorien sacré , est la chute originelle de l'humanité et la PROMESSE de sa future réhabilitation en CELUI qui doit descendre de la femme, de la race d'Abraham, de la tribu de Juda, à t époque où, celleci deviendra tributaire dun pouvoir étranger, et qui convertira à lui toutes les nations.

Cette PROMESSE, disons-nous, est vérité.

Donc le christianisme qui seul s'en est porté l'héritier, qui seul en a rempli de point en point toutes les conditions, tellement que hors de lui la promesse devient chimère , et que par lui elle reçoit une magnifique réalisation , — donc le christianisme lui aussi est vérité.

Cest ainsi, et cette remarque trouvera cent fois son application, c'est ainsi que la vraie Religion proportionne ses titres à ses mystères et ses raisons de croire à son obscurité. Un grand mystère lui sert de fondement , mais ce mystère, tout grand qu'il est, est assorti d'une autorité qui serait elle-même un plus grand mystère sans l'admissibilité du premier. Le crédit de Moïse est, si je peux ainsi dire, à la hauteur de la croyance qui nous est demandée , et c'est faute de bien comparer l'un à l'autre et en général de balancer les lumières avec les obscurités, que la foi trouve la raison difficile à admettre son alliance. Mais cela même vient de la faiblesse de notre raison et de la mollesse de notre volonté.

dont le travail et la pureté font précisément le mérite et la vertu de la foi. — « J'ai vu des hommes » plus que suspects d'incrédulité , disait le savant na- » turaliste Pluche , qui étaient singulièrement frap- » pés et embarrassés de l'exacte correspondance » qui se trouve d'âge en âge entre les différents » récits de la Bible et l'état contemporain de la so- » ciété. Je les ai toujours trouvés inquiets et ébran- » lés à proportion de ce qu'ils avaient d'érudition et » de droiture d'esprit. »

Nous pourrions borner ici nos études et considérer comme acquise l'auguste vérité qui en est l'objet. C'en serait assez pour un système humain. Les systèmes humains les mieux conçus , en effet , ne reposent que sur un seul ordre d'idées artistement déduites et dont une seule peut compromettre toute la solidité. Mais le christianisme offre mille routes pour aller à lui et voit toutes les vérités affluer autour de ses fondements. Tout l'explique et il explique tout. Il fatigue plus l'esprit humain par les preuves qu'il propose à son examen que par les sacrifices qu'il demande à sa foi. Ne les négligeons pas et ne redoutons pas le travail qu'elles demandent, nous qui voulons sincèrement la vérité , nous qui savons son prix et qui trouvons dans sa découverte le repos de nos âmes et le soulagement de tous nos labeurs.

Page 1