III
Moïse considéré dans le récit de la chute de V homme en Adam et de la promesse de sa réhabilitation en Jésus- Christ.
Si vous CROYEZ EN MoïSE vous DEVEZ CROIRE EN
MOI , — disait JésusrChrist , — car c'est de moi que Moïse a écrit. — Si crederitis Moysi, crederitts forsitan et mihi, de me enim ille scripsit\
Cet argument s'adresse d'une manière directe à notre siècle , il le presse de conclure de l'autorité de Moïse , la divinité de Jésus-Christ.
Tout le monde est d'accord sur le rapport qui unit cette conclusion à son principe , — les chrétiens, les déistes, et même en quelque sorte lesjuife.
Les chrétiens ont de tout temps , comme on le voit par cette parole de Jésus-Christ, fait reposer le christianisme sur le témoignage du mosaïsme , — les déistes ont reconnu hautement le lien qui Ifes unit en dirigeant sur Moïse leurs attaques contre Jésus-Christ, — les juifs enfin ont confessé à leur manière la vérité de ce rapport, en attendant, sur la foi de la parole de Moïse, un christianisme chimérique, mais qui, par cela même, prouve d'autant mieux, au profit du christianisme véritable, la force d'un rapport qui a pu dépasser son terme à ce point et survivre à tant de déceptions.
' S. Jean, c. 5, v. 46.
Ainsi , quelque opinion qu'on ait sur le mosaïsme ou sur le christianisme , le fait, qu'il y a entre eux un rapport étroit, réunit toutes les opinions.
Donc , en établissant la vérité de Moïse , les sciences ont établi en même temps la divinité de Jésus- Christ ;
Donc, ramenés -à la croyance en Moïse, nous sommes ramenés en même temps à la croyance en Jésus-Christ.
Ce résultat précieux demande quelques développements , qui vont être l'objet du dernier paragraphe de cet important chapitre.
Dans le cœur du récit de Moïse se trouve un fait générateur de la seconde révélation et de sa nécessité, et qui est comme le premier anneau de la chaîne qui rattache le christianisme au berceau du genre humain.
Laissons parier Moïse dans toute la grave simplicité de sa parole. Il est assez fort pour se passer de nos précautions.
« Dieu créa donc l'homme à son image : il le » créa à l'image de Dieu , il le créa mâle et femelle. » Dieu les bénit et il leur dit : Croissez et multipliez- » vous, remplissez la terre et vous l'assujettissez, » dominez aussi sur les poissons de la mer, sur les » oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur » la terre- Or, le Seigneur Dieu avait planté dès le » commencement un jardin délicieux dans lequel il » mit l'homme qu'il avait formé. Le Seigneur Dieu
» avait aussi produit de la terre toutes sortes d'ar- » bres beaux à la vue et dont le fruit était agréa- » ble au goût. ... et l'arbre de vie au milieu du para- » dis, avec l'arbre de la science du bien et du mal. » Le Seigneur Dieu prit donc l'homme et le mit » dans le jardin d'Éden afin qu'il le cultivât et qu il » le gardât. — Or, lé Seigneur Dieu fit à l'homme » un commandement et il lui dit : Vous pouvez » manger du fruit de tous les arbres du jardin. » Mais ne mangez point du fruit de l'arbre de la » science du bien et du mal, car au même jour » où vous en mangerez, vous mmirrez certaine- » ment. — Or, le serpent dit à la femme : Pour- » quoi Dieu vous a-t-il commandé de ne pas manger » du fruit de tous les arbres qui sont dans le para- » dis? — la femme lui répondit : Nous mangeons du » fruit de tous les arbres qui sont dans le para- » dis,* mais pour ce qui est du fruit de l'arbre y> qui est au milieu du paradis , Dieu nous a com- » mandé de rfen point manger de peur que nous » ne fussions en danger de mourir. — Le serpent » repartit à la femme ; Assurément vous ne mour- » rez point; mais c'est que Dieu sait qu'aussitôt j) que vous aurez mangé de ce fruit, vos yeux sei> ront ouverts, et vous serez comme des dieux » connaissant le bien et le mal. » — (La femme séduite mangea du fruit défendu et en donna à son mari qui en mangea aussi. ) — « JBn même temps leurs » yeux furent ouverts à tous deux et ils reconnurent » qu'ils étaient nus.... Alors le Seigneur Dieu ap-- » pela Adam et lui dit : Où êtes-vous? Adam lui
» répondit : J'ai entendu votre voix et j'ai eu peur, » parce que j'étais nu ; c'est pourquoi je me suis ca- » ché. Le Seigneur lui repartit : Et d'où avez-vous » su que .vous étiez nu? n'est-ce pas parce que vous » avez mangé du fruit de l'arbre dont je vous avais » défendu de manger? Adam lui répondit : La femme » que vous m'avez donnée pour compagne m'a pré- » sente du fruit et j'en ai mangé. Le Seigneur Dieu » dit à la femme : Pourquoi avez-vous fait cela? — » la femme répondit : — Le serpent m'a trompée » et j'ai mangé du fruit. — Alors le Seigneur Dieu » dit au serpent ; Parce que tu as fait cela tu es » maudit. Je mettrai une inimitié entre toi et la fem- » me , entre sa descendance et la tienne , et cette
» DESCENDANCE OU l'uN DE CETTE DESCENDANCE (lo mOt
» hébreu qui correspond à semen est employé sou- » vent pour fils) te brisera la tête. » (Dieu prononce ensuite la condanmation contre nos premiers parents, et les dévoue à la douleur et à la mort. )
Pour, compléter et éclaircir le sens des derniers mots que nous venons de citer, et dans lesquels réside le germe de la promesse qui lie le mosaïsme au christianisme, il faut en voir l'extension un peu plus loin dans la Genèse elle-même.
« Le Seigneur dit ensuite à Abraham : Je ferai » 'sortir de vous un grand peuple; je vous bénirai, » et TOUS LES peuples de la terre seront bénis en
» vous
— « L'ange du Seigneur appela Abraham et lui » dit : Je jure par moi-même , dit le Seigneur , que
» je vous bénirai... et toutes les nations de la » terre seront bénies dans UN DE VOS DESCEN- » DANTS. «
( Même promesse renouvelée à Isaac ).
Enfin Jacob mourant : — «Le sceptre ne sera
D POINT ÔTÉ de JupA NI LA PRINCIPAUTÉ DE SA RACE
» jusqu'à ce QUE VIENNE CELUI QUI DOIT ÊTRE » ENVOYÉ, — et CELUI-LA SERA L'ATTENTE » DES NATIONS. »
Attente qui continue ainsi à se transmettre et à se développer de générations en générations comme contre-poids des maux et de la corruption toujours croissante de l'espèce humaine , jusqu'à ce que , le sceptre étant sorti de Juda pour passer aux Romains , toutes les nations ont été bénies et sanctifiées en celui qui disait : C'est de moi que Moïse a écrit , en ce descendant de la femme qui disait aussi : Glorifie le Seigneur, mon âme , parce qu'il a fait en moi de grandes choses SELON LA PROMESSE Qu'iL A FAITE A NOS PÈ--
RES , A Abraham , et a sa postérité , pour toujours.
Tel est, réduit à sa plus simple expression, le lien qui unit le christianisme au mosaïsme , et qui a valu à celui-ci les attaques de tous les ennemis de celui-là.
La première impression qu'on éprouve à la lecture de l'antique histoire d'Éden, qui lui sert de fondement, c'est la diflficulté de l'adapter à nos jugements superficiels et ordinaires , et la tentation de la critiquer, tant les choses y sont dénuées de mé^ nagements et d'explications , et y sont jetées comme en énigmes à l'esprit humain.
Mais une réaction ne tarde pas à s'opérer dans rame du lecteur le plus incrédule. Cette facilité même de critiquer ce qu'il vient de lire le jette en doute, non plus du livre, mais de lui-même, de sa légèreté, de son ignorance, de son aveuglement. — Il commence à redouter un livre qui Ta redouté si peu lui-même. — Il le reprend, le relit avec plus de précaution et de docilité , et fiiiit par sentir que derrière ce qui l'avait d'abord tant choqué se trouve quelque chose, non plus d'absurde, mais simplement de mystérieux et de profond dont il entrevoit de plus en plus la sagesse, la solidité, l'immense vérité , au for et à mesure qu'il lui est donné, comme disait lord Byron, de forcer la porte de la lettre et d'entrer dans les sentiers de l'esprit.
Assurément le dogme du péché originel, de ses circonstances et de ses suites, restera toujours un grand mystère (moins grand toutefois, comme le disait très-bien Pascal, que celui que présenterait l'humanité sans lui ) ; mais il est étonnant combien la mauvaise ou l'insuffisante disposition des esprits en épaissit les voiles et en complique les obscurités, et combien, au contraire, un cœur simple et une raison droite s'enfoncent et se nourrissent dans ses profondeurs.
Quoi qu'il en soit, comme je l'ai déjà dit, qu'on le comprenne ou qu'on ne le comprenne pas, cela EST ; et il faudrait affi'onter de bien plus grands mystères et dévorer de bien plus insolubles difficultés , si on voulait le rejeter. — La chute du premier homme et ses suites, c'est de l'histoire et de l'his-
toire écrite non-seulement dans le plus éprouvé et le plus véridique de tous les livres , mais , comme nous le verrons , à la tête de toutes les traditions de l'univers, et surtout au fond de notre propre cœur. Nous y sommes tous plongés, et c'est précisément à force d'y être plongés que nous ne la voyons pas.
Dans ce moment , je ne m'attache, pour en constater la venté , qu'au récit qu'en faitMoïse. Je prends ce récit tel qu'il est, sans explications, tout enveloppé de mystère , et je dis : — la chute de l'humanité par la désobéissance du premier homme , et la promesse de sa future réhabilitation par un descendant de la femme, attendu de toutes les nations^ qui doit sortir du peuple juif, à l'époque où le peuple juif doit lui-même déchoir de son rang de peuple , voilà ce qui résulte clairement du récit de Moïse *.
Devons-nous croire à la vérité de ce récit?
La question de la vérité du christianisme est là , comme l'ont très-bien senti ses ennemis; car, si la parole de Moïse est vraie en ce point , il est évident que Dieu est intervenu dans les destinées de
• Cela résulte de plus en plus des autres parties des livres saÎDts qui fout suite au Pentateuque, et ne font qu*un tout avec lui. Mais le Pentateuque, et surtout les passages de la Genèse que nous venons de citer, forment les premiers anneaux de cette tradition qui se rami6e encore, comme nous le verrons, au sein de tous les autres peuples. — Aussi les Samaritains, qui n'ont retenu que le Pentateuque, ont-ils toujours attendu le Messie , ainsi que le reste des juifs. — Nous reviendrons sur tous ces points.
Fespèce bumaioe ; qu*il a fait alliance avec elle par une promesse qui suppose une nouvelle et définitive alliance par Taccomplissement; et que cet accomplissement , objet de l'alliance nouvelle , ne peut se trouver nulle part que dans le christianisme qui , seul, en revendique le titre, et qui d'ailleurs en remplit si merveilleusement toutes les conditions.
Mettons donc en discussion ce point : — ce que nous dit Moïse , touchant cette déchéance de l'humanité et cette promesse de sa future réhabihtatioh, a-t-il un fondement? doit-il être cru?
L'affirmative ne peut être douteuse après tout ce que nous avons vu , et elle se déduit toute seule de l'épreuve que Moïse vient de subir sous l'action de toutes les forces réunies de l'esprit humain.— En eflFet :
I. Je conçois que tant qu'on a pu révoquer en doute , rationnellement parlant , la véracité de Moïse sur tous les autres points , on a été fort contre celuici , car à son invraisemblance propre venait se joindre l'invraisemblance de tout le reste , et l'incrédulité avait beau jeu de rire du serpent et de la pomme \ lorsque déjà elle pouvait rire à son aise des
' Voici un exemple entre mille de la légèreté des interprétations mondaines à l'égard des livres saints. — Le mdt de pomme n'est pas écrit une seule fois dans la Bible, ni même celui d'aucun fruit connu dans la nature. Il est parlé seulement de deux arbres et de leur fruit qu'on ne désigne que par ces mots : arbre de vie , — arbre de la science du bien et du mal. Sur quoi un sage interprète fait cette réflexion : — « Au- » cun de ces deux arbres n'est { autrement ) nommé. Leur fruit
sia> jours, de la lumière avant le soleil, du repos du créateur, de la longévité des patriarches , du déluge universel et de l'arche de Noé, de la tour de Babel et de la confusion des langues, enfin de la date récente des sociétés humaines, et de mille autres circonstances de la Genèse ; — mais depuis que les rieurs et, ce qu'il y a de mieux, les vrais savants sont passés du côté de Moïse sur tous ces points ; depuis que cette colonne impérissable de vérité a été replacée sur sa base , et que le triomphe du patriarche est devenu celui des sciences elles-mêmes, grandies jusqu'à pouvoir le comprendre et l'admirer, oh ! alors cette grande conversion de l'esprit humain à la vérité , sur ces difiérents points , profite à la démonstration du seul point inexpliqué de la déchéance du premier homme. — Alors nous sommes en droit de dire :
Moïse a dit vrai lorsqu'il a présenté la création du ciel et de la terre comme un fait primitif de la toute-puissance de Dieu, distinct de la formation subséquente de leurs diverses parties , — comme disent la saine philosophie et Broussais ;
Il a dit vrai lorsqu'il a présenté d'abord la terre sans vie dans un état de submersion , au sein d'une mer sans habitants, — comme dit Cuvier;
Il a été étonnamment vrai lorsqu'il a représenté
» est demeuré inconnu; et toute la curiosité que l'usage du se* » cond a inspirée aux enfants d'Adam ne réussira jamais à » découvrir un secret que Dieu a voulu nous cacher. » — 6Vbum ciijusdam aUiorls significationis , dit saint Augustin.
la production de la lumière-cahrique avant le soleil , — comme disent Chaubard , Marcel de Serres , Grodefroy, Young, Fresnel, et Arago;
Il a dit vrai lorsqu'il a dépeint Fapparition successive des êtres organisés, en allant du simple au composé, les végétaux d*abord fgermen, herba, arborj, — les reptiles et autres animaux marins, et en même temps les oiseaux , — puis les animaux terrestres , — puis l'homme , — comme disent tous les géologues ;
Il a été vrai lorsqu'il a dit que toutes ces œuvres de Dieu avaient été progressivement enfantées en six jours, autres que ceux que nous mesure le soleil, après lesquels, et au septième jour dont il ne marque pas la fin , le créateur avait œssé son œuvre et lui avait imprimé une stabilité invariable, — comme le reconnaissent encore tous les géologues et les naturalistes, et comme vient le confirmer cet usage universel et perpétuel de la période hebdomadaire et du repos religieux de tous les peuples au septième jour, constaté parLaplace, et si fort remarqué par Diderot;
Il a dit vrai dans le récit du déluge universel , sa rapidité, son universalité, sa date, et jusque dans les circonstances du sahit de la seule famille qui parvint à y échapper, — comme le confirment la nature et les traditions universelles consultées par les géologues, les physiciens, les historiens, et les voyageurs ;
Il a dit vrai quand il n'a placé que dix générations entre la création et le déluge , et qu'il a donné
à chacune d'elles une durée de mille ans , — comme disent toutes les traditions profanes sur le rapport de Volney ;
Il a dit* vrai lorsqu'il a fait venir tous les hommes d'un seul homme, — comme disent Buffon, Lacépède, Cuvier, et tous les grands naturalistes;
Il a dit vrai enfin dans le grand récit de la confusion violente des langues et de la dispersion des hommes , sous la conduite de trois chefs de races , en partant de l'Assyrie, réservoir piîmitif de toutes langues et de toute civilisation, — comme Font démontré Barton, Humboldt, Groulianofif, Hunter, Kloproth, Nieburgh, Rémusat, de Paravey, Francynet, Rochette, et tous les autres ethnographes, archéologues, géographes, et voyageurs.
DONC il a dit vrai dans le récit de la déchéance du genre humain en Adam , et de la promesse de sa future bénédiction en CELUI qui doit venir et
QUI SERA l'attente DE TOUTES LES NATIONS , et il UO
nous manque , pour comprendre entièrement cette partie de ses récits, que les" lumières qui nous ont si longtemps manqué sur tout le reste, et que Dieu a dû plus particulièrement se réserver sur ce point , comme touchant de plus près à sa nature infinie et devant être l'aliment de notre foi.
La parfaite véracité de Moïse sur tous les autres points qu'il a été donné à la science hum£(ine de découvrir nous est un solide gage de sa véracité sur celui-ci , et on peut dire que si la vérité du récit de la chute et de la promesse se dérobe à la vue directe, elle se laisse voir vivement reflétée dans la