‹ Études philosophiques sur le Christianisme (volume 3)Chapitre 5 sur 49 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Saurai-je vous transmettre cette grande vérité dans toute sa clarté et dans toute sa force, telle qu'elle est , telle que je la vois? pourrai-je vous démontrer, comme on le dit trop ordinairement, la Religion chrétienne?... La bonne foi et la prudence m'obligent à vous confesser tout d'abord que si, par ce mot démontrer, vous vous attendez à une évidence géométrique qui saisisse sur-le-champ l'esprit, abstraction faite de toutes les autres facultés, et qui puisse se communiquer complètement par des arguments et des formules, non, je ne puis pas vous la démontrer *. Mais croyez-vous qu'il y ait beaucoup de vérités qui puissent subir une telle épreuve, et que les vérités géométriques ellesmêmes en fussent susceptibles si le cœur était intéressé à les contester et à s'y soustraire '? Quant à la vérité religieuse , si elle pouvait se démontrer de la sorte , il serait par cela même démontré pour moi qu'elle ne le serait pas. Je vous en donnerai

I « Une démonstration exacte! c'est un peu trop, Ariste. » Je vous avoue que je n'en ai point. Il me semble, au con- » traire, que j'ai une démonstration exacte de l'impossibilité » d^une telle démonstration. Mais rassurrz-vous : je ne manque M pas de preuves certaines et capables de dissiper votre doute. » ( Mallebranche , 6^ Entretien ).

=» La vérité dont Mallebranche se reconnaît inhabile à donner une démonstration exacte est celle de l'existence des corps. Du reste, il dit lui-même fort bien ailleurs : « Si les hommes » avaient quelque intérêt que les côtés des triangles semblables » ne fussent pas proportionnels^ et que la fausse géométrie fût » aussi commode pour leurs inclinations perverses que la fausse

plusieurs fois la raison, au fur et à mesure que j'aurai occasion de la rappeler à votre esprit. Quant à présent, qu'il me suffise dé vous dire que la vérité religieuse est une vérité pratique; qu elle n'a pas seulement pour objet de satisfaire l'esprit, mais surtout et avant tout de réformer lé cœur, lequel ne se rend pas si vite et soulève bien des sophismes pour retarder sa défaite et colorer sa résistance , même chez les mieux intentionnés ; que sur un tel adversaire les arguments n'ont qu'une certaine portée , après laquelle la volonté seule et Dieu peuvent faire le reste. Notre volonté, en un mot, ne peut se corriger sans l'exercice de notre volonté , ce qui n'aurait pas lieu si l'évidence pouvait lui être portée sans qu'elle fît rien pour se la donner. On conçoit, dès lors, que celui qui depuis longtemps médite les vérités religieuses et les met en pratique , a dans son âme une foule d'éléments de conviction qui en sont inséparables , et qui ne peuvent se transmettre subitement à celui qui depuis longtemps ne s'en occupe plus et ne s'en est peut-être jamais sérieusement occupé.

Je ne pourrai donc vous donner ici qu'une portion de cette vérité dont mon âme est remplie , et cependant Je crois que , pour tout esprit de bonne

» morale, ils pourraient bien faire des paralogismes aussi ab- » surdes en géométrie qu'en matière de morale, parce que leurs » erreurs leur seraient agréables, et que la vérité ne ferait que » les embarrasser, que les étourdir, et que les fâcher ». ( Rech. de la Fer. liv. 4 )•

foi et qui désire sincèrement être éclairé , ce que je dirai sera décisif pour l'engager à marcher par lui-même à la découverte de la vérité pleine et entière. Peu à peu la lumière se fera pour lui, son accroissement sera le résultat de la persistance de la volonté à employer tous les moyens de s'éclairer davantage, qui sont inhérents à la nature de la chose : lectures, réflexions, réforme morale, pratiques religieuses même , si l'on ne se rebute pas , si l'on insiste , — si la volonté et la conduite suivent immédiatement et soutiennent pas à pas le progrès de la conviction , — les ombres achèveront de se dissiper, la vérité se dégagera radieuse des préjugés qui la couvraient, on en sera pénétré, investi, on sera tout surpris de l'avoir si tard connue, si tard aimée , et on croira n'avoir commencé à vivre que de ce jour.

Je dois vous le dire : je hais toute discussion oiseuse et purement spéculative sur la Religion , comme une profanation et une dangereuse témérité. Je me suis fait une loi de ne pas ouvrir inutilement ce que j'ose appeler ici le sanctuaire de mes convictions. Si je me détermine à vous répondre , ce n'est que sur l'assurance que vous me donnez que c'est par un vrai, par un franc désir d'être éclairé que vous m'interrogez. Né me Usez donc pas avec cet esprit contentieux d'un controversiste sur lequel les meilleures raisons ne font que glisser, parce qu'il ne les reçoit pour ainsi dire que d'une manière oblique , mais avec la confiance naïve d'un homme qui serait heureux qu'on lui prouvât qu'il est dans

Terreur, et qui sort pour ainsi dire de lui-même pour aller au-devant de la vérité. Si mes raisons vous paraissent bonnes, plausibles, recevez-les sans résistance , ne vous fatiguez pas l'esprit à leur chercher des défauts subtils , vous finiriez par les voir où ils ne sont pas. Agissez pour la Religion comme vous le faites pour les afiaires ordinaires de la vie , où vous vous déterminez souvent par les plus fortes raisons de croire alors même qu'elles ne vous paraissent pas rigoureusement infaillibles , laissant à l'expérience le soin de les compléter. Croyez-moi: plus tard vous trouverez plus de certitude dans la vérité religieuse que dans toute autre , et lorsqu'elle se sera emparée de votre âme, elle y deviendra le centre de toutes vos convictions.

Élevez-vous enfin à la hauteur d^ ce grand sujet , et laissez-vous absorber par le sentiment de son importance ! . . . Ce n'est pas ici une lutte d'esprit sur un intérêt factice , ni une de ces vaines utopies que l'imagination élève et renverse impunément dans ses jeux. C'est une délibération tardive et urgente à laquelle se trouve conmie suspendu l'intérêt le plus capital de la vie humaine, et de tout cet avenir indéfini vers lequel elle se précipite Quel intérêt

saisissant, en efiet, pour tout homme qui se prend un instant à réfléchir, que celui qui a pour objet un bien qui ne dépend ni des hommes , ni de la fortune , ni du temps ; que nous pouvons nous procurer nous-mêmes immédiatement par un simple acte de notre volonté ; qui subsiste et se fait sentir d'autant plus dans notre âme , que tous les autres biens nous

glissent et nous échappent davantage ; qui s'accroît de nos pertes; qui se fortifie quand tout s'affaiblit; qui survit éternellement quand tout meurt; et qui, en nous donnant un moyen infaillible de satisfaire cette justice mystérieuse et redoutable que toutes les convictions de l'humanité placent au delà du trépas, nous fait, dès ici-bas, porter au milieu de toutes les vicissitudes de cette courte vie , le paisible sourire (Tune confiance supérieure qui sait toujours oîi se reposer!

II. — Préludons dès à présent à la recherche de ce grand bien , en nous mettant d'accord sur quelques points essentiels qui seront conmie les instruments de cette recherche.

D'abord, puisque notre conviction dépendra de la satisfaction d^ notre raison , il faut savoir jusqu'à quel point celle-ci aura le droit d'être exigente. C'est une balance dont il importe de vérifier le jeu avant de nous en servir. Les intérêts de la saine raison elle-même nous prescrivent cette défiance, car, alors que sur toute autre matière elle est prête à reconnaître sa faiblesse et à en tenir compte , en matière de religion elle devient la dupe d'un préjugé qui, en lui exagérant et en mettant incessamment en cause les intérêts de sa grandeur, lui fait à chaque instant répudier la vérité à force d* exigence.

Or, il me paraît que vous donnez dans ce préjugé lorsque vous dites : — « Ce n'est pas dans son cœur » que l'homme doit chercher la vérité, carne voyons- » nous pas que toutes nos erreurs viennent de nos » désirs et de nos passions dont la source est dans le

» cœur? la raison , rinhuraaine raison doit seule nous » guider. 11 faut soumettre préalablement toutes les » impulsions du cœur à l'examen de la raison. »

Si par raison vous entendez la faculté générale de percevoir la vérité , si vous entendez la certitude morale , je suis de votre avis ; mais si par raison vous entendez la faculté du raisonnement , la logique de l'esprit (et telle me paraît être votre pensée) , je ne puis lui accorder avec vous cette importance.

La faculté dont vous parlez n'est qu'une des portes par lesquelles la certitude peut entrer dans notre âme, je dirai même qu'elle n'est pas la moins suspecte. Il y a des vérités qui sont de son ressort, notamment les vérités géométriques ; mais il y a un fort grand nombre d'autres vérités pour lesquelles elle est aveugle et incompétente , et qui relèvent de diverses autres facultés , et notamment du sens intime et du sens moral.

Et, pour parler d'abord de cette dernière, du sens moral, toutes les vérités morales relèvent de cette faculté. Le raisonnement ne peut ni les démontrer ni les réfuter , pas plus que le sentiment ne peut démontrer ni réfuter une proposition de mathématique. Les notions de justice , de moralité, de devoir, de conformité à l'ordre, au bien, sont le résultat exclusif de l'impulsion de notre cœur. L'organe de ces vérités et le guide de leur application c'est le sens moral dont le siège est au cœur. — Je défiie le plus fameux logicien de me démontrer, par exemple , qu'à l'insu de tout l'univers et s'il se peut par un seul acte de ma pensée , je ne dois pas aug-

menter mon bien en prenant une partie de celui d'autrui qui en a surabondamment ; que je ne dois pas profiter d'une occasion secrète de me venger et de rendre le mal pour le mal. Il en est encore ainsi des vérités de goût , et celui qui , en voyant un trait de générosité ou une belle statue , demandera : Qu'estrce que cela prouve? n'aura pas affaibli la certitude morale du bien et du beau qui en résulte.

Il en est de même du sens intime qui est à la vérité intellectuelle ce que le sens moral est à la vérité morale. Ce ne sont pas, en effet, les vérités de morale et de goût seulement qui échappent à l'analyse du raisonnement. Il y a un grand nombre de vérités purement intellectuelles sur lesquelles il ne peut rien, qui sont indémontrables et irréfutables ; et ces vérités sont les premières de toutes dans l'ordre des sciences; car ce sont les axiomes , les premiers principes sur lesquels toutes les connaissances humaines sont bâties, et que le raisonnement est obligé de tenir pour vrais sur l'unique autorité du sens intime, sans quoi lui-même ne pourrait faire un pas , puisque ce n'est que là qu'il prend les majeures de tous ses syllogismes * : par exemple, les idées d'espace, de temps, de mouvement, d'infinité, d'être, de liberté morale ^ etc. Je sens que je ne dors pas , que j'écris réellement , que je suis libre , que tout cela n'est pas une illusion , et cependant je ne puis le démontrer par le raisonne-

' On peut dire qu'il y a du sentiment à la base de loutraisonnement.

ment. « Les principes se sentent, dit un grand géo- » mètre, les propositions se concluent, le tout avec » certitude , quoique par différentes voies ; et il est » aussi ridicule que la raison demande au sentiment » et à rintelligence des preuves de ces premiers » principes pour y consentir, qu'il serait ridicule » que rintelligence demandât à la raison un senti- » ment de toutes les propositions qu'elle démontre . » Le même auteur a encore fort bien dit ailleurs : « L'esprit a son ordre qui est par principes et dé- » monstrations ; le cœur en a un autre. On ne prouve » pas qu'on doit être aimé en exposant par ordre les » causes de l'amour : cela serait ridicule. Jésus- » Christ a bien plus suivi cet ordre du cœur, qui » est celui de la charité, que celui de l'esprit \ »

Le sens intime et le sens moral jouent donc un rôle prééminent dans l'organisme de notre être moral. Ils sont au raisonnement ce que la simple vue est à la vue artificielle , et l'œil nu à un instrument d'op« tique. Ils font voir les choses par soi, ils les rendent évidentes; et celui qui voudrait appliquer à ces choses le raisonnement ressemblerait à un as^ tronome qui ne voudrait plus voir que par sa lunette , et l'appliquerait également à tout , aux astres comme aux meubles de son appartement. De là vient que l'amour et le génie, qui ont l'œil si perçant, saisissent leurs sujets par simple vue et en embrassent Jes rapports tout d'un vol. Ils voient d'intuition les dernières conséquences dans les principes mêmes,

» Pascal, Pensées y i»"® pari. , 19.

et franchissent d'un clin d'œil tout Tespace du raisonnement. Ils ne raisonnent pas, ils voient, ils devinent ; ce qui justifie ce beau mot de Vauvenargues : « Les grandes pensées viennent du cœur \ »

Cette faculté de raisonner, dont nous sommes si fiers, est d*ailleurs obligée d'admettre à chaque pas des choses que non-seulement elle ne soupçonnerait pas par elle-même , mais qui même la dépassent et la confondent. Par exemple, qu'y a-t-il de plus incompréhensible que l'éternité? qu'y a-t-il en même temps de plus certain? car ceux qui la refusent à Dieu sont obUgés de l'attribuer à la matière. Que de mystères dans notre organisation physique î que de mystères dans notre organisation morale ! que de mystères dans leur association ! que de mystères hors de nous et dans la nature ! Fautil dire qu'à travers tous ces mystères, la raison, r inhumaine raison doit seule nous g^ider, et qu'il faut n'admettre que ce qu'elle comprend? mais alors ce serait répudier presque tous les trésors de notre intelUgence, car nos certitudes débordent de toute part nos compréhensions.

* Mefite cordis , disent les livres saints^ dan» leur langage profondément philosophique, si peu compris lui-même par le raisonnement. On peut dire que tout sentiment est un raisonnement implicite , et tout raisonnement un sentiment explicite ; qu'en conclure ? c'est que le sentiment précède toujours le raisonnement , et qu'il le contient comme dans son germe. C'est ce jugement interne dont va nous parler Jean-Jacques dans un instant.

S*il en est ainsi de la raison appliquée aux connaissances naturelles , combien cela doit-il être dans Fusage que nous pouvons en faire par rapport à la Religion? La Religion qui repose d'un côté sur le premier de tous les principes et de tous les axiomes Dieu , et aboutit de l'autre à la perfection la plus déliée de la morale, et relève ainsi par ces deux termes du sens intime et du sens moral dont la juridiction , comme nous venons de le voir , est beaucoup plus étendue que c^Ue de la raison.

Aussi Portalis , dans son excellent ouvrage : De r Usage et de VAbus de V esprit philosophique , dit-il: « La Religion vraie doit être ce qu'il y a de mieux » pour porter au bien. Qu'est-ce donc que Je mieux? » il est rare que l'on puisse répondre d'une manière » satisfaisante à cette question , dans les choses dont » on ne juge que par l'esprit; mais le mieux est » presque toujours sensible dans celles dont on juge » essentiellement par le cœur. L'esprit hésite , cher- » che , raisonne ; c'est la partie la plus contentieuse » de nous-mêmes :.le cœur sent; ses opérations sont » plus simples et moins compliquées ; l'évidence , » la certitude , en sont le résultat rapide et immé- » diat. Dans les choses qui appartiennent à l'esprit, » je rencontre sans cesse des limites ; la perfection » et l'infilxi sont le vaste domaine du cœur. Ainsi, » dans les sciences qui sont du ressort de l'esprit, » je ne connais point de vérité sans nuage ; dans la » morale qui a son siège dans le cœur, j'ai l'intui- » tion et le sentiment d'une vertu sans tache. Or, » c'est surtout par le cœur que l'on juge de la

» bonté et de rexcellence des doctrines religieu- » ses \ »

— « Toutes nos erreurs, dites-vous, viennent de » nos désirs et de nos passions dont la source est » dans le cœur » , — d'accord ; mais songez donc que c'est pour cela même que la Religion doit se révéler au cœur : car elle est le remède à nos erreurs et à nos passions, et c'est à la source du mal que le remède doit être appliqué. — L'esprit aura beau démontrer au cœur les dangers et les folies de sa passion , il ne l'en guérira pas tant qu'il ne lui présentera pas un autre aliment qui l'en détourne , parce qu'il ne peut pas lui interdire d'aimer , c'estràdire de battre. La Religion qui s'adresse au cœur en même temps qu'à l'intelligence , est la Religion par excellence, parce qu'elle établit entre le souverain bien et le cœur de l'homme , ce rapport intime qui lui fait comprendre de suite à sa manière , c'est^ dire sentir la vanité de tous les faux biens, par une comparaison d'expérience dont lui seul peut être juge souverain, et dont Tintelligence elle-même a besoin pour se prononcer.

Si j'insiste un peu sur ce premier point , c'est que j'ai remarqué que depuis longtemps vous vivez sur le préjugé que j'attaque , qu'il est le premier à la porte de votre âme pour lui interdire l'accès de la vérité. On dirait qu'il craint votre cœur, et qu'il veut l'empêcher de correspondre

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