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avec votre esprit, comme ces légataires cupides qui font la garde autour du lit d'un malade et qui empêchent un bon parent de pénétrer.
Ce préjugé, du reste, nous vient de la philosophie du dix -huitième siècle. Aujourd'hui il a généralement disparu. Mais, en remontant, nous le trouvons de plus en plus enraciné dans toutes les créations de cette philosophie ou plutôt dans toutes ses destructions. C'était, en effet, le moyen le plus sûr de tout détruire que de demander raison de tout. C'était aussi le moyen le moins philosophique dans la bonne acception de ce mot, car qu'estce qu'une philosophie qui commence par faire abs* traction de toutes nos facultés et par mutiler notre âme pour ne lui laisser qu'un seul organe, le raisonnement? Toute bonne philosophie ne doit -elle pas être d'accord avec la nature , l'améliorer par ellemême, et n'est-il pas dans la vérité de notre nature que toutes nos facultés se correspondent, se soutiennent, se contrôlent mutuellement, se confondent enfin dans la simplicité de notre âme? ne sont-elles pas toutes également faillibles et perfectibles? et le plus sûr moyen de les égarer complètement n'est-il pas de les désunir? — Une telle philosophie dut être corruptrice , et elle le fut.
Un de ses coryphées , de la lecture duquel vous me paraissez imbu , et qui , en cédant au mouvement de l'esprit de son époque , avait parfois de terribles retours contre elle , J.-J. Rousseau , élevait souvent sa forte voix contre ce préjugé. Je trouve, notamment dans une lettre qu'il écrivait à un jeune
incrédule, cette page dont l'opportunité me fera pardonner la citation :
« Tout ceci, Monsieur, ne vous parait guère » philosophique, ni à moi non plus; mais, toujours » de bonne foi avec moi-même , je sens se joindre » à mes raisonnements , quoique simples , le poids » de Fassentiment intérieur. Vous voulez qu'on s'en » dép^ : je ne saurais penser comme vous sur ce » point, et je trouve au contraire, dans ce jugement » interne , une sauvegarde naturelle contre les so- » phismes de ma raison. Je crains même qu'en cette » occasion vous ne confondiez les penchants secrets » de notre cœur, qui nous égarent, avec ce dicta^ » men plus secret, plus interne encore, qui récla- » me et murmure contre ces décisions intéressées, » et nous ramène , en dépit de nous , sur la route » de la vérité. Ce sentiment intérieur est celui de » la nature elle-même : c'est un appel de sa part
«contre les sophismes de la raison et après
» tout, combien de fois la philosophie elle-même, » avec toute sa fierté , n'est-elle pas forcée de re- » courir à ce jugement interne qu'elle affecte de » mépriser? n'était-ce pas lui seul qui faisait mar- » cher Diogène , pour toute réponse devant Zenon » qui niait le mouvement ? N'allons pas si loin , tan- » dis que toute la philosophie moderne rejette les » esprits, tout d'un coup Berkley s'élève et sou- » tient qu'il n'y a point de corps. Otez le sentiment » intérieur, et je défie tous les philosophes mo- » demes ensemble de répondre à ce terrible logi- » cien...... Eh 1 qui ne sait que, sans le sentiment
» intérieur , il ne resterait bientôt plus de traces de » vérité sur la terre, que nous serions tous le jouet » des opinions les plus monstrueuses, à mesure » que ceux qui les soutiendraient auraient plus de » génie, d'adresse, et d'esprit; et qu'enfin, réduits » à rougir de notre raison même , nous ne saurions » bientôt plus que croire ni que penser? — Mais
» les objections sans doute, il y en a d'inso-
» lubies pour nous ; mais encore un coup , donnez- » moi un système où il n'y en ait pas , ou dites-
» moi comment je dois me déterminer Bon
» jeune homme , qui me paraissez si bien né , de » la bonne foi, je vous en conjure *. »
Je vous laisse, mon ami, sous l'impression de cette parole qui vous est connue. Tajoute seulement, que si j'ai tant cherché à revendiquer la part du sentiment contre la raison, ce n'est pas pour en abuser et me jeter dans un excès opposé. Gardons-nous de l'esprit de système! il est peu fait pour l'homme. Je ne recourrai au sentiment que pour les choses qui sont véritablement de son ressort, et votre raison n'aura pas à se plaindre de ce partage : car, loin d'y trouver un ennemi, elle se donnera un allié.
m. — Un défaut ordinaire à ceux qui discutent sur les matières religieuses, c'est de commencer par des objections , et des objections presque toutes tirées de l'incompréhensibilité des mystères. Cela est commode , mais ça n est pas conforme aux:
• LeUre à M..., édil. in-i8, de 1798, t. 33, p. 261.
règles ordinaires d'une franche dialectique. Dans la recherche de la vérité d'une chose, on commence toujours par F examen des raisons de croire qu'elle existe , après ça on en vient aux objections ; car, si les raisons de croire sont tellement pleines qu'elles comblent la conviction , qu'importent quelques objections? Il est, en effet, de principe que toutes les fois qu'une proposition est prouvée par le genre de preuves qui lui appartient , l'objection quelconque , même insoluble , ne doit pas arrêter, à moins que la contradiction ne soit dans les termes. De plus, les objections rentrent ordinairement dans la nature même de la chose qu'on examine; pour bien les apprécier, dès lors, il faut préalablement connaître cette chose par les raisons de son existence , et il aïrive alprs fort souvent que les objections se fondent et disparaissent dans l'exposition.
Telle est donc la règle que nous devrions suivre invariablement. Je veux bien m'en relâcher toutefois en faveur d'une ou deux objections qui paraissent vous préoccuper beaucoup, et qu'on peut, en effet, considérer comme préjudicielles.
« Pourquoi tout cet appareil de discussion? dites- » vous : comment ime vérité appelée à régénérer » le monde, une vérité sur laquelle nous devons » être jugés si rigoureusement , que notre bonheur » ou notre malheur éternel en dépend, n'est -elle » pas évidente comme le soleil aux yeux de tous et » peut -elle comporter un seul incrédule? »
J'ai déjà touché cette objection dès le seuil de
cette introduction; le moment est venu d'y répondre d'une manière plus directe. Je crois pouvoir le faire en peu de mots.
Trois raisons vont y suivre ; veuillez les suivre avec attention :
L'évidence que vous demandez est impossible, elle implique contradiction. — La Religion étant un rapport de l'homme à Dieu , il doit y avoir nécessairement un des termes de ce rapport inaccessible au moins en partie à la raison humaine. L'honune déjà n'est pas évident à lui-même : tout ce qui l'environne naturellement, est, aussi bien que lui , couvert des voiles du mystère ; Yémdence , ce mot si familier à nos lèvres, est comme celui de bonheur, beaucoup plus dans le désir et l'espérance que dans la réalité. Oii est^Ue ici-bas, je vous le demande? je vous dirai bien plutôt où elle n'est pas. Étrange illusion de l'habitude et de l'ignorance 1 à force de vivre dans le mystère , nous ne le voyons pas *. Nous y sommes plongés, nous le respirons, nous le -touchons, nous le remuons à chaque instant; mais, glissant machinalement à la surface des choses , hébétés en quelque sorte par l'accoutumance , nous ne voyons pas de quels abîmes nous sommes le centre , et il faut être savant
' La plupart des hommes s'imaginent asses bien connaître la cause des effets naturels qui sont ordinaires; et lorsqu'on leur en demande la raison , ils croient qu'on doit être content quoiqu'ils ne disent que ce qu'on sait déjà bien. D'où vient que d'un œuf ils en font un poulet? C'est la chaleur de la poule qui le
pour savoir qu'on ne s'est rien! Si les choses de ce monde étaient à l'inverse de ce qu'elles sont , elles nous paraîtraient tout' aussi naturelles et évidentes; et ce qu'elles sont, dans l'état actuel, nous paraîtrait le comble de l'obscurité et du mystère. D'où vient que les choses de la Religion nous paraissent plus mystérieuses que celles de la nature? c'est que nous n'y sommes pas habitués.- En ellesmêmes, elles ne le sont pas davantage; je dirai plus, elles résolvent bien des mystères de notre nature, et en rejettent les voiles où ils doivent se trouver plus justement, en Dieu. — Après cela , comment notre raison ne se connaissant pas déjà elle-même, ni rien de ce qui l'environne, peut-elle commencer par vouloir l'évidence en Dieu? comment, lorsque le plan de la création
couve : cela est clair. Rien n'est plus commun; il en faut demeurer là. D*oii vient qu'un grain de blé germe et perce la terre pour y répandre ses racines et en faire sortir son épi? C'est la pluie qui fait tout cela : il n'en faut pas davantage. Ou si vous n'êtes pas content de ces réponses, ceux qui passent pour philosophes vous diront que l^ humidité et la chaleur ^ termes fort clairs, sont les principes féconds de la génération et de la corruption de toutes choses , etc. , etc. On a ouï dire ces belles choses ou de semblables, étant enfant, à des hommes graves qu'on appelait ses maîtres. Il fallait alors, pour être docile, croire sans examen, bien retenir et bien redire. On a donc cru et répété tant de fois ces fadaises qu'on ne peut s'empêcher de les croire et de les apprendre aux autres. Doutera-t-on ? examinera-t-on ? Et où en serionsnous réduits? 11 n'est plus temps. On nous consulte : c'est donc à nous à répondre et à juger. ( Mallebr. Traite de morale , 1. 1, chap. VI ).
matérielle et temporelle la fuit de toute part, peutelle vouloir embrasser le plan des desseins éternels de Dieu dans Tordre spirituel? Demander pourquoi la Religion n'est pas évidente comme le jour, c'est demander pourquoi Dieu lui-même n'est pas plus compréhensible à l'homme dans ses attributs et ses desseins que la nature ne l'est dans ses opérations et ses secrets, que l'homme ne l'est à lui-même dans sa propre organisation , et jusques dans cette raison folle qui aspire à cette évidence en Dieu. Mais avons-nous besoin de l'évidence pour le reconnaître et aller à lui dans sa ReUgion? et non, certes, puisque toute notre conduite dans cette vie se meut sans l'évidence, et que cependant nous ne croyons pas nous égarer. Faisons dans la Religion ce que nous faisons dans la nature. Dans cette nature nous croyons déjà voir Dieu, et quel est l'homme raisonnable qui ne l'y verrait pas? et cependant il y est caché , tous ne l'y voient pas. Hésitons-nous pour cela à le reconnaître , et la rencontre d'un athée élève-t-elle un argument assez fort pour nous empêcher d'entendre l'hymne de l'imivers? Eh bien, poui^quoi en seraitil autrement dans la Religion , et pourquoi la rencontre de quelques incrédules décidés ( et il y en a très-peu ) nous excuserait-elle de ne vouloir rien voir et rien entendre par nous-mêmes , alors qu'il nous suffirait peu^être d'ouvrir les yeux pour être convaincus ou du moins ébranlés? Dieu aurait pu nous donner une raison plus large, et par là, nous rendre plus aptes à le comprendre ; je vous l'ao-
corde : mais Teût-il fait, la borne de Tévidence ne serait que recalée; il resterait toujours quelque chose, que dis-je quelque chose? l'infini en obscurité dans sa nature et ses desseins par rapport à nous, et dès lors une place à l'incrédulité, si l'incrédulité ne doit se rendre qu'à l'évidence. Il ne peut pas dépendre de Dieu qu'il en soit autrement, parce qu'il est contradictoire que le fini puisse embrasser l'infini. Il serait donc contre la raison que la Religion ne fût pas en partie aurdessus de la raison. Je dis en partie\ car si nous n'avons pas droit à l'évidence, nous avons droit à une clarté déterminante pour la raison. Si la Religion était entièrement hors de la portée de notre raison, elle ne serait pas fedte pour des êtres raisonnables comme nous; elle serait dès lors fausse. Si, d'un autre côté, elle était entièrement saisissable par notre raison, elle serait en dehors de Dieu; elle serait donc fausse encore. Il faut donc qu'elle s'adapte d'un côté à l'intelligence humaine, et qu'elle se perde de l'autre dans les profondeurs de l'intelligence divine , qu'elle soit, par conséquent, en partie lumineuse et en partie obscure, et que la proportion de sa lumière et de son obscurité soit dans le rapport de notre rapprochement avec la Divinité par la perfection de notre nature. — C'est ce qui a lieu dans la Religion chrétienne, et qui n'a lieu que dans cette Religion.
Ex parte y per spéculum et in enigmate. ( i. Cor. i3, 12).
La seconde raison qui s'oppose à l'évidence absolue dans la Reli^on est celle-ci : — La Religion est essentiellement un rapport d'hommage , de soumission de rhomme envers la Divinité. Par cet hommage, rhonmie doit offrir à Dieu ce qu'il a de plus distinctif dans sa nature , ce qui fait qu'il est homme et non pas brute, plante, ou minéral ; je veux dire son intelligence, sa volonté, sa liberté. Or, si cet hommage était forcé par l'évidence , ce ne serait plus l'hommage d'un être intelligent et libre , l'hommage de l'homme, c'est-àrdire qu'il n'y aurait plus d'Aomme-^e, d' activité humaine, mais la passivité de la nature*naatérielle. Si la vérité religieuse , l'ensemble de toutes les perfections , Dieu , se rendait de prime abord visible et éclatant comme le soleil , nous ne pourrions pas résister à son entraînement; notre raison, notre volonté, notre liberté, y seraient soudainement précipitées, anéanties; il n'y aurait plus ni mérite ni démérite , et nos rapports avec Dieu seraient moins nobles que nos rapports avec le dernier de nos semblables. Il faut même dire que toute notre situation ici -bas serait bouleversée, que toutes nos relations naturelles seraient rompues, et que nous serions plongés dans une extase continuelle sans résistance possible , sans liberté, sans réflexion ni retour, c'est-à-dire sans vie , et que Dieu , la source de notre être , en deviendrait le néant. Une Religion qui serait aussi peu conforme à la nature humaine , et qui respecterait aussi peu ses droits, ne serait pas celle de l'auteur de cette même nature qui les lui a octroyés. La Reli-
gion, au contraire, qui opère par les facultés naturelles et imprescriptibles dans F homme, la raison, la volonté , — qui laisse un jeu à la liberté humaine , — qui fait servir l'intelligence au culte de Fintelligence , la volonté au culte de Famour , est une Religion qui en cela même porte un cachet émînent de vérité. — Pour cela, il ne fout pas qu'il y ait évidence irrésistible ni obscurité impénétrable. Il faut qu'il y ait lieu à recherche , sujet de mérite , et possibilité de l'un et de l'autre. Alors l'activité humaine , Y hommage , commence , le tribut se paye , la réciprocité s'établit entre l'homme et Dieu, et l'homme se possède en possédant Dieu, ce qui est indispensable pour posséder Dieu lui-même.
La troisième raison enfin qui découle de la seconde , mais qui mérite cependant un développement particulier, c'est que la Religion ne doit pas être seulement un hommage libre et intelligent de l'homme à Dieu , mais elle doit être un moyen de perfectionner et de moraliser l'homme par l'exercice de cet hommage. L'homme est de sa nature essentiellement perfectible et méritant par toutes ses facultés. L'objet de la Religion est de développer cette nature et de la porter à la pratique de toutes les vertus. Pour cela il faut nécessairement que la volonté humaine soit exercée , mise en lutte ; il lui faut, non ime possession immédiate du souverain bien qui l'absorberait sans lui permettre de se développer, mais une carrière au bout de laquelle il lui apparaisse comme voilé par la poussière du combat et où il ait l'espérance de le con-
quérir, et qui dit espérance dit foi \ Point de mo-' ralité sans liberté, point de liberté là ou l'évidence du bien ne permet pas d'hésitation dans sa recherche. Voir toute la nature du bien c'est voir tout l'intérêt du bien , attacher sa vue à l'intérêt du bien c'est bannir la vertu et lui substituer l'égoïsme; de là ce beau mot de la sainte Écriture : — Le juste vit de la foi. — « La vertu doit être aimée par raison, » dit excellemment Mallebranche , et non par ins- » tinct. Dieu veut qu'on le serve par la fôi , content » de ses promesses , forme sur sa parole , malgré » les difficultés et les sécheresses. Le plaisir est la » récompense du mérite; il n'en est pas le prin- » cipe *. » — Le principe du mérite en toutes choses, même en dehors de la Religion, c'est la foi. Espérer contre l'espérance , embrasser le bien sous la figure du sacrifice , et ne reconnaître avec évidence sa délectation que lorsqu'on a bu le caUce jusqu'à la lie, voilà la vertu. Remarquez -le bien, en effet, l'ohgection que vous faites à la Religion, vous pouvez la faire avec tout autant de force à la conscience dont vous ne révoquez cependant pas en doute la loi. Les principes et les charmes de la vertu ne sont pas révélés par la conscience avec une évidence irrésistible. Combien d'hommes chez lesquels elle est obscurcie par les vapeurs du tempérament, par les préjugés de l'éducation, par les sé-
* La foi est la substance de l'espérance, dit admirablemenl saint Paul : — Fides suhstantia rerurn sperandarum. =» MédiL chrét., i4, i8.
diictions cm les rebuts de la condition sociale? et chez tous les hommes enfin ne Fest-elle pas toujours plus ou moins par les passions? et il le faut bien, sans cela elle ne serait pas vertu. Cependant en est-elle moins obligatoire , moins vengée tôt ou
tard? « Rien n'est plus aimable que la vertu,
» dit Jean-Jacques , mais il en faut jouir pour la trou- » ver telle. Quand on la veut embrasser, sembla- » ble au prêtée de la fable, elle prend d'abord mille » formes eflrayantes, et ne se montre enfin sous la » sienne qu'à ceux qui n'ont pas lâché prise *. » — Cette belle réflexion s'applique mot pour mot à la foi qui est la vertu de l'esprit, à la piété qui est la vertu du cœur dans sa source , et qui , nous appelant à un plus grand développement comme à une plus grande félicité , doivent nous appeler en même temps à une plus haute lutte *.
Ainsi, pour nous résiuner sur cette importante objection , demander pourquoi la Religion n'est pas évidente , c'est demander — pourquoi Dieu n'est pas complètement compréhensible? — pourquoi l'homme est intelligent et libre? — pourquoi il est perfectible et méritant, et pourquoi il doit foire usage de ses facultés dans ses rapports avec celui qui les lui a données, et améliorer ces fecultés par cet usage? — Chose étrange ! c'est le chrétien qui défend ainsi les intérêts de la raiscm et de la liberté qu'il veut faire
' Emile.
"* Regnuni Dei vint paiitur et violenti rapiunt illud^ £vang.
participer au divin commerce de l*homme avec son auteur, contre l'incrédule qui voudrait que cette raison et cette liberté fussent atterrées par l'évidence comme une victime qu'un coup imprévu fait tomber au pied d'un autel. Sans doute la Religion demande la sujétion de notre raison , mais par notre raison même. Elle convie notre raison à reconnaître par elle-même qu'elle doit se soumettre ou plutôt s'échanger contre la raison souveraine de Dieu , et l'incrédule voudrait le sacrifice de la raison sans que celle-ci y eût aucune part , par éblouissement , irrésistible contrainte , fatalité , — conmie un corps brut qui tombe au centre de la terre , et non pas comme un astre qui gravite autour de son soleil. — Lequel de ces deux systèmes fait le plus d'honneur à l'homme , est le plus en rapport avec sa nature , et dès lors avec la vérité?
« Soit , dites-vous ; mais c'est un honneur qui coû- » te bien cher à l'homme , puisqu'il l'oblige à se jeter » dans une étude approfondie de la Religion, sous » peine de damnation étemelle ; et combien d'hom- » mes n'ont ni la capacité ni le loisir que demande » un tel travail! combien de peuples sur lesquels » le soleil de l'évangile n'a pas lui ! que d'hommes » perdus, car, hors de r Église point de salut 1 Macons- D cience et ma raison se révoltent contre cette in- ». justice, et c'est outrager la Divinité que de la lui » imputer. »
Bon jeune homme qui me paraissez si bien né, de la bonne foi, je vous en conjure! Il y a dans ce mouvement d'indignation quelque chose de vrai , mais
Digiti
qui dégénère en sophisme par la confusion et l'exagération des choses. — Cette vive sollicitude pour les peuples qui n'ont jamais entendu parler du christianisme , n'estrelle pas une illusion de notre résistance secrète à la vérité, qui nous fait opposer à la lumière qui nous éblouit, des nuages lointains qui la dérobent aux autres? A la place de la Religion, mettons la philosophie , la morale , considérées comme filles de la civilisation, nous vient^l jamais à la pensée d*en révoquer en doute la vérité , l'obligation pour nous , parce que les Hottentots , je suppose , en sont privés? Ne sommes-nous pas satisfaits de trouver dans la maxime hors de V Eglise, etc., un reproche tout fait et comme un bouclier à opposer à la vérité? ne nous complaisonsnious pas à étendre sa rigueur, et, devançant cette fois la sévérité de la Religion, plus jaloux de l'orthodoxie de l'Église que l'Église elle-même , ne la faisonsnious pas conclure trop précipitanmient contre les idolâtres pour échapper aux décisions qu'elle porte contre nous?....
Je pose ces questions à votre bonne foi, et je la laisse démêler tous ces petits sophismes de votre cœur, en attendant que je réponde moi-même directement, et j'ose dire d'une manière satisfaisante, à ce côté de votre objection qui regarde les peuples qui sont dans une ignorance invincible de la loi évangélique. — Laissons-les pour le moment, et parloqs de nous.
Quant à nous donc qui sommes inondés de la lumière évangélique , je repoussé dès à présent l'objection, comme la plus fiitile de toutes celles qui
peuvent être faites , et je soutiens que si la vérité chrétienne ne nous convainc pas, c'est notre faute; en effet :
Nous avons été tous élevés dans cette Religion, nous avons tous possédé la foi dans notre jeune âge ; comment quelques-uns, presque tous, Font-ils perdue? — En se laissant aller plus ou moins à des écarts de conduite blâmables aux yeux de la simple raison , — en puisant dans ces écarts des raisons d'intérêt à ne pas croire une Religion qui les gênait, — en cherchant Terreur plus accommodante d*une philosophie qui met toutes les vertus en imagination et tous les vices en pratique , — en cessant de raisonner, en un mot, pour suivre les inspirations fallacieuses des passions. — N'esirce pas vrai? — Trouvez-moi beaucoup d'hommes qui, en conservant toute Fintégrité de leurs mœurs, n'aient pas conservé toute Fintégrité de leur foi? — J'en conclus que Fobscurcissement qui s'est fait en nous de la vérité religieuse est notre fait, que par elle-même cette vérité aurait continué à briller à nos yeux ; que même elle se serait accrue de tous les développements de noire intelligence si nous ne Favions pas laissé s'éteindre , ou même si nous ne Favions pas répudiée. Il est vrai, et c'est une justice que de le reconnaître , que nous avons traversé des jours mauvais , où toutes les traditions religieuses ont été rompues, toutes les convictions dispersées, et oîi le soleil de la foi a été couvert des vapeurs d'une impiété systématique. Notre génération a grandi, a marché comme à -tâtons dans la nuit de l'ignorance
et du préjugé, et sans doute la souveraine justice trouvera dans la satisfaction qu'elle s'est donnée par nos malheurs publics, de quoi faire une part d'indulgence à chacun de nous ; mais chacun de nous n'en a pas moins une part de responsabilité dans la cause particulière que j'ai assignée à la perte de sa foi, je veux dire les dérèglements de sa volonté. — Sans doute, chez plusieurs, ces dérèglements ont cessé , et l'incrédulité a continué à occuper leur esprit; mais qu'y a-tril d'étonnant? L'esprit prend à la longue et finit par garder le pli du- cœur ; l'âme , après avoir été appauvrie et obscurcie par les passions , conserve le vide et la nuit qu'elles y ont faits, les préjugés et les erreurs dont elle a été obligée de les entretenir. Joignez à cela que le respect humain d'une part , la paresse morale de l'autre , sont toujours au seuil de notre âme , pour empêcher le retour d'une foi qu'on ne pourrait embrasser sans se singulariser toujours un peu, et surtout sans embrasser avec elle les assujettissements au prix desquels elle met sa conservation et les nouvelles vertus qui lui servent de cortège. Convenons-en, si le plan sublime de la Religion n' entraînait que l'acquiescement de notre esprit, si ce n'était qu'un système philosophique ou scientifique proposé seulement à notre raison, — sans aucun appel à notre c<Bur, — dans quelles admirations nous serions devant lui, et comme les incrédules seraient traités de pauvres gens! Mais il n'en est pas ainsi, la connaissance de la Religion est tellement liée à la moralité humaine , que l'affaiblissement de celle-ci entraîne l'affaiblis-
sèment de celle-là et réciproquement ; et cette harmonie parfaite entre la doctrine et la morale est une preuve éclatante de la vérité de cette Religion. — Ce n'est pas scm obscurité , c'est sa sainteté qui fait notre incrédulité.
Et maintenant , bien que , — ainsi que je viens de l'établir, — cette incrédulité^vienne de notre fait, et qu'en cela nous n'ayons pas à nous plaindre , fautr il de longues études pour la dissiper et refaire connaissance avec la Religion? l'expérience nous dit que non. La lumière est au milieu de nous. — Elle se ravive même depuis quelque temps , et jette de toute part des rayons étincelants. — Il ne s'agit que de nous mettre dans les conditions nécessaires pour la bien voir. Une des premières conditions, et qui résulte de x^e que nous venons de dire , c'est de mettre de l'ordre dans ses mœurs, raisonnablement parlant. Pour avoir, en effet, le regard de l'esprit libre , il faut commencer par le dégager des préoccupations intéressées du cœur en replaçant celui-ci dans une situation de moralité naturelle. La vérité religieuse étant du reste une vérité pratique , il est exact que sa lumière n'augmente que lorsqu'on la suit *. Cette première disposition une fois prise, tout sera fait pour plusieurs , et la foi fera irruption dans leur âme. Chez le plus grand nombre d'hommes, en effet , chez tous ceux en qui les préjugés d'une
' « Celui qui fait la vérité arrive à la lumière. — Qui facic » veritatem venit ad lucem» {Joan, cap. 3 , v. i6); mot profond qui n*a pu sortir que de la bouche de la Vcrité même !
fausse science n'auront pas tout à fait tué le bon sens *, ce bon sens dira qu'une Religion qui améliore si éminemment le cœur humain est digne des hommages de son esprit ; et ce simple argument en vaut bien un autre : c'était celui de Montaigne, qui disait fort bien : « La marque especiale de notre vé- » rite c'est notre vertu. » Voilà ce qui entraine les masses toujours électrisées par le contact de la vertu, voilà ce qui a converti le monde , et ce qui laisse sans excuse ceux qui s'obstinent à rester en dehors de la Religion : c'est la sainteté de sa morale , c'est le ^ctacle de la vertu de ses vrais disciples , — le spectacle d'une simple sœur de saint Vincent de Paul.... Les cieux s'abaissent pour la coQtempler, et la terre qui la porte et oii elle passe n'en sait
pas le prix 1 Ensuite , combien d'autres traits
saillants de vérité frappent ouvertement les yeux et sollicitent notre foi I — La perpétuité de la Religion, dix-huit siècles I alors que les institutions huitaines , les lois, les mœurs, les doctrines, les empires de la terre, roulent dans des changements continuels ' I
> a II faut avouer qu'il se met d'étranges folies dans la tête des » hommes, — dit le grand Molière par la bouche d'un homme » du peuple parlant à un esprit fort, — et que, pour avoir bien » étudié, on est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, » Monsieur, je n'ai point étudié comme vous, Dieu merci, et » personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris ; » mais avec mon petit sens , mon petit jugement, je vois les choses » mieux que tous les livres. » [ Le Festin de Pierre , acte m , » scène i. )
' Je ne parle ici que de la portion la pins saillante de sa du-
— Son indestructibilite qui est telle, que tous les coups qu'on lui porte la font grandir 1 — Son invariable unité qui n'a pas souflTert, que depuis sa première émission pas un iota ait été ajouté ou retranché à sa doctrine malgré la faiblesse naturelle de ses dépositaires I — Son universalité qui la fait se maintenir d'al)ord comme la reine des premières nations du monde , et ensuite comme la sentinelle la plus avancée de la civilisation chez les nations les plus lointaines et les plus sauvages 1 — Son aptitude à toutes les intelligences , qui fait que tandis que le plus petit enfant la sait par cœur et l'explique , les plus grands génies s'épuisent à la contempler I — Et ses secours infinis comme nos besoins, et ses bienfaits aussi nombreux et aussi diversifiés que nos misères 1
— Que de traits resplendissants d'évidence, sans qu'on ait besoin de travail ni d'étude pour les découvrir, et qui demandent plutôt un travail pour ne pas être vus 1
Je sais qu'il y en a quelques-uns qui ne les. voient pas ou qui ne s'en contentent pas, et que, pour eux , il faut une étude plus approfondie. Mais quels sont ceux-là? ce sont ceux qui peuvent le plus facilement, et qui doivent le plus justement se livrer à cette étude; car ce sont ceux qui ne sont parvenus à cette exigence et à cette prévention philosophiqite contre la Religion que par l'étude hostile
rée^ car un peu d'exameD suffit pour découvrir qu'elle remonte à Torigine même du monde ^ et que :
Elle naquit le jour où naquirent les jours.
et mal inspirée qu'ils en ont faite ; et alors n' est-il pas logique et juste qu'ils soient punis par où ils ont failli , et que , s'ils ont employé l'étude à émousser leur jugement et à fausser leurs idées sur la Religion, ils soient condanmés à chercher dans une étude plus approfondie et phis .consciencieuse le redressement de leurs préjugés? C'est moins la Religion qu'ils ont besoin d'étudier que l'irréligion qu'ils ont à désapprendre. Et, pour cela même, quels vastes, trésors d'instruction sont ouverts de toute part devant euxl que de paroles éloquentes dans les chaires I que d'ouvrages , que de traités sortis des mêmes plumes qui nous ont tracé toutes les sciences , et qui prennent toutes les formes pour éclairer , pour toucher , pour charmer l'esprit et le cœur 1 La difficulté de connaître la Religion pour les chrétiens , en vérité je ne la conçois pas ; ce qui me frappe , au contraire, c'est que la mesure d'instruction facile , qui se trouve à la portée (Tun seul chrétien, aurait suffi pour convertir tous les peuples idolâtres, et pour convaincre tous les philosophes de l'antiquité,
Ainsi à nous tous on peut dire : Hors de la foi point de salut, dût-il nous en coûter quelques efforts d'esprit pour y rentrer. Cela est fort raisonnable et juste ; parce que , si la Religion est à la fois un hommage de notre volonté intelUgente à Dieu et un moyen d'améliorer cette volonté par cet hommage , il est moralement logique que cette volonté expie proportionnellement le tort de sa révolte par le travail de son retour.
ly. — Mais nous avons assez discouru sous le portique ; il s'en va temps de pénétrer dans le temple.
Vous me dites que le dogme de l'immortalité de l'âme est très-problématique à vos yeux. Cela ne m'étonne pas. Peut-être même le doute a-lr-il été plus avant dans votre âme. Notre raison, en effet, est si faible par elle-même que , lorsqu'elle sort de la foi , elle ne peut plus trouver de port sur le vaste océan du doute. La vérité religieuse , même dans ce qu'elle a de plus familier à l'esprit humain , ne lui apparaît alors que comme ce mirage mouvant et perfide qui simulait à Ulysse errant sur les flots les douces rives de la patrie. Un ébranlement général se fait sentir dans toutes nos convictions. Elles dégénèrent en simples opinions, puis en conjectures, et, dans cet état, elles se refont et se défont sans cesse dans notre esprit sans pouvoir s'y fixer, et le font passer perpétuellement par tons les degrés de l'affinnation et de la négation , depuis l'existence d'un Dieu jusqu'aux plus humbles vérités révélées , sans qu'il puisse s'arrêter à un seul , soit pour l'admettre, soit pour le rejeter. — Notre entendement ne peut tenir la vérité , et il aspire incessamment à la recevoir; la foi seule peut lui donner un fonds.
Il semble donc que le meilleur moyen pour nous assurer de toutes les vérités religieuses serait de remonter droit à la ReUgion chrétienne qui en est le centre, et qui les retient toutes par la foi. La preuve historique du fait de la révélation de cette Religion et de la divinité de son auteur emporte-
rail alors nécessairement avec elle et nous dispenserait d'établir toutes les autres vérités du spiritualisme et de la théologie. En embrassant le tronc nous tiendrions toutes les branches.
Mais ce procédé, ordinairement suivi, et que je suis lloin de critiquer , me paraît pouvoir être concilié avec le procédé inverse qui consiste à aller de la circonférence au centre , en établissant successivement et progressivement les vérités philosophiques et théologiques , et les faisant toutes converger vers la divinité du christianisme , dont la preuve historique vient ensuite les reprendre et les sceller toutes du sceau de la foi.
Cette méthode me paraît bonne , parce que , sans être exclusive de Tancienne, elle en double Teffet; parce qu'elle est plus nouvelle et plus variée, et, par cela même , plus attrayante ; parce qu'elle ménage davantage notre raison trop ombrageuse pour se soumettre tout à coup à nos mystère» sur une simple preuve historique, et qui a besoin d'être conduite pas à pas vers la foi , de manière à se convaincre par elle-même qu'elle y trouve moins un obstacle à son essor qu'un épanouissement de toutes ses facultés , moins une borne qu'une carrière nouvelle ajoutée à ses bornes naturelles , et que ce bandeau dont on la menace n'est qu'un supplément de vue qui , en lui rendant beaucoup plus nettes et plus corrigées toutes les vérités naturelles , lui fait découvrir en outre tout un monde de nouvelles vérités.
Ainsi préparée , la raison reçoit les preuves his-
toriques comme une puissante confirmation qui réagit sur l'adhésion à la doctrine avec d'autant plus de force que déjà celle-ci s'est fait aimer de Fintelligence.
Je sais bien que cette méthode exige des développements infinis, puisqu'elle va du général au particulier; mais qu'on ne pense pas que ce soit toujours par la simplicité des preuves que l'esprit soit convaincu. Elles le touchent vivement au moment même , il est vrai ; mais elles se perdent bientôt dans le vide de l'intelligence , et viennent mourir sur un fonds d'ignorance et de préjugés. Ce qu'il faut d'abord, c'est déraciner ces préjugés, dissiper cette ignorance; c'est défricher, retourner en tous sens cette terre abandonnée , et y promener longtemps la charrue ; c'est enfin faire désirer la vérité en la faisant connaître avant même de la prouver, et la prouver, par cela même déjà , par la preuve la plus persuasive et la plus durable , celle qui se tire de sa propre beauté. Que l'on ne craigne pas que la vérité se compromette à cette épreuve. Le temps de la bonne foi est enfiin venu , et que faut-il autre chose à la vérité que la bonne foi pour se présenter sans crainte? Elle se désavouerait elle-même en cette occurrence , si elle ne se livrait pas entièrement; et c'est au contraire en se laissant approcher et regarder dans tous les sens , en se faisant familière et populaire , qu'elle achèvera de ramener les esprits trompés et de remonter au trône de l'intelUgence.
Il y a , du reste , aujourd'hui dans les esprits un
goût généralisaleur , un besoin spacieux de saisir les choses sous leur aspect le plus large et le plus absolu, qui vient sans doute du vide de convictions qui les dévore , et qui appelle à lui un aliment vaste comme leur capacité. Dans cette disposition, le meilleur moyen de les attacher et de les satisfaire dans rétude de la Religion, c'est de la leur montrer dans tout son développement , et pour ainsi dire de front ; et qui est-ce qui se prête plus que la Religion à cette exigence? elle qui est tout ce qu'il y a de plus général et de plus absolu ; qui remplit tous les temps, tous les lieux, toutes les sphères; qui enveloppe toute l'humanité, et qui n'est enveloppée que par Dieu , ou plutôt qui n'est que Dieu lui-même, seul et véritable objet, que, sans le savoir, nous poursuivons.
Telles sont les considérations qui m'ont fait adopter le plan que voici :
L'ouvrage sera divisé en trois parties principales qui , toutes ensemble comme chacune en particulier, aboutiront à la preuve de la divinité du christianisme , de manière à pouvoir être séparées ou réunies à volonté, et à former trois ouvrages dans un seul.
1'® PARTIE. — Preuves préliminaires ou pmLoso-
PmQUES.
2* PARTIE. — Preuves intrinsèques ou théologiques.
3* PARTIE. — Preuves extrinsèques ou msTORi-