PROLOGUE. n
Plusieurs ne s'aperçoivent pas de ce motif, qui vicie leur incrédulité en apparence involontaire, parce qu'ils accomplissent les communs devoirs de la loi naturelle. Mais deux observations peuvent leur être adressées : — la première, c'est qu'ils n'ont pas toujours rempli ces devoirs, et qu'il leur est resté de leurs anciens dérèglements, auxquels l'ûge, la position, les convenances seules quelquefois ont mis fin, une indisposition latente aux principes mômes d'où ces devoirs découlent; — la seconde, c'est qu'au delà de ces communs devoirs de la loi naturelle, l'Évangile, qui est la loi naturelle perfectionnée, appelle à bien d'autres devoirs auxquels la nature et l'orgueil résistent; et c'est cette secrète résistance à une lumière plus pure, plus accusatrice, plus obligatoire, qui est la racine de leur incrédulité, et qui l'incrimine : « Ils préfèrent les ténèbres naturelles à la lumière «wr- « natvrelle^ parce que, relativement à celle-ci, leurs actes « sont encore mauvais. Et c'est là le motif de leur con- « damnation. »
Je sais que, s'emparant des principes mêmes que nous avons posés, on pourra nous dire que nous aussi nous suivons la pente de nos préventions en croyant aux faits évangéliques; et que notre croyance, étant moins tirée de la certitude de ces faits en eux-mêmes que de l'influence morale sous laquelle nous les jugeons, n'a pas le caractère de rationalité qui doit en être le seul fondement.
A cela il est aisé de répondre que la certitude de ces faits en elle-même est indépendante de cette influence;
« On rendra compte un jour à Dieu de tout ce qu*on aura fait, en « conséquence des erreurs qu^on aura prises pour les dogmes véric tables ; et mulheurf dans cette terrible journée, à ceux qui se seront t aveuglés volontairement I » (OEuvres de BayU, t. II, p. 226.)
que nous sonmies prêt à déduire les motifs de cette certitude; et qu'il y a cette extrême différence entre noug et les incrédules, que ceux-ci ne sont pas en état de donner les raisons motivées de leur incrédulité. Ils n'objectent rien de sérieux à l'exposition des preuves historiques du Christianisme; seulement ils ne sont pas copvaincus. Ils ne nient même pas, ils doutent; tandis que nous affirmons sur preuves.
Qu'on le remarque bien : autre chose est la certitude d'un fait, autre chose est la conviction de ce fait. La cer- . titude d'un fait existe lorsqu'on peut donner des raisons telles de son existence qu'on ne peut pas les détruire par des raisons plus fortes, et qu'appliquées à tout autre fait analogue, elles entraîneraient sans difficulté son admission. Ainsi, si les faits de la vie de Jésus-Christ s'appuient sur des raisons historiques aussi fortes que celles des faits de la vie de Socrate ou de César, il y aura certitude de ces faits; et cette certitude ne dépendra nullement de la disposition du caractère moral de chacun de nous, elle aura ses règles, elle existera en elle-même et en dehors de nous; tandis que la conviction peut ne pas exister, en dépit même de cette certitude, et cela par les raisonnements que nous avons faits ci-dessus. On n'aura rien à dire logiquement, on sera vaincu, et on ne sera pas convaincu. Il n'y a rien de plus aveugle, de plus frivole, et de plus fantasque que la simple conviction ; rien surtout de plus multiple : chacun a sa conviction : c'est une manière de sentir aveugle, qui tient de l'humeur, des passions, et de tous les accidents internes ou externes de la vie individuelle. Aussi dit-on tous les jours que les conviotiqns n^ se discutent pas ; ce qu'on ï\^ peut pas 4ire de la certitude, qui est essentiellement du domaine de la
âiscii^siûn. ^a ponvictiQu^ pioi^r étrç «yqpable, ppur être jnstiflëe, dpit ^qj^g être raisonnable, piotivée, fon4ée sur
la certitude.
^ Or, je le ri^pëte, i) y a cette extrême différence entre la foi chrétiei^ne ^t Tipcrédulité, que s'il est vrai que Tune .et rentre s'fnspiri&nt de principes moraux opposés, cependant la conyictiqn chrétienne porte en définitive sur une çertitp^çle historique, et peut rendre compte d'ellemême; tandis que Tincrédulité est essentiellement négative de toute certitude, se borne à une pure conviction, ou plutôt h un défaut de conviction. Aussi rien de plus flottant, de moins lié, de plus contradictoire en soi que rincrédulité.
A ne considérer même que Tinfluence morale sous laquelle se forme la foi chrétienne ou rincrédulité, la première serait dans de bien meilleures conditions de vérité, précisément parce qu'elle est dans de meilleures conditions de vertu. Mais, en outre, la certitude qui résulte pour ellp des diverses preuves delà divinité du Christianisme vient rélever à un acte de raison, de jiigement, de plein exercice de toutes les facultés par lesquelles nous percevons le vrai. L'incrédulité, au contraire, obéissant d'un côté à une influence morale suspepte d'erreur parce qu'elle n^est pas relativement pure, n'ayant, d'un autr^ côté, pour elle aucun élément de certitude à objecter à la certitude de la foi, se trouve nécessairement comme en suspens et en opposition avec toutes les garanties de la vérité. Elle pèche par ses deux termes : le caractère moral et la certitude logique. Aussi, chose bien remar-? quable, et qui prouve bien l'harmonie qu'il y a entre ces deux termes, le rétablissement de l'un opère celui de l'autre : l'acquiescement rationnel à la certitude évangé-
lique entraîne la réforme du caractère moral, et la réforme du caractère moral suffit souvent pour faire reconnaître la certitude évangélique, et rétablir ainsi entre les éléments de la conviction et les éléments de la certitude cette harmonie parfaite d'où résulte ce qu'il y a de plus fort dans le cœur de l'homme, parce qu'il participe de toutes les puissances de son âme : la Foi.
Voilà ce que nous avions à dire pour expliquer la résistance de l'incrédulité à la certitude évangélique par l'une de ses causes : la disposition morale.
Le remède à cette cause est dans ce mot de Jean-Jacques, applicable au Christianisme comme au déisme : « Mon fils, tenez votre âme en état de désirer toujours « qu'il y ait un Dieu, et vous n'en douterez jamais^. » Tenez votre âme en état de désirer toujours que l'Évangile soit vrai, que son auteur soit Dieu, et vous n'en douterez jamais.
Il est cependant une seconde cause de la résistance de certains esprits à la démonstration évangélique, et qui tient, comme nous l'avons dit, à une disposition rationnelle.
Il existe dans notre nature un principe qui repousse la preuve elle-même d'un fait et sa démonstration, lorsque les conséquences qu'il renferme paraissent aboutir à l'impossible ou à l'absurde. Les preuves extérieures, considérées avec attention, sont assez fortes pour convaincre un homme de la vérité d'un fait quelconque, pourvu qu'il n'ait pas d'avance rejeté ce fait en lui-même au delà de la portée des preuves, en le déclarant impossible. Cette idée d'impossibilité forme en lui comme une fin de nonrecevoir préjudicielle de sens commun, contre laquelle viennent mourir souvent tous les traits de l'évidence ex-