AUX GRANDS TRAVAUX D’UTILITÉ PUBLIQUE
- »~Binag:&tiMT»B—-—
31 JH, U Ijaiù n a nt-gr itérai tomtc À. DE GlïURDIN-
La plus parfaite constitution de la puissance mî- H ta ire a toujours été l’objet de vos plus profondes méditations.
Vous avez à ce sujet des idées mûres et abondantes dont il est à regretter que l'application n’ait pas encore fait apprécier toute la valeur.
Vous avez publié sur la constitution des armées de terre de la France des observations neuves et judicieuses, dictées par ie patriotisme le plus éclairé.
Soldat de 92 et général de l’Empire, vous avez parle de I armée en homme d’état, pour qui la paix et la guerre n’ont plus de secrets;
\ousavez réduit à ce qu'ils valaient beaucoup
d’erreurs et de lieux communs propagés par-Pignorance ou l’irréflexion;
Vous avez rélablï les véritables principes sur la proportion des armes, le recrutement et {instruction des troupes, l’état des officiers, l’effectif, les cadres, le pied de paix et le pied de guerre, les réserpesi les places fortes, la tactique et la. stratégie;
Vous avez montré que la puissance militaire d’un pays ne saurait se constituer isolement, arbitrairement; qu’elle avait des lois naturelles qu’elle ne pouvait enfreindre, qu’elle était soumise à des nécessités connnercia les et à des considérations politiques qu’elle devait réunir et concilier;
Vous avez montré que la constitution d’une armée devait avoir pour base fondamentale l’adoption d’un système de défense militaire déterminé par des intérêts perrnnnens, facilement appréciables;
Vous avez montré que le système de défense militaire d’un pays n’avait absolument ni valeur ni signification s’il n’était l'exacte expression de son système d’alliances politiques; —que ie premier doit toujours être l'expression du second, — que l'un et l’autre sont les deux fractions d’un tout; — qu’elles s'enchaînent nécessairement et ne peuvent logiquement se séparer, car elles sont à la fois par rapport à cl les» niâmes alternativement cause et effet;
Vous avez montré que le nombre n’était pas le principal élément de la force militaire, et que l'instruction des troupes réclamait de promptes réfor-
mes j que c’elaît commettre une erreur grave et se crée;' une illusion dangereuse que de donner le nom jd 'arméç de réserve a des soldats en congé provisoire et à des conscrits' laissés dans leurs foyers; — qu’armer une multitude, ce n’était pas constituer une réserve; — qu'il ne pouvait y avoir de réserve méritant ce nom que celle qui faisait partie de l'organisation régimentaire; — qu’une armée enfin n'existait qu’à de certaines conditions que vous avez-décrites en avant toujours soin de donner à vos opinions l’appui des autorités les plus imposantes et des faits les plus mémorables de l’histoire militaire de tous les peuples*
Vos convictions sont devenues les miennes, votre expérience m’a servi d’enseignement.
Parmi vos principaux préceptes, j’ai surtout retenu ceux*ci :
Un état qui prétend constituer sa puissance militaire doit, savoir :
D’abord nettement ce qu’il veut;
Ensuite exactement ce qu’il peut;
Enfin, historiquement, quels ont été dans le passé et, par déduction politique, quels doivent être dans la venir ses ennemis et ses alliés naturels,
Si un étal se fient à cet égard dans l’ignorance, seulement dans le doute; s’il subordonne a des circonstances passagères, à d'inconstanleg sympathies, d’in variables , d'incommu tables intérêts , l’armée qu’il s’efforcera d’organiser n’aura jamais de base
solide; tant que la raison de son chiffre et la nécessité de sa dépense ne seront pas suffisamment dé- *
montrées^ elles seront de perpétuels sujets de discussion politique j de défiance civile , de mécontentement militaire.
Les proportions d’une armée ne sauraient cire irop soigneusement étudiées, trop sévèrement observées, car c’est b propos d’elles surtout qu’on peut dire que la pesanteur s’allége par l’équilibre.
Proportionnellement trop considérables, ou numériquement trop faibles, les armées ont également pour conséquence de mettre Tordre et la paix en question.
Trop considérables, elles éveillent la défiance, >'
elles créent des coalitions puissantes ou ténébreuses; trop faibles, elles exposent au dédain, elles suscitent des agressions injustes ou téméraires*
Dans les états constitutionnels surtout, le chiffre de Tannée a une grande importance politique ; car pour peu qu'il soit suspecté d’exagération , il rend aussitôt les partis plus ombrageux, plus insatiables de garanties légales, plus difficiles à gouverner ; il a pour effet d’exposer Tarmée à des débats parcimonieux qui la découragent, la blessent et Tindisposent contre les institutions et les formes représentatives.
La plus grande force d’une nation réside dans la confiance qu’elle s’inspire à elle-même et dans le >
respect qu’elle commande. Ce sont deux avantages
qu'une bonne cons li Eu Lion de ses armées peut seule lui donner.
La constitution d’une armée est bonne ; *■*- lorsqu’elle tire moins sa supériorité du grand nombi'e de soldats qui la composent que de la perfection de leur instruction sous le double rapport du développement des forces du corps et des facultés de l’esprit; — lorsque le nombre des soldats est en juste proportion avec celui des officiers, et que les premiers sont relativement nombreux et les seconds suffisamment rétribues pour qu’ils puissent attendre patiemment les effets de l’avancement; — lorsque les lois de l’avancement ne sont jamais transgressées et que le droit et la mortalité le règlent } exclusivement; — lorsque le grade et l’emploi res¬
tent toujours inséparables; — lorsque l'arbitraire et la faveur rencontrent pour invincibles obstacles un système et un code militaires se prêtant, un mutuel appui; — lorsque la durée du service est Iongue 3 que les contingents annuels sont faibles eL les réengagemetia nombreux; lorsqu’à défaut de gloire a recueillir sur les champs de bataille, le sentiment du patriotisme et fie l'honneur est constamment entretenu par l’émulation du savoir; — lorsque, enfin, sans nuire au dedans à l’abondance du travail et au développement du crédit public, la force militaire élève au dehors à leur plus haute expression le crédit et la prépondérance politiques d’une nation, quand elle lui permet de tenir- constamment
un langage imposant, quand elle assure !c succès tic ses négociations diplomatiques, quand elle facilite la conclusion de traités avantageux à son commerce, quand enfin elle peut se dire, sans se faire illusion, que les forces dont disposent scs alliés lui appartiennent par la confiance qu’elle leur inspiré*
Inorganisation d’une armée est mauvaise : — lorsque le pied de paix est destructeur du pied de guerre; — lorsque les cadres des officiers, sans proportion avec Feffectirdes soldat s, enlèvent au commandement retendue, Faction et le prestige qui lui sont nécessaires; — lorsque, dans un état démocratique, il est arithmétiquement impossible à Fofiîcîer de subsister honorablement avec sa soldé; — lorsque enfin le principe sur lequel repose Fauton té mililaîre est une violation de l’esprit général des institutions du pays.
La loi peut imposerait citoyen qu’elle Ml soldat des devoirs plus impérieux et plus nombreux, mais elle ne saurait prudemment lui en prescrire de contraires aux droits qu’il tient de la constitution politique, Le soldat et le citoyen français ne sont plus qu’un seul homme : une discipline trop absolue qui voudrait en faire deux , eu s’obstinant à mettre de coté le citoyen enrégimente et à ne voir exclusivement en lui que le soldat passif, commettrait une fauH grave; car, dans l’ordre des éventualités qu’elle doit prévoir, la guerre malheureusement ne vient plus qu’a pros la répression de Peine u te et de Fin-
stiiTcction. Sincèrement observée, une constitution politique ne permet, sous aucun prétexte, à aucune lui de se soustraire au plus conservateur des principes, a celui fie T homogénéité* Tout doit fléchir sous son empire, même la discipline militaire, qui ne saurait être la même dans un gouvernement représentatif et dans un état absolu.
Il importe essentiellement que le sort de l’armée soit justement réglé pour qu’en temps de guerre sa prépondérance ne soit pas exagérée; pour qu’en temps de paix son utilité ne soit pas injustement contestée, imprudemment dépréciée; pour qu’enfin elle reste toujours fidèle au pouvoir et ne soit jamais hostile à l’ordre.
Chez un peuple régi par ia forme représentative, c’est à la liberté surtout qu’il importe que jamais l'armée n’ait de justes motifs de plaintes, car son mécontentement pourrait être un poids considérable jeté dans la balance du pouvoir absolu si la royauté n Appartenait à ia constitution que par un dévouement douteux.
Nul doute qu’une réorganisation de l’armée qui se proposerait pour but la réalisation de vos idées n’eût pour effet cl Accroître considérablement la force militaire et d’en réduire notablement la dépense, sans blesser aucun droit fondé, sans exciter aucune réclamation légitime; car vous l’avez dit(i); «Tonte
(t) Observations sur la constitution des armées de terre de ta France en J 83 5, par le lieutenant-général comte Alexandre de Girardin.
réforme qui a pour double conséquence de profiter a l’état dans l'avenir et d’être préjudiciable dans le passé à des droits acquis ou à des intérêts privés respectables, ne peut ni ne doit jamais s’opérer qu'autant qu’elle fait au présent la part qui lui csi, due*
» Les révolutions seules méconnaissent les droits légitimes, les réformes véritables et durables ne s’ae complissent qu’à la condition de les respecter ; elles ne sont jamais rétroactives. »
Dans votre système de réformes, l’économie qui résulterait d’une juste réduction des cadres permet* trait l'incorporation d’un plus grand nombre de soldats. C’est ce que vous avez clairement établi dans un tableau comparé qui commence par la suppression de i 3 colonels et qui finit par une augmentation de 103,000 fantassins ;
Un nouveau mode de casernement vous donnerait les moyens d’instruire plus rapidement vos recrues et moins incomplètement vos soldats;
Une augmentation de la solde des officiers serait la base nouvelle que vous donneriez à la liquidation de leur pension.
Do telles améliorations, accomplies avec l’esprit d’ordre, l’énergie de volonté et. la rare persévérance dont vous êtes doué, auraient assurément une grande importance ; mais je ne pense pas que leur accomplissement fut une raison de rejeter la prise en considération de l’idée que je viens soumettre au con-
C ‘Si )
trôle de voire expérience , si je parviens a vous démontrer qu’elle est théoriquement juste et pratiquement profitable.
Inapplication de Par ruée aux grands travaux d’utilité publique ? te! est le problème economique dont je me suis proposé la solution sans m’en dissimuler aucune des difficultés.
J’ai lu tout ce qui a été écrit à cet égard sans y trouver rien autre que des considérations générales plus ou moins bien exprimées.
Je sais que tous les essais entrepris de nos jours ont échoué. Je ne me suis point laissé abuser par les raisonsqui ont été données pour pallier un insuccès que j’avais prévu.
J’ai la conv iction profonde que, dans les termes où il a été posé, le problème est insoluble; i! a pour obstacle invincible le principe môme de notre loi de recrutement.
J’ai donc cherché à atteindre le but par une autre voie,
Sans doute l’idée dont je me propose de vous entretenir ne peut encore être que très-imparfaite , car pour Pétendre ou la rectifier en beaucoup de points, il m’a manqué des connaissances spéciales: mais si elle est juste, peu importe qu’elle soit incomplète. Si le principe est vital , son développement et son triomphe ne sont pas douteux : il survivra aux jugemens précipités qui le condamneront, il vaincra les
résistances qui lui seront opposées ; les obstacles le fortifieront, les objections le perfectionneront. U
Je prévois que les Critiques les plus sévères lui viendront de l'année : c’est un fait reconnu que toutes les professions ont des traditions qu’elles n’abandonneraient jamais, si elles n’y étaient pas contraintes par la concurrence ; mais si l’armée n’est pas passible de ce genre de lutte, il est une autre obligation imposée au gouvernement : c’est celle de trouver sur le budget annuel de ses dépenses une économie de deux cents millions, qui , sans désorganiser aucun service public , lui donne les moyens de réaliser d’indispensables améliorations que je range dans l’ordre qui suit : L
1 . Une dotation annuelle de trente-peux millions environ est nécessaire à ^instruction élémentaire, qui , selon d’importantes considérations sociales ci politiques que j’ai développées ailledrs'Çi), doit être générale et gratuite.
Celle dotation pourrait alors lui être accordée.
IL Le traitement du cierge est trop faible; son exiguïté l’oblige à se faire du casuel une ressource qui a le grave inconvénient, par ce temps où l’on compte plus exactement qu’on ne raisonne logiquement , où l’arithmétique l’emporte généralement sur la piété, d’affaiblir l’autorité religieuse cl de déconsidérer le caractère ecclésiastique. S’il est
(1 ) De Virntmclim publique en France,
vnii , comme je Je crois } f{no lu force intellectuelle pr soit li seule qu’on puisse opposer viotorigiiscmcnt
au principe démocratique loisqu il a prévalu ? qu’elle seule peut le contenir et le diriger, un prêtre et un instituteur éclairés et considérés importent [ilus au mi in tien de l’ordre moral eL matériel que quelques soldats désœuvrés.
Le clergé recevrait donc une augmentation de traitement,
III* La solde des olliciers est insuffisante. Le sous-officier de cavalerie lorsqu’il est: promu officier ne reçoit que la moitié de la somme nécessaire a l’acquisition de son équipement. L’officier qui n'a d’autres ressources que sa solde ? même en s’imposant de dures privations, est placé dans une condition fâcheuse qui nuit a la considération du grade. L’officier supérieur et l’officier général ne sont pas dans nue position beaucoup meilleure. Leur traitement n’est pas en rapport avec les obligations auxquelles ils sont tenus et le rang qui leur est assigné dans la hiérarchie sociale. Si Pécünjmie qui devrait d’abord résulter de la réduction a de justes proportions du nombre des officiers, ne suffisait pas pour subvenir à une augmentation convenable de la solde, il y pourrait encore être pourvu au moyen de la somme de deux cents millions devenue fibre.
IV, Noire matériel militaire, incomplet et impar- > hdt? aurait besoin qu’on Je complétât et qu’un l’amé¬
liorât d’autant plus que le nombre des soldats serait
plus diminué et qu’en tout le principe de la qualité serait inconnu devoir l’emporter sur celui de la quantité ; notre matériel militaire devrait toujours être l’égal du meilleur, ce qui présentement n’est pas ainsi : aussi serait-ce en temps de guerre une cause d’infériorité fâcheuse , que la France ne doit plus laisser subsister. Cet objet appelle tonte son attention. Le perfectionnement continu du matériel de guerre est l’un des soins et des devoirs les plus impérieux de l’état de paix. Dans beaucoup de cas le désavantage d’un mauvais fusil à l’égard d’un bon ne saurait être compensé par la supériorité du courage militaire ; plusieurs de nos échecs n’ont pas eu d’autre cause que l’impossibilité démontrée où le fusil français s’est trouvé de soutenir l’épreuve de la comparaison avec le fusil anglais , qui porte plus juste et plus loin. En ce qui concerne donc l’amélioration de notre matériel militaire, je pense avec vous qu’aucun sacrifice ne devrait être épargné ; car toute économie sur ce point serait mal entendue et pourrait devenir désastreuse. Non , ce n’est pas une chose indifférente et sans importance que les poudres, par exemple , fabriquées en Angleterre, soient d’une qualité supérieure à celles manufacturées en Fiance par l’état. Ne sait-on pas que plus le matériel do guerre sera parfait et moins le courage du soldat connaîtra d’obstacles, et plus sa confiance sera grande, et son obéissance profonde ?
La dépense qu’exigerait le perfectionnement do
notre matériel militaire devrait donc être mise au rang des plus urgentes et des plus utiles.
V. Beaucoup de fond ions publiques sont insuffisamment rétribuées. II serait important qu'une revue sévère fut passée ayant pour double objet l'extinction successive des sinécures et la juste rémunération des services.
La forme démocratique et la concurrence industrielle imposent à notre gouvernement l’obligation de payer cher le droit d’ètre sévère sur les conditions de capacité qu’il est tenu de prescrire à ses agens , au nom et dans l’intérêt de sa conservation. L’industrie met la supériorité aux enchères et croît ne jamais la payer trop chèrement. Un organisateur habile 3 un administrateur vigilant 7 rapportent toujours infiniment plus qu'ils ne coûtent, en raison des faux-frais qu'ils diminuent et des moyens qu’ils simplifient. Rien .n’est plus dispendieux que de payer mat les hommes que Ton emploie } non-seulement parce qu’il faut en prendre quatre au moins et souvent plus pour faire l’ouvrage d’un seul , mais encore en raison de l'accroissement de dépense du ma* tériel qui en est te résultat, — Personnel mal rétribué, matériel ruineux, est un axiome don L ['exactitude est reconnue par l'industrie. Les hommes éminemment doués de l'esprit d’organisation et d’administration , c’est-à-dire ceux qui possèdent les connaissances nécessaires à l’exercice du commandement et du contrôle, sont infiniment rares;
d’une part 5 l’industrie les recherche avidement , d'au Ire part un gouvernement démocratique ne peut subsister qu’à la condition de les absorber, et s'il n’a pas les moyens de soutenir la concurrence , c’est-à-dire de les paver, que deviendra-t-il Car ce n’est plus en France 5 depuis que la diffamation y règne sous le nom de liberté de la presse , que les fondions publiques compensent la modestie des irai tenions par la considération et l’importance sociales. Une opposition inconséquente avec le principe démocratique qu’elle défend , à force de déblatérer contre les fonctions publiques, aura bientôt fini par n’en plus faire que le pis-aller des iri- Irigans et le refuge des incapables. Aussi est-il juste de reconnaître que si la royauté n’a pas d’ennemis j dus dangereux que scs courtisans, il est également vrai de dire que la démocratie n’a pas d’adversaires plus redoutables que ses apôtres; les flatteurs de la démocratie et ceux de la royauté sont égaux en lumières , en prévoyance et en désintéressement !
A ce double p >int de vue du principe démocratie que et de la concurrence industrielle , le traitement des fonctionnaires publics est une grosse question dont il serait opportun de s’occuper sérieusement si le gouvernement se mettait un ionr eu voie de réformes et d’arné b oral ion s, Le traitement de certaines fonctions publiques , principalement de celles de premier eide second ordre, recevrait donc une juste et utile augmentation.
VI Apres s’êlre donné le moyen pécuniaire de soutenir la concurrence avec l’industrie pour le choix du meilleur personnel possible > il serait a désirer qu’à l’akîc de ccqu’il lui resterait encore de disponible sur les deux cents millions dont il a été précédemment parlé, le gouvernement, passant des personnes aux choses, s’occupât d’alléger l T impôt foncier, — qu’on ne saurait trop ménager pour les temps de guerre, de crises et de calamités; — et de supprimer quelques taxes, telles que le droit universitaire et le timbre des imprimés, qui ont le double inconvénient de lui rapporter peu d’argent et de lui susciter de dangereux ennemis. Les impôts qu’on doit conserver sont ceux qui, d’une perception faede et peu coûteuse, ayant le grand nombre pour base de répartition , sont à la fois légers et productifs ; ce sont surtout ceux qui produisent d’autant plus qu’ils sont moins sensibles. Les impôts qu’il est habile de supprimer sont ceux qui, n’étant assis que sur un petit nombre de contribuables, pèsent lourdement sur eux, rapportent peu à l’état, lui coûtent cher à percevoir, et fournissent contre lui de justes cl bruyans sujets d’accusations.
Ces impôts seraient donc abolis.
Aces améliorations, donl l’importance aurait eu besoin d’être moins sommairement exposée , maïs dont les conséquences n’échapperont pas à votre esprit aussi prompt à concevoir que patient à exéem ter ; à ces améliorations il la ut ajouter les autres ré-
su! Lais non moins importa ns d’un système mixte , n’étant ni la garde nationale ni l’armée ; n’ayant pas en temps de paix les graves înconvenions des armées permanentes trop considérables, mais en avant en temps de guerre tous les avantages au moins ; système qui permettrait à la France :
D’ armer, si ce nombre était nécessaire, un million d’hommes sans les enlever au travail et sans nuire à la richesse publique;
De compléter en peu de temps l’ensemble de scs voies de communication , — routes, — canalisation des -rivières, —canaux , — chemins de fer;
De mettre dans le meilleur état toutes celles de ses places fortifiées dont sa politique, après un mûr examen , exigerait la conservation;
D’améliorer ses ports, d’en creuser de nouveaux s’ils étaient nécessaires ;
De multiplier le nombre de ses ponts ;
De renouveler tout son casernement d’après le plan que vous avez conçu ;
De construire en peu de temps les bâti mens réclamés par la réforme de son régime pénitentiaire ;
D’opérer ceux des défrîchemens et des desséchemens d’une étendue trop grande pour que l’industrie réduite a ses seules forces les veuille entreprendre;
De changer rapidement toute ia face du pays ;
De résoudre au moins en partie un grand problème , celui de l’organisation du travail ;
Enfin ? rie réduire considérablement les dépenses que lui impose P occupât ion de ses possessions en Afrique*
Il me tarde de vous exposer les moyens d’applira bon d u sy s là m e q u e j ’a i co n ç u \ m a i s a v a n t de I c faire 3 quelques observations sur l’institution des armées permanentes j sur les sommes considérables que coûte â la France Penîrelien de ses armées de terre, enfin sur les tentatives vaines jusqu’à ce jour qui ont été faites pour en alléger le poids , me paraissent nécessaires*
Ces observations seront l’objet de ma seconde lettre ; la troisième et dernière sera consacrée à l’examen du mode actuel de recrutement, au développement et à la rédaction de ma proposition.
L'institution des armées permanentes date de Pan 1444 5 die eut pour origine un traité d'alliance amolli avec les cantons suisses par le dauphin de France, fils de Charles VIL
La formation des légions date de Pari 1 534 j règne de François I" ; celle des régimens , de Pm 1 558 ^ règne de Gharies IX*
L’organisai ion de Pin fan te rie en bataillons et fie
la cavalerie en escadrons date de l’an if) 35 . Elle appartient au règne de Louis XIII.
La formation d’un corps d’état-major date du règne de Louis XIV : alors seulement les bataillons, les escadrons, les compagnies, se composèrent d’un nombre d’hommes déterminé. Ce fut sous la ministère de Louvois que fut reconnue la nécessité de pourvoir d'une manière régulière au recrutement de l’armée. En 1688 s’opéra la première levée des milices perpétuelles; la seconde et la troisième eurent lieu en 1701 et 1719,80115 les ministères de Cliamillard et de Leblanc. Mais alors ces milices n’étaient point encore enrégimentées. Elles ne servaient qu’à recruter les troupes réglées.
Avant 1 635 , les régimens ne se composaient que de nombreuses compagjiies ou bandes de 5oo à 2,000 hommes.
Sous le règne de Louis XIV , le recrutement des troupes de ligne avait lieu par enrôlement forcé ou volontaire. Les bataillons se recrutaient dans chaque province par la voie du tirage au sort et en proportion de la papulation. La durée du service, d’abord fixée «à 6 ans, fut ensuite portée à 8 ans.
La formation d’un corps royal du génie date seulement de l’année 1758.
En 1089, * l l’avénement de Henri IV au trône, les forces militaires de la France ne s’élevaient pas au delà de 8,100 hommes.
Ainsi s’est développée successivement en Europe l’institution des anuées permanentes.
On pourrait dire qu'elle s’est développée jusqu'à l’abus^ car la progression de la dépense a toujours été en raison de l’accroissement de P effectif. Nulle part la double nécessité de ménager le crédit public et de protéger l’indépendance nationale n’a fait naître encore aucun perfectionnement. Par ce temps de progrès, rien n’a été imaginé qui fit que la paix ne fût presque pas aussi dispendieuse que la guerre.
La paix armée , ainsi qu’a été appelé l’état actuel de l’Europe 3 est une aggravation du système des armées permanentes.
Et encore, de ions les sujets de reproches adressés par l’économie sociale à l’exagération du principe des armées permanentes 3 le plus grave n’est pas celui de coûter à tous les étals modernes des sommes exorbitantes et disproportionnées avec leurs revenus; il en est d’autres dont on peut dire qu’ils sont un monument de l'état de barbarie dans lequel est resté jusqu'à ce jour Part de gouverner les peuples, une protestation contre l’incomplète civilisa* tion dont notre siècle s’enorgueilliu
La puissance relative des nations ne s’accroît pas en raison des sacrifices qu’elles s’imposent pour élever à Penvi les unes des autres le chiffre de leurs années respectives. Un tel système, non, une telle erreur, n’aboutit qu’à les charger d’un poids qui
les écrase. Préférer une communauté de sacrifices à une mutualité d’intérêts 7 c’est de la part des gouverne mens un acte qui ne saurait se justifier par aucune raison poli tique.
Lorsqu’un pays, comme la France, par exemple, se vante d’avoir en temps de paix trois cenL mille hommes sous les armes, qui lui coûtent annuellement plus de deux cents millions, que faîielle ? Est-elle plus forte, plus prépondérante, plus respectable, plus respectée, plus assurée contre Tévenlualité de la guerre , que si son effectif n’était que de cent cinquante mille hommes, et sa dépense de cent millions seulement ? Non , Tunique conséquence d’un tel effectif est d’obliger les nations qui sont ses rivales à lui en opposer un proportionnellement égal. La question maintenant n’est donc plus de savoir quel état comparativement possède l’armée la plus considérable , mais lequel a le crédit le plus solidement constitué, le plus capable de soutenir le plus long-temps le poids d’une telle charge sans atteinte trop sensible à sa prospérité.
Telle est ma conviction sur ce point, que si j’avais à raisonner dans T hypothèse d'une guerre lointaine et peu probable, que je fusse responsable des des* tinées de mon pays, de son indépendance et de sa gloire, et que j’eusse à choisir entre deux systèmes, Tun qui consisterait à maintenir un pied de paix ruineux; Tau ire, à le réduire de moitié au moins, en appliquant Tiinpurtânle économie qui résulterait
de celle réduction ? Sabord au plus grand perfectionnement du matériel militaire, ensuite k la juste augmentation de la solde des officiers, enfin au dégrèvement de l’impôt foncier, je. n’hésiiGrais pas
un instant-Seulement, dans ce cas, je voudrais
que , selon votre excellent précepte, le perfection* nement de l’instruction des soldats compensât la réduction du nombre.
De nos jours , l’Angleterre a prouvé que le principal élément de la prépondérance politique des peuples n’était plus la force militaire, mais la richesse publique résultant d’un bon système de crédit financier.
Assuré ment le désarmement européen serait une grande mesure que réclame impérieusement F intérêt de tous les gouvernemens, celui de la civilisation , celui de Pordfe et de la paix , celui même de la conservation du principe monarchique. Nuldoute qu’une si grande, si utile, si urgenle mesure ne fut accomplie déjà j si chacun de ces gouvernemens avait pensé qu’il pût sans imprudence agir isolément, et qu’il n’était pas nécessaire que le désarmement fui le résultat d’une convention générale.
Pourquoi là France ne prendrait-elle pas Fini lia tive d’une telle mesure? Pourquoi n’aurait-elje pas la gloire d’apprendre au monde qu'en temps de paix une nation de premier ordre u’a pas besoin de Fassent! ment de ses rivales pour réduire à de plus justes proportions son efïécîif militaire ; qu’aussitôt qu’elle
donne l’exemple du désarmement, elle impose par ce seul fait aux autres gouvernemens , dans leur propre intérêt, l’obligation de l’imiter? car tous les peuples, sans exception, se composent de contribuables. Enfin, pourquoi la France, qu’on soupçonne injustement d’aimer le désordre et l’instabi- . litc, ne proclamerait-elle pas la première celle vérité civilisatrice, à savoir: qu’en temps de paix, les années trop considérables ont pour unique effet d’énerver les nations et d’affaiblir leurs gouvernemens ?
Cela fait, ne serait-il donc pas possible que, dans un esprit de conservation, les gouvernemens , au moins ceux unis par la communauté d’intérêts, s’entendissent un jour pour convenir que désormais leurs armées respectives auront toutes une base commune, celle, par exemple, d’un chiffre proportionnel à la population de leurs territoires?
Il est un point sur lequel, de nos jours , tous les hommes d’état sont d’accord : c’est que l’art de gouverne]- les peuples est devenu partout infiniment plus difficile : là , chez tel peuple, depuis que l’invasion ou le commerce ont fait pénétrer un nouvel esprit et contracter de nouveaux besoins; ici, chez tel antre, depuis que les lumières se sont plus généralement répandues, que la presse périodique,traite de pair avec le pouvoir responsable, que la concurrente règne arbitrairement, que le travail opère incessamment des révolutions dans ses moyens d’exé-
eu lion et dans les relations commerciales d’élat à état. Dans toute l'Europe , depuis vingt années , la durée de la vie moyenne s’est sensiblement accrue; partout le chiffre des populations s’élève dans une progression soutenue ; partout les guerres tendent a devenir plus difficiles et les fléaux plus rares ; partout les causes de la mortalité s’affaiblissent, mais nulle part l’abondance des moyens de subsistance ne s’accroît assez rapidement; partout le prix des objets de luxe tend à s’avilir, nulle part celui des denrées de première nécessité ne s’abaisse : d’où il suit que partout se propage le goût contagieux d’un luxe prématuré, et que partout devient plus incurable et plus hideuse la plaie de la misère.
La misère a changé de face; elle n’est déjà plus généralement l’état grossier d’une population superstitieuse et rustique, ne ressentant presque aucun besoin ; elle est l'extrémité terrible d’une multitude incrédule et corrompue supportant impatiemment des privations nombreuses.
Partout maintenant l’avantage de conserver la paix n’est donc plus qu’une question secondaire qui vient après la nécessité de maintenir l’ordre. Les gouverne mens modernes s’estimeraient fort heureux s’ils n’avaient chacun d’autres ennemis à craindre que ceux de l’extérieur ; ce qui les préoccupe et les inquiète bien autrement que l’ambition de leurs rivaux, est la 'difficulté de satisfaire les besoins et.de
contenir les prétentions plus ou moins fondées de leurs sujets.
Si tous les gouvernemens savaient exactement avec quelle somme d’embarras inextricables chacun d’eux est aux prises, nul doute que celte connaissance mutuelle ne leur donnât une commune confiance dont le premier acte serait la réforme radicale et générale d’un abus qui aggrave leurs dif Pieu lies intérieures.
L’excès de la dépense, ai-je déjà dit, est le moindre des reproches que fait l’économie sociale à l’exagération du principe des armées permanentes; ceux plus graves qu’elle lui adresse en ce qui concerne b France sont :
De ne pas sc borner à prélever un impôt exorbitant sur le travail, mais encore de lui enlever des bras d’autant plus précieux que la loi de recrutement donne le droit de les choisir;
De dépeupler plus particulièrement les campagnes, et conséquemment de nuire a la culture du sol qui ne saurait être trop encouragée, attendu que, -pour rejoindre rindustrie qui Va devancée , clic a besoin de faire de prodigieux efforts;
D’arracher violemment tous les ans à leurs iàmilles et à leurs travaux quarante mille hommes laborieux, choisis parmi les plus robustes et les mieux constitués, pour les rompre péniblement h l’habitude du désœuvrement, les envoyer se corrompre Tesprit et ic corps dans les faubourgs infects
des villes de garnison , et les rendre ensuite à leur première profession et à leur commune , généralement déshabitués du travail, énervés , dépravés, le plus souvent atteints d’un vice incorrigible , l’habi- 1 u de delà d ê ba uche, et d’un virus lié ré d i l a î re p I u s funeste au principe de la reproduction que s’il les frappait entièrement de stérilité ;
Enfin d’étioler et de démoraliser la population.
L’état exagéré des armées permanentes exige donc impérieusement une réforme* En France, divers moyens ont été tentés dans ce but, mais toujours sans succès, ce qui pourtant équivaut pas à d i i ■ e q u 3 II n’en 1 ïi L a b s o I u m en t au c u n a tri re q ue ce I u ï que je me suis réservé de proposer.
Bien que, depuis Favéraemcttï des formes représentatives, nos hommes politiques se succèdent rapidement aux affaires, il ne s 3 est pas encore trouvé dans le nombre un seul homme d’état qui comprit qu’il était tel système politique dont l’adoption permettrait à la France de réduire de moitié les dépenses de ses armées de terre, tel autre au contraire dont la continuation a pour inévitable conséquence une augmentation d’effectif toujours croissante; que ce qui importe avant tout a la politique d’un grand peuple / c’est de bien connaître quels sont ses amis surs, scs rivaux dangereux , scs eimeniîsimpuissans; c’est de ne con tracter d’alliances que celles qui portent avec elles Ta garantie d’intérêts communs. Il est tel traité de commerce avantageux
à deux nations dont la conclusion pourrait avoir pour conséquence de permettre a chacune d’elles de désarmer cloquante mille hommes. Mais la diplomatie moderne ne se doute pas de l'importance de sa mission. Veut-on s T en convaincre, qu’on regarde généralement à quels négociateurs la paix et ta prospérité du monde sont confiées. L’éclat de leur nom j la splendeur de leur fortune, l’illustration d’anciens services les font généralement choisir, niais on ne leur demande pas des études approfondies, des qualités reconnues, des idées arrêtées, enfin une aptitude éminente.
Voilà ce qui explique pourquoi vingt-trois ans de paix ont porté si peu de fruits. La force des choses a Fait durer la paix en Europe, mais aucun système ne Fa consolidée.
C’est là ce que vous avez parfaitement démontré dans un de vos écrits (i), où vous avez établi que la suprématie européenne, dont F Angleterre s'est emparée de fait, reviendrait à la France, à qui elle appartient de droit, le jour où, mieux éclairée sur ses véritables intérêts, elle saurait leur faire le sacrifice de sympathies passagères, entré!enues par un journalisme ignorant ou soldé (2); le jour où elle se
(1) Sur te remboursement des rentes, par lelieutenanhgépéral comte de Gtrardin,
(2) Qu’il lue soit permis de rappeler ici en quels ternies je me suis déjà exprimé à eet égard dans la Presse du 19 février 1837:
« Le système d’alliances dans lequel il nous tarde de voir enfin s'engager La France d’un pas ferme et sans hésitations, doit rencontrer né-
déciderait enfin à choisir de préférence pour alliées les nations auxquelles l’ordre et la paix sont nécessaire® , au lieu de s’unira un peuple qui 11e peut subsister et prospérer que par les révolutions qu’il s’efforce de susciter à ses ennemis et qu’il entretient chez ses alliés- , »
La politique essentiellement subversive de la Grande-Bretagne n’est plus un mystère diploma-
eessaiiement pour opposaus tous Les esprits superficiels, nourris depuis vingt années de tous les lieux communs qui ont été dits contre la sainte alliance. Il y a long-temps que le journalisme en France n’a d'autre régulateur qne la presse britannique ; comment en serait-il autrement P.., Presque toutes ses in toi mations lui parviennent par cette voie- Les journaux quotidiens n’ont, à Londres, que des rédacteurs infiniment médiocres ;
* mais, par contre, ils ont dans toutes les grandes villes d'Europe des cor¬
respondais bien placés, qu’ils paient fort chèrement* C'est le contraire à Paris ; les journaux français il' accordent qu'une importance fort secondaire aux nouvelles et aux informations de l'étranger ; gb qu'ils considèrent comme élant le principal, ce sont les dissertations que chaque matin ils brochent sur toutes les questions à l'ordre du jour, sans en approfondir jamais aucune ; d'où il suit qu'ils ne peuvent avoir sur les événemens et les faits extérieurs que l'opinion qu'ils empruntent à la* presse étrangère, et particulièrement à la presse britannique. De ces deux façons différentes d'entendre le journalisme en France et en Angleterre, il résulte un fait éminemment grave ; c'est que la presse française, pour toute la partie relative à nos relations extérieures, n'est qu'une traduction servile et anti-nationale de la presse britannique* De là beaucoup d'opinions fausses et de préjugés graves qu'il sera difficile de détruire, parce que voilà plus de vingt années qu'ils creusent leur ornière. La presse française, en 1814, n'a donc conquis sa liberté que pour se traîner à la suite de la presse britannique, sans s'informer et sans voir où celle-ci la conduisait « perfidement, * pour nous servir de l'ancienne expression consacrée toutes les fois qu'il était question de la politique anglaise. »
tique ? les faits et les évcncrnens Pont assez pleinement révélé.
Lfalliée - naturelle de h France est sans contredit la Russie;
Entre ces deux pays Pobstacîe d’une rivalité commerciale n’exisUf pas encore;
L’industrie de la France 3 qui est en arrière sur celle de P Angleterre, est en avance sur celle de la Russie ;
La Russie est intéressée à la consolidation du gouvernement qui a su maintenir en France, depuis i830j Pordrc et la paix; tandis qu’au contraire la Grande Bretagne n’aurait qu’à gagner a Panarchie, qui serait la conséquence d’un nouveau renversement, L’Angleterre n’a-t-elle pas toujours su habilement tirer parti de nos discordes civiles pour étendre Pinfluence de son mercantilisme?
La première conséquence d’une alliance sincère entre ta France et la Russie serait le bienfait d’un désarmement général. L’accord de ces deux puissances consoliderait systématiquement la paix du inonde. C’est vainement que P Angleterre et P Autriche tenteraient de s’unir pour la troubler; L’Autriche est condamnée à P immobilité, et l'Angleterre le serait à l’impuissance, .
La France, infidèle fila grande pensée continentale de Napoléon, s’est formé sur ses alliances une opinion aveugle et contraire à ses propres intérêts; elle s’esi empressée de faire cause commune avec
son ennemi vainqueur à Waterloo, quittant ainsi les traces de l’aigle pour se traîner sur celles du léopard.
Ce que Napoléon avait si bien compris en 1800, avant la mort de Paul l", lorsqu’il faisait attacher et flotter ensemble à Florence le drapeau français et le drapeau russe; ce qu’il eut plus tard le tort de vouloir fonder par la guerre, un cabinet éclairé le pourrait maintenant facilement établir par la paix. Le système continental , qui échoua par la force cl la violence, réussirait infailliblement par la raison et la persévérance. Le résultat de son adoption sciait l’avénement d’une politique nouvelle qui rendrait simples et sincères tous les rapports politiques et commerciaux des deux mondes avec la h rance, et, sans rompre aucun lien utile, dénouerait beaucoup de difficultés politiques, industrielles et commerciales qui paraissent inextricables et rendent sou avenir précaire.
Forte d’alliances nombreuses et puissantes, ayaul :
.— pour base ta communauté d’intérêts identiques,
— pour lien la solidarité du principe monarchique,
— pour but le maintien de l’ordre et de la paix,alors la France n’aurait plus besoin d’armées considérables et coûteuses; alors tonte l’activité de son esprit, toutes les ressources de son crédit, pourraient presque exclusivement s’employer à réaliser les nombreuses améliorations que sou état administratif, agricole, industriel et commercial laisse encore à désirer, et qui jusqu’à-ce jour ont rencontré pour principaux
( liOü )
obstacles le défaut de sécurité politique et la routine des budgets*
L’eniretieïrde son armée en temps de paix a coûté à la France, depuis iS 3 o seulement, plus de deux milliards* 241 ? 4 3 G j 97 ° francs> telle est la somme pour laquelle le département de la guerre est compris dans celle de 1,178,690,702 francs j à laquelle s’élève le budget des dépenses pour l’année ï 83 g.
Ainsi donc, le département de la guerre absorbe à lui seul à peu près autant d’argent que les sept autres départe mens ministériels ensemble, de pendant, l’effectif disponible de l’armée ne dépasse pas 200,000 hommes, et le traitement des officiers, loin de pouvoir supporter aucune réduction, réclame au contraire une augmentation*
L’organisation sur le papier d’une prétendue armée de réserve composée de recrues renvoyées en congé et de conscrits laissés dans leurs foyers; — la création d’une garde nationale mobile —‘(deux projets qui en réalité n’en font qu’un seul, puisque l’un et l’autre consistent uniquement à donner le nom de soldats et à considérer comme tels des hommes dépourvus de l’instruction militaire, dont ne saurait tenir lieu le plus ardent courage);— rétablissement d’un pied de paix plus ou moins désorganisaient 1 du pied de guerre, et se résumant à congédier les soldats pour économiser leur paie et a s’encombrer d'officiers et sous-officiers privés à la fois de commandement et d’avancement; — enfin quelques tenta thés
( :îü3 )
d’application des troupes au percement de roules stratégiques dans les départetnens de l’ouest, tel est exactement touLee quiaété imaginé et praliqué dans le but de réduire la dépense des armées de terre de la France.
La question de savoir s’il était possible en temps de paix d’utiliser Farinée eu remployant à Fexcculiûn de grands travaux publies, avait été mise à Vordre du jour par la presse périodique, qui n’avait pas hésité à la trancher aüirmativement.
Celte question avait acquis d’autant plus comporta nceî> que depuis i 83 o les forces militaires de la Fiance avaient du prendre infiniment plus de développement.
Les chambres législatives ayant voté en i 833 une somme de douze millions pour rétablissement de 3 os lieues de routes stratégiques dans plusieurs départemens de Fouest, Ü fui d’abord entendu que l’administration profiterait de Fagglomeration des troupes dans ces contrées pour faire des expériences qui ont été commencées et poursuivies pendant les campagnes de i 835 et 1 836 .
Les divers états de travaux que la direction des ponts et chaussées a distribués aux chambres legislatives oui laît connaître les résultats suîvans:-— sur les quatre tentatives exécutées dans la première campagne , en i 835 , trois uni dorme lieu a des dépenses supérieures de i 5 et 3 o p. o/o a ce qu’elles eussent été avec des ouvriers civils; une seule a produit
une logera économie {Je 5 p. 0/05 sur les cinq lenîallvcs de la campagne de i 836 , trois ont présenté une augmentation de dépense de 10 et a5 p. 0^0 1 une autre, des pris à peu près semblables ; la cinquième, une économie d’un peu plus de 1 p. 0/0; mais ce bénéfice n’a jamais été qu’apparent, car il était plus que compensé par les frais de campement, de vêtement et de nourriture laissés à la charge du département de la guerre, attendu qu’il les eût toujours payés, que les troupes eussent été employées ou non à ccs travaux.
Ainsi donc, d’après les expériences faites, il n’v aurait d’avantages à employer l’armée que dans un seul cas, celui où il s’agirait de travaux urgern, pour Inexécution desquels il serait impossible de réunir un assez grand nombre de bras sans faire augmenter considérablement les salaires.
A la vérité on a protesté contre l’insuccès. Pour le justifier on a dit qu’il avait eu pour causes, d’abord le règlement portant que les troupes ne pourraient être détachées des corps que par bataillons ou tout au moins par compagnies avec leur personnel complet d’officiers; ensuite ori a prétendu que les soldats ne devaient pas être rétribués doublement comme militaires et comme- ouvriers civils ; que si le soldat continuait à recevoir si solde, il était juste de la défalquer du salaire qui lui était alloué pour son travail; enfin on s’est élevé contre l’exagération des f rais de direction et de surveillance qui,
( 2GÔ )
dans la campagne de i 836 , ont dépassé 4 ^ ,000 f>. sur une masse de travaux montant à une somme totale de 216,609 fV-
En ce qui est relatif a la première des trois causes qui viennent d’être rapportées* Ü me parait qu’il eût été effectivemeirt impossible de permettre que des bataillons ou des compagnies fussent soustraits à l’au*
Lo ri té et à la surveillance de leurs officiers; car Peuton fait, on n’aurait réussi qu’a désorganiser IVrmée sans organiser le travail.
Je pense donc que s’il est vrai que les soldats ne peuvent être employés avantageusement à des travaux publics qu’en les détachant du personnel des officiers et qu’à la condition de les choisir, ainsi que l’a demandé l’adminilration du chemin de fer de Saint-Germain, Pautoritc militaire a eu raison dans la résistance qu’elle a opposée aux prétentions d’entrepreneurs et d’ingénieurs qui, en résumé, semblent ne voir dans le travail du soldat que le moyen d’en tirer un bénéfice analogue à celui qui s’obtient du travail des détenus, par un système de rabais que condamnent sévèrement et l’humanité et la science économique.
Ce qui confirme l’exactilude de Pinduction qui précède, ce sont les prétentions de ces mêmes entrepreneurs et ingénieurs qui, en même temps qu’ih voudraient réduire Pé no imité des frais résultant de , la direction et de la surveillance exercée par le contrôle des officiers, désireraient s’attribuer le béné-
fice résultant de l'économie de la paie du soldat travailleur, ^
Ces entrepreneurs et ingénieurs, formés à Péccle de Saint-Simon, voudraient que Pélat leur concédât les trois points suivans :
Droit de choisir parmi les soldats;
Droit d’écarter les officiers;
Droit de prélever sur le salaire de P ouvrier la paie du soldat .
Alors pour eux, « la question de savoir si Von peut utiliser Rarmée en temps de paiæ, en Remployant à de grands travaux publics , » serait pleinement résolue.
Mais est-ce ainsi que la question doit être posée? Réduite à ces termes, je vois bien le bénéfice que ferait l’entrepreneur, mais non l'économie que retirerait Pétat. Si c’est ainsi que le saint-simonisme, lorsqu’il exaltait les travaux miraculeux dont l’exécution pourrait et devrait être confiée aux armées désœuvrées, entendait la solution du problème, cela n’attestait pas de sa part une grande puissance cPimaginatîun et de réalisation; et s’il ne devait pas y avoir une autre solution, en vérité, le soin de la diercher ne serait pas digne d’un esprit sérieux.
Ma troisième et dernière lettre-vous soumettra le projet que j’ai conçu; l intérêt général est le seul but qu’il se soit proposé, et ce but le voici :
Concilier les doubles exigences d’une ^lierre possible et d'une paix durable ;
Améliorer l’institution des armées permanentes, qui n’est plus en harmonie avec l’état politique de l’Europe, la tendance industrielle du siècle, le progrès général de la science économique et le dévelop peinent universel de la puissance financière, qui régit les gouvernemcns modernes;
Réduire considérablement la dépense des armées de terre;
Organiser le travail sans désorganiser l’armée.
Ce dernier point n’est pas le moins important, car dans tous les pays où la fortune a cessé de se transmettre par voie de substitution, le travail est devenu une loi universelle, absolue, régénératrice , qui n’admet plus ni royauté fainéante, ni aristocratie oisive, ni soldatesque désœuvrée ;
Élever au travail des statues dans nos villes ;
Le mettre en honneur dans nos lois;
L’ériger en obligation dans notre pénalité ;
Le consacrer en principe dans nos armées;
Telle est la base fondamentale de la politique pacifique et nouvelle, dont j’étudie les ressources puissantes et dont je 'souhaite ardemment que la France sache prendre la glorieuse initiative.
Si de toutes les dépenses portées en France au budget de l’état, la plus considérable est l'entretien
de l'armée, de tous les impôts aussi le moins egalement réparti et le plus généralement redouté est celui du recrutement, dont voici l'historique en peu de mots :
18ï 4 , — La conscription est abolie par la charte.
181 4 a 1818.—L’enrôlement volontaire est le seul mode en vigueur.
181 S. — Une loi 7 celle du io mars, fixe la durée du service militaire à six années et statue que l’armée se recrutera d'abord par engagemens volontaires, et subsidiairement, en cas d'insuffisaoce, par appels.
1824. — Une nouvelle loi, celle du 9 juin, porte dé six à huit années la durée du service militaire actif, et de quarante à soixante mille hommes le contingent annuel.
i 83 o. — La nouvelle charte déclare qu’à l’avenir le contingent de l’armée sera volé chaque année par les chambres législatives.
1 - 833 , — Toute la législation antérieure relative au recrutement de l'armée est abrogée par la loi du ai mars.
Le recrutement ne diffère plus alors de la conscription que par le nom.
D’après les termes de la loi du 10 mars 1818, Tannée se recrutait ;
D’abord par des enrôîemens volontaires;
Ensuite, en cas d'insuffisance, par des appels.
D'après ceux de la loi du 21 mars i 832 j Tannée sc recrute maintenant :
D’abord par des appels;
Ensuite par des enrôiemens volontaires*
Ainsi le mode subsidiaire de la loi de 1818 est devenu la base fondamentale de la loi de i 83 :;*, dont îe crois nécessaire de rapporter ici les principales dispositions.
Aux termes de cette loi.
L’armée se compose , dans les proportions qui résultent des lois annuelles de finances et du contingent :
i° De l’effectif entre tenu sous les drapeaux}
2 0 Des hommes qui sont laissés ou envoyés en congé dans leurs fovers.
La répartition entre les départe mens du nombre d'hommes à fournir annuellement est réglée par un tableau annexé a la loi ; -
Un tirage au sort a lieu chaque année dans tous les cantons entre les jeunes Français qui ont atteint Page de vingt ans révolus dans l’année précédente ;
Les premiers numéros sont attribués de droit aux jeunes gens qui auraient essayé de se soustraire frauduleusement à l’obligation du tirage;
Chacun des jeunes gens appelés dans l’ordre du tableau prend dans l’urne un numéro, qui est immédiatement proclamé et inscrit;
Une liste par ordre de numéros est dressée au fur et à mesure du tirage, les cas et motifs d’exemption y sont mention nés;
Sont exemples et remplacés dans l’ordre des nu-
■ ( aïo )
méros subséquens, les jeunes gens, désignés par te sort pour faire partie du contingent, mais placés dans certains cas prévus, au nombre desquels sc trouve le premier énoncé, celui de n’avoir pas la taille d’un mètre cinquante-six centimètres;
Les opérations du recrutement sont revues, les réclamations auxquelles elles ont pu donner lieu sont cnLendjues, les causes d’exemption et de déduction sont ensuite jugées en séance publique par un conseil de révision ;
Les jeunes gens compris définitivement dans le contingent cantonnai peuvent se faire remplacer a des conditions déterminées ;
Les jeunes gens définitivement appelés ou ceux qui ont été admis à les remplacer sont immédiatement répartis entre les corps de l’armée et inscrits sur les registres matricules des corps pour lesquels ils ont été désignés; ils sont ensuite divisés, d’après Tordre de leurs numéros et les proposions déterminées par les luis annuelles du contingent, eu deux classes, composées : la première, de ceux qui devront cire mis en activité ; et la seconde, de ceux qui seront laissés dans leurs foyers;
La durée du service des jeunes soldats appelés est de sept années;
Lorsqu'il y a lieu d accorder des congés illimités, ils sont délivrés dans chaque corps aux militaires les plus anciens du service effectif, de préférence à ceux qui les demanderaient;
(an )
Les hommes laisses ou envoyés eu congé peuvent être soumis à des revues et à des exercices périodiques ;
Tout Français est reçu à contracter, dès Page de dix-huit ans pour Farinée de mer, et de seize ans pour l’armée de terre, un engagement volontaire h des conditions déterminées;
La durée de rengagement volontaire est de sept ans;
L’étnt sommaire des engagemens volontaires de Fan née précédente doit être communiqué aux chambres lors de la présentation de la loi du contingent annuel ;
Les rëengagemens ont un minimum et un maximum de durée, le premier fixé à deux et le second à cinq ans ;
Les réengage mens donnent lieu à une haute paie;
Autant que ic permet le service militaire des corps, l’instruction prescrite par les écoles primaires doit être donnée aux jeunes soldais qui en sont dépourvus.
Telles sont les principales dispositions de la loi du 21 mars 1882, lesquelles se résument h faire du service militaire une obligation civile dont le sort décide et dont l’argent rachète.
Il me serait facile de prouver que cctie loi, qui consacre le principe de l’égalité dans une de ses dispositions, la viole dans une autre; qu’elle contredit hautement Fesprit de nos institutions; qu’elle
pèse exclusivement sur ceux qui n’ont d’autre fortune que le travail de leurs bras; qu’elle jette malencontreusement la perturbation dans toutes les professions, et porte atteinte à la liberté des vocations. Mais si des critiques trancha nies et stériles, quelque fondées qu’elles pussent être d’ailleurs , avaient dû être le principal objet de ces lettres, ce n’est pas à vous que je nie fusse permis de les adresser; je sais que votre esprit profondément.améliora tour fait de ces gens impitoyables autant qu’impnissàns , sans compétence, sans imagination et sans autorité , qui dénigrent tout sans jamais proposer rien, le peu de cas qu’ils valent. Exposer avec impartialité ce qui est, proposer avec bonne foi ce qu’un croit mieux, donner avec clarté les moyens de transition et d’exécution, telle est votre règle, et j’en ai fait la mienne.
La loi du recrutement du 10 mars i B i S me parait de beaucoup préférable, sauf le chiffre du contingent qu’elle fixait, à celle du ai mars i 832 ; en ce que l’enrôlement volontaire était le principe fondamental de la première de ces lois, et qu’il n’est plus dans la dernière qu'une insignifiante laculté.
Je sais quels a rg uni en s ont prévalu en faveur de ce changement. On a prétendu que l’expérience avait démontré l’insuffisance des engagemens volontaires pour l’emrelien régulier de l’effectif de l’armée; je ne conteste pas l’exactitude de l’allégation , mais que prouverait elle-même la vérité matérielle du
l'aitL’expcrienoe est un mot de la majesté duquel on abuse fréquemment» L'expérience n’est [vas un tribunal sans appel, il le prouve chaque jour par ses arrêts contradictoires ; il peut condamner sauve* rainemeut un mode d J cxéeuliori vicieux 5 mais non un principe juste*
Lorsque le législateur a substitué le régime des appels à celui des engage me ns volontaires, lorsqu’il a proclamé ce dernier mode insuffisant et impuissant, préalablement avait-il bien profondément réfléchi sur la question de savoir si ce mode était en effet tout ce qu'il devait être , et s’il n’existait aucun autre moyen de le rendre plus efficace? l’ai, pour douter qu’on ait ainsi procédé, la raison tirée de principes vrais, d’améliorations utiles, d’innovalions ingénieuses qui ont heureusement survécu k des condamnations inconsidérées et sévères rendues au nom de l'expérience , cet oracle muet à qui l'ignorante prête trop communément son langage.
C'est après avoir attentivement observé quelle était l’aiïkicnce des jeunes gens qui se pressaient pour arriver aux emplois les plus pénibles et les moins rétribués du service des douanes , des contributions directes et indirectes et des postes ; c’est après rn’êlre assuré qu’on décuplerait le nombre des places de gendarmes, de sergens do ville, de gardc^ forestiers el champêtres 7 de facteurs ruraux , d’employés des octrois ? etc., que cela ne suffirait pas encore pour satisfaire toutes les de-
mandes, que j ai réfléchi et que je rne suis convaincu ne serait, pas impossible de trouver un modo de recrutement volontaire qui permettrait sinon de détruire le régime des appels, au moins de le faire redescendre au rang secondaire qu’il occupait dans la lot de 1818.
La composition d’une armée est à sou mode de recrutement ce que le fruit est à l’arbre qui le porte; lorsque les fruits qu’on recueille ne sont pas ceux qu’on désire, on greffe une autre tige. C’est cet exemple que j’ai suivi.
Un demi-million de Français est soumis à l’obligation du service militaire. Lorsqu’on compare la vie pénible de labeurs et de privations que mènent les jeunes conscrits qu’il faut arracher violemment à leurs champs, avec l’existence —- proportion gardée — do loisirs et de bien-être qui les attend dans les casernes , on s’étonne d’üne aversion si générale et si profonde pour l’état militaire; elle ne s’explique que parce qu’il a cessé d’être libre; qu’il est une contrainte sans être une carrière; qu’il interrompt l’exercice d’une profession sans la remplacer ; qu’il ne tient aucun compte des services qu’il exige et des sept armées qu’il enlève au jeune homme a l’épdqüe de la vie où il est dans sa plus grande vigueur , où se décide tout son avenir, où son travail et ses épargnes porteraient tes meilleurs fruits Un exemple rendra ma pensée plus facile à saisir. Deux jeunes gens, âgés de vingt ans, sains de
corps et avant la taille prescrite, appartenant au même canton et a la même profession, n'ayant ni run ni Fa titre le moyen de se faire remplacer, viennent de tirer au sort, pour me servir de l'exprèssien consacrée : l’un est tombé; Fautré, plus favorisé, reste libre de continuer Fcxercice de sa professions
Flüsieurs aimées se sont écoidées.
Le dernier des deux s’est perfectionné dans là pratique de son art; il U su faire des épargnes qui lui ont permis dé contracter tuf mariage plus ou moins avantageux : pendant ce temps, au contraire, le second n’a l ien pu amasser ; Obligé à son retour de recommencer un second apprentîsage, comment pourra-ldi lutter contre un concurrent qui a sur lui I\lvautagc d’une clientèle faite, cTun crédit établi?
La difficulté dé répondre ii cette question est la meilleure démonstration de Fattéinte grave portée au principe de la concurrence par le régime des appels; elle met à découvert te désordre resté inaperçu que ce mode de recrutement jette dans toute notre organisation sociale; elle explique !a résistance qu’opposent au service utilitaire les classes pauvres.
Lorsque l’on pensé que si leurs portes restaient ouvertes, nos hôpitaux et nos prisons sciaient Combles et nos casernes vides; lorsque d'une part on voit des malheureux se faire condamner à Femprbo martien t üliri d’abrüer leur 1 te té et d’assouvir leur fiütii ;
( alfi )
lorsqu’on suppute le nombre des tnendians que repoussent les hospices et que, d’autre part, on sait qu’il existe des jeunes gens qui se mutilent cruellemenl,d autres qui simulent d’horribles infirmités afin de se soustraire aux effets de la loi du recru tentent, on ne peut s’empêcher de s’arrêter à ce grave sujet de méditation , on ne peut s’empêcher de reconnaître que la société ne repose pas encore sur ses véritables bases , que l’ordre n’y régne que faiblement, et qu’en même temps que la Providence nous protège , le hasard et l’ignorance nous gouvernent.
De grands monarques et de grands ministres ont tenu dans leurs mains les destinées de la France, de grands écrivains ont traité les plus hautes questions de l’économie sociale, et cependant il semble que jamais aucune grande pensée n’ait dominé nos institutions , nos lois, nos mœurs, nos établissemens. J’aperçois des anneaux épars qui se rouillent, se heurtent, s’entassent, s’égarent, se tordent , sc brisent ; mais je ne vois pas la chaîne qu’ils devraient foi mer, et je prévois que si jamais une main vigoureuse entreprend de river et de souder ensemble tous ces anneaux, le (dus grand nombre sera jeté au rebut ou succombera dans l’cpreuve qu’il devra subir , car la icrce de traction réside moins dans l’excès de pesanteur que dans l’égalité de proportions.
Sj jamais un homme d’état, doué d’un vaste génie, parvient à faire prévaloir en France l’esprit de
C aI 7 )
conséquence , s’il parvient jamais à contenir l’ensemble dans l’unité, à foncier enfin l’ordre moral, qui est à l’ordre matériel ce que la profondeur et l’étendue sont à la superficie , cc que la prévoyance politique est à la répression judiciaire; il Faudra opter alors entre le principe de l’égalité démocratique et le privilège du remplacement militaire(i), entre la liberté des professions et l’obligation d’êirc soldat; il faudra admettre ou rejeter en son entier le principe de la concurrence , réformer L’état général de la société ou le mode actuel de recrutement, car ce sont autant de contre-sens et d’antinomies; or, cc qui’aide surtout à distinguer l’erreur de la vérité, c’est que l une est souple, et l’autre inflexible.
Ou peut dire de la loi de recrutement de i 832 qu’elle ne voit ni plus haut ni plus loin qu’elle ; elle n’est pas moins aveugle que le sort qu’elle a choisi pour auxiliaire; les perturba Lions sociales qu’elle cause et l’action fâcheuse qu’elle exerce sur les lois en vertu desquelles les générations se reproduisent l’inquiètent peu. Les incorporations ont lieu sans distinction des professions: aussi lorsqu’un régiment est employé à des travaux de terrassemens, ne doit-on pas s’étonner que l’ouvrage qu’il exécute
(1) En Prusse, la fortune ne dispense personne de Prêtât militaire ; la lui est égale pour tout le monde \ seulement, quand la carrière des armes n'est pas celle que Ton se propose de suivre , on n'est tenu qu'à une seule année de service effectif, mais à la condition, dans ce cas, de supporter tous les fiais de son équipement.
( ai8 )
coûte plus cher que s’il avait etc fait spécialement et exclusivement par des ouvriers terrassiers.
Il y a pour cela plusieurs motifs.
D’abord il est facile de comprendre que d’aucieus tailleurs, cordonniers, tisserands, etc., n’excellent pas tout de suite dans des travaux faligaus auxquels ils sont toujours restés étrangers, et pour lesquels il est possible même qu’ils aient de la répugnance ;
Ensuite la loi de recrutement ne contient àuctide disposition qui astreigne les citoyens dont elle a fait des soldais à d’autre obligation que celle du service militaire proprement dit ;
Enfin l’aiguillon de la nécessité n’a pas sur le soldat travailleur que le gouvernement nourrit, loge , habille et chausse , la môme action que celle qu'il exerce sur le journalier auquel le pain de sa journée est nécessaire pour vivre et faire subsister sa lamille. Le journalier opère individuellement pour son compte, le soldat travailleur opère collective' ment pour le compte de son régiment ou de sa compagnie ; le journalier est vêtu de haillons qu’il craint peu d’endommager; il n’en est pas ainsi du soldat travailleur, il est obligé de prendre soin de ses vêlemensqui ont une durée prescrite': toutes choses de peu d’importance apparente, mais qui cependant veulent être relevées et prises en considération, car lorsqu'il s’agit de grands travaux il n’y a*pas de petits détails.
Ces seuls moûts suffiraient pour expliquer comment les essais qui ont éle faits en i 83 o et i 836 dans les départemeqg de l’Ouest, n’ont pas eu le succès qu’on en avait espéré ; mais il est encore un autre obstacle qui n’existerait plus si vos idées sur l’instruction des officiers avaient été adoptées.
L’instruction que reçoivent les olliciers d’infanterie n’est ni assez profonde , ni assez variée ; elle se circonscrit trop étroitement dans les limites de la théorie élémentaire ; l’art de conduire de grands travaux avec intelligence, ordre, économie, exige d’autres connaissances, d’autres facultés que celles qui peuvent suffire pour commander quelques manœuvres , tous les jours les memes.
Et puis enfin si les olliciers dont les régi mens sont chargés de l’exécution de certains travaux , ne retirent d’un surcroît de peine et de surveillance aucun avantage , est-il raisonnable d’espérer qu’ils déploieront le zèle qui serait nécessaire au succès ? Or, si les officiels montrent peu de zèle , les soldats n’auront pas d’émulation ; car en matière d’industrie et de travaux publics, c’est de l’impulsion que vient la force,
Ainsi s’explique pourquoi n’ont pas réussi les essais d’application des troupes aux travaux publics 5 si le problème économique n’a pas été résolu, ce 11’est point, je le répète , par les mollis qui ont été allégués et que j’ai rapportes dans ma seconde lettre ; c’est que d’abord l’armée n’a jamais eu d’intérêt
( àao )
à ce qu’il le lût : c’est qu’ensuite les termes en ont vié mai poses.
Lue armée ne saurait passer sans préparations, sans transitions, sans modifications, de l’Iiabitudc du désœuvrement à la fatigue du travail, tle l’art de tuer à l’art de créer: telle est la première réflexion qu’il me semhfe qu’on aurait dû faire, et qui parait cependant n’avoir jamais été faite par personne. Cette rellexion eut conduit naturellement à l’examen de la question de savoir si, dés que l’armée recevait deux destinations , l’une guerrière, l’autre pacifique , au lieu d’une seule pour laquelle elle avait été jusque-là exercée, il n’y avait aucun changement à faire subir à son mode de recrutement. Cette question en eut alors soulevé d’autres ; les esprits sérieux et logiques, les hommes sensés et pratiques se fussent demandé :
r Si la légalité permettait d’employer forcément les soldats aux travaux publics, lorsque la loi de recrutement ne leur en imposait pas l’obligation ;
2° Sî cette obligation était compatible,—et s’il était possible qu’elle fût profitable, —avec le régime des appels et l’arbitraire des incorporations ;
3 ° Si une loi de recrutement, sur des bases entièrement nouvelles, ne devrait pas être la conséquence nécessaire du but qu’on se proposait d’atteindre ;
4 Si cette loi ne devrait pas organiser le travail des soldats , c’est-à-dire déterminer : —d’abord les
avantages qu’ils en retireraient,—ensuite l’économie que ce travail procurerait h l’état,—enfin la part à Taire à la prévoyance et à l’épargne ;
5 ° Si d’importans changemens ne devraient pas être introduits dans le mode d’instruction , dans le système de casernement et dans l’habillement des
soldats ;
6 ° Si enfin rinstruction îles officiers ne devrait pns alors recevoir d’urgentes améliorations, et si leur traitement ne devrait pas être considérablement augmenté.
D’aussi importantes questions ne se tranchent pas sans donner lieu à de vives controverses et sans exiger de mures réflexions. Les convictions que déjà je me suis faites dans le silence de la méditation sont celles-ci, que je vous soumets :
La même loi de recrutement ne peut imposer en même temps l’obligation d’être soldat et celle d'être ouvrier; si le service militaire est forcé , le travail des troupes en temps de paix doit rester volontaire} la loi, au nom de l'intérêt général , peut bien faire d’un bon commis ou d’un excellent coiffeur , un médiocre soldat; mais elle ne saurait, sans violer la raison , le contraindre au métier de terrassier. Or, si le travail des soldats reste volontaire, s’il n’est pas une loi commune imposée à toute une compagnie ? à tout un régiment, ü sera préférable d’y renoncer, sous le double rapport du maintien de la discipline et de l’économie ; car, ainsi que je l’ai déjà
dit, ou ne ne réussirait qu’à désorganiser l’armée sans organiser le travail « Si au contraire le travail des soldats est une obligation de la loi du recrutement j s’il est forcé } les enrôlemcns devront être volontaires ; mais des enrôlemens volontaires suffiront-ils au recrute ment de Par m ce? Cette question , je Fai prévue , et lorsqu’elle viendra a son ordre, vous verrez comment je propose de la résoudre ; quant à celle de savoir quelle sera FaUernatîve que devra préférer la loi de recrutement, voici ma conclusion : — Enrôlement volontaire et travail obli* gatoire; car alors, mais alors seulement, le travail militaire pourra, sans porter atteinte à b discipline , soutenir la concurrence, et la soutenir avec avantage ; le soldat produira plus qu’il ne consommera ; le budget de la guerre éprouvera un allégement considérable; 1 institution des armées permanentes aura entièrement changé de hase, puisque la paix nVu tirera pas moins de services que la guerre. Autrement, le travail des troupes sera toujours imparfait et dispendieux , funeste à la discipline militaire sans être profitable au trésor public. Ainsi donc , nécessité d'une loi de rccrulcmcnL entièrement non velle et d’un système d’incorporation tout différent.
le passe au second point, celui de L’organisation du travail :
Des que le travail des troupes serait légalement, obligatoire, des qu’il s’opérerait ainsi que je Fai couru, I organisation en serait facile et les produits
assurés ; trois parts alors pourraient on être faites ■ la première rembourserait à l’état ses avances pour frais de nourriture, de campement, de Vêtement, de chaussure et d’entretien des soldats ; la seconde formerait la paye ou la retenue de chaque semaine ; la troisième, versée au crédit du compte de chaque soldat dans une caisse d’épnrgnes spéciale, formerait un fonds commun dont les intérêts cumulés seraient mensuel!ement capilaiisës,
Le fonds d’épargne de chaque soldat travailleur ne serait remisa lui, ou exclusivement à ses père et mère, qu’après qu’il aurait cessé d’appartenir à Farinée*
Le fonds commun hériterait des placeurs dans certains cas prévus; il profiterait de toutes les retenues encourues pour cause d 5 in&ubordination ou d’inconduite; ce qui permettrait d’amender le code pénal militaire, de l’adoucir sans le rendre moins efficace. Les officiers, qui contribueraient au fonds commun en proportion de lent 1 traitement, y participeraient en raison de leur grade. Ainsi, en même temps que s’établirait pour les officiers un mode de pension conforme à vos idées et que s’organiserait un système de pécule pour les soldats, je voudrais donner à toutes les professions l’exemple d’un etablissement modèle dont le travail et l’épargne seraient la base et ou seraient réunis tous les avantages de la communauté et de la mutualité.
De cette façon, Farinée deviendrait facilement la
meilleure école normale du travail et de la prévoyance, ^instrument le plus parfait d’instruction et de moralisation publique, l’un des moyens les plus efficaces de la réforme sociale que j’appelle de mes vœux.
Au lieu de rendre annuellement au pays un contingent d’hommes ayant plus, ou moins perdu la pratique de leur profession , habitués au désœuvrement des casernes, l’armée au contraire le recruterait périodiquement de bons travailleurs j instruits, économes et disciplinés, formés sous ses drapeaux, et rapportant dans leurs communes un pécule qui leur permettrait de s’y marier et de s’établir avantageusement. Alors l’armée deviendrait un actif moteur de civilisation ; elle répandrait FaiSance au lieu de la tarir, elle extirperait les jargons barbares, les préjuges absurdes qui dans les campagnes sont encore la honte de notre siècle.
Je passe au troisième point, celui relatif aux cham gemens que devraient subir le casernement et Pha- / bille meut des soldais.
Votre système de casernement ? qui consiste d’abord dans la construction de nouvelles casernes, disposées de telle sorte que peu de mois suffiraient aux recrues pour apprendre et savoir la théorie élémentaire, et ensuite dans l’établissement de ehampsde-Mars, où les soldats s’accoutumeraient â bivouaquer 1 , à braver les intempéries des saisons et s'exerceraient à :ûjs les travaux propres à développer chez
eux la force, la souplesse et l’agilité du corps, la dextérité des mains, le bon sens et la réflexion ; votre système de casernement s’accorderait si bien avec mon mode de recrutement et de travail que je voudrais que l’un servît de preuve à l’autre, en chargeant de la construction de vos casernes et de rétablissement de vos champs-de-Mars mes soldats travailleurs.
Leur habillement donnerait lieu à la question de savoir si l’uniforme militaire devrait être simplifié afin de servir à deux fins, ou s’il ne serait pas préférable d’y joindre en double emploi une tenue de travail; mais c’est un point que résoudraient des expériences faites avec l’ordre rigoureux d’une comptabilité intelligente et l’esprit judicieux d’une enquête désintéressée.
J’arrive enfin aux améliorations que devrait recevoir l’instruction des officiers, dont le traitement, je l’ai dit, pourrait alors être considérablement augmenté. À ccl égard ? il suffirait de faire subir de faciles modifications et d’utiles additions aux programmes d’études du Collège royal Militaire de La Flèche^ de VEcole spéciale Militaire de Saint- Cjrr et de VEcole d r application d ? Etat-Major t afin que leur enseignement sc rapprochât aussi étroitement que possible de celui de VEcole Polytechnique cl de VEcole d*Âvtillerie et dit Génie* Plus l’esprit des officiers sera cultivé, plus les connaissances qu’ils auront acquises seront variées, plus ils s’avanceront
dans la direction d’études qui fait la science de Fingénieur, et plus ils sç rendront indépendant de la profession militaire en devenant moins impropres à la carrière industrielle, dans le cas où il leur conviendrait jamais de quitter Fune pour embrasser Tautrev
Maintenant que vous pouvez* déjà pressentir que ridée que j’ai conçue innove sans détruire, qu’elle améliore tout sans rien bouleverser, qu’elle consiste principalement à rendre volontaire Fenrolemenl forcé des citoyens, et à rendre obligatoire le travail volontaire des troupes, je puis aborder avec franchise et liberté l’entier développement d’un système qui, s’il est démontré praticable, tirera Poftider et le soldat du désœuvrement, détournera l’un de l’esta ni inet et Pau Ire de la cantine où ils passent leurs journées, ajoutera à l’instruction du premier et en améliorera la condition, accroîtra la force musculaire du second et le fera jouir du bienfait de l’épar gne, enfin rie changera radicalement qu’une seule chose , — la loi du recrutement*
Jusqu’à présent, les saint-simoniens et les journaux, les publicistes cl les administrateurs qui onl proposé d’appliquer l’armée aux travaux publics, ont pris, si je puis m’exprimer ainsi, le conlre-pied de la question; In faute grave qu'ils ont commise a été de y o t du i r fa i ro d escend re F in si h u l i o n m i 1 i tri ire ri u ra i ig de l’industrie, tandis qu’il s’agissait d’élever l 'industrie à la hauteur de Pïnstiluliun militaire et de pn>
filer désavantagés d’une hiérarchie et d’une discipline fortement organisées.
Aussi ne doit-on pas s’étonner que les officiers les plus expérimentés^ interrogés sur la question de savoir si remploi judicieux des forces de farinée, en temps de paix, pouvait en balancer la dépense et produire infime un excédant de recette, aient répondu négativement» Ajouterai que je crois que les expériences ordonnées dans les départemens de l’Ouest par M . |e maréchal Soulr n’ont jamais été, dans la réalité, qu’une innocente concession faite par lui à la popularité cl à la presse périodique. Heureuse la France si ces deux tyrans n’avaient jamais obtenu d’autre concession des hommes d’état qui Tout gouvernée, elle ne porterait pns tous les douloureux stigmates des révolutions qui Font meurtrie!
Rien de plus simple que ma proposition : die consiste i*à rétablir l’article I er de la loi du 10 mars 1818 qui posait en principe le système des engagerions volontaires et n’admeLtait que subsidiairement le régime des appels; 2 0 a maintenir., amender ou supprimer les divers articles de la loi du 21 mars 1 83 a ; 3 ° a renverser enfin les termes de la question, c’est-à-dire à faire des ouvriers -soldats , au lieu de faire des soldats* ouvriers.
Voici à peu près en quels termes elle devrait être conçue :