A M. DE LAMARTINE
12 férrier.
La question n'est plus de savoir si les auteurs d'ouvrages de littérature, de science et d'art, doivent
(1) Cette lettre était déjà livrée à Fimpression quand nons avons reçu celle de M. de Lamartine qu'on vient de lire. Nous nons bornerons à faire observer à l*iUnstre président de la commission que son éloquente réfutation ne s'adresse pas à nos idées, mais aux opinions émises par MM. de Salvandy^ et Renouant , opinions que nous avons rapportées presque littéralement et dont nous avons eu soin d'indiquer la source où nous les avions puisées. Nous avons seulement constaté un fait qui n'est pas nié. Mais si nous déclinons le débat sur un terrain étranger, nous l'acceptons avec empressement sur le nôtre, quelque inégales que soient les deux plumes; car si nos idées sont justes, il suffira qu'elles soient exposées avec clarté pour qu'elles se défendent d'ellesmAmes.
( ^9^ ) être comxdévés çommo dos p^x^priélaii'^s oi\ seiil^^ ment comme des travailleurs; dans les diverse* commissions qui ont été nommées , ain^i quç dans les deux chambres législatives, la majorité s'est pro^ noncéc en faveur de cette dernière opinion, Le dé» bat est donc maintenant circonscrit dans ces deux termes : la garantie du droit exclusif sera-^t-eUe da cinquanle, ou seulement de trente années?
Evidemment cette question n'intéresse pas vingt auteurs par siècle^ et encore ne les touche-t-elle qu'individuellement, qu'éventuellement, dans la personne de leurs hérjtiers. Or, c'est moins de ceux-ci qu'il me paraît urgent de s'occuper que des auteurs vivans, dont le nombre est considérable, dont le sort est généralement précairp, dont les intérêts souffrent des mauvaises conditions dans lesquelles s'exerce la librairie en France , mauvaises conditions dont l'un des effets est d'encourager le» réimpression» à Pétranger.
Il a été démontré surabondamment et sans véplique , qu'à moins d'irjterdire aux auteurs la liberté d'aliéner leur droit , de le céder à un éditeur, qy'â moînâ de constituer en leur faveur un régime de substitution et de privilège , une sorte de majorais intellectuels^ la reconnaissance même du principe absolu de la perpétuité de la propriété littéraire n'aurait pas pour conséquence rigoureuse d'empêcher que les pctils-fils de Corneille, que la fille de
( ^90 Sedaiae(i) pussent jamais tomber dans la miaère. On a exagéré l'importance de ces cas exceplionnels dont tous tes défenseurs de la propriété littéraire ont fait le principal argument de leur cause. Sans doule il est fâcheux que les petits-enfans d'un au tour, d'un artiste, d*un compositeur célèbre, qui a enrichi de ses œuvres le domaine public , en soient réduits à l'extrémité de travailler pour vivre j mais c'est une condition pnnible à laquelle ne sont pas moins e3ipo$6s les fils de tel inventeur qui aura créé une industrie nouvelle ; ou découvert une force inconnue i la$ fils de tel guerrier ou de tel homme d'é^ tat qui aura illustré son pays , qui en aura «auvé peut-être l'indépendance et la gloire I D'aillourS} de telles dettes, contractées par la reconnaissance nationale, ne seront jamais si nombreuses que l'état ne les puisse facilement et largement acquitter toutes les fois que la publicité le mettra en demeure do le faire.
Je le répète, dans une loi qui a pour objet dVmé* liorer le sort des auteurs, ce qui m'occupe le plun^ ce sont eux-mêmes ; ce qui m'occupe le moins , ce sont leurs héritiers. Je l'avoue , je songe moins à mettre ceux-ci à l'abri de la misère que ceux4à à l'abri de l'exploilalion; car si c'est un scandale affligeant que de voir la fille de Sedaine dans un état
(1) REVUE DBS BEUX MONDES, livraison du 16 Janvier 1841 : de mademoiselle Sedaine et de la propriété littéraire, par M. AlfM de
Vigny.
voisin de la misère , est-ce donc iin scandale nK>ins grand que de penser que Miiton ne vendit le Para^ dis perdu que 3o guinées , et que Robinson Crusoëne rapporta que 10 livres sterling à son auteur^ Daniel de Foê ? H y a mille autres faits de ce genre qu'on pourrait citer.
De nos jours , un des ouvrages qui a eu le plus grand nombre d'éditions , et qui a rapporté le plus d'argent à ses éditeurs , V Histoire de la Rés^olu* tionfrançaise , n'a produit à son auteur, M. Thîers, que la somme de 1 8,000 francs une fois payée, c'està-dire 1 ,800 francs par volume ! U Histoire de Napoléon , par M. de Norvîns , n'a également valu à son auteur qu'une somme sans proportion avec le succès populaire de cet ouvrage. Les cas de cette nature ne sont pas, ceux-là , des exceptions, et devront se renouveler souvent tant que subsistera la législation actuelle.
Est-il donc impossible de concevoir une loi , Qui protège contre sa propre inexpérience , contre l'excès de sa modestie , l'auteur qui n'ose s'avouer à lui-même le talent dont il est doué , encore moins prévoir le succès et la renommée auxquels il est appelé ?
Qui empêche l'auteur insouciant, dissipé, de vendre à vil prix , dans un moment de dénûment ou de découragement , la propriété de ses œuvres ; qui ne lui permette pas de s'en dépouiller follement luimême et d'en déshériter sa famille ?
( ^93 ) Qui fasse que la rétribution de Fauteur lui soit toujours assurée proportionnellement au succès de ses ouvrages , sans qu'il puisse en être frustré en aucun cas, ni de son fait , ni du fait d'autrui?
Qui assure aux héritiers de l'auteur la perpétuité des avantages résultant de la vente de ses ouvrages^ sans préjudice des droits de la société et de la civiii* sation?
Qui émancipe l'éditeur de la dépendance fâcheuse dans laquelle le tient l'inexpérience commerciale des auteurs ?
Qui élève la librairie , fabrication aujourd'hui sans intelligence, sans savoir, sans importance, sans considération et sans crédit , au rang qu'elle devrait occuper dans l'industrie ?
Qui^ par des moyens qui ne soient point illusoires, qui ne soient point des entraves mises à la li* berlé du tommerce , résolve enfin la question capitale , celle des réimpressions à l'étranger ; question qui intéresse au même degré l'auteur et le libraire , question qui importe essentiellement à la prospérité de deux industries languissantes , l'imprimerie et la fabrication du papier?
Une loi qui aurait ces avantages ne me parait pas impossible à faire, et, sans avoir la prétention d'en dicter les termes , je vai§ indiquer comment j'en coniprèndrais les principales dispositions :
TITRE r'.
I. Tout ouvragé imj^iuié ( sans disUnction entre les auteurs morts ou Tivans) peut être réimprimé, à la charge , par Téditeur , de payer préalablement à Tauleur ou à ses héritiers, un droit y qui est fixe au dixième du prix de vente , multiplié par le nombre d'exemplaires dont le tirage aUra été déclaré (1).
If» Ce droit du dixième sera versé, par l'éditeur, daos la caisse instituée à cet effet par ordonnance royale*
III. Le directeur de la Caisse générale des auteurs délivrera , en duplicator, récépissé de la somme qui lui aura été terrée , proportionnellement au tirage d'exemplaires et conformément au prix de vente de l'ouvrage, tel que ce prix devra toujours être imprimé sur le titre et la couverture de chaque volume réimprimé.
L'un des doubles de ce récépissé devra être remis par l'éditeur à l'imprimeur, à qui il est formellement interdit de réim« primer aucun ouvrage sans qu'il lui soit donné cette juslifica* tion préalable*
Ce récépissé portant le nombre d'exemplaires auquel l'ouvrage imprimé devra être tiré, il n'en pourra être tiré un plus grand nombre sans production d'un autre récépissé.
lY. L'imprimeur qui tirerait un plus grand nombre d'exem* plaires que celui inscrit sur le récépissé dont il vient d'être parl^ ou qui omettrait d'imprimer le prix de vente sur le titré et la couverture de chacun des exemplaires de l'ouvrage ^.sera passible des peines appliquées au délit de contrefaçon*
(1) Voici l'idée traduite en chiffres :
Un ouvrage en deux Tolumes est réimprimé.
te frrik ilié sur te titre de cftaqac volume est, Je Kb 8!kl>fi<«6, 3 fr. JM cent.
Le nombre d'exemplaires tirés e$t de 2,000.
Le droit de l'auteur sera <ie 35 centimes par Volume : soit 70 c. pour deux volumes, soit l,4oo fr. pour 2,000 exemplaires.
V. Les profc^sibk)8 d*édilôur et d'itn))rimeur sont déclarées incompatibles, le* articles H et 32 de la loi du l*' jantier 1811 sont abrogés.
YI. Les auteurs et leurs héritiers , pour se présenter à la Caisse générale des auteurs et y loucher les sommes qui leur seraient dues , n'auront d'autres formalités à remplir que celles de dfolt comitltin qui sont êb usage datis les autres caisses publiques.
YII. Lo)*st{u'un âuteuf sera mwt sàtis labser d'héritiers , et que toutes les formalités prescrites dans le eas où c'est Tétat qui hérite auront été remplies ^ ses Ouvrages seront réputés échus au domaine public. Toutefois , rimprimeur ne pourra les réimprimer qu-après s'éire dit délivrer le récépissé valëbio pour ce cas (1).
Yin. Le propriétaire par socceMton ou à tout autre tîtro d'un manuscrit posthume jouira des mêmes droits que s'il eu ^it l'auteur.
IXé L'auteur d'ttu ouvrage anonyme ou pseudonyme ne sera admis à faire valoir son droit que s'il a préalablement à Timpression fait connaître son nom et régulièrement justifié de sa qualité au directeur de la Caisse générale des atueurs. Dans le cas contraire ^ l'ouvrage sera réputé appartenir au do^ maine public , et comme tel loumis aux dispositions qui le régissent.
X. Les ouvrages publiés, par ordre et aux frais de l'état y ceux publiés par les académies et tous les corps savans autorisés par le gouvernement ^ lés cours des professeurs rétribués par l'éiat, les discours, mémoires , proclamations, réquisitoires émanaol soit de membt^s des deux chambres législatives , soit
(1) Ce récépissé pourrait donner lieu au paiement d'un droit destiné à subVcn'.r Bttk frais d^adtni^if^tration de la caisse , et à secourir les auteurs en de aytains cas déterminés. C'est une di^oeUion dont il y aurait- à peser les a?anta^es et \ea ineonTénicn^.
de tous les fonctiouuaires jouissant d*uQ traitemeut sur le bud< get y sont réputés appartenir au domaine public.
TITRE II. — D^ ouvrages dramatiques.
Dans l'état présent des choses , il existe une agence qui se chaîne de percevoir pour le compte des auteurs dramatiques à Paris et dans les départemens tous les droits au paiement desquels donne lieu la représentation de leurs pièces. Il n*y aurait qu'à rendre officielle l'existence de cet utile établissement en le faisant absorber par la Caisse générale des auteurs.
Les droits que perçoivent les auteurs dramatiques n'ont pas de base fixe; ils varient selon les théâtres. Ce serait une question qui mériterait d'être examinée que celle de savoir si Tunilc de droit, fixé proportionnellement à la recette, ne serait pas avantageuse à établir . Ce droit serait facile à asseoir et sa perception aurait un contrôle infiniment simple dans le droit des pauvres au paiement duquel tous les théâtres sont assujettis , et qui est fixé au dixième de la recette brute.
L'unité et la quotité de droit admises , il y aurait lieu d'en opérer le versement à la Caisse générale des auteurs , aussi long-temps qu'il existerait des héritiers de l'auteur.
Désormais donc plus de réclamations fondées de leur part. Les héritiers de l'auteur seraient traités à Tégal de lui-même , et ce ne serait plus à leur préjudice que le domaine public étendrait ses conquêtes.
Les articles YUI et ix du titre i^^y relatifs aux ouvrages posthumes , anonymes et pseudonymes, seraient également applicables aux ouvrages dramatiques.
En ce qui concernerait l'impression . des ouvrages .dramatiques , il va sans dire que les droits de l'auteur et ceux de sç§ héritiers seniienl n'glés conformément au litrci*".
TITRE ui,— De« œuvres de musique.
Les auteurs d'œuyresde musique et leurs héritiers jouiraient pour la publication de leurs œuvres par un mode quelconque de reproduction du droit établi par le titre i*'.
Ils jouiraient pour celles de leurs œuvres qui seraient exécutées sur les théâtres et dans les concerts publics des droits établis par le titre u.
« TITRE IV, — Des produits des arts du dessin.
Le principe établi dans les titres qui précèdent pourrait également s'appliquer à celui-ci , sauf diverses modiûeations qu'il serait superflu de prévoir et de débattre ici ; car, encore une fois, ce n'est pas un projet do loi que j'ai la prétention de présenter ; je me borne à déposer iin germe que je crois facile à féconder. •■
La conversion du droit de propriété des ouvrages de littérature en une redevance perpétuelle, est une idée que j*ai déjà émise au sein de la commission de la propriété littéraire^ nommée en i836 par le ministre de Fintérieur, présidée par M. Philippe de Ségur, et dont j'avais l'honneur de faire partie. Elle y a rencontré peu de faveur, cela devait être ; i^'est le sort réservé à toute conception absolue qui n*a pas subi l'épreuve de rcxpérience; mais ni cet accueil, ni les quatre années qui se sont écoulées depuis celte époque , ni les o!)jectîons qui m'ont été failes, n'ont changé nia conviction.
A M. DE GmARDlK.
13 février.
Encore un mot seulement puisque vous iieft^as* sez loyal pour ouvrir la lice contre voue datib Yùtrû propre champ. Je n'en abuserai pas. Je suis trop fàdié d'avoir à vous combattre pour prolonger le combat. Ce n'est qu'une lance brisée pour l'honneur de la vérité.
Vous donnez aujourd'hui voire projet de loi sur la propriété littéraire. Laissez-moi l'analyser. Et d'abord commençons par le litre, et appèlons-le de son vrai nom : Projet de loi sur V expropriation de tous les ouvrages de la pensée.
En efTct, voire projet porte ce principe d'expropriation dîms son premier article. Que dit- ce premier article? (( Tout ouvrage imprimé sansdislinctîoh » d'auteurs moris ou vivans peiil être réimprimé a » la charge par l'éclilcur de payer préalablement h
» r;iuleur ou h ses lici îliers un droit qui est Hxc au » dîjtlôrlie du prix de vente. »
Cela veut dire qu'aussilôt que Millon , Cuvicr, Rousseau, Tacite auront mis au jour une de ces œuvres laborieuses et immortelles de l'esprit, à l'enfantement de laquelle ils auront dépensé leur vie| leur âme, leur part dans le temps, leur héritage hu« main tout entier, la société viendra, ei) reconnais^ sance de ce martyre qu'on appelle la vie d'un bomfno de génie, se jeter sur le miel que ces abeilles de la ruche humaine auront produit ; les en déposséder eux vivans^ en déposséder leur veuve et leurs enfans, et livrer à des dilapidateurs inconnus, sans parenté et sans litre, non pas la". gloire (Dieu l'a constituée, heureusement, inaliénable), mais le capital et les intérêts de l'immense valeur commerciale qu'ils auront laissée alors dans l'avenir, à tous, excepté aux êtres qui les continuent!
Je ne devrais pas allei* plus loiru II n'y a pAsde logique quki réfute mieux c[ti« le pt*emidl' mouvement du 0D3ur.
Altisi l^aricîèh régime, aVâHl 89, qtlî n'âVâlt jâltlSilà • rttîs ërt dbule le principe de Id pV-ôpriété dtt l'dtitfeuf sti* les fr*ilits dé son travail, qui le hîcohnaiôsàît partout où il le rencontt'àît, qilî remeltaît par desaftôls dte privilégié l 'exploita lion du Télémàque aux hériiHôrs de Fértelôn; ainsi rassemblée consliluatiJe ; ainsi là fiot^véntlbii d&ns la loi de 93 ; abisi !a loi de
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l8â6; ainsi la loi anglaise ; ainsi les lois allemandes; ainsi les lois italiennes , toutes ces lois , filles d'un même instinct d'équité et d'une même conscience, qui consacrent surtout la propriété des écrivains, les unes pour dix , lesautres pour vingt^ celles-ci pour quatre-vingts, celles-là pour trente ans après leur mort, toutels pour la durée de la vie ; toutes ces lois, vous les abrogez par votre premier article ! Et vous ne vous bornez pas à dire : Ma loi, à moi, sera un
. immense et universel droit d^aubaine qui saisira l'héritage du génie tout chaud, et partout où le génie fermera les yeux! qui en dépouillera à l'instant même femmes, mères, enfans, collaborateurs du tra*
. vail , compagnons ou victimes de l'infortune, auxiliaires du génie ; mais'qui, remontant plus haut encore , saisira l'ouvrage , la pensée , le chef-d'oeuvre pendant la vie de l'auteur, et aussitôt qu'il aura eu l'imprudence de le laisser tomber de sa main ! Mais y pensez vous? mais y a-t-il un écrivain , un artiste au monde qui, prêt à donner son œuvre au monde^ ne s'enfuit à l'instant d'une terre si ingrate et si inique, qui ne se dérobât comme au larcin, à la portée d'une législation pareille, et qui n'allât vivre ou du moins publier ses œuvres dans une de ces nations ' voisines, où l'œuvre appartient à l'ouvrier et le bien du père aux besoins de ses enfans?
Mais ce n'est rien que ce grand et honteux ostracisme que votre loi imposerait aux écrivains français d.ins l'avenir; considérez le présent. Les écrivains
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possèdent par une législation séculaire, pour leur vie !\
d'abord, pour vingt ans ensuite. Il y en a, et beaucoup, qui vivent eux, leur femme, leurs cnfans, leurs proches, du revenu habilement administré de ce capital de leurs œuvres. Ils. font des éditions qu'ils améliorent, ils vendent ou ils ont vendu pour un tenips fixe ou pour toute la durée de leur existence, à des libraires, le droit utile de les éditer. C'est une fortune, c'est un champ qu'ils cultivent ou qu'on cultive pour eux. Votre premier article étend la main, ravage y déchire, anéantit tout cela. Votre loi entre chez M. de Chateaubriand , chez M. de La Mennais^ chez M. Hugo; elle y trouve ce capital grossi des sueurs du génie, préparé, accumulé pour leurs vieux jours ou pour leurs descendans; elle y trouve ces modestes revenus, fruits de contrats pas* ses avec leurs éditeurs, et dont leur famille subsiste en sécurité. Elle saisittout cela et dit : Tout cela n'est plus à vous. C'est à moi. Vous comptiez au moins que le glorieux salaire de vos années de jeu* nesse, de travail, de génie, de veilles, de combats, de voyages lointains, nourrirait vos années stériles, et , après vous , consolerait quelque temps encore ceux qui vous survivent. Vous vous trompiez. Donnez-moi tout cela, je l'exploiterai mieux que \ous; et si par hasard je l'exploite mal ou je ne l'exploite pas du tout , eh bien ! vous mendierez, et vos vcu* ves et vos enfans pleureront aux porles des libraires à qui je donne ce que je vous prends.
Admirable équité !
Je sais bien que vous dites : Mais je ne prétencb pns spolier les ouvriers de l'intelligence; je prétends seulement entendre mieux x]u'eux mêmes leurs in^ térôts, et les exploiter à leur bénéfice, Que ne dit^ivous cela aussi aux propriétaires des champs? Qihh ne leur proposez- vous, avec beaucoup plu^ de fon^ dément, ce saint-simonisma terrilorial, comme \0's$ pou» proposez ce saint-(»imonisiDe littéraire?
Ah ! vous oj^ploiteriez mieux qua lea autcurt chi les artistes la propriété des artistes ou des auteurs I Je ne veux pa» Texaminer, ce serait trop long sut jourd'hui. Mai^ écoutez seulement une minute, et voyez combien^ dans une seule minute, il pout cou^ 1er d'inconséquences de votre prétendue exploitai tion du bien d'autrui.
De quoi se coDiposcune propriété, une valeur? De deux choses : le capital et le revenu. Qu'est-ce que vous laissez aux écrivains au lieu du capital at du revenu de leurs œuvres? Vous leur conslilue^i quoi? Voyons, nommez cela; je vous en défie. J^ vais le nommer, moi : vous leur constituez une reniée perpétuelle et és^entuelle^ ç'est-à-dire le dixième d^ rés»entualité d'une r^nte qu'il ne dépendra pas d'eux de créer, mais qui ne sera çiééj de temps ^a temps, ou jamais, que par le caprice, la spéculatiopi le hasard de la pensée d'un éditeur qui sera tombé bur eux ou sur l'héritage de leur famille! Vous appelQ9 cela une propriété? mais cela n'est déjà plus un capital.
Vous appelez cçU une rente? mais personne ne voua la doit; vous appelez cela un revenu? mais il pourra s'écouler des demi-siècl^ avant que quelqu'un songe à \Qm le pay^r. Disons le nf)ot de Shakspeare : Ce n'est rien, e'est h f'Çife d'un réi'el c*o^t l'ombre d'un morceau de pain. Des générations mourront aiïamées avant d'avoir pu le saisir!
Votre système, qui prétend au mérite des idées pratiques , ignora donc les premiers élémigins du Qommerco de la librairie, de Tei^ploitfiMoi) des livres Qonsidérés industriellement. C'est donc à un poète à vous rappeler les premiers principes de toute indus^ trie. Le premier d^ tçms, c'est qu'il n'y a point d'eic^ pUiitation sans propriété. Quand tous les livres seront dans la domaine publie , on imprimera encore ces ebe&td'œuvre qui traversent le temps sur leurs propres ailes , tous les au U'cs ouvrages secondaires n^auront qu'une édition) 0t Iq capital de votre in« duatrie littéraire, qui csUujourd'buj de aoo millions, qui par noire loi montera k 4^ millions , avant dix ans tombera à 4^ ou 5o millions. Pourquoi cela? dîrez-vous. Parce que les auteurs ou leurs familles sont aujourd'hui pour plus de moitié dans les entreprises de librairie qui reproduisent leurs Gmivreu* Ils y versent soins, travail , annonces, capi* taux; ils s'associent aux libraires; ils provoquent les éditions; ils se cramponnent contre le silence et la mort qui, sans cela , les atteindraient beaucoup plus tôt, La librairie débite, l'imprimerie travaille, la
France exporle Cl la fortune s'accroît. Qu'en seral-ii de tout cela quand les auteurs ou leurs hériliers n'auront aucun intérêt à la reproduction de leurs œuvres? Toute la littérature secondaire sera moitié avant d'être née. Or, la littérature secondaire , c^esl les neuf dixiènnes de l'industrie.
Si j'entrais maintenant dans l'examen de chacun* de vos articles et dans la recherche des moyens d'exécution^ je trouverais une injustice à chaque lettre , une impossibilité à chaque pas. Je ne veux vous en citer qu'un . Voici deux ouvrages : les Romans de Pigault-Lebrun et la Mécanique céleste de Laplace. Les. auteurs sont morts. Le domaine public s'en empare. Les libraires sont tenus de payer aux ayans droit un dixième du prix coûtant par volume.* Qu'arrive-t-il ? que les libraires 5 libres de mettre le prix qui leur convient aux ouvrages qu'ils exploitent seuls , vendent la Mécanique céleste 20 fr. l'exemplaire, et les romans de Pigault-Lebrun autant. Les' héritiers de Pigault-Lebrun reçoivent cinq cent mille francs en p.5 ans pour les œuvres plus que faciles de leur père, et les héritiers de M. de Laplace cinq ou six cents francs. Un système qui rétribue aussi équîtablement le plus grand ouvrage dusiècle et la plus vulgaire débauche de l'esprit est un système jugé par ses œuvres.
Les anomalies matérielles ne seraient pas moindres. Un volume compacte, contenant 10 volumes ordinaires et se vendant moins, ne paierait aux auteurs
que le dixième d'un dixième» Mais je ne veux pas entrer dans toutes ces chicanes. Je ne lutte qu'avec des principes.
Permettez-moi un mot en finissant. Vous négligez avec raison ces lieux communs déclamatoires sur les nièces de Corneille ou les arrière-petits -fils de Racine Si la société n'avait pas pris le capital de leurs pères^ rien ne serait plus simple que de voir les descendans du génie dans la misère; nous ne lui voulons pas de majorats. La société ne leur devrait rien que sa pitié. Pourquoi s'émeut^elle à ces plaintes? C'est qu'elle se dit : J'ai dérobé le fruit du travail des fondateurs de ces familles. Ce travail était le capital qui aurait fait vivre et travailler ces enfans. Je suis donc comptable .de leurs larmes et responsable de leur faim. Votre système , sous une autre forme , proposerait à la; société les mêmes scandales et les mêmes re* mords.
. Remarquez qu'il ne s'agit pas le moins du monde, dans nos idées , d'enlever à l'œuvre du génie ce caractère de service rendu au genre humain. Dans un livre, il y â deux choses : l'idée et le procédé maté-* rîel. L'idée vient de Dieu , sert les hommes^ et retourne à Dieu en laissant un sillon de gloire sur le front de celui où le génie est descendu et sur le nom de ses fils. Voilà son seul prix, et quelquefois le martyre avant la gloire , ce qui la rend plus sainte et plus éclatante encore. Nous ne parlons , devant la loi, que du livre , procécfé matériel : celui-là est un
capital. S^il doit appartenir à quelqu'un , que ce soit à celui qui Fa créé. •
Je finis à regret, mais l'heure me presse. Croyezmoi , quelques années de plus que vos années me donnent le droit de finir par un conseil. Défiez-vous en tout de ces idées radicales qui séduisent au pre* mier moment les esprits énergiques. Les idées radicales ne résolvent rien , elles tranchent tout , comm^ l'épée d'Alexandre, mais en tranchant la difficulté ejles tranchent les principes, les droits ,les intérêts, et quelquefois les tètes. Ce sont les^ impatiences de la pensée. Le vrai génie ne blesse et ne tue rieq ; il organise et il réforme. Laissez les idées radicales!
Vous êtes au-dessus de cela ; vous avez trois dons de ^intelligence précieux et rares pour l'écrivain ou pour l'homme politique : l'ihvéntion, qui découvrel'idée; l'initiative, qui la meut; le courage, qui kdéfend. Sachez seulement choisir. Votre idée est une idée violente. Vous êtes aséez riche jK>ur la laisser €0) arriére avec les {lensées irréfléchies de la jeunesse, et pour confesser qu'au niilieu de beauc<t>up d'or il s'est trouvé par hasard line pièce fausse dans le trésor de votre intelligence.
LAMARTtJNfi.
A RT. DE LAMAfttlNE.
Lorsque vous mettez àU jour d une do ces œuvi^ft laborieuses et îraiiiortellps de Tesprit , à retl&nKEM* ment de Idquoil^ vous àiét dépensé votre vie/Voii«è àme , voti*e pài't duos b temps > votlhe héritage hu»' Hiain toùl ^titier^ n que souhaitez- vous ^ qUe k^i^ét< trâ^voas ? Vous souhaites que votre œuvt^ réçbité la publicité la plUè vaste et h plii^ fruotuetlse ^ parce que là glolt^é et la fortuné sont en raisoh de la p6^' pùlarité du sùCcés ; vous i^grettez que la Belgique ^ se h&tant dé réimprimer au rabais votre livre lé Jotit^ même où il se publie h PaHs , cAclue dé touë lé» marchés du monde Tédition qui vous profite étéu' circonscrive éti^itémétit le débita
Les livrés oni-ils autant de léctéUri^ àutalitd'a« chéledrs qu'ils en déVt^îcnt avoîi*? Piwluîsent-îls à leut-s nutéUrs tout ce qu'ils pourraietit , tout ée qtiW devraient leur rapporter? A Cet égarrd mOti ôpl^l nion est que lés ouvragés qui se vendent âujdutdHiui h gr<ind^péirie et à grand Hsque à mille exemplaires/ s^ééoUléraietit facilement , certainement, rapidement à dix mille, k vingt mille, à cinquante mille étem^' plairci^ et plus.éficore t^ut'éffé^. »^ était donné «a-
droit d'auleur une nouvelle assiette qui permît de réduire le prix des livres en proportion de leur coût et de leur probabilité de débit; qui fît de la librairie un commerce sérieux; qui affranchît l'éditeur des entraves qui rempéchent de sortir de sa position chétive et d'élever son industrie arriérée à la hauteur a laquelle s'est placée celle des tissus! Pourquoi les livres , qui sont les vétemens, les parures de l'esprit humain , ne se fabriqueraient-ils pas avec la même économie de moyens? Pourquoi la consommation des livres , au lieu de rester honteusement stationnaire , ne s'étendrait-elle pas chaque année ^ ainsique cela a eu lieu pour des étoffes dont la fabrication est aujourd'hui cent fois , mille fois plus considérable qu'elle ne l'était il y a vingt ans ^ et cela grâce à l'abaissement successif des prix , résultat dû moins encore au perfectionnement des procédés qu'à l'accroissement des débouchés , qui , en permettant d'opérer sur une immense échelle , a donné les moyens de réd uire à d'impercepti blés fractions les frais ' généraux d'établissement et ceux de main-d'œuvre ?
La librairie attend son Qberkampf , écrivais-jc il y a six ans; .ce que j'imprimais alors est encore aujourd'hui malheureusement vrai.
A quel nombre d'exemplaires s'écoulent les meilleurs ouvrages des meilleurs auteurs vivans? — Vous le savez, et cela est si humiliant à avouer que je me fais presque un scrupule de l'apprendre à ceux qui l'ignorent. La moyenne des exemplaires vendus
(3o9) ne s'élève pas à quinze cents. A quoi cela tient-il ? Au prix des livres qui est excessif, prix qui , au delK)rs, ne peut soutenir la concurrence avec celui des réimpressions étrangères; prix qui, au dedans , n'est pas en rapport avec le niveau de nos fortunes^ niveau qui tend constamment a s'abaisser. Cet état de choses, quelque vicieux qu'il soit , subsistera tant que durera le système sur lequel repose le droit de pro priétédes auteurs. C'est vainement qu'on a tenté et qu'on renouvellerait des efforts isolés. Toute réforme partielle échouera par une cause qu'il est facile d'ex* pliquer. La voici ; — Les livres ne se débiteront à trèsgrand nombre que lorsqu'ils se vendront à très-bas prix ; ils ne se vendront à très-bas prix que lorsqu'ils se débiteront h très-grand nombre; or, les lecteurs ne cesseront de louer les livres et ne commenceront à les acheter, les presses de la Belgique ne s'arrêteront ^^ les marchés de l'Europe ne s'ouvriront à la librairie française que lorsque toutes ses opérations seront conçues dans un nouvel esprit, que lorsqu'elle aura consommé s«i révolution , c'est-à-dire que lorsqu'elle opérera ^\ec unité, sûrelé, fixité. Or, cette révolution tardive , mais inévitable , n'aura lieu que lors* que le génie entreprenant de la concurrence et l'esprit envahissant du commerce pourront s'exercer en toute liberté, sous la seule réserve de n'avoir à payer aux auteurs qu'un droit proportionnel au prix de vente marqué sur chaque exeniplaire de leurs ou* vrages. Quelle base plus simple et plus juste?
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ïaéérqii que toucheraient alors les auteurs serais plus faible que celui quMIs prélèvent mainlenniil ; mais ils le pei'ecvràient sur un nombre d'exemplaire» plus considérable , et on définitive il n'est pas don* taux qu^ils n'y gagnassent h la fois pluâ de réputation et plus d'argent. Mais, dites-vous, un tel système est une expropriation de tous les ouvrages de la pensée! Eh bien! quand cela serait, si Tindemnilé iistéquitablement -fixée et préalablement payée, oi^ cat IV)bjection ? L'expropriation avec indemnité préa? lahid n'estt-elle pas bi reconnaissance même la plosf espitcite du droit de propriété, et vos champs, yo^ torres, vos parcs n'y sont-ils pas assujettis toutes lei^ fais qu'il y fi utilité publique de les traverser pour ouvrir une communication nouvelle?
8i,au Heu de nuire aux auteurs, oette prétendue expropriation leur profite, si elle a pour effet de placer leuts livres dans un plus grand nombre de miains^ d^ajoulèr à k popularité de leurs nom& et à l'nfluettce de leurs idées , de quoi donc serônt*ib fondée à se fdaindre?
Mais le mot d'expropriation est une . e^^presston qee irons avez on tort d'employer contre moi ; eai^ cène sont pas mee idées qu'elle frappe , ce sont lef vxàlres. Dans mon système, le signe carSctéristiquo^ lé principe fondamental de toute propriété, leprio^^ dîpe cfe kt perpétiiité ^ ne reçoit aucune atteinte; il eslimponémeal violé dansj te vàtre. C^est en vain que pàm^ v>eua j^slifier vous dites ; (( Ma toi tt'esi
qu*Hne ûonçe$siQfy.r^> Ce mot malheureux n'a jamais rien jusiifié ; pour èlro une concession y votre loi n W sera paa moins la dé&ertion, l'immolation du prin** cipe de la propriété. Vous le détruisez^ moi^ je le, iraBëformo; vopâ le (rnhisseas^ nfioi, je le sauve/ Ne vous faites pas d'illusions ; quand voua consentez à. porter le débat sKir la question de savoir m le droitde» auteurs leur survivra cinquante années ou trente années seulement^ vos sortez de votre camp pour entrer dans celui dé vos anlUgonistes ; vous cessex U'étre leur adversaire pour devenir leur allié. Dés^ que V0U3 subissez leur loi, vous acceptez leur doc* trine, qui consista à prétendre que le droit des aitri teurs n'est qu'un privilège. Or> tout privilège est easentiellement temporaire; dofic vos adversaires^ lorsqu'ils |]^'en font qu'une question de plus ou de moins de durée, sont conséquens avec leurs prin^ çipe$ ^ mais vous , étes-vous bien sûr de l'être avec les vôtres? Vous niez que le droit de l'auteur sor. l'ouvrage de sa pensée soit un privilège y vous proclamez que c'est une propriété ^ vous ajoutez qu'il n'en e^t pas ile plus légitione» et vous adn>ettez qu'à un certain jour û%é ses enfaus pourront être exhé-r rédés j san^ inyenlaire , sam e^^pertise, sans indem^ nitèl £t vouS appelez cekt tr«in^er! Moi y j'appelle cela consacrer la spoliation y omettre le feu à la pre-», mîère mine creusée sous l'édifiée de la propriété.
I^e système que je propose y ditet-TOus , est un . ioupense et. éternel droit d'aukfiim* Cette exprès^
( 3i3 ) sion de droit d'aubaine, lorsqu'elle s'adresse à meg idées , est impropre; elle n'est juste que lorsqu'elle s'applique au système de vos adversaires , dont vous avez fait votre système adoptîf. Que nommait-o droit d'aubaine? On désignait ainsi le droit qu'avait autrefois le roi de France à la succession des biens d'un étranger non naturalisé. Que faites-vous et que fais-je? Vous concédez que, cinquante années après la mort d'un auteur , le domaine public , sinon le roi de France,* aura le droit de s*emparer de sa succession et d'en priver ses héritiers. Ceci ressem^ ble fort au droit d'aubaine accordant un délai à sa proie , mais aussi dénaturalisant tous les Français qui se sont illustrés par leurs ouvrages. Moi , je ne fais au domaine public aucune concession ; il n'hérite qu'à défaut d'héritiers de l'auteur. Le droit que je fonde est perpétuel. Il se peut que le système que je propose soit radical; mais celui auquel vous vous êtes rallié est subversif.
Le système que je propose , ajoutez-vous , livre les auteurs vivans, leurs veuves, leurs enfans, à des dilapidateurs inconnus* Est-ce que le théâtre de Bordeaux , lorsqu'il prélève sur sa recette un droit qu'il paie à MM. Hugo , Scribe , etc. , pour la représenlatîon de leurs pièces déjà jouées à Paris ^ porte atteinte à leurs intérêts d'auteurs? — Ce qu'on fait pour la représentation de leurs pièces , on le ferait pour la réimpression de leurs livres, voilà tout. ^ Aucun ouvrage ne pouvant être réimprinf^é sans
qu'un récipissé remis h l'imprimeur atteste le paiement préalable du droit attribué à l'auteur et à ses héritiers I où voyez-vous donc qu'il y ait lieu de dire avec justice que les auteurs^ feurs femmes, leurs enfans, seront dépouillés?
Non y les auteurs ne seront pas dépouillés^ mais couverts, car s'il y a des risques à courir , des pertes à essuyer , ils en seront toujours à l'abri; les éditeurs seuls y seront exposés.
Vous tracez un tableau où il y a plus de poésie que de vérité, lorsque vous dépeignez « l'auteur faisant vivre sa femme , ses enfans ^ ses proches ^ du revenu habilement administré du capital de ses œuvres ^ faisant des éditions qu'il améliore, vendant pour un temps fixé ou pour toute la durée de son existence, h des libraires, le droit utile de l'éditer. » Pour un auteur qui , par exception , ressemble à celui que vous venez de célébrer, que vois-je î — Des centaines d'écrivains qui n'ont malheureusement le revenu d'aucun capital à administrer, ouvriers qui vivent au jour le jour , qui dépensent le plus souvent le prix des ouvrages qu'ils font avant même de les avoir livrés. Ceux-là , et ce sont presque tous, auraient beau entasser volumes sur volumes , qu^ils n'amasseraient rien, que leur postérité n'en serait ni plus riche ni plus illustre! Combien existe-t-i d'auteurs vivans , même parmi ceux qui ont du talent, et quelle faible minorité! dont les ouvrages comptent plusieurs éditions, et dont les œuvres for-
^îibrofit un patrimoiiia ? Encore une foia> U tn 09k
ipiperceptiblement peu qui no soient pas désintare»acs dans le débat de» trente et des cinquante années. Que vots^je? ^^ Bas auteurs dont les ouvr.iges ne trouvent de placement que dans sept ou huit canl6 cabinets de lecture^ maia que tout le noonde s*empresserait d'acheter si ces ouvrages n'étaient vendus quQ le cinquiènoe au plus de ce qu'ils se vendant au^ jourd'hui , si après les avoir lus on pouvait n'eu pr^dre plus de gardé que de sou journal , k» égarer aana les chercher > les prêter sans les réclamer ^ W$ recevoir sans les demander , les garder sans se croire obligé de les faire relier , non par égard pour lèor contenu , mais^ pour le prix qu'ils ont coûté. Que voîs-je encore? — Des éditeurs qui font touaà peu près faillite » et qui n'en sont pas méa>e préservés po^r (es^œuvi^s d'écrivains tels que MM. de Chateaubriand et Victor Httgo } des éditeurs s^ns capitaux et aau^ crédit^ qui ne savent qu'empiler des volume», les febriquer chèrement , et finir par discréditer leurs 4ditioos en en vendant périodiquement les reste» à tout prix, à des veilles ou à des lendemaina d'écbéan<H>i Que vQis-jo enfin ? — Des auteurs qui , comine M. Thiersi, 6nt vendu pour un morceau de pain lu {propriété d'ouvrages qui auraient fait leur fortuQê« Dana mon système , il n'en eût pas été ainsi ; Vautèur ne vend à l'éditeur que le droit à la première édition^, ai l'ouvrage a peu de mérite, &'U ne roa-^ fer«^ p»!& en lui des élén^ens de suQcèi^ ou de popMr>
tâptté , rim n'est changé h ce qui a liôu ; 'l?édition sô v«nd pki$ ou fnome lentement ; oh ne s'cs|p09e pasà; «I faire lino Bebondc , lo llvfc 6'oub|ie,
Si au contraire l'ouvrage a du mérite , s!cl go; ^
prête il des combinaisons fructueuses , qu'arrive tii ? r^ La concurrence s^eH etnpare avec (lulani de liberté que s'il s'agissait des comédies de Molière y des fables^^e La Fontaine, ou des œuvres de Mon^ lesqûieù ! * — Tel édi|eur en fait une édition à i iranq le volume destinée à une olassq de lecteurs ; tel au^ t^e éditeur en Êitt une édition de lunei à 7 fr. 5û 04 tel autre enfin eh fait une édition illustrée à 10 fr.* le Vo)ume. Sur chaoune ^e ces éditions , l'auteur et ie&kéritieFS ont lemv droite dont ils ne peuvent ja-i mais être frustrés. • — Si l'édition dont les volumes & I franc se lire à 100,000 exemplaires, le droit ser^i de 10,000 fr.; si l'édition k 7 fr. 5o c. eat imprimée k 1 ,00a exemplaires, le droit sera de75o Fr. ; enfin si l'é^ dition illustrée est tirée à i o ,000 exemplaires, le droit de l'auteur et de ses héritiers sera de 1 0,000 fr. Dans l
ce système , s4i était adopté^ les éditeurs ayant toute liberté d'exercer leur esprit, devenant de yéritables în()uslriels , de gros négoc^ans , mille combinaisons ,' mille débouchés , mille moyens de piquer et de sav tJisfain^ la curiosité publique s'inaagineraient dont oif n^ pas aij^urd'hui l'idée. Ne peut on concevo^* tel auteur ayant autant d'acheteurs que tel journal af d^abonnés? L'auteur qui se yeod peu isolément peurrsril se vefidre beaiicoup dau uoe œllection
dont il ferait partie , où ce qui serait supérieur ferait passer ce qui serait médiocre , où ce qui serait vul* gaire ferait accepter ce qui ne le serait peut-être pas assez.
En réalité , je change moins de choses que vous ne le supposez. Mon système ne s'applique qu'aux BÉiMPREssiONS ; il n'a donc de champ d'exploitation que les ouvrages qui ont déjà été imprimés. Or, pensez-vous qu'il soit beaucoup d'auteurs dont les éditeurs craindront qu'on ne réimprinie les livres le • lendemain du jour où ils auront été mis en vente, quand la première condition de cette réimpression, la condition sine quâ non ^ sera le versement préalable du droit d'auteur dans la caisse instituée à cet effet? — Non, malheureusement non^ c'est un danger qu'on aura trop rarement à craindre. Mais alors quel sera donc , me demanderez-vous , l'avantage de ce nouveau système ? — Son avantage , ce sera de faire sortir notre librairie de l'ornière où elle s'épuise en vains efforts sans avancer ; son avantage , ce sera de lui faire découvrir un nouveau monde de consommateurs ; son avantage , ce sera enfin de faire vendre par la France ce qu'aujourd'hui la Belgique vend à l'Europe. Les livres français qui sont réimprimés à Bruxelles le sont rarement par un seul éditeur ; quand ils s'exportent à !2,4^o ou à S^ooo exemplaires 9 il est rare qu'ils n'aient pas supporté les frais de trois compositions. Or le jour où ces frais répétés seraient plus onéreux que le paiement de la
dime a l'auteur , la Belgique ne ferait plus de réimpressions , car celle industrie la ruinerait au lieu de l'enrichir. Il n'y a , soyez-en sûr, que ce moyen d'anéantir ce qu'pn a le tort d'appeler la contrefaçon étrangère^ puisqu'il ne peut y avoir de contrefaçon d'un livre que là oix le droit de propriété existe. C'est s'abuser élrangement que de supposer qu'on obtiendra jamais par voie diplomatique que la Bel* gique renonce à l'industrie et au commerce des réim^^ pressions tant qu'ils seront avantageux pour elle. On négociera long-temps , on ne terminera jamais rien. Et d'ailleurs la contrefaçon s'exilât-elle de la Belgique qu'il s'offrirait aussitôt pour elle une autre patrie; la France n'y gagnerait absolument rien» Mais c'est une question qui y pour être traitée avec les développemens qu'elle comporte , veut l'être séparément.
Je me liàte de revenir défendre celle des parties de mon projet que vous attaquez le plus véhémentement. Ce que vous déplorez, c'est que l'auteur n'aura plus lé capital de ses œuvres à administrer. A cette objection , voici ma réponse : Si l'écrivain est un auteur dont les œuvres se vendent à grand nombre, et que son droit inhérent à toutes les éditions lui rapporte successivement plus que la vente de sa propriété ne lui aurait produit, une fois payée, rien , ne rem^yêchera de capitaliser les sommes qu'il aura reçues , et de se donner le plaisir d'administrer h ibilemcnt ce capital ; mais si au contraire il l'administre.
mal ,: s'il le disripe*, il n^aum pas encore tout perdu ^^ car if 6e pourra qu'au moment le plus inattendu sk fortune soit relevée par quelque éditeur eiit reprenant ^ par quelque combinaison ingénieuse* 6a veuve , aès ciffans / ses héritiers n'hériteront pas sculemetit de sa misère et de la gloire de ses oeuvres ; si ses OBli^ vres donnent des fruits , il^ les recueilleront. Pretoria un exemple qui mette en regard votre système et 1er mien : faisons revivre l'auteur dont il a été fait le pjtil ^rand nombre d'édltiôn$,et dont il aété v^hdu lé plUft ^ratid nombre d'exemplaires. Ressuscitons Lu Fontaine. Supposons qu'il vient de terminer se^ fableé^ immortelles; supposons qu'un éditeur sag^cea(catirt ehe£ le' bonhomme insoubianl , avec Une soimne dé' dix mille ééus, et luijiennc b peu près Oe tangage ! «Je vous propose d'échdnger la propriété de vos fil* blés contre la remise de ces belles et bonnes éspèeesf s6niiatitës, avec lesqiielles vous pourrez voui^ fblre dés rentes ou achetet' quelque tharmant petit do moine que vous laisserez h vos petites-Biles. » Gette^ proposition lui étant adressée ^ croy^z-'Vdus qiJe fébonhomme kl rcfùbâtP^-Non, il l'accepterait, tobimé peut-être vous eussiez accepté vous-mémé pàreiHè'' proposition si elle vous eût été faite par le prératef • éditeur des Méditations poétiques , le prcm$^ èé^ vos ouvrages ! Vous n'en avcSs pas vendu la propriétô|i ilitiis enfin vôiis auriez pu la vqndi^e avant d'e» iHëti' cûnnaitre le prix! Je serais fort étoimé si Bérarigef ^dont les chansons ont eu vingt édifions ^ éditiofls^^ft'
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bon marché , éditions de luxe, éditions illustrées ^ avait eu la prudence de conserver la propriété de ses œuvres. Dix mille écus offerts à La Fontaine lut eussent sans doute paru une somme, à ce point considérable qu'il n'en aurait pu croire ses yeux ^ et que la tendresse paternelle lui e6t fait considérer, comme un devoir de s'rgoer Tacte de vente sans même prendre le temps de le lire! Qui de l'auteur ou de Té'diteur eût fait un marché de dupe ? A ce sujet il y au rait un curieux calcul a faire si on pouvait en réunir Ws élémens, ce serait de relever le nombre des édi< tions qu'on a faites des fables de La Fontaine , et d'évaluer la somme à laquelle se serait élevé le droit du dixième et qu'auraient touchée ses héritiers s'il en existait encorel
Dans votre système ^ l'auteur peut vendre à vil prix la propriété de ses œuvres et peut en dissiper; l'argent; il peut en dépouiller sa veuve, ses cnfansi. ses héritiers, les laisser plongés dans la misère, tandis qu'il aura fait ou qu^il fera la fortune de ses odi-^ teurs. Dans mon système Hen de pareil n'a lieu ; l'écrivain renommé est un mineur qui ne peut aliéner follement son patrimoine > qui ne peut en dis^ siper les revenus, qui ne peut déshériter ni Sa veuve ni ses cnfans, pas même ses arrière -neveux. Dans mon système, la gloire de Corneille assure la for^ tune de ses petils«tilS| et cependant le droit qui grève ses œuvres n'est piis tel qu'il en augmente sensible-*, ment le prix dé vente et qu^il sollicite l'étranger à:
les réimprimer, au détriment de la librairie française. Il ne se serait pas fait une édition de moins ^ vendu un exemplaire de moins parce qu'il existerait encore des héritiers de La Fontaine ou de Molière qui jouiraient du droit que je propose d'établir. Ne dites donc plus que ma loi , qui est une loi de prévoyance et (le conservation, est une loi de larcin et de spoliation.
Oui , je l'aflirrae, l'éditeur qui sera libre de vendre ses livres au prix qu'il voudra , qui pourra employer à leur fabrication des moyens économiques aujour*-^ d'hui impraticables , qui fera un grand commerce ^ qui conséquemment aura des correspondans dans toutes les villes du monde où notre littéralure s'é^ tend y qui disposera de capitaux considéi*ables, qui ne sera plus un commis aux ordres de l'auteur, mais un manufacturier, vous exploitera mieux que vous* môme, quelque habileté que vous ayez mise dans le choix de votre éditeur et quelque liberté d'action que vous lui ayez laissée.
L'hypothèse que dans mon système on pourra^ vous exploiter mal^ ou ne pas vous exploiter du tout, est une hypothèse inadmissible ; un seul, mot y répond: la concurrence.
« Les auteurs, ou leurs familles^ prétendez-vous^ sont aujourd'hui pour plus de moitié dans lès entreprises de librairie qui reproduisent leurs œuvres ; ils y versent soins , travail , annonces , capitaux; ils s'associent aux libraires ; Hs provoquent
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les éditions; ils se cramponneni contre le silence et la mort, qui sans cela. les atteindrait beaucoup plus tôt. » Toutes ces allégations fussent - elles exactes, ce qu'elles sont loin d'être, ne seraient pas des objections , car ce que vous supposez que font les auteurs et leurs familles, rien n'empêcherait qu'ils continuassent de le faire.
« Votre système , ajoutez- vous ^ qui prétend au mérite des idées pratiques , ignore donc les : premiers élémens du commerce de la librairie, de l'exploitation des livres , considérés industriellement ; c'est donc à un poète à vous rappeler les premiers principes de toute industrie. Le premier de touSf c^est qu'il ny a point (V exploitation sans propriété. Quand tous lés livres seront dans le domaine public, on imprimera encore les chefsd'ceuvre qui traversent le temps sur leurs propres ailes j tous les autres ouvrages secondaires n^airront qu'une édition ; et le capital de notre industrie littéraire , qui est aujourd'hui de 200 millions , qui par notre loi montera à 4<><^ millions, avant dix ans tombera à 4o ou 5o millions. » Erreur, erreur, erreur; quatre fois erreur !
Ilny apas d^ exploitation sans propriété} ditesvous. A-t-il donc été fait moins d'éditions de Montaigne , de Pascal , de Montesquieu , de Molière , de Corneille , de Racine , de Voltaire , de Rousseau , de Buffon , de Fénelon , de Bossuet , etc. , etc. , après leur mort que pendant leur vie?
£st-c6 que j^ai jamais proposé de faire tombéi* indisiinctement tous les ouvrages dans le domaine publie? -^ Le domaine public, c'est-à-dire rafTran- ' chissement de tout droit d'auteur, est une chose; la liberté d'exploitation , sous réserve d'un droit à payer, en est une autre. Je ne les ai pas confondues. Dans votre système adoptif, le domaine public, c^esl, cinquante ans après la mort de Fauteur ^ la spoliation de ses enfans ; dans le mien , le domaine public ne commenceque lejouroù s'éteignent tous leshéritiensi
Autre objection. On réimprimera encore les cheft* d*œuvre, mais on ne réimprimera plus les ouvrage* secondaires. S'il en était ainsi, ce serait tant mieux qu'on réimprimât, sans (in ^ les Méditations poé-^ tiques , les Harmonies poétiques , les Orientales , les Feuilles d'automne^ V Itinéraire à Jérusalem^ le Voyage en Orient^ René^ Addlpke^ Obermann^ Notre-Dame de Paris , Indiana , Eugénie Gran^ dety Cinq ' Mars ^ Volupté^ etc. , clc. , et qu*on n'imprimât plus tant de mauvais vers , tant de mau*^* vnis romans, tant de pauvres livres sans style et sans idées. Mais c'est une illusion dont il ne fadt pas se bercer , quand on voit réimprimer tous les jours d^anciens ouvrages tombés dans le domaine public, qui ne sont pas même des ouvrages secondaires! Est-ce que, par exemple, les Lettres à Emilie sur la Mythologie , par Demoustier , sont un chef-d'œuvre? Eh bien, une seule édition avait été publiée en 1786, du vivant de l'auteur; depuis
sa mort , arrivée en 1801 , el durant les dix annéeii de droit exclusif^ on a publié' trois éditions seulement 5 Dt depuis i8t2 , époque h laquelle rbuvràgé est entré dans le domaine public, jusqu*en 1852, période de temps égale a la durée du droit exclusif, n a été publié pliis de douze éditions.^ dont plusieurs stéréotypées. Je pourrais citer cent autres exemple» pareils; Tcspace me manque. .
En Belgique, où tout livre qui a vu le jour en France est du domaine public, que fait-on? — S*y borne -t-on- à réimprimer sans cesse Chateaubriand , Lamartine , Hugo , Delavigne , de Musset 5 Guizot 5 de Baranle , Thiers , de Tocquevîlle , Nodier, de Balzac, George Sand, Sainte-Beuve, Eugène Sue, Fi'édéric Soulié, Paul de Kock, Léon Gozlan , Alexandre Damas , etc. , etc. ? Quel est le méchant roman imprimé à Paris qui ne soit pas réimprimé h Bruxelles?
Vous dites enBn que « le capital de notre industrie littéraire, » expi^ssion que je vous émprunlei, est do 200 millions. J*admets ce chiffre sans preuves ; mais ce que je ne saurais m'explîquer, c'est que votre loi ait pour effet de l'élever à 4oo millions! Comment? Mais ce serait plutôt le contraire qui aurait lieu, si Iç droit exclusif des héritiers de l'auteur était prolongé de vingt années; la raison en est trop facile à comprendre pour que je m'y arrête. S'il est un moyen de doubler « le capital de notre industrie littéraire )y^ ce ne peut être qu'en tirant à
plus grand nombre les ouvrages des auteurs vivans ; or, l'unique moyen dç les tirer à plus grand nonabre, c'est d'en abaisser le prix assez bas pour obliger b Belgique à renoncer a une industrie qui ne fait pas la fortune de ses éditeurs, mais qui fait la prospérité de ses imprimeries et de ses fabriques de papier.
Vous mettez en opposition les romans de Pigault- Lebrun et la Mécanique céleste de Laplacc, et vous dites : « Les héritiers de Pigault* Lebrun reçoivent 5oo,ooo francs en ^5 ans , et les héritiers de M. (!e Laplace 5 ou 6oo francs. Un système qui rétribue aussi équilablement le plus grand ouvrage du siècle et la plus vulgaire débauche de l'esprit est un système jugé par ses œuvres. » Je ne sais pas à quelle adi^sse va cette objection, car ceci est précisément ce qui a lieu dans l'état actuel des choses, et le tort de mon projet c'est d'être impuissant à le changer. Mais il y aura toujours deux classes de \\vres : ceux qui s'adresseront à la multitude et ceux qui ne seront accessibles qu'à un petit nombre do lecteurs très-édaîrés. Ceux-là se vendront bon marché et ceux-ci très cher; ce qui n*empéchera pas de les acheter; car il est des livres, particulièrement les livres de science, qu'il faut absolument avoir, coûte que coûte.
Vous qualifiez ô!^ anomalie matérielle a xxn vo* limic compacte contenant dix volumes ordinaires, se vendant moins, et ne payant aux auteurs que le
dixième d'un dixième. » Je relève l'expression A^anomalie^ mais sans me l'expliquer. Ce que je sais seulement, c'est que les œuvres de M. Casimir Delavigne (format în-8*; prix, 7 fr. 5o c. le volume) ne trouvaient plus que de rares acheteurs; il y a trois ou quatre années, elles ont été réunies en un volume compacte du prix de 10 francs, tirées et vendues à i 0,000 exemplaires, et cette édition a rapporté à l'auteur 20,000 francs .
J'arrive enfin à votre objection la plus sérieuse; aussi l'ai-je réservée pour la dernière. La voici lit* téralement :
« De quoi se compose une propriété, une valeur? De deux choses : le cipital et le revenu. Qu'est-ce que vous laissez aux écrivains au lieu du capital et du revenu de leurs œuvres ? Vous leur constituez, quoi? Voyons, nommez cela ; je vous en défie. Je vais le nommer ,. moi : vous leur constituez une rente perpétuelle et éventuelle y c'est- à -dire le dixième de Féventualité d*une rente qu'il ne dépendra pas d'eux de créer, mais qui ne sera créée de temps en temps , ou jamais , que par le caprice , la spéculation , le hasard de la pensée d'un éditeur qui sera tombé sur eux ou sur l'héritage de leur famille. Vous appelez cela une propriété? mais cela n'est déjà plus un capital. Vous appelez cela une rente ? mais personne ne vous la doit. Vous appelez cela un revenu? mais il pourra s'é-
cQuler de3 domi-sièqlea ^vaqt que quelqu'ua songe à vous le payer/»
Saus doute le droit dont je propo&ç rélablia^-^ pjeqt légal no consiiUiera jamais qu'un revenu prpçairç subordonné à rexploitatign j mais que U réim* pression des oeuvres d'un auteur soit avantageuse, et elle sera sûre. Encore une fois , fiez-vous-en pour cela à l'avidité de la concurrence. Quand une édition seulement serait fructueuse, on en fera au moîn^ deux ; que les éditeurs y gagnent ou y perdent, l'auteur ou ses héritiers n*en toucheront pas moins double droit. Sans doute il pourra s'écouler des demîsiècles avant qu'un éditeur fasse telle réimpression ; mais s'il ne la fait pas, ce sçra par prudence, non par publi* N'avons-nous pas vu réimprimer récemment des Chroniques et des Mémoires portant la date des XIII, XIV, XV, XVI et XVIP siècles? Pourquoi ne les avait-on pas réimprimé^ plus tôt? Les avait-on publiés ? — Non , c'est que plus tôt ces ouvragés p'eussent pas trouvé d'acheteurs ; il fallait attendre que l'étude eût fait naître le besoin et le goût de leur lecture.
Après cela qu'ioiporte que ce droit s'appelle unç propriété ou une rentçi , si ce droit est perpétuejl et si le paiement en est garanti? Ne vgule^j-vous pas que ce soit une propriété ? Ne voule^-vQua pas que ce soit une rente? eh bien ! alors qe sera un impôt, un impôt de consommation institué par la loi <iu profit des auteurs illustres et de leurs héritiers ! Ce ne
seront pas des propriétaires, soit; ce ne seront pas ' des rentiers, j'y conscms; alors ce seront des souverains, les souverains du royaume de l'intelligence.
Que de choses il me resterait encore à dire! mais il me faut terminer celte réponse, déjà trop longue, et malheureusement la terminer par l'expression du regret que j'éprouve de ne point partager votre avis sur le danger des idées radicales. Les idées radicales n'ont rien qui m'épouvante. Je ne m'effraie que des idés fausses, et surtout des concessions qui sont des capitulations de principes.
C'est qu'il n'y a pas d'exemple que les concessions aient jamais sauvé une cause perdue.
DE
LA PRESSE PERIODIQUE