A M. DE GIRARDIN
1 1 léTricr 183».
Votre journal m'a toujours traité avec tant de faveur que je ressens plus qu'une peine d'esprit quand il exprime des idées qui, selon moi, manquent d'unie compléta justesse. Combattre les erreura de ses adversaires, c'est le plaisir de la lutte intellectnelle. Réfuter les erreurs de ses amis, c'est la peine de celte lutte, mais c'est aussi son mérite. Emprunter leur journal pour leur répondre, c'est leur prouver par le fait qu'on croit plus à leur générosité qu'à leur système.
Je vous demande doûc place pour quelques lignes. C'est trop peu pour répondre à la lettre très* remarquable que vous m'avez adressée dans votre journal d'aujourd'hui. Mais c'est assez pour vous indiquer en quoi nous différoiDS. T^ tribune le développera mieux encore. .
Vous résumez ain&i les objections de ceux qui conteslent le droit naturel de^b propriété littéraire, et vous relovez suffisamment votive pensée personnelle an àmxkl à ta fin de \o\/cç article que Tavatitago
( a84 ) n'est pas resté à ceux qui veulent la consacrer en droit légal.
Reconnaître la propriété littéraire , dites-vous, ce serait :
Établir un impôt sur la librairie ;
Augmenter la valeur vénale des livres et nuire à la diffusion des lumières;
Exposer une nation à se voir privée des ouvrages les plus utiles par l'avidité, le caprice, ou les préjugés d'un individu;
Donner une prime à la réimpression étrangère ;
Susciter des difficultés gênantes au commerce de la librairie, qui ne saurait plus, au bout de quelques générations , où aller chercher les propriétaires des ouvrages qu'elle voudrait réimprimer;
Ébranler enfin les principes immuables de toute propriété.
Je réponds paragraphe par paragraphe.
I® Reconnaître la propriété littéraire , ce serait établir un impôt sur la libraire. — C'est exactement comme si vous disiez : Reconnaître la propriété du champ, c^est établir un impôt sur l'ouvrier qui )c féconde , sur le commerçant qui en achète le blé pour le revendre, et sur le consommateur qui en fait son pain. La parité est absolue. Je n'en dis pas davantage. Les comparaisons sont le miroir des choses. Quand l'image est Fausse, l'axiome n'est pas vrai. Socrate ne répondait pas autrement.
2* Ce serait augmenter la valeur vénale des livres
'( ^85 ) et nuire à la diffusion, des lumières. — C'est encore cotnme SI vous disiez : La propriété d'un champ nuit à son exploitation , en fait enchérir les produits y et amène la disette. L'expérience et l'économie politique vous répondent pour moi que la propriété est partout le meilleur stimulant k la production et à la multiplication des Fruits du champ qu'elle possède; que les terres qui appartiennent h tous ne rendent rien ou presque rien h personne ; que les communaux sont en friche , et que le blé n'est nulle part aussi rare et aussi cher que là où la terre est à tout le monde. Vous êtes économiste, je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi ce phénomène est un fait| et commentée &it anéantit votre objec-^ tion à la propriété des œuvres de l'écrivain.
3^ Ce serait exposer une nation à se voir privée des ouvrages les plus utiles par l'avidité , le caprice ou les préjugés d'un individu. — Vous voulez dire que les héritiers de Newton ou de Racine pourraient, s'ils ét;aient propriétaires de la science où de la poésie de ces deux grands hommes , interdire aux libraires d'en faire des éditions? — Je ne réponds pas à cet argument y car nous n'admettons pas le fait. Toute loi sur la propriété reconnaît avant tout la propriété sociale, dont la propriété des familles n'est qu'une dérivation. Le droit d'expropriation avec indemnité pour cause d'utilité publique existe pour le champ, nous le constituons pour la pensée. Rien n'est plus facile que de le régler. Toutes les fois
qu^un certain laps de temps se sera écoulé sans que des éditions de tel ouvrage aient élé fiaites et épuisées^ rimprimeur qui se présentera avec des offres réelles sera autorisé à réimprimer ledit ouvrage, et le prix remis aux propriétaires.
■ 4® Ce serait donner une prime à la réimpression étrangère. — Mais la question de contrefaçon est étrangère à celle de propriété. Et d'ailleurs ici encore le fait vous répond : Qui contrefait-on h Bruxelles? Est-ce Corneille? Racine? Fénelon? La Fontaine? Pascal? tous ces ouvrages tombés dans le domaine public en France, et pour la réimpression desquels les libraires n'ont rien à payer aux familles des au* teurs? Pas le moins du monde. On contrefait les écrivains morts hier ou vivans aujourd'hui et de qui nos libraires acquièrent le privilège de les éditer. Vous voyez donc bien que ce n'est pas l'immunité de subvention des libraires français aux écrivains ou à leurs familles qui est ou qui sera la cause des con<trefaçons. Cette quote-part des auteurs dans le prix commercial de leurs œuvres est un chiffre imperceptible qui disparait dès la troisième ou quatrième édition dans la valeur vénale de l'exemplaire. La contrefaçon ne s'attiiche qu'à la vogue. Le temps seul a la vogue. L'immortalité marche à pas plus lents.
5* Ce serait susciter des difficultés au commerce de la librairie , qui ne saurait plus où trouver les propriétaires des ouvrages qu'elle voudrait réimpri-
nier. — Vous oubliez combien sont l'ares les héritages de cette nature! Les libraires n'auraient guère de peine à découvrir après un demi-siècle qui sont les fils ou les neveux des deux ou trois grands génies dont les œuvres vivraient encore dans le siècle suivant! Les places sont serrées dans le domaine des siècles, un écrivain en chasse bien vile un autre , et ceux qui résistent sont notoires comme le génie et éclatans comme la renommée. Le nom qu'ils laissent est connu de tout le monde ; car on a supprimé la noblesse, mais on ne supprimera pas la gloire. Les libraires n'auraient pas besoin de faire une enquête pour savoir à qui ils ont légué leurs monumens* Mais vous oubliez que les éditeurs seraient bien plus gônés par la concurrence , indéfinie entre eux , qui résulterait de la propriété en commun. Car chacun d'eux, avant d'entreprendre une édition d'un auteur mort, serait obligé de s'assurer, auprès de tous les autres éditeurs de l'Europe, que la môme pensée ne leur est pas venue au même moment; sans cela ils courraient le risque de se faire concurrence et opposition les uns les autres , par une simultanéité d'éditions nuisibles k tous; et voilà ce qui gênerait les entreprises de la librairie et arrêterait la multiplication des livres. On ne jouit en paix que de ce qu'on a acquis. Les éditeurs, traitant avec l'auteur et sa famille, ont des conditions certaines ; en ne traitant avec personne, leur commerce devient aléatoire. 6"* Enfin , dîtes- vous, vous allez ébranler les prîn-
cipes immuables de toute propriété! et comment? En bornant la jouissance à la vie de l'écrivain , et à cinquante ans après sa mort. Mais vous , dans votre système de propriété de tout le monde , ne vous apercevez-vous pas qu'au lieu d'ébranler les principes de la propriété , vous niez la propriété même ? vous niez cette loi morale qui veut que le fruit du travail et du plus personnel des travaux humains n'appartienne pas à l'auteur du travail , mais a celui qui en profite ou qui le dilapide ! Ne vous apercevezvous pas qu'au lieu d'écrire dans votre loi propriété littéraire , vous y écrivez spoliation d'un seul par tous , sans justice pour l'écrivain spolié ^ sans profit pour le domaine public spoliateur ?
Comme législateur , vous consacrerez une injustice ; comme économiste, vous détruirez un capital. Ces faits-là peuvent exister malheureusement dans une société mal faite ; mais il ne faut jamais écrire le nom de loi sur des vices de civilisation. Ils n'étaient qu'un malheur ; on en fait des scandales en voulant . les consacrer.
Vous me demandez pourquoi je ne demande à la loi que cinquante ans? Ma réponse est courte. Parce que je n'ose pas espérer plus de la justice de mon temps. Si j'étais seul législateur , je demanderais la perpétuité. Votre loi serait un principe; la mienne n'est qu'une concession. Les circonstances peuvent commander une concession ; elles ne peuvent jamais justifier Tabandon. d'un principe. Nous le posons ,
( 289 ) nous , ravenir en tirera les conséquences. Vous le niez 5 vous ; Tavenir vous en demandera compte. Il nous plaindra , nous ; il vous accusera , vous. Ne lui donnez pas ce grief de plus contre noire époque. Il en aura assez.
A la seconde partie de votre lettre , je répondrai de même , si vous le permettez. Mais je vous le répèle, la question est immense , et le temps me manque. Â demain donc.
Lamartine.