I. — Retour de Marie Stuart en Ecosse
Elle s'est embarquée tristement, regrettant de quitter la France.
Elle échappe aux croisières anglaises et entre dans le port de Leilh, par un temps brumeux, sans être attendue.
A la nouvelle de son arrivée, la noblesse vient la recevoir pour la conduire à son palais d'Edimbourg. L'aspect sauvage et pauvre du pays, le misérable équipage de son cortège l'attristent jusqu'aux larmes.
Elle arrive à IIol>rood. Le soir les bourgeois d'Edimbourg viennent chanter des psaumes sous sa fenêtre en s'accompagnant sur des violons à trois cordes. Marie Stuart se sent tout à l'ait étrangère en son pays, dont elle n'a ni les mœurs ni les croyances, et pressent son funeste avenir.
Il faut se représenter Marie Stuart, belle, intelligente, instruite, habituée à la vie délicate et somptueuse de la cour de France, à l'éclat des fêtes, à l'agrément des flatte-
ries spirituelles : séduisante créature faite pour la joie, le luxe et les arts, à qui Ronsard adressait des sonnets, et cinq ou six de ses poèmes, à qui il disait :
Le jour que votre voile aux vagues se courba, Et de nos yeux pleuraat les vôtres déroba, Ce jour la même voile emporta loin de France Les Muses, qui soûlaient y faire demeurauce, Quand l'heureuse fortune ici vous arrêtait. Et le sceptre français entre vos mains était.
Quand vos yeux étoiles, deux beaux logis d'amour Qui d'une obscure nuit peuvent faire un beau jour, Et pénétrant les cœurs, faire dedans les âmes Connaître la vertu de leurs divines flammes; Quand votre front d'albâtre, et l'or de vos cheveux Annelés et tressés, dont le moindre des nœuds Prendrait le cœur d'un Scythe, et ferait à la guerre Hors des mains des soldats tomber le fer à terre...; Quand votre longue, l>elle et délicate main..., Quand vos sages propos, quand votre douce voix Qui pourrait émouvoir les rochers et les bois, Las! ne sont plus icy ; quand tant de beautés rares Dont les grâces des cieux ne vous furent avares, Abandonnant la France, ont d'un autre côté L'agréable sujet des Muses emporté!
Comment pourraient chanter les bouches des poètes, Quand par votre départ les Muses sont muettes? Tout ce qui est de beau ne se garde longtemps; Les roses et les lis ne régnent qu'au printemps; Ainsi votre beauté, seulement apparue Quinze ou seize ans en France, est soudain disparue, Comme on voit d'un éclair s'évanouir le trait.
11 faut vous représenter aussi la France de la Renaissance, avec ses délicieux châteaux, Chambord, Chenonceaux, Ecouen, Anet, les Tuileries; avec ses poètes et ses artistes, Ronsard, Du Bellay, Jean Goujon, Germain Pilon, Clouet, Jean Cousin, Delorme, Ducerceau, Palissy : cette vie intense et splendide, où les passions mêmes et les vices se décorent de grâce élégante, où la délicatesse de Tespiit, la finesse du sens esthétique voilent ei ennoblissent la corruption.
Et de cette France si rarlieiise et si belle, cette exquise et fine princesse est jetée dans la pauvre et sauvage Ecosse. Tout était fait pour la blesser ou l'effrayer : le climat brumeux et triste, les hautes maisons noires, les rues étroites et sales de la vieille ville d'Edimbourg, l'énorme édifice d'Holyrood, abbaye devenue château fort, prison plutôt que palais pour la jeune reine, les grandes salles gothiques aux murs nus, aux meubles rares et lourds, froides et pauvrement éclairées; et puis les hommes plus rudes encore que leur pays,
Les grands lords montagnards avec leurs clans sauvages,
ces highlanders dont le costume et les mœurs sont si peu en rapport avec les modes et la gaieté françaises; surtout la sévérité sombre des seigneurs et des bourgeois protestants, et les ministres en robes noires, à la parole dure et menaçante. Le fougueux John Knox avait enfiammé le pays contre le pape et les cérémonies catholiques; déjà de tous côtés la Congrégation des seigneurs avait démoli églises et couvents, brûlé les ornements et les objets du culte, et même l'année précédente les États avaient établi dans le royaume le culte presbytérien.
Représentez-vous donc ces trois objets : la France et l'Ecosse si dissemblables, et la reine en qui le regret du passé redouble l'horreur du présent. Essayez de rendre ce que doit éprouver son cœur tendre et délicat, le serrement de cœur qu'elle doit sentir en revoyant son payi natal. Ne vous est-il jamais arrivé de sortir d'une salle chaude, éclairée, joyeuse, toute pleine de gais propos et de sourires aimants, et de vous retrouver tout à coup dans la huit froide, solitaire et muette? Ou bien, ne connaissezvous pas, si peu que vous ayez voyagé, la tristesse du
départ d'un lieu qu'on aime, où l'on a été heureux, et l'inquiète appréhension de l'arrivée nocturne dans une ville inconnue, l'aspect sinistre des places désertes, le profil menaçant des hautes maisons, et l'angoisse déraisonnable qui serre le cœur, devant ces objets étrangers qui ne disent rien à rame? Enfin souvenez-vous, quand vous avez quelque part commencé une existence nouvelle, quand vous êtes entré à l'école, au collège ou au lycée, souvenez-vous de la curiosité effrayée dont vous avez scruté les murs de votre nouvelle maison et les visages de vos supérieurs et de vos camarades, de ce regard qui cherchait même dans les objets inanimés un peu de doux accueil et de bonté familière. Malgré la disproportion des choses, un peu de cette expérience personnelle mettra de la sincérité dans le récit, et y répandra plus de vraie couleur que tous les détails historiques et l'investigation curieuse des mœurs et coutumes écossaises.