II. — Abdication de Charles-Quint
(25 octobre looo)
Charles-Quint paraît dans la grande salle du palais de Bruxelles, en présence des États généraux des 17 provinces, des membres des divers conseils, des grands de sa cour, des ambassadeurs étrangers, et du peuple : vêtu de deuil, entouré de sa famille, il s'appuie d'une main sur un bâton, de l'autre sur l'épaule du prince d'Orange.
Il expose les raisons qui le déterminent à déposer le pouvoir ses travaux, ses souffrances, ses regrets.
II fait d'éloquentes recommandations à son fils, et brisé par la fatigue et l'émotion se laisse tomber sur un siège.
(Dans celte séance solennelle, Charles-Quint transmit seulement les Pays-Bas à son lils : mais il annonça son intention de résigner aussi ses autres couronnes. Il remit peu après
l'Espagne, la Sicile et le Nouveau-Monde à son fils Philippe. Il conserva Ja dignité impériale jusqu'en l'année 15o8, où il la remit délinitivement à son frère Ferdinand, roi des Romains.)
Le caractère de cette scène, que vous avez à retracer, est une simplicité grandiose. L'empereur parle tout uniment, mais le cœur débordant d'une émotion qui se communique à tous. « Son discours, dit un de ceux qui l'entendirent, remua l'àme de tout le monde; le plus grand nombre pleurait, quelques-uns sanglotaient; l'attendrissement gagna l'empereur et la reine Marie, et moi j'avais le visage inondé de larme?. » Je prends ces mots dans l'ouvrage de M. Mignet\ que vous avez avant tout à étudier pour vous préparer à traiter le sujet.
Voici quelques traits que j'y ramasse, et qui peignent, l'état moral et physique de l'empereur.
Le 17 janvier 1556, il écrit à André Doria: «Mes infirmités sont allées se multipliant chaque jour à tel point, que me^ sentant hors d'état d'accomplir ce que je dois pour l'expédition des affaires et pour l'acquit de ma conscience, non. seulement j'ai jugé nécessaire de me décharger sur mon fils du poids des affaires d'Italie, mais encore de celles descouronnes de Castille et d'Aragon, avec la confiance qu'il saura si bien les conduire que notre Seigneur en sera satisfait et que mes royaumes seront bien gouvernés. Ma résolution en me retirant en Espagne, est d'y terminer les jours qui me restent, et, débarrassé des affaires, d'y faire pénitence en réparation et amendement de quelquesunes des choses dans lesquelles j'ai gravement offensé Dieu. ))
Le 8 août, il écrira au roi des Romains « que l'un des
i. CIia-rles-Quint, son abdication, son séjour et sa mort au monastère de Saint-Jusl.
grands désirs qu'il avait en ce monde, était de se dénuer de tout ».
Peu de temps après l'abdication, quand Coligny et les ambassadeurs de Henri II vinrent pour faire ratifier par l'empereur et par Philippe II la trêve de Vaucelles, ils trouvèrent Charles-Quint tellement affaibli, que ses mains déformées par la goutte ne pouvaient rompre le fil qui fermait la lettre du roi de France. « Que direz-vous de moi, monsieur l'amiral? dit-il à Go'igny. Ne suis-je pas un brave cavalier pour courir et rompre une lance, moi qui ne puis qu'à bien grand'peine ouvrir une lettre? »
Charles- Quint était naturellement mélancolique. La mort de sa femme Isabelle, devant le cadavre de laquelle Francisco de Boija conçut le désir d'embrasser la vie religieuse, inspira des pensées semblables à l'empereur, et dès 1542 il entretenait Francisco de Borja de ses projets d'abdication. Aux suggestions d une piété ardente et triste se joignirent la fatigue des affaires (voyez-en l'accablant fardeau dans Mignet, p. 11-17), les maladies (désordres nerveux, goutte, maux d'estomac, p. 52), les dégoûts et les échecs politiques (affaires d'Allemagne, fuite d'Inspruck, siège de Metz) : tout cela concourut à la résolution finale que prit l'empereur. Il avait toujours eu en grande vénération tous les moines, mais surtout la science et la piété des hiéronymites : de là le choix qu'il fit d'Yuste en Estramadure pour y passer ses derniers jours.
Mais ce n'est pas tout d'avoir pris une exacte connaissance de tous les faits historiques qui concernent le sujet. Votre narration ne sera intéressante que s'il s'en dégage quelque intérêt universel, idée ou sentiment commun a tous les hommes, ou accessible à tous. Que me fait que Charles- Quint ait fait ceci ou cela, et pour telle ou telle raison? Le fait particulier me touche peu, si je n'y retrouve, exprimé dans une combinaison unique de traits individuels, quel-
qu'un des éternels aspects de l'âme, de la vie, de la destinée humaine. En un mot quel est le lieu commun auquel la scène de l'abdication de Charles-Quint donnera une forme concrète, et qui y sera la source de l'émotion?
En abdiquant, Charles-Ouint donne un grand exemple de dévouement à la chose publique : il renonce à l'orgueil du pouvoir, quand il se sent incapable de l'exercer au profit de l'État, et d'en porter les responsabilités.
Et puis, il nous donne une grande leçon de la vanité des choses humaines, gloire, puissance impériale et royale. Il a goûté tout ce que la vie peut offrir à l'homme de plus enivrant : il en est las, dégoûté, et la vie qui lui parait enviable, c'est la « nudité » du moine qui n'a rien et qui prie dans sa cellule.
Voilà ce que signifie Tabdication de Charles-Quint, pour lui et pour tous ceux qui l'entendent : c'est la conscience qu'ils en ont tous, qui fait déborder l'émotion de leurs cœurs et fait jaillir les larmes de leurs yeux. Ils ont tous le sentiment, et Charles-Quint tout le premier, qu'une pareille déclaration, de la bouche d'un empereur, est un acte rare, unique, une leçon que la terre n'entendra qu'une fois, et que tant de puissance et de gloire accumulées pendant un demi-siècle, tant de couronnes réunies sur une seule tête, rendent le dépouillement plus tragique et sublime.