VIII. — Réponse de Boileau à Mme de la Sablière
Il sera facile à qui connaît Boileau et Y Art poétique de réfuter toutes les conjectures faites par Mme de la Sablière. La Fontaine est son ami : et jamais du reste il n'aurait craint de donner une louange vraie à un homme en disgrâce. Le croire capable d'hésiter, c'est faire injure au roi plus encore qu'à lui. Il connaît le mérite de La Fontaine : il lui a donné jadis la préférence sur Arioste. Il admire l'antiquité, mais si quelque moderne dans un genre s'élève au-dessus des anciens, il saura bien le dire. Il ne fait pas difficulté d'avouer que La Fontaine est supérieur à Ésope, et même à Phèdre.
Que répondra-t-il donc pour justifier l'exclusion du fabuliste?
Relisez VArt poétique : quels auteurs trouvez-vous que Boileau y cite? Des anciens. Et parmi les modernes? les morts. Qui encore? quelques mauvais poètes, livrés au ridicule, et dont l'exemple invite à fuir les défauts qui les ont perdus. En donnant les lois des genres, il n'a nommé aucun des modernes qui s'y sont illustrés. Il n'a pas nommé Curneille ni même Racine, son cher ami pourtant, en parlant de la tragédie. Devait-il faire exception pour La Fontaine?
Mais il pouvait parler de la fable? La « raison » ne le voulait pas. Considérez le titre : « Art poétique ». Qu'estce à dire? qu'il ne parle que des genres de poésie, des genres auxquels la forme poétique est essentielle, auxquelles on ne peut, sans les détruire, imposer la forme de la prose. Voyez les genres du second chant, ces petits genres surtout, plus frivoles que la fable, mais qui impliquent dans leur définition l'emploi du vers : sonnet, rondeau, madrigal, ballade, chanson. Quant au 3^ chant, les Martyrs ni le Télémaque n'étaient encore écrits : mais on avait fait des tragédies en prose, et surtout des comédies : regardez l'œuvre de Molière, VAvare, le Don Juan, etc. Cependant Boileau ne croit pas que la tragédie, la comédie^ non plus que l'épopée, doivent s'écrire en prose. Il a l'exemple et l'autorité des anciens. Il accorde la prose à la farce, mais la comédie qu'il définit, la comédie de caractère exige le vers. Ce n'est pas son goût personnel qui lui inspire cette idée : les comédiens ne firent-ils pas mettre en vers le Don Juan de Molière, après la mort de l'auteur?
Boileau n'a-t-il pas omis des genres? Les Œuvres et Jours d'Hésiode, les Géorgiques de Virgile, le poème de la Nature de Lucrèce, VArt poétique d'Horace, et même le sien : c'est le genre didactique. En parle-t-il? Les Épltres d'Horace, les siennes : ce genre moral et philosophique, en parlet-il? Les Contes, en parle-t-il? Mais le vers est-il essentiel
à ces genres, ou appliqué aux œuvres par la fantaisie de l'auteur? Un sonnet en prose, c'est une contradiction absurde : mais un traité d'agriculture ou de physique, une poétique, une épître morale, un conte, tout cela ne peut-il subsister en prose, et sans qu'on pense un instant à réclamer l'emploi du vers?
N'en est-il pas de même de la fable? Ésope, Tite-Live, Bonaventure Despériers, Rabelais, ont conté des fables en prose, si Horace, Phèdre, Marot, Régnier, La Fontaine les ont mises en vers. Rappelez-vous l'opinion de Patru, qui trouvait la prose plus convenable à la brièveté, à la nudité du genre.
Mais est-ce tout? Si la fable n'est pas un genre poétique, est-elle un genre? J'ai cité Horace, Régnier, Marot : sontce des fabulistes? ils font des épîtres, des satires, et c'est là quïls insèrent des fables. Tite-Live, historien, en met une dans la bouche d'un homme d'État, Ménénius Agrippa, qui harangue la plèbe. Lisons la vie d'Ésctpe : ses fables, il ne les écrit pas, il les débite, à l'origine, aux particuliers, aux peuples : c'est sa façon de présenter ses conseils, de haranguer. Qu'est-ce donc que la fable? une forme d'argument, une variété de ce qu'on appelle l'ar- {jument historique^ Vexemple.
De ce que j'ai dit le plan se dégage aisément. Mais quelles seront les proportions de la lettre? Il est évident que ce qui est intéressant et important, ce sont les deux dernières idées que j'ai indiquées. Tout le reste devra donc être resserré, et très rapidement discuté.