IX. — Lettre à Racine sur la Préface de « Britannicus
La tragédie de Britannicus fut à son apparition très vivement attaquée. Les partisans de Corneille surtout décriaient la pièce nouvelle, et Corneille lui-même ne put peut-être s'empêcher de mal parler d'un ouvrage dont le succès faisait tort à ses dernières tragédies. Racine était fort sensible à la critique. Pour se venger, il fit précéder sa pièce d'une préface fort piquante, où il n'avait pas de peine à égayer le public aux dépens à'Agésilas el à'AttUa : il y raillait Corneille luimême sous le nom du vieux poète malveillant dont Corneille se plaint dans les prologues de ses comédies. Cette spirituelle préface eut un très grand succès et les partisans de Racine s'empressèrent de le féliciter. Boileau seul n'en fut pas satisfait, et il écrivit à son ami pour lui dire ouvertement sa pensée. Racine se rendit aux avis de Boileau, et dans la seconde édition de sa Préface, il retrancha tout ce qui pouvait blesser Corneille.
Que dira donc Boileau? Quelles idées exprimera-t-il? Sur quel plan écrirons-nous cette lettre?
Considérons le point de départ : Racine a fait une préface où les pièces de la vieillesse de Corneille sont attaquées. Bcjileau blâme ces attaques : est-ce à dire qu'il défend les pièces? Non assurément; rappelez-vous l'épigramme :
Après VAgésilas,
Hélas!
Mais après VAttila,
Holà!
Et dans son A7't poétique, c'est à Racine qu'il a toujours songé en donnant les règles de la tragédie. Il faut donc qu'il commence par marquer qu'il ne trouve pas bonnes les pièces dont Racine a parlé.
Ce n'est pas tout : à qui écrit Boileau? à un homme
d'amour-propre irritable, qui précisément vient de montrer qu'il supporte mal la critique. 11 faut prendre quelque précaution pour lui faire entendre un reproche : une telle âme veut être maniée avec délicatesse. L'approbation que Boilfau donnera pour le fond au jugement porté par Racine sur quelques mauvais ouvrages de Corneille, conviendra parfaitement à cet objet. De plus, si vous avez lu cette préface, il n'est pas possible qu'elle ne vous ait amusé : elle est toute pleine d'esprit. Nouveau calmant, qui sera appliqué à propos à l'amour-propre du poète. Et voilà notre début constitué :
La Préface de Britannicus est fort spirituelle^ et les reproches que Racine adresse à Corneille sont justes. Mais....
Mais quoi? Si Racine a eu tort, pourquoi a-t-il eu tort? Juste pour Agésilas, pourquoi est-il injuste pour Corneille? Qu'est-ce que Corneille? Avant d'être l'auteur d'Agésilas, qu'est-il? l'auteur de Pobjcucle, de Cinna, du Cid. Et qu'est-ce que ces pièces? qu'est-ce que le Cid? le premier chef-d'œuvre de la tragédie française. Et Corneille est le vrai fondateur de notre théâtre. Rappelez-vous ce que Racine lui-môme en a dit, quand il a reçu Thomas Corneille à l'Académie. Par conséquent :
Mais fallait-il oublier les services rendus par Corneille à Vart dramatique?
Racine n'a-t-il rien à répliquer à cela? Est-ce lui qui a attaqué? N'avait-il pas le droit de se défendre? Quelles circonstances peuvent excuser Corneille et imposer silence à Racine? Repassons les faits. Tout vient de ce que Racine fait des chefs-d'œuvre et que Corneille n'en fait plus : n'y a-t-il pas là à la fois de quoi aigrir Corneille, et de quoi consoler Racine? Ne doit-il pas être patient, précisément parce qu'il a conscience de sa supériorité? Mais enfin pourquoi lui interdit-on le dépit, qu'on permet à Corneille? Parce qu'il est jeune, et Corneille est un vieillard. Donc ;
N'était-il pas naturel que Corneille vit avec chagrin un jeune rival consoler Paris de sa vieillesse^ et ne devait-on pas accorder quelque pardon au dépit d'un vieillard?
Mais revenons à Racine : d'oîi viennent ces railleries sur les pièces de Corneille? De ce qu'il est sensible à la critique. Que lui faut-il donc souhaiter? De désarmer la critique. Est-ce en y répondant qu'il y parviendra? Est-ce en blessant ceux qui l'ont blessé? Que prouvera la vivacité de ses répliques? Cela fera voir combien profondément il aura été touché, et cela engagera ses ennemis à redoubler. Ainsi :
Ce n'est pas de cette façon que Racine imposera silence à la critique : au contraire, en montrant combien il est sensible aux coups quon lui porte, il engage à les redoubler.
Comment fera-t-il donc? Quel est pour lui le moyen de faire taire la critique? Il en a deux : d'abord l'indifférence, réelle s'il peut, tout au moins apparente; qu'il ne réponde jamais aux attaques; on se lassera de l'attaquer. Ensuite, qu'il mette le public de son côté si bien que tout le public prenne sa cause et se lève contre ses détracteurs : qu'il fasse de nouveaux chefs-d'œuvre. D'autant que ses envieux en concevront un plus cuisant chagrin que d'aucune épigramme qu'il puisse lancer contre eux. Voici donc la conclusion :
C'est par de nouveaux chefs-d'œuvre quil doit se venger des injustes attaques et désarmer l'envie.