Brevet supérieur, juillet 1887, département de la Corse
habituellement, constamment? Il y a sans doute de ces défauts dont vous étiez coutumier : la paresse, la curiosité, ou tel autre; mais il y en a assurément aussi, où, vous ne tombiez que par accès, à l'occasion. Il y en a peut-être même quelques-uns dont vous ne sauriez du tout vous accuser. Et puis, franchement, sans fausse modestie, n'avez-vous pas un peu de bien à dire de vous? Rappelezvous quelques occasions où vous avez été content de vous. Avez-vous été parfois, êtes-vous encore ordinairement modeste, charitable, laborieux, obéissant, sincère? Surtout l'avez-vous été parfois, quand cela vous coûtait? Vous rappelez-vous quelque effort fait sur vous-même, un petit sacrifice accompli courageusement?
Faites aussi l'examen de vos camarades, de ceux que vous connaissiez le mieux. Voyez ce qu'il y a eu de mauvais en eux. Voyez s'il n'y a rien eu de bon. Ceux que vous aimiez, pourquoi les aimiez vous?
Vos parents, vos maîtres vous louaient à l'occasion,, vous et vos camarades. 11 y avait donc du bien en vous. Ils vous blâmaient et vous grondaient aussi. Il y avait donc du mal. Y en avait il beaucoup d'entre vous qui fussent constamment grondés? Je ne crois pas. La plupart d'entre vous ne sont donc ni tout à fait mauvais ni tout à fait bons; ils sont tantôt l'un, tantôt l'autre.
Apercevez-vous d'où vient cela? Au fond qu'est-ce que vous étiez? Vous étiez un enfant, qui voulait vivre, et qui voulait être heureux. Vous faisiez ce que vous croyiez nécessaire ou utile pour cela : tantôt bien, tantôt mal. Vous n'auriez pas été heureux, si votre mère ne vous avait pas aimé : vous faisiez ce qui lui faisait plaisir, pour mériter qu'elle vous aimât. Mais parfois vous aviez fait une chose dont vous aviez grand envie, et qu'elle vous avait défendu : vous mentiez, afin qu'elle continuât de vous aimer. Vous aviez l'esprit court, et vous ne voyiez
pas la portée et les conséquences de vos actions. Vous ne faisiez pas aujourd'hui votre devoir d'arithmétique : cela vous enuuvait, bahl qu'est-ce qu'une pénitence de plus ou de moins? Vous n'aperceviez pas que demain vous seriez tenté de ne pns faire votre devoir de français, et qu'une habitude de paresse se formerait en vous. Vous maltraitiez un animal, chien, oiseau : au fond, vous n'étiez pas cruel; ce n'est pas la souffrance d'un être qui vous amusait. Vous n'y songiez pas. Vous étiez tout à la joie d'exercer votre puissance et d'étendre votre activité au delà de votre personne.
Vous pouvez juger maintenant ce qu'il y a de vrai dans le mot de La Bruyère, et réduire votre nature à quelques inclinations primitives, dont les effets seront, selon les circonstances, bons ou mauvais.
Mais faites attention. La Bruyère dit : « Ils sont déjà des hommes ». Sa phrase est donc à deux tranchants. Il vise les hommes autant que les enfants. Eh bien! ce portrait convient-il aux hommes? Votre père, vos parents, vos maîtres, les lois et les institutions de bienfaisance, de charité, de protection des animaux et de l'enfance, mille faits de l'histoire de tous les pays, vous donnent les moyens de répondre à la question.
Enfin est-il vrai que les enfants soient de petits hommes, que les hommes soient de grands enfants? Les enfants et les hommes ne diffèrent-ils que par l'importance des objets qui les déterminent à décriuvrir leur nature, bonne ou mauvaise? La vie enfantine est-elle l'image réduite, si l'on veut, mais fidèle, de la société humaine?
TROISIÈiME PARTIE DISSERTATIONS
Quelle idée Molière veut-il nous donner d'une femme bien élevée dans sa comédie des Femmes savantes'}
Molière a touché plus d'une fois dans ses comédies les questions qui se rapportent à la condition de la femme dans la société. Il s'est inquiété surtout de ce que devait être pour elle le mariage. Il y veut trouver réunies plusieurs convenances, celles de l'âge, de la condition et des humeurs, mais avant tout cette suprême convenance qui résulte de Tamour mutuel. Pour Tâge, voyez le ridicule jeté sur les vieillards amoureux, Sganarelle de l'École des maris, Arnolphe, Harpagon ; pour la condition, George Dandin, le vilain qui a épousé une demoiselle ; pour le rapport d'humeurs, et l'amour réciproque, voyez le poète prendre parti contre Trissotin, Tartufe, Diafoirus; cette dernière convenance prévaut même sur l'âge : voyez Ariste et Léonor dans l'Ecole des maris.
Le mariage est la carrière et la fonction sociale de la femme : l'éducation doit être surtout pour elle la préparation à ce rôle. Quelle éducation formera le caractère le
plus apte à trouver le bonheur dans un mariage raisonnable (c'est-à-dire bien assorti, et décidé par l'inclination), et dans l'honnête usage de la vie domestique et sociale? On voit Molière s'acheminer à cette question dans l École des maris : il ne faut pas contraindre l'humeur des filles; la claustration, les verrous et les grilles ne font que des liypocrites. Puis dans VEcole des femmes : Arnolphe est coupable d'avoir tenu Agnès dans l'ignorance , d'avoir travaillé à la rendre sotte : au reste cela ne sert à rien; et l'amour prévaut, et réveille l'esprit engourdi.
Ainsi la femme a droit de se développer librement, dépanouir sa nature sans contrainte. Mais c'est à condition qu'elle se développe dans le sens de la nature et selon la raison : la première vertu, la grâce essentielle de la femme, c'est le naturel. Voilà ce que Molière veut nous faire aimer dans Henriette.
Il ne vous sera pas difficile d'en analyser le caractère, si vous avez lu avec un peu d'attention la comédie des Femmes savantes. 11 y a deux questions surtout auxquelles votre analyse devra répondre : Quelle instruction Molière veut-il qu'on donne à la femme? Quelle sera l'éducation morale, et quelles sont les qualités que la femme devra surtout posséder? Chrysale et Clitandre vous aideront ici à préciser la pensée du poète, éparse et comme diffuse dans toute l'œuvre, en même temps que réalisée et pour ainsi dire incarnée dans Henriette.
Mais cette éducation, qui la donnera? Quelle influence formera la jeune fille, la femme selon le cœur du poète? Chose singuhère : à peine y a-t-il une mère dans l'œuvre de Molière, et l'on n'en voit point de qui la jeune fille tienne son humeur. Mettez à part Mme Jourdain, et si vous voulez Mme de Sottenville : aucune des jeunes filles de Molière n'a reçu l'éducation maternelle. Léonor, Angéliijue, Marianne n'ont point de mère : Henriette a la sienne,
mais c'est Philaminte. A qui doivent-elles donc ce qu'elles sont? Kst-ce à leurs pères? Angélique à Argan? Marianne à Orgon? Henriette à Chrysale? La mieux partagée est l'orpheline Léonor, que son tuteur Ariste a vraiment élevée. — Notez en passant que ni Catlios et Madelon, ni Agnès, ni Isabelle, ni Élise, ni Mélicerte même n'ont de mère : pourquoi la mère manque-t-elle dans l'œuvre de Molière? Au lieu qu'il nous fait voir les pères, et des pères de toutes humeurs : le père idéal nous est offert dans une scène exquise de Mélicerte. — Je reviens à la question : qui donc a instruit Angélique ou Henriette? Qui, sinon la nature, en elles honnête et droite.
Il faut encore se demander si l'idéal de Molière doit nous contenter : Henriette n*a t-elle pas ses lacunes, ses in5urrisances?Ne manque-t-elle pas de passion, d'enthousiasme et de poésie? N'est-elle pas trop positive, trop bourgeoise? Et enfin est-ce au hasard et sans dessein que Molière a fait d'Henriette une bourgeoise, et qu'il ne lui a pas donné une noble famille?
Pour achever de vous éclairer, comparez cette création d'un génie français à l'idéal qu'a poursuivi l'imagination d'un grand poète allemand, de Goethe : voyez ces Annette, ces Frédérique, ces Charlotte que dans ses Mémoires et dans Werther il a immortalisées, et par contraste, la jeune fille riche et mondaine, charmante encore, mais qui par certains côtés inquiète et repousse le cœur du poète, Mlle de Schœnemann, la hllc du grand négociant de Francfort.
Discuter cftte pensée de La Bruyère : « Qjand une lecture vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des senlimenls nobles et courageux, ne cherchez pas une autre rè'Ae pour juger de l'ouvrage; il est bon, et fait de main d'ouvrier. »
Est-ce la question de la moralité dans l'art, que pose La Bruyère? Demande-t-il à l'écrivain de tout subordonner à l'eiret moral? Il faut peser les termes dont il se sert.
« Ne cherchez pas une autre règle », dit il. Qui donc au xvii® siècle était tenté de chercher une autre règle? Quelles étaient ces règles qu'on pouvait aller chercher? Pourquoi y recourait-on? et pourquoi La Bruyère veut-il dispenser son lecteur d'y recourir?
La règle qu'il donne", quelle est-elle en somme? Quand une lecture vous éU've l esprit, etc. Il faut donc rentrer en soi-même, consulter son impression, et juger du livre selon TefTet que nous observons qu'il a produit en nous.
Cela ne ressemble-t-il pas beaucoup à ce que dit Molière dans la Critique de l'École des femmes, précisément, lui aussi, pour écarter l'autorité des règles et de ceux qui prétendent en avoir le secret? Mais en y ressemblant, cela en diffère pourtant.
Appliquez la pensée de La Bruyère à divers exemples : vous y prendrez conscience des difficultés, du sens et des limites qu'elle comporte. En fait sont-ce les œuvres les plus parfaites qui produisent le plus d'effet? Ne parlons que des sentiments nobles et courageux. Un roman feuilleton, un drame de l'ancien boulevard, ne remuent-ils pas le public plus qn'Alhalie et que la Princesse de Clèvesl De quelles acclamations et de quelles sympathies entoure-
t-on l'héroïne malheureuse? de quelle haine poursuit-on le traître? Quel chefs-d'œuvre ont fait plus publif[uement honorer la vertu et détester le vice que de vulgaires mélodrames?
Mais à qui s'adresse La Bruyère? quel lecteur prend-il pour juge des ouvrages de l'esprit? Puis, s'agit il seulement de l'émotion pathétique et du sentiment moral? Que veulent dire ces mots : élever Vesprit? Gomment Alhalie, Phèdre nous élèvent-elles l'esprit? Comment le Misanthrope ou le Tartufe nous élèvent- ils l'esprit? Comment V. Hugo, Lamartine ou de Vigny font-ils le même effet? Quelle est cette élévation^ S'agit-il de nous faire sortir des pensées vulgaires, du terre-à-terre de la vie journalière, de nous arracher aux mesquines préoccupations que la nécessité de vivre nous impose? S'agit-il de nous affranchir de Tégoïsme, et de nous faire concevoir des pensées universelles et des sentiments désintéressés?
La règle de La Bruyère s'appliquera-t-elle à toute la littérature? Permet elle de juger Rabelais, un roman de Balzac, la littérature réaliste? Les caractères de la littéra^ ture au temps de La Bruyère ne limitent-ils pas l'étendue de sa réflexion? Ou bien peut-on lentendre dans un sens assez large pour y faire rentrer toute espèce d'oeuvres, et les chefs-d'œuvre de tous les arts? Le réalisme et lidéalisme ne se rejoignent- ils pas par leurs chefs-d'œuvre? et n'est-ce pas surtout dans leurs productions médiocres ou mauvaises que leur opposition s'affirme?
Mazarin, avant d'employer un homme, demandait : « Est-il heureux? »
Superstition de joueur, d'Italien : je le veux bien. N'y a-t-il pas pourtant dans cette superstition un fond de vérité sérieuse?
L'expérience ne montre-t-elle pas qu'il y a des gens heureux, d'autres malheureux, sans que celte dilTérencc dans le succès s'explique par une différence dans le mérite? N'y a-t-il pas de grands capitaines, Goligny, Guillaume III d'Angleterre, qui ont toujours été vaincus? N'y en a-t-il pas, au contraire, dont le succès a passé le mérite, jusqu'au jour où leur médiocrité a été percée à jour? Le grand Pompée n'a-t-il pas été plus heureux que grand? Et dans la vie privée, ne voit-on pas des gens, à qui, sans effort, sans mérite extraordinaire, tout réussit par un heureux concours de circonstances?
Mais, d'autre part, ne peut-on dire aussi que le succès est souvent le signe et la mesure du mérite? Un joueur n'a pas toujours la chance, ni toujours la déveine. Le succès constant, ou l'insuccès constant, ne peuvent guère être le résultat du hasard. Si un homme manque toutes ses entreprises, cela doit tenir à quelque défaut de plan, à quelque défaut de caractère ou d'intelligence. Il y a dans les esprits de ces lacunes ou de ces déviations secrètes, qui ne se trahissent jamais que par leurs effets sensibles.
Le mot de pairie, mot savant, n'est entré dans la langue qu'a xvi^ siècle : il a été introduit, dit-on, par Joacliim Du Bella^ Vous montrerez, dans la forme qu'il vous plaira, dissertation ou lettre, que cette création était légitime et nécessaire.
Le point de départ et la couleur générale de la composition vous apparaîtront bien vite, si vous vous rappelez avec quel excès l'école de Ronsard a jeté des mots nouveaux dans la langue.
Appartient-il à un écrivain de forger des mots? N'est-ce pas le peuple seul qui en a le droit, parce qu'il n'en use jamais que pour le besoin, et par une impulsion toute spontanée? Le rôle de l'écrivain n'est-il pas de mettre en œuvre le vocabulaire constitué par l'usage du peuple? Voilà des questions auxquelles il faut avoir répondu pour discuter comme il faut et justifier l'innovation de Du Bellay.
N'y a-t-il pas certains cas oia le lettré, l'écrivain ont le droit de fournir au peuple des locutions? Le peuple saura trouver un mot pour un objet nouveau, pour désigner quelque chose qui frappe ses sens : saura-t-il nommer une idée nouvelle, un sentiment nouveau? est-il capable de prendre assez conscience de ce qui se passe en son âme pour traduire par des mots les acquisitions, l'enrichissement, l'élargissement de son esprit et de son cœur? et n'est-ce pas aux lettrés d'enregistrer pour ainsi dire le progrès moral de chaque époque, en offrant au peuple les vocables qui lui représentent les éléments nouveaux de sa vie intérieure? Tout se réduit à savoir si le mot qu'on invente est nécessaire.
Y a-t-il dans la langue française un mot qui rende ce que les Latins entendaient par le mot patrie? Tous les
prc'lciidiis synonymes ne laissent-ils pas de côté ce qu'il y a d'essentiel et d'original dans le sens de celui ci?
Le sentiment de la patrie existait-il au temps où a été formée la langue française? Ce sentiment n'existe-t-il pas aujourd'hui, lentement dégagé, encore obscur et déjà puissant? Le nommer, n'est-ce pas le fortifier? N'est-ce pas rendre la patrie plus sensible au peuple, et comme plus réelle, que de lui en offrir le nom à révérer et à aimer?
Enfin, d'une manière générale, ne conçoit-on pas que les idiomes populaires, formés en chaque pays dans Tisolement et l'ignorance de l'âge féodal, consacrés presque exclusivement à l'expression de la vie extérieure et matérielle, soient insuffisants au xvi^ siècle, alors que tant de grands événements et de grandes inventions, un monde lointain découvert, un monde passé retrouvé, multiplient les idées et agrandissent l'âme de l'humanité?
Et pour le mot de patrie, après tout, n'est-ce pas le temps qui en dernier ressort tranchera la question? S'il est nécessaire, il restera. S"il représente vraiment quelque chose dans la conscience du peuple, il sera bientôt populaire, et Dieu veuille qu'il le reste à jamais!
Ces mots de Bossuet dans l'oraison funèbre du prince de Gondé : « Tout tendait au vrai et au grand », ne peuvent-ils servir à caractériser la littérature du xvu® siècle?
Il n'y a d'autre moyen de vérifier l'exactitude de la formule, que d'établir le progrés de la littérature au xvn^ siècle?
Le vrai^ d'abord. Voyez régner la préciosité, le romanesque, le burlesque, puis Boileau les condamner au nom de son principe :
Rien n'est beau que le vrai.
La Fontaine écrit en 1660 :
Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas.
Dans le roman, on passe de Cléopâtre et de Cyrus à la Pinncesse de Clèves. Au théâtre le Cid, Polyeucte succèdent aux tragédies déclamatoires, aux tragi-comédies extravagantes; Racine vient après Corneille; dans la comédie les Parasites, les Matamores, les Pédants, les don Japhet, les barons d'A/bikrak sont chassés de la scène par Alceste, Tartufe, Harpagon. Molière lui-même de V Étourdi passe aux Précieuses.
Le grand : la littérature admet-elle toute vérité? copiet-elle toute réalité? Que regarde-t-on dans la nature? et comment rend-on ce qu'on regarde? Qu'est-ce que le réalisme de Racine? le naturalisme de Boileau?
Que la nature donc soit votre étude unique,
ditBoileau aux poètes comiques; mais que veut dire l'explication qu'il ajoute :
Éludiez la cour et connaissez la ville.
Quel est le sens du mot pompeux au \.^\f siècle?
La IraL^édie admet-elle les caractères bas et familiers? Comment juge-t-on ceux que Corneille introduit dans ses tragédies?
La tragédie admet-elle les sujets modernes ou bourgeois?
Comment Boileau, dans le Repas ridicule, dans les Embarras de Paris, dans la Satire X, dans le Lutrin rend-il la nature basse, laide et vulgaire?
Quel rapport la généralité des caractères représentés ou des sentiments décrits a-t-elle avec l'impression de grandeur et de noblesse qui se dégage de l'œuvre?
Qu'est-ce que Boileau entend par le sublime? dans quelle mesure le grand ^q concilie-t-il avec la simplicité et le naturel de l'expression, ou même en résulte-t-il? et à quelles conditions?
Comment Bossuet, Molière, La Fontaine « tendent-ils au grand )^?
Quand vous aurez médité sur toutes ces questions, il vous restera à arrêter le plan de votre composition. Deux parties évidemment, le vrai, le grand. Mais dans quel ordre? Ou bien l'ordre dogmatique : exposer comment le xvii^ siècle tend au vrai, et quel choix il fait dans le vrai, ou quelle expression il donne au vrai. La seconde partie restreint la première, et la complète par là. Ou bien l'ordre qu'on pourrait appeler 'polémique : l'opinion commune accorde la grandeur et refuse la vérité à la littérature du XVII* siècle. Ou commencera par ce qui est accordé, et on passera de là à ce qui est nié. On ira du plus au moins. On ajoutera à l'idée que donne Tapparence des œuvres du xvii^ siècle l'idée qu'en donne l'étude de leur sens
intime. Quel est l'ordre le meilleur? Celui qui vous paraîtra tel, étant accommodé à la nature de votre esprit, à vos connaissances, et aux associations d'idées déjà formées en vous.
Parmi les femmes qui se sont illustrées dans le genre épistolaire, quelle est celle dont vous lisez les œuvres le plus volontiers? et pourquoi ^?
On donne assez souvent, et surtout auxjeunes filles, de ces formules de compositions, qui ressemblent aux petits jeux de société : Quel est votre auteur, votre poète favori, etc.?
Il y a bien apparence qu'ici on a voulu vous faire disserter sur Mme de Sévigné. Je ne crois pas qu'il y ait cinq compositions sur cent, où l'on ne fasse l'éloge de cette femme distinguée et charmante. Il ne s'agit que de trouver le mot de l'énigme proposée.
Il est bien probable du reste que jeune homme ou jeune fille, vous n'avez pas lu un très grand nombre de correspondances de femmes. Les recueils de morceaux choisis contiennent cinq ou six lettres au maximum de cinq ou six femmes des trois derniers siècles. Il n'y a guère lieu de fonder une préférence sur de si rares échantillons. Il est vrai qu'aujourd'hui on a introduit dans les classes des recueils composés exclusivement de lettres du xvii^ et du xviii® siècle. Mais ce ne sont toujours que des extraits courts et peu nombreux. Ce qui plait dans des lettres, ce n'est pas une beauté littéraire, un art de dire ces choses,
1. Brevet supérieur (Aspirantes), octobre 1887, département de l'Aude,
c'est Fàme même de la personne qui écrit. Une vraie préférence doit se fonder sur une intime connaissance, et sur un long commerce . On n'aime vraiment que les correspondances où l'on a vu se développer la vie et les sentiments de l'auteur.
Relisez donc, si vous voulez, Mme de Sévigné : mais ne la lisez pas dans un maigre recueil. Si vous ne parcourez pas la correspondance complète, ce qui serait bien long, prenez-y une partie assez étendue de la vie de Mme de Sévigné, et voyez dans une période déterminée toute la suite de ses pensées et le détail de ses soucis et de ses atîections. Ou bien, à la rigueur, prenez un choix, mais un choix copieux et ample, qui vous fasse entrer vraiment dans la confidence de l'écrivain.
Mais puisque la formule du devoir vous offre une occasion d'être vraiment sincère, d'être tout à fait vous, d'éclairer un coin de votre vie morale — cela n'arrive pas tous les jours dans les classes, — essayez donc de sortir des admirations tout intellectuelles, et d'exprimer les vraies et profondes afTections de votre cœur. Si les lettres de Mme de Sévigné n'ont pas été votre nourriture préférée, si elles ne vous ont pas fait battre le cœur plus vivement que toutes les autres, si elles ne répondent pas mieux que toutes les autres aux secrètes aspirations de votre âme, si ce n'est pas votre lecture de prédilection, la lecture délicieuse où vous revenez toujours après vos devoirs faits, et toute idée scolaire, tout but d'instruction mis de côté, par pur plaisir, et comme par sensualité, laissez-les et n'en parlez pas ici. 11 vous est peut-être tombé sous la main dans votre enfance des lettres de je ne sais qui, d'une femme médiocre, écrivant de piètre façon, et qui par quelque convenance intime vous aura touché au plus profond, au plus sensible de votre être. C'est de celle-là qu'il faut parler, c'est celle-lài qu'il faut
louer. Et ne craitinez pas d'être trop enthousiaste. Pas de fausse pudeur. Ce que vous pouvez admirer n'a peutêtre pas grande valeur littéraire : c'est que votre goût n'est pas encore bien fin, ni bien épuré; que vous n'avez pns encore un sens esthétique très délicat, ni très exigeant. Mais si, comme je crois, vous avez de l'honnêteté et de la noblesse dans le cœur, si vous avez ce qui fait la beauté et la poésie de votre âge, soyez sûr que ce que vous avez goûté dans ce méchant ouvrage est en effet précieux. Quand vous auriez été ravi d'Eugénie de Guérin plus que de Mme de Sévigné, dites-le, et dès que vous le dites, je n'y verrai pas de mal, bien au contraire. Les Mémoires de Marmontel ont un grand intérêt historique, mais ce n'est vraiment pas un chef-d'œuvre de simplicité ni d'éloquence. Cependant ils ont fait ceque les plus beaux discours ni les plus forts raisonnements n'auraient su faire : ils ont renouvelé une âme. Stuart Mill raconte, dans ses 3Jémoii'es, de quelle façon son éducation avait été dirigée par son père James Mill. Cet homme remarquable, qui « comptait trop sur l'intelligibilité de l'abstrait seul sans le secours d'aucune forme concrète », dressa son fils à la pensée pure, à l'analyse, à Tabstraclion, au raisonnement. Il le plongea à douze ans dans la Logique, le nourrit d'Aristote et de tlobbes : puis il le lança dans l'économie politique. « Il professait le plus grand mépris pour les émotions passionnées de toute sorte, et pour tout ce qu'on a dit ou écrit à ce sujet. Il y voyait une forme de la folie. » Le mot intense était employé par lui comme exprimant le blâme le plus énergique. Aimant profondément ses enfants, il n'eut jamais une efTusion avec eux; jamais il n'épancha sur eux sa tendresse et ne provoqua des marques de la leur. Il mit son intelligence en contact avec celle de son fils : jamais leurs cœurs ne se parlèrent, ni se touchèrent. Il étouffa en lui tous les rêves de l'enfance, et fît tout
pour y détruire rimagination et le sentiment, pour les atrophier par l'inaction. S'il lit lire à son fils quelques poètes anciens, ce fut en vue de l'acquisition des langues grecque et latine, et de certaines connaissances historiques et morales, de certaines idées enfin qu'on en pouvait extraire. Un jour arriva où, vers sa vingtième année, Stuart Mill se sentit mourir de cette éducation. Il souffrait de la sécheresse de cette vie intellectuelle, qui était la seule qu'il connût. Dressé à V utilitarisme, convaincu que l'association des idées agréables avec le bien général était la source la plus abondante et la plus intarissable du bonheur, il ne ressentait pas le sentiment dont il savait que son bonheur dépendait. Aucun désir ne le portait vers la fin dont il proclamait l'excellence. Il ne prenait aucun plaisir à la vertu, ni au bien général, ni à autre chose. Indifférent à tout, ni l'égoïsme, ni l'altruisme, que son intelligence seule distinguait, n'avaient d'attrait en son cœur. Ne trouvant de goût à aucune autre chose, il se demandait, s'il pouvait, s'il devait vivre en cet état. « Toutefois, nous dit-il, un rayon de soleil vint briller dans les ténèbres où j'étais plongé. Je lisais par hasard les Mémoires de Marmontel; j'arrivai au passage où il raconte la mort de son père, la détresse où tomba sa famille, et l'inspiration soudaine, par laquelle, lui, un simple enfant, il sentit et fit senlir aux siens qu'il serait tout pour eux, qu'il leur tiendrait lieu du père qu'ils avaient perdu. Une image vivante de cette scène passa devant moi, je fus ému jusqu'aux larmes. Dès ce moment le poids qui m'accablait fut allégé. L'idée dont j'étais obsédé, que tout sentiment était mort en moi, s'était évanouie. Je pouvais retrouver l'espérance. Je n'étais donc plus de bois ou de pierre. Je possédais donc en moi un peu de cette flamme qui donne au caractère une valeur et nous est un gage de bonheur. » A partir de
ce moment, convaincu du danger et de l'erreur qu'il y avait à prendre l'exercice de la faculté d'analyse pour objet unique de l'éducation, il lui sembla que la culture des sentiments était le complément nécessaire de la culture intellectuelle, et par la musique, par la poésie, par la lecture de Wordsworth, il s'appliqua à fortifier, à féconder, à régler ce qu'il appelle « ses susceptibilités passives ».
M. Necker disait volontiers : « Voulez-vous faire prévaloir une opinion, adrc-sez-vous aux femmes : elles la reçoivent aisément, parce qu'elles sont ignorantes; elles la répandent proraptement, parce qu'elles sont bavardes; elles la soutiennent longtemps, parce qu'elles sont têtues ».
Réfutez ce jugement peu aimable; montrez que les femmes exercent leur influence par d'autres moyens i.
Faut-il réfuter sérieusement une boutade ? Cependant un peu de réflexion sur ce mot de Necker vous aidera à mieux connaître les femmes, et à prendre conscience du rôle qu'elles peuvent et doivent s'efl'orcer de soutenir dans la société.
Et d'abord sont-elles ignorantes? sont-elles bavardes? sont-elles têtues? A quoi bon le nier? iMais vous pouvez dire avec La Fontaine :
Et je sais même sur ce fait Bon nombre d'hommes qui sont femmes.
Mais toutes les femmes sont-elles douées de ces trois défauts? et celles qui les ont, sont-ce celles qui exercent
1. Concours d'admission aux écoles normales primaires, 1887, département de Lot-et-Garonne. — J'ai fait une légère modification à la dernière phrase de la matière.
le plus d'iiiduence sur la société? Si rentêtement est une force quelquefois, Tignorance et le bavardage ne discréditent-ils pas aussi bien les femmes que les hommes? Savoir beaucoup, et parler peu, ne sont-ce pas des moyens effîcacf'S d'acquérir de l'autorité?
Et puis, si les femmes sont têtues, ne le seront-elles que pour soutenir les opinions que vous leur donnez? ne le seront-elles pas pour les refuser, et pour s'en tenir à celles que leur ignorance leur aura fait admettre antérieurement?
Mais laissez là cette boutade, et demandez-vous sérieusement par quelles qualités propres à leur sexe les femmes ont de l'empire dans le monde, pourquoi il importe d'avoir les femmes pour soi, quand on veut faire prévaloir une idée.
Les femmes sont d'excellents missionnaires, ont naturellement la vocation de Yaposfolat. Ne sont-elles pas mues par le sentiment? accessibles à l'enthousiasme? indifférentes au fait? susceptibli'S d'un dévouement absolument désintéressé? Ne se donnent-elles pas tout entières? et quand elles se sont données à une idée, à une cause, que peut sur elles le raisonnement? que leur importe ce qui est, ce qui peut être? La prudence, l'intérêt ne les conduisent pas, mais le cœur. Indifférentes à la légalité, au point d'honneur, à l'opinion, ignorantes des obstacles et des impossibilités pratiques, elles ne réservent rien d'elles-mêmes, et ne craignent rien, pas même le ridicule.
Avec ce caractère, songez à la place qu'elles tiennent dans la société : à la puissance que l'amour-propre des hommes leur donne dans le monde, leur affection dans la famille; quelle insensible et continuelle action la femme exerce sur l'homme, dont elle manie la volonté plus souvent qu'elle ne la subit; comment la mère pétrit et
façonne Tâme de ses enfants, et y dépose les germes des idées et des sentiments qui conduisent leur vie.
Guidez vos réflexions là-dessus et précisez-les par les faits . Cherchez quelques exemples de l'influence des femmes, quelques idées qui aient triomphé seulement ou surtout par elles.
Éludiez le rôle des femmes dans le développement du christianisme : c'est par elles d'abord qu'il s'est infiltré dans la société romaine, par elles qu'il a peu à peu pénétré dans toutes les classes. Et pourquoi? Elles avaient un besoin d'aimer, de se dévouer, que les anciens cultes ne satisfaisaient pas.
De nos jours une femme, par un roman qui est une œuvre littéraire médiocre, Mme Beecher-Stowe, a gagné devant le public des deux mondes la cause de Tabolitioa de l'esclavage. Elle a eu pitié des esclaves, et dédaignant les raisonnements, les arguments philosophiques, elle a ému la pitié de tous ses lecteurs : sa force était dans son cœur, et elle prenait les cœurs.
Pourquoi Rousseau a-t-il eu les femmes pour lui? et pourquoi Voltaire ne les a-t-il pas eues? L'esprit, l'ironie, la raison les louchent peu : elles détestent le scepticisme. Rousseau était un passionné : elles ont cru eji lui, et la puissance que ses idées ont eue dans le monde, elles l'ont due en partie à l'enthousiasme des femmes.
L'homme raisonne : la femme aime et agit. Rien ne la rebute parce que dès qu'elle aime, elle est humble, elle renonce à elle-même : elle n'a pas de gloire, elle n'a plus de vanité; elle ne veut que servir ce quelle aime.
C'est mauvais signe pour une doctrine d'avoir lesfemmes contre soi. Malgré toutes les apparences de vérité, de justice et d'utilité, il faut qu'il y ait dans ce qu'elles rejettent un manque de bonté, de charité, d'humanité. Leur vérité,
leur loi, c'est raniour; et tout ce qui n'est pas une œuvre d'amour ne les touche pas, ou les blesse.
On le voit, pour donner au mot spirituel et léger de M. Necker un intérêt sérieux, il ne faut pas s'amuser à en discuter les termes : ce serait une lourde puérilité. Il faut élarii;ir la question et traiter la thèse générale : par où gagne-t-on des femmes à une doctrine? par où les femmes, à leur tour, gagnent-elles le public?
VIÏI
Montesquieu a dit : « Je n'ai jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé ». Dites en quoi cette pensée vous semble juste et ce qu'elle paraît avoir d'excessif *.
Aimez-vous la lecture? Si vous ne l'aimez pas, évidemment elle ne saura jamais vous consoler. Si vous l'aimez, songez à vos chagrins passés : si jeune que vous soyez, il ne se peut que vous n'en ayez eu, et de plus gros dans le plus jeune âge. Songez aux accidents possibles : depuis les petites contrariétés, jusqu'aux pires douleurs de l'existence, à la perte de ce que vous aimez le plus. Où croyezvous que la lecture cesserait d'être efficace? Dans le passé, vous vous êtes consolé : vous avez oublié vos chagrins. Ce n'est guère en lisant sans doute : mais les objets qui se présentaient à vos sens, les idées qui pénétraient dans votre esprit, vous attachaient insensiblement, et effaçaient les impressions tristes. La lecture ne peut-elle produire un effet analogue? Et puis ne vous a-t-on jamais mis en main quelque livre amusant pour vous distraire de
{. Brevet élémentaire, juillet 1887, département du Calvados.
quelque chagrin? Si cela a opéré, est-ce par une disposition toute personnelle de votre humeur, ou par une propriété universelle de lu lecture? D'autre part, aimeriezvous qu'un homme, au lendemain de la mort d'un père ou d'une mère, prît un livre, fût capable de s'y attacher, et s'en trouvât rasséréné? La capacilé d'attention en pareil cas ne marque-t-elle pas une sensibilité médiocre?
Commenter cette pensée de JoufTroy : « Ce n'est pas le succ^*' qui importe, c'est l'effort ^ ».
Hé quoi! ne vaut-il pas mieux réussir sans effort que faire effort sans succès? Si l'on vous donnait le choix, lequel prendiiez-vous? Réussir sans effort? Mais ce qu'on a gagné facilement, ne le perd-on pas de même? Le hasard l'a donné, le hasard le retire. Et puis quel mérite y a-t il à réussir sans effort? Si nous n'avons rien fait pour vaincre, est-ce nous vraiment qui vainquons? Notre succès est un coup de fortune. Mais ne peut-il pas en être de même de l'insuccès? S'il n'y a pas de notre faute dans l'échec, notre mérite en est-il diminué? Ne connaissez-vous pas des capitaines qui, avec de grands talents pour la guerre, ont été toujours vaincus, Coligny, Guillaume d'Orange? Turenne n*a-l-il pas perdu des batailles avec plus d'honneur que ses adveisaires ne les gagnaient? L'événement est indépendant de notre volonté : de quoi <ommes-nous maîtres? de l'intention, de Teffnrt, c'esL-à-dire de choisir un but, et d'y tendre di; toutes nos forces contre les forces qui n(»us en écartent, et qui peuvent être supérieures. Si le
d. Écoles normales primaires, 18^7, département de la Somme.
but est bon, l'efTort est noble, heureux ou non; la nature du but, et l'intensité de l'effort, voilà les deux éléments du mérite.
Enfin, quand on ne réussit pas, après avoir fait de son mieux, a-ton perdu sa peine? Mais non : on s'est préparé pour une nouvelle épreuve; on a augmenté ses moyens et ses chances de succès. Lisez, dans le Charles XIl de Voltaire, comment à force d'être battus par les Suédois, les Russes apprirent à les vaincre. Dans vos études n'avezvous pas essayé d'enlever la première place à un camarade plus fort? Avez-vous réussi toujours du premier coup? et n'est-ce pas parce que vous avez échoué souvent en recommençant toujours, que vous êtes enfin parvenu au rang où vous visiez? Et quand jamais le succès ne viendrait vous favoriser, n'auriez-vous rien gagné pourtant? Peut-être aviez-vous une ambition trop haute, dont l'objet n'était pas en rapport avec vos forces; peut-être la fortune vous a trop, constamment contrarié. Dans tous les cas, n'avez-vous pas développé vos facultés, votre puissance, tout votre être? Si vous ne possédez pas ce que vous souhaitiez, du moins vous êtes-vous mis en état d'acquérir tout ce que vous pouviez posséder; et peutêtre par une différente application, vos forces acquises dans des tentatives malheureuses vous procureront-elles l'équivalent de ce que vous n'avez pu obtenir, ou plus encore.
Voyez ce qui arrive dans l'éducation : là, est-ce le résultat qui importe? N'est-il pas le plus souvent indifférent, ou inutile? Qu'importe que vous ayez résolu un problème d'algèbre? Que vous sert l'algèbre dans la vie? Mais l'effort dépensé dans ce travail aura développé votre intelligence, et ce profit-là vous sera acquis pour la vie. Et la gymnastique? Là encore n'est-il pas évident que tous les exercices ont pour objet non la science, mais la force
applicable à d'autres objets? et là encore, c'est l'effort fourni, non le travail accompli qui importe : j'excepte les acrobates et les clowns.
Développez cette pensée de Goethe : « J'ai été un homme, ce qui signifie un lutteur * ».
C'est une vérité générale que Goethe exprime là : il faut examiner cette pensée comme telle. Cependant la personne de Goethe n'est pas ici indifférente : considérez-le, prenezle pour exemple. Appliquez-lui sa maxime : elle s'éclaircira par sa vie.
S'il s'agissait de Périclès ou de Richelieu, de Demosthène ou de Bossuet, d'un homme d'action enfin, engagé dans les affaires du monde, le mot serait sans portée, parce qu'il aurait une application trop sensible et comme trop grossière.
Mais Goethe, dans cette vie toute dévouée à l'art et à la science, si égale, si heureuse, d'une si majestueuse sérénité, Goethe que ses compatriotes, et les étrangers même ont vénéré comme un dieu, où, comment, pour et contre qui a-t-il lutté? A-t-il lutté pour vivre? a-t-il péniblement développé son génie, manifesté les puissances secrètes de son être? Le monde et les hommes ont-ils gêné son expansion? n'a-t-il pas au contraire épanoui librement, sans souffrance et sans combat, toute la richesse de la nature? Qui jamais l'a empêché ou même a tenté de l'empêcher d'être tout ce qu'il pouvait être? Personne ne l'a combattu ni opprimé : il n'a pas eu à lutter pour lui-même,