Manuel général, supplément, 18S8, p
N'a-t-il pas été aussi spectateur impassible, presque égoïste, des agitations et des luttes de ses contemporains? Est il jamais descendu dans aucune arène? Comment ce détaché, ce contemplatif, cet olympien, peut-il se dire un lutteur?
Ne serait-ce pas qu'il a aimé la vérité et la beauté? que les aimant, il a voulu exprimer l'une et réaliser l'autre'? Les combats qu'il a livrés, n'est-ce pas en cherchant l'une, en fixant l'autre dans une forme? n'est-ce pas en les manifestant dans des expressions sensibles qui en fissent d'impérissables réalités, ayant prise sur la sensibilité et sur l'intelligence des hommes? En d'autres termes n'a-t-il pas dans toutes ses œuvres proposé un idéal que sa pensée avait conçu? Chacun de ses ouvrages n'est-il pas un acte, un coup porté à la réalité basse ou mauvaise? Est-il nécessaire de s'avilir dans de petits combats, de se commettre avec de vulgaires ennemis, de manier de grossières armes? Exprimer l'idéal, n'est-ce pas le défendre? et plus il est élevé, plus l'expression en est pure, plus la seule révélation qu'on en fait est-elle efficace : c'est plus qu'un combat, c'est une victoire.
Mais généralisez maintenant la pensée de Goethe : ne devons nous pas tous être comme lui des lutteurs? n'est-ce pas ce qui donne sens et dignité à la vie? Qui que nous soyons, dans quelque condition que nous ayons été placés par le sort, sommes-nous contents de ce qui est et pouvonsnous y borner nos pensées? 11 ne s'agit pas d'ambition, mais didéal : ne pouvons-nous, dans la plus modeste sphère, prendre conscience d'une vérité, concevoir quoi que ce soit qui mette un peu plus de beauté et de bonté dans ce pauvre monde? Dès qu'elle est dévouée à un idéal, la vie est un drame où l'homme combat pour son rêve contre la réalité : ce combat n'est pas une polémique, et il n'est pas besoin de se colleter. Dire, faire simplement,
paisiblement, c'est lutter, quand la parole et Tactioii tendent à réaliser l'idéal : l'obstacle est toujours là, c'est la réalité qui sourdeii.cnt neutralise ou paralyse l'efTort de l'homme. Il y a dans ce qui est, par le fait même de l'existence, mille forces qui conspirent à étouffer ce qui doit être. Les grands progrès de l'humanité ne se sont-ils pas faits par de semblables lutteurs, qui ont mis au jour les grandes idées, réalisé les belles formes du bien, sûrs qu'en pareille matière, l'acte essentiel, décisif, triomphant, c'est d'affirmer et de pratiquer? Regardez unJésus prêchant et mourant, un Newton découvrant les lois de l'univers; le saint qui prie en son désert, le savant qui pense solitairement, voilà les vrais lutteurs qui affranchissent le monde ou le dominent. Que sont auprès d'eux ceux qui descendent parmi les hommes et gaspillent leur vie dans la misérable mêlée des passions et des intérêts? Enfin essayez de vous représenter, dans la vie que vraisemblablement vous mènerez, dans une existence régulière, pacifique, sans agitation et sans fracas, dans quel esprit il faut accomplir les devoij's de chaque jour, et ce qu'il y faut ajouter pour être un lutteur, au sens de la parole si belle et si profondément morale de Goethe.
Développez, sous la forme que vous voudrez (lettre, récit, dissertation), la pensée suivante :
La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne ^
Interrogez vos souvenirs : vous avez reçu des cadeaux; est-ce leur prix qui vous les a rendus agréables? De quoi dépend donc la valeur du don, si ce n'est du prix vénal? Le don, est-ce seulement la chose qu'on donne? N'est-ce pas la disposition du cœur qui donne, les manières qui traduisent cette disposition? Faut-il que l'on jette avec indifférence ce qu'on donne? faut-il qu'on le lâche avec peine comme une chose inestimable et que rien ne saurait payer? Le poète latin Horace raconte qu'un Calabrais présentait des fruits à son hôte : « Mangez, de grâce. — Merci, j'en ai assez. — Prenez-en tant que vous voudrez. — Vous êtes bien bon. — Emportez-en pour vos petits enfants : cela leur fera plaisir. — Merci : je vous suis reconnaissant tout comme si j'en emportais ma charge. — A votre aise : tout ce que vous laisserez fera le dîner des cochons. » Est-ce là donner comme il faut? Suffit-il d'être riche pour donner? La générosité n'est-elle pas une vertu de pauvre? Rappelez-vous le denier de la veuve, et la parole de Jésus- Christ.
Méditez ces mots de Bossuet dans l'oraison funèbre de la duchesse d'Orléans : « Elle donnait non seulement avec joie, mais avec une hauteur d'âme qui marquait tout ensemble et le mépris du don et l'estime de la personne. Tantôt par des paroles touchantes, tantôt même par son silence, elle relevait ses présents; et cet art de donner
1. Brevet élémentaire, juillet 1887, département des Bouches-du- Rhône.
agréablement, qu'elle avait si bien pratiqué durant sa vie, l'a suivie, je le sais, jusqu'entre les bras de la mort. »
Louis XIV, en 1702, fit don de son portrait au prince de Vaudemont, et l'accompagna du billet que voici :
« Si les occasions de récompenser vos services sont plus rares qne je ne souhaiterais, je vais au moins, en attendant qu'elles se présentent, vous donner quelques marques de l'estime et de l'affection particulière que j'ai pour vous. Conservez le portrait que je vous envoie comme une assurance de mes sentiments. La simplicité du présent doit vous prouver que je n'ai pas voulu qu'il ait rien au delà de ce qu'il contient en lui, et ainsi rien au-dessus du prix que vous y mettrez. »
N'y a-t-il pas là un art exqnis de faire valoir le don? Et cet art n'est-il pas plus difficile à pratiquer pour les riches, parce qu'ils ne se retranchent rien en donnant, et n'ont point d'edort ni de sacrifice à faire?
Pour la forme du développement, elle dépendra de la nature de votre esprit et du tour de votre imagination. Si vous avez une expérience personnelle du sujet, faites une lettre; si vous connaissez un fait qui mette en lumière la vérité qu'on vous demande de démontrer, racontez-le, en choisissant les circonstances qui amèneront le lecteur aux réflexions nécessaires. Aimez-vous à raisonner? êtes-vous curieux du pourquoi et du comment de toute chose? faites une dissertation, illustrée, s'il se peut, de vos expériences et de vos observations.
XJI
Expliquer ces pensées de La Bruyère ; en marquer le rapport
et les conséquences :
« Tout est dit, et l'on vient trop tard, depuis plus de sept
mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent. » « Horace, ou Uespréaux Ta dit avant vous. Je le crois sur votre
parole; mais je l'ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser
après eux une chose vraie, et que d'autres encore penseront
après moi '? »
Est-il vrai que tout soit dit? Bien entendu, tout ce qui est matière d'œuvre litlcraire. Et quand ce ne serait pas vrai, qui pouvait le faire croire à La Bruyère? Souvenezvous de ce qu'il est : Français, catholique, et lettré; vivant dans une civilisation qui depuis un siècle et demi s'était rattachée à la tradition de l'antiquité, écrivant à la fin d'un grand siècle littéraire, où tous les genres ont produit leurs chefs-d'œuvre.
Mais s'il croit que tout est dit, pourquoi écrit-il? Au lieu de redire, ne vaudrait-il pas mieux relire, et faire relire? Que ne se fait-il seulement traducteur, ou commentateur? La seconde pensée répond à cette question. La nouveauté n'est donc pas nécessaire en littérature? La B. nyère revendique le droit de dire ce qu'on a dit avant lui. D'où se donne-t-il ce droit? Quelle est l'origine et la condition? Notez ce mot : je iai dit comme mien. Qu'est-ce à dire? Comment se fait cette apprcq^riation? Si je répète, si ma mémoire rapporte ou si ma confiance empi-unte sur la foi d'autrui, la pensée sera- t-elle mienne? Mais si j'examine, si je vérifie, si ma raison adhère avec examen, ne sera-t-elle pas déjà un peu à moi? Autant du moins qu'à celui qui m'a précédé. Quand j'ai compris un théorème de