Brevet supérieur, octobre 1887, département du Cantal
condition, aux prises avec la misère, ou démoralisé par de mauvais commerces, qui sait ce que vous feriez? Oseriez-vous répondre de vous-même, si vous n'aviez rien à manger? Mais ne vous est-il pas arrivé de commettre une faute une fois, une seule, et qu'elle vous ait laissé assez de dégoût et de repentir pour surmonter ou prévenir les tentations nouvelles? IN'étes-vous pas presque sûr de ne pas la commettre, précisément parce que vous l'avez commise? Une première faute est-elle l'indice d'une inclination décidée au mal, d'une corruption irrémédiable de la nature? Au contraire, qui ne sait de combien de causes elle peut être la suite? L'occasion, la surprise, la confiance. On ne se défie pas de soi : on se croit fort, et à la première tentation on succombe. Les saints môme ont failli. Mais avoir failli, ne peut-il, dans une âme vertueuse, devenir une raison et donner la force de ne plus faillir? On connaît le mal : on n'en sera plus surpris. On se sait faible : on se défie de soi. La honte de la première faute sera an motif puissant de ne pas commettre la seconde : car on sentira que rien de ce qui excuse celle-là ne saurait atténuer celle-ci. Une chute est un accident; une rechute ferait une habitude et manifesterait la pente fatale de la nature. Ayant le sentiment que dès lors il y va de tout l'être moral, on se surveille, et l'on se retient d'autant plus. Il ne se peut que votre conscience n'ait déjà fait quelque expérience de ce genre.
Mais prenez-y garde. La maxime de Rousseau n'est-elle pas dangereuse parfois? Si, persuadé qu'un bon retour efface si bien la faute que l'innocence même a moins de prix, on se laisse aller à la tentation; si l'on se dit : « Pas^e pour cette fois; il sera temps pkis tard de se repentir », le raisonnement, qui vaut pour la première faute, ne vaudra-t-il pas pour la seconde? Car, en un sens, plus l'on est enfoncé dans le mal, plus le mérite est grand
de revenir au bien. Et quelle raison aura-t-on de s'arrêter? Tant que l'on sera tenté, on succombera, sous prétexte que, quand on voudra, on résistera, et que le repentir effacera tout. Mais, dans ces défaillances, ne perd-on pas la force de se relever? ne se crée-t-on pas une habitude, une nécessité, par suite, de mal faire? et la volonté ne s'abolit-elle pas, quand on n'en fait pas usage? Il faut donc être sur ses gardes et lutter : chaque acte fortifie l'habitude, et appelle l'acte suivant, qui la fortifiera encore. En pareille matière rien n'est indifférent : la première faute peut être excusable par ses circonstances, elle est terrible par ses conséquences. Dès qu'elle est commise, la nature tend à la répéter. C'est le premier anneau de la chaîne où tout le reste est suspendu. On a péché cent fois, parce qu'on a péché une fois. Si l'on n'avait pas succombé cette fois-là, on n'aurait jamais succombé. Quand on n'a pas cédé une fois, on ne sait pas combien il est facile de céder, et le premier consentement est le plus difficile à arracher : cela ne contredit pas ce que j'ai dit tout à l'heure. Sait-on si on pourra s'arrêter? le plus sûr est de ne pas commencer. N'escomptons donc pas, au profit de nos passions, la vérité du mot de Rousseau. Ceux-là ont chance de se repentir qui n'ont jamais songé en péchant à se garder ouverte la porte du repentir : il n'y a de retour sincère, efficace, que celui qui s'impose un jour soudainement à l'àme comme une délivrance douloureuse, une expiation nécessaire. Et ce retour n'efface les fautes passées que parce qu'on ne croit pas qu'elles puissent s'effacer.
Parmi quelques réflexions que Schumann proposait à la méditation des musiciens, pour leur inspirer le sentiment de la dignité de leur art et leur en enseigner le respect, je rencontre cette maxime : « Les règles de la morale sont aussi les règles de l'art ». Cette idée vous parait-elle juste? Dans quelle mesure et dans quel sens peut-on l'accepter?
A première vue, il peut sembler que Schumann introduise la grande et délicate question des rapports de la morale et de l'art. Il serait bien difficile alors d'accepter la formule qu'il donne. Réfléchissez en effet : l'artiste (poète dramatique ou lyrique, peintre, sculpteur, musicien, architecte) doit-il se considérer avant tout comme un maître de morale? Son objet essentiel, son but principal doit-il être de faire une œuvre qui donne aux hommes le désir ou là force de bien faire? Diderot disait au peintre Greuze : « Fais-nous de la morale, mon ami )>. Est-ce TafTaire du peintre? De quelque façon qu'on définisse l'art, ne consiste-t-il pas à nous donner le sentiment du beau par l'expression du vrai? Subordonner l'art à la morale, adresser l'œuvre d'art non plus à l'intelligence et au sens esthétique, mais à la conscience, n'est-ce point s'exposer à ruiner l'art, et à manquer la vérité et la beauté? Voyez les faits : nos drames du xv!!!*" siècle, les romans anglais du même temps, etc. ; dans l'histoire littéraire, quand la préoccupation morale prime tout le reste pour l'écrivain, quand sa grande affaire est d'édifier et de moraliser, cela se traduit toujours par un amoindrissement de la vérité et de la beauté. C'est qu'alors dans le choix des éléments, qui servent à représenter la nature, il n'est plus déterminé par la valeur expressive ou esthétique des choses, mais par leur caractère de bonté morale :
il altère même les rapports et les qualités que lui présente la réalité, il efface, invente, substitue l'impossible au vrai, afin d'offrir l'exemple et le précepte qui porteront au bien. N'est-ce pas manquer le but? car l'œuvre moins belle aura moins de puissance sur nous; elle ne captivera plus notre cœur, ni n'excitera notre volonté. En fait, presque toutes les œuvres où la morale a pris le dessus au détriment de l'art, sont médiocres et ennuyeuses. — ■ Mais les Sermons de Bossuet? — Mais ce sont des sermons; c'est-à-dire des œuvres qui par définition doivent édifier, et qui au contraire n'ont un caractère littéraire et esthétique que par accident : la beauté y est par surcroît, et dès lors s'ajoute à la morale en concourant par son propre effet au même résultat. — Mais peu importe donc que l'œuvre d'art soit contraire à la morale? — Point. L'artiste n'est-il pas homme? et en tant qu'homme, son œuvre n'est-elle pas soumise aux lois qui règlent toutes les manifestations de l'activité humaine? Elle n'est pas proprement un acte moral : elle ne doit pas être un acteimmoral. Au reste, blesser la conscience, ou l'édifier, n'est-ce pas toujours la substituer au sens esthétique dans lejugement qu'on provoque, et toujours détourner l'œuvre de son objet propre? — Mais faut-il conclure que l'œuvre d'art n'aura point un caractère ni des effets moraux? N'y a-t-il que la prédication, l'édification, les exemples qui donnent comme la figure schématique des modes particuliers de la vertu, n'y a-t-il que cela de moral et qui engage à faire le bien? A côté, peut-être au-dessus del'instruction directe, des préceptes particuliers, et des règles pratiques, n'y a-t-il pas place pour un enseignement plus large, moins sensible et non moins efficace?" L'art ne peut-il faire, ne fait-il pas, avec ses moyens propres, quelque chose de pareil à ce que font pour quelquesuns la philosophie, et pour tous la religion? Ne nous
invite- t-il pas par de transparents symboles ou de vives images à réfléchir sur notre destinée, à prendre conscience de notre fonction d'iiomme? ne nous donne-t-il pas, ou tout au moins ne nous provoque-t-il pas à considérer les fondements même et les principes premiers de la moralité? S'il est autre chose qu'un amusement pour le public, et pour l'artiste que le jeu tout arbitraire de sa fantaisie, que peut-il être, sinon la représentation de la nature et de la vie? et sans que l'artiste le veuille d'une volonté particulière, la loi morale ne prendra-t-elle pas dans son œuvre précisément la place et le rôle qu'elle tient dans le monde et dans Tâme humaine? Enfin si l'art donne une forme à la beauté, ne détermine-t-il pas en nous une émotion désintéressée, et qui nous arrachant pour un moment à l'égoïsme, à ces instincts dont le moi est le centre et l'objet, nous élève par là même à une moralité supérieure?
Tout cela est bien : et nous avons suivi jusqu'au bout la réflexion où semblait nous engager Schumann. Mais prenons garde qu'il se serait bien mal exprimé s'il avait voulu dire que l'art doit se subordonner à la morale. Et puis parcourons les a,utres préceptes qu'il donne. En voici deux ou trois :
« Quand tu joues, ne t'inquiète point de savoir qui t'entend. — Joue toujours comme si un maître t'entendait. — Quand tu seras plus âgé, ne joue aucun morceau de mode. Le temps est précieux. Il faudrait cent vies d'homme à qui voudrait connaître seulement ce qui est bon. »
Par toutes ces remarques, c'est l'activité de l'artiste que Schumann veut régler, et pour lui prescrire non un but, mais une forme. 11 ne s'agit pas de ce qu'il doit faire, mais comment il doit faire. Ces règles de l'art dont il parle ne s'appliquent donc pas à l'œuvre, pour en déterminer l'objet et les caractères : ce seront des principes supérieurs,
des principes formels, qui, sans imposer aucun acte positif et particulier, régiront toutes les manifestations du génie de l'artiste, et présideront constamment à l'exercice de ses facultés. Ces régies devront donc correspondre, pour qu'on puisse affirmer l'identité des unes et des autres, à des règles pareilles de la morale : aux règles formelles, qui déterminent le caractère général de la vie morale, et qui donnent la formule supérieure de la vertu.
Or, sans s'arrêter aux contradictions des philosophes, et en tenant seulement pour avéré que la vertu n'est pas une chimère ou une duperie, que la moralité n'est pas un mot, ou une vieille erreur destinée à être détruite par la science, quelle est la plus générale et la plus haute formule de la loi morale? N'est-ce pas qu'il y a pour l'homme une perfection à laquelle il doit tendre? N'est-ce pas qu'il y tend en résistant parfois à sa nature? N'est-ce pas qu'il y a des choses qu'il doit faire, malgré tout, et sans que rien puisse l'excuser de ne pas les faire? N'est-ce pas qu'il doit préférer ces choses à son intérêt, à son plaisir, parfois à sa vie même? N'est-ce pas que sa conscience lui impose des obligations, dont nulle crainte de l'opinion publique, nul désir de l'estime publique ne doit le détourner? En un mot, sortir de soi, se défaire de l'égoisme, satisfaire au devoir, n'est-ce pas le résumé de toute la morale, u Fais ce que dois, advienne que pourra. » Voilà les règles qui sont aussi les règles de l'art. Qu'est-ce à dire, sinon que l'artiste doit tendre à la perfection de son art? que son œuvre doit être toute disposée et uniquement disposée à exprimer aussi complètement que possible l'idéal éternel que sa pensée a conçu? que l'œuvre d'art est aussi à sa façon une œuvre d'abnégation, de dévouement, de sacrifice? que nulle considération de succès, de fortune ne doit toucher l'artiste? qu'il doit se résigner à être incompris, bafoué, honni plutôt que de céder à la
mode? et que, comme l'honnête homme se contente de prendre Dieu à témoin de ses actes, il doit créer son oeuvre comme s'il devait l'exposer seulement aux yeux ûe tous les grands maîtres qui ont illustré son art. Il ne se dira pas : « Qu'en pensera le public? » Mais qu'en penserait Racine ou Shakespeare, s'il fait un drame ; Mozart ou Beethoven, s'il est musicien; Raphaël ou Rembrandt, s'il est peintre?
La beauté est dans l'œuvre d'art ce qu'est la moralité dans la vie : le même devoir oblige l'artiste à poursuivre celle-là, et l'homme à réaliser celle-ci. Si telle était la pensée de Schumann, n'est-ce pas une belle, et haute, et vraie doctrine?