‹ Études pratiques de composition française; sujets préparés et commentés pour servir de complément aux Principes de composition et de style et Conseils sur l'art d'écrireChapitre 85 sur 94 · Lourd · texte numérisé non relu

Lourd

2. Ceci, sous forme négative, répète le développement précèdent.

les théories chères au pai^i philosophique *. Plus d'autre règle que la raison ^; d'autre but que la vérité; d'autre passion que celle de contribuer au bonheur de mes semblables. Et pour accomplir cette noble tâche, la méditalion tranquille et solitaire, loin des injustices des hommes, loin des vices de la société. En vérité, n'est-ce pas là l'existence non seulement la mieux remplie et la plus utile, mais aussi la plus heureuse qu'un homme en ce temps puisse rêver?

Et ce n'est pas encore là tout mon bonheur : j'ai retrouvé ma liberté, j'ai aussi retrouvé la nature. Vous ne la connaissez pas, cette belle et sauvage nature. Vous ne la connaissez que par ce que vous voyez de verdure dans vos jardins artificiels dessinés par Le Nôtre, ou par les décors de l'Opéra; quand on vous parle de bois, de prairies, de sources vives jaillissant des montagnes, vous vous représentez quelque allée bien droite ^, bien ratissée, bordée d'arbres aux formes géométriques, avec des statues mythologiques, et dans le fond quelque jet d'eau : ce n'est pas ainsi qu'est la nature. Oh, mon ami! je voudrais vous la montrer, telle que je l'ai vue tout enfant auprès de Genève : autour du grand lac, un cercle de hautes montagnes, aux formes variées; au sud, les Alpes de Savoie, étincelantes sous leur robe de neige; au nord, ce Jura, pays des hautes pâtures, où les troupeaux demeurent de mai jusqu'en septembre; pays des sapins droits et forts, qui, pareils à une phalange de jeunes héros, descendent des plateaux jusqu'au pied des montagnes. C'est dans ce pays, mon ami, dans ce pays qui est le mien, que je

1. Langage de rédaction d'histoire littéraire : expression banale elcommune.

2. Jean-Jacques, au contraire, repousse le joug de la raison.

3. 11 y a ici quelque incohérence : qui donc, lorsqu'on lui parlera de bois et de prairies, ira se représenter une allée bien ratissée?

COMPOSITIONS d'Élèves. 193

voudrais vous conduire pour vous révéler la nature. Je ne le puis; qu'importe? venez à Montmorency : à ceux qui l'aiment, il n'est point de lieu où la nature n'étale ses beautés. De ma fenêtre, je vois l'orée * du bois, et le vent apporte dans la chambre où je vous écris les senteurs de la forêt. J'y suis allé herboriser ce matin, dans cette belle forêt. Les hêtres alignaient leurs hautes colonnades, le vent agitait légèrement les feuilles bruissantes du tremble et du bouleau; et au-dessus de la forêt, de grands chênes étendaient leurs branches noueuses. Couché parmi les hautes graminées qui poussent dans les clairières, j'écoutais tous les vagues bruits de la forêt ^, ce grand hymne confus que chantaient au Créateur toutes ces choses palpitantes et vivantes; et je sentais qu'en ce moment mon âme était plus près de Dieu.

P., élève de rhétorique au lycée Michelet (1889-1890).

Ces deux compositions ont leur mérite. La première, plus confuse, plus inégale, moins équilibrée, est animée d'un remarquable sentiment de la nature, exprimée avec une sincérité qu'on trouve rarement dans un devoir d'élève. La description est d'une précision souvent heureuse, d'une simplicité souvent pénétrante. Il n'y a là dedans aucun souvenir littéraire : ce n'est ni le ton de Jean-Jacques, ni la nature qu'il est habitué à voir et à décrire, ni son procédé de description; mais c'est une impression originale, personnelle, et le développement est fait de sensations évoquées et réveillées. C'est un mérite rare, je le répète. Le style est ce qu'il doit être, il rend tout ce que l'écrivain sent : il a la couleur et l'harmonie. La composition laisse à désirer : cela manque et de proportion et de gradation. Le tableau de la vie de Paris est mal fait, vague, incolore et faible; en revanche, il y a quelques traits qui caractérisent bien Jean-Jacques, et ses doctrines du retour à la nature et de l'intluence corruptrice de la société.

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