Études pratiques et littéraires sur la typographie
L imprimerie est aujourd’hui dans l’ordre social ce que sont les ëlémens dans la nature ; et comme elle les réunit tous, sa puissance est prodigieuse. C’est un feu qui éclairé, ou qui brûle; c’est une terre qui produit de bons ou de mauvais fruits ; c’est l’eau qui fertilise , ou un torrent qui renverse ; c’est l’air qui vivifie ou qui tue.
D’autres ont dit que l’imprimerie étoit l’arbre de la science du bien et du mal : ceux-ci, quelle est un présent du ciel; ceux-là, que c’est un monstre sorti de l’enfer.
Quoi qu’il en soit de ces définitions , on ne peut disconvenir qu’il n’y a point d’instrument remis à la main des hommes qui ait eu plus d’action que la presse sur la sphère morale et politique des peuples. Cette action fut aussi rapide que décisive pour mettre un frein aux ravages du temps , assurer un asile à tout ce qu’il avoit
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épargné des productions du génie littéraire de l'antiquité , et ouvrir au même moment toutes les sources d’instruction et de lumière. Dès ses premières œuvres l’Imprimerie fut divinisée 1 * 3 .
Aujourd’hui même les rois et les peuples érigent des statues à son inventeur : « La ville de « Mayence célèbre une fête nationale , ou plutôt « européenne , car c’est celle de la plus grande , « de la plus sublime invention des temps mo- « dernes » Toutes ces manifestations font honneur sans doute à l’esprit public ; mais que les typographes ne soient pas trop fiers d’exercer un
1 Typographia , Deorum manus et munus , imo ipsa , cum mor-
tuos in vila/n revocet , omnino diva est . (Casp. Klock , de Ærario, lib. i, cap. 19, n° 43. )
3 Feuilleton du Journal des Débats du 22 août i83q, sur la fête séculaire célébrée à Mayence le 1 5 août 1 83 -y . Vers la même époque de l’année précédente , je prenois copie à Mayence de l’inscription qui suit. Elle est gravée sur le piédestal de la statue en pierre de Guttemberg , qui est placée dans la cour de la maison dite Maison de V Imprimerie , construction nouvelle , faite sur l’emplacement de la maison de Guttemberg. Joanni Gensfleisch , dicto Gutenberg , patricio Moguntino , qui primas omnium litteras are imprimendas invenit } liac arte de orbe toto bene merenti , Memoriam immort al em , Societas artium Moguntina , et Possessores curiœ Gutenbergensis posuere iv nonas octobris, anno m. dccc. xxvii.
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art, une industrie, ou une profession qui attire tant de respects 1 et tant d’hommages ; car ce n’est pas à l’imprimerie qu’ils s’adressent , c’est à la presse.
On l’a proclamé il n’y a pas long -temps2, cc L’imprimerie a presque fini par perdre son, « nom primitif, elle s’appelle aujourd’hui la « presse. » Or , quand le nom se perd , la chose
est bien près d’être perdue , et c’est ce qui arrive à l’imprimerie.
Cette distinction une fois admise, il s’en présente naturellement une autre, qui d’ailleurs a toujours été plus ou moins marquée : l’imprimerie, c’est l’art; la presse, c’est le métier.
Ces mots indiquent suffisamment le but que je me suis proposé dans ce livre. Pendant près de trente années, je n’ai cessé de recueillir des notes sur toutes les parties de la typographie, à mesure que les remarques , les doutes , les questions, les avis, les reproches mêmes des auteurs
1 On a rapporté qu’un officier prussien a fait porter les armes à sa troupe , en passant devant la nouvelle statue de Guttemberg , à Mayence.
! V oyez au Chapitre y.
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ou des éditeurs m’en fournissoient l’occasion et le sujet. J’ai pensé que le moment ne seroit pas inopportun de les mettre en œuvre. Je les présente aux gens de lettres à qui j’en suis redevable. Je les présente également aux typographes comme le résultat d’une longue expérience pratique. Il est vrai que la position actuelle de l’imprimerie , l’esprit ultra-mercantile qui prédomine dans presque toutes les opérations de librairie, pour satisfaire aux goûts légers et capricieux du public , ne sont guère de nature à diriger les imprimeurs dans les voies d exécution typographique que je crois être les plus conformes à la destination de l’imprimerie ; mais les temps peuvent changer, et les remarques contenues dans ce livre subsisteront. Peut-être un jour deviendront-elles utiles aux auteurs , aux éditeurs et aux libraires qui voudront venir en aide aux typographes , pour transmettre pures et intactes à un autre âge les productions du génie littéraire , véritable feu sacré confié à la garde de l’imprimerie.
Ce que l’on a dit de la composition littéraire peut justement s’appliquer à l’opération typographique. «Un rien donne la perfection, quoique
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la perfection ne soit pas une petite chose1. » C est ce que je chercherai à démontrer dans ces Études pratiques , où seront successivement passés en revue et discutés tous les procédés typographiques et industriels qui concourent à ce quon appelle l’exécution matérielle d’un livre, depuis la première ligne du faux-titre jusqu’au mot fin.
Il m’avoit toujours para que cette exécution matérielle avoit de nombreuses affinités avec les diverses branches de la littérature ; quelle offroit à tous les instans de nouveaux sujets d’études et de questions philologiques, grammaticales, artistiques, industrielles, commerciales, politiques même, etc. Cependant, j’avois long-temps hésité si je ne déposerais pas la plume. J’étois retenu par la crainte de publier un livre ennuyeux et inutile de plus, lorsqu’un matin je lus l’annonce d’un Manuel théorique et pratique de la confection des Mortiers et des Cimens > avec cette épigraphe : Sapiens nihil affirmât quod non
1 « A little thing gives perfection , although perfection is not a « little tlnng. » ( Curîosities of Litcraturc, bj d’Israeli , tome n y, page 74, édit. Baudry, i835, 111-8°,)
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probet. Ce titre me rendit courage. Si un homme lettre, me suis -je dit (vu l’épigraphe), na pas dédaigne de rédiger en corps de doctrine ses observations sur la confection des cimens et des briques, serai-je plus mal venu à discourir sur la confection d’un livre? car, entre un livre et une brique, où est la différence matérielle? La forme, les dimensions, l’épaisseur sont les mêmes, variables à volonté pour Tune comme pour l’autre. La matière du livre, comme celle de la brique, est une pâte durcie; et un bibliophile de renom prétend que la pâte de la brique est même supérieure à celle du papier actuel. Comme le livre aussi , la brique devient un monument de Fart et du génie de l’homme 1 , ou un égout de toutes ses impuretés. Il y a même des briques qui sont de véritables livres, car elles ont reçu l’empreinte des caractères de l’écriture long-temps avant l’invention de l’imprimerie. Ces considérations me décidèrent à commencer l’impression de ce volume,
et à placer en tête du Chapitre des Epigraphes ,
1 Le palais de Pempereur Gallien , à Bordeaux , dont ou voit encore des restes imposans, est construit tout en brique.
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celle que j’ai tirée du grec, dans l’intention de primer l’épigraphe latine du livre des cimens.
Quelques feuilles étoient déjà imprimées , lorsque je fus de nouveau découragé à la lecture de ces lignes , tracées par la main d’un maître à qui il semble être permis de tout dire, parce qu’il le sait dire comme personne 1 : « L’imprimeur n’est « plus l’ingénieux explorateur des oeuvres de « l’esprit. Ce n’est plus même un ouvrier soigneux , « jaloux de porter à un certain degré de perfeccc tien relative une besogne consciencieuse. C’est cc un monopoleur à brevet , qui vend de sales chifcc fons, hideusement maculés de types informes, cc à quiconque est assez sot pour les acheter. N’escc sayez pas de réveiller en lui un juste sentiment cc d’orgueil , en lui rappelant les glorieuses ori- « gines de la typographie, car il ne sait pas au cc juste si elle date de Jules César ou de Charlecc magne. Ne lui demandez pas son opinion sur cc le manuscrit ancien ou récent qu’il livre à ses
1 Article du Bulletin du Bibliophile , sur les Annales de V imprimerie des Alde , et non des Aldes , comme il est imprimé dans cet article du mois de mai i835. — V oyez le Chapitre des Noms propres.
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(c manœuvres : il a de bonnes raisons pour ne pas <c vous en informer; c est qu’il n’a jamais étudié ni « le grec , ni le latin , ni l’orthographe même du cc méchant patois que le libraire, son voisin, ou cc si vous voulez son complice, a payé pour du « français. Ces deux honnêtes gens n’ont pour cc objet, ni l’un ni l’autre, le progrès des lumières « et l’avantage des lettres. Ils n’attachent pas plus «d’importance, l’un au perfectionnement maté- (c riel des livres , l’autre à l’illustration morale de (c son négoce, etc. , etc. »
fl y avoit deux partis à prendre en cette occurrence : lacérer les feuilles imprimées , ou continuer le labeur, par esprit de corps. Les feuilles ne furent pas détruites, et dans quelques unes il est répliqué discrètement à la dure mercuriale du bibliophile.