VARIÉTÉS SÉRIEUSES ET BADINES
Un écrivain a dit , en parlant des plagiaires : « Lorsque je vois un pauvre qui se revêt tout-à-coup de riches habits , je reconnais sur-le-champ quils ne lui appartiennent pas. » Ainsi , ce n’est qu’aux pauvres qu’il n’est pas permis de piller le bien d’autrui ; les riches peuvent prendre à toutes mains. Qui oserait, à la vérité, taxer de plagiats les admirables larcins des Boileau, des Racine, des Corneille, des Voltaire? Oh non î Nous savourons avec délices la douceur et le parfum du miel, sans songer qu’il est le produit du butin fait dans le domaine de Flore par l’industrieuse et diligente abeille.
Dérobez comme La Fontaine, et vous serez facilement absous du délit de plagiat. Par exemple, imitez ainsi :
Un bloc de marbre étoit si beau,
Qu’un statuaire en fit l’emplette.
Qu’en fera, dit-il, mon ciseau P Sera-t-il Dieu, table, ou cuvette?
Il sera Dieu.
* (La Fontaine, Fables , IX, 6.)
Olan truncus eram ficulnus , inutile lignum;
Cumfabcr incertus , scamnum faceretne Priapum,
Maluit esse Deum.
(Horace, Sat. 8,1.)
Corrigé »e l’Epreuve.
DES CORRECTEURS
On voit qu’il ne suffirent pas de posséder les langues française et latine pour rendre une page semblable à la précédente parfaitement correcte. La connoissance pratique de l’imprimerie n’est pas moins nécessaire pour y réussir, et c’est la réunion de ces deux qualités qui est extrêmement rare. Ce qui ne l’est pas moins chez les correcteurs instruits, c’est de faire usage de leur savoir avec beaucoup de circonspection \
1 On a vu que l’épreuve de concours de l’imprimerie royale présente cette phrase à corriger : « Ce n’est qu’aux pauvres à qui il n’est « pas permis de piller le bien d’autrui. » D’abord la rectification que demanderoit cette locution , selon les règles actuelles de la grammaire , ne me paroît pas du ressort d’un correcteur d’imprimerie , parce qu’elle pourroit servir de prétexte à beaucoup d’autres corrections du même genre, dont les auteurs se plaindroient à bon droit. Le corrigé de l’épreuve rétablit ainsi la phrase : « Ce n’est qu’aux pauvres qu’il n’est pas permis , etc. » Mais si le concurrent avoit omis de faire ce changement , ne lui seroit-il pas permis de se justifier par des autorités assez recommandables ? Ne pourroit-il pas alléguer , entre autres, Molière, dans V Amour médecin , acte ni, scène 6? — • « Mais, madame, puis-je au moins croire que ce soit à vous à qui je « doive la pensée de cet heureux stratagème? » — Et Boileau? dans le premier vers de sa ixe Satire :
C’est à vous , mon Esprit , à qui je veux parler.
— Et Buffon? cet auteur si correct, si soigneux et si glorieux de son style, dans ses OE uores , histoire naturelle du Mico, tome vu, p. 344; « C’est à M. de La Condamine à qui nous devons, etc. »
Lorsque l’on imprimoit à l’imprimerie royale même les OEuvres de Buffon, le correcteur ne se seroit probablement pas permis de changer la phrase de l’auteur comme le veut le corrigé, et M. de Buffon ne l’eût pas souffert. Au reste, cette locution a été blâmée par les uns et approuvée par les autres , tous écrivains également estimables. M. Bernat Saint-Prix a recueilli, dans son excellente édition de Boi-
Un bon correcteur doit toujours être en défiance de lui-même, et être trois fois sûr, avant de hasarder une correction de quelque importance. Un peu de cette philosophie pyrrhonienne qui n’admettoit pas de certitude lui sera donc souvent utile. C’est ce qui est exprimé à l’article Correcteur , dans l’Encyclopédie ( i in- fol. tome iv, p. 271) :
« Rien n’est si rare qu’un bon correcteur; il faut « qu’il connoisse très bien la langue, au moins , dans « laquelle l’ouvrage est composé ; ce que le bon sens « suggère dans une matière quelle quelle soit ; qu’iî u sache se méfier de ses lumières. »
Si le correcteur mentionné par Henri Estienne 1 avoit un peu douté de ses forces en latin, dont il devoit posséder au moins les élémens, il n’auroit pas donné un coup de plume ( plagas infligebat ) toutes les fois qu’il rencontroit les mots procos (amans), qu’il changeoit en p or co s (porcs); exanimare en examinare, et aclbibe en adliibe (Epître 11 du Livre icr d’Horace), parce
leau (4 vol. in-8° , i85o), les diverses observations des commentateurs sur cette locution ; mais comme complément de la critique , ne pourroit-on pas faire remarquer que Boileau a employé la même tournure dans ces vers de l’épître vie, à Lamoignon , et qu’il n’a pas fait la même faute que dans la ixe satire, si faute il y a :
C’est a toi, Lamoignon , que le rang, la naissance,
Appellent dans Paris aux sublimes emplois ,
Qu’il sied bien d’y veiller pour le maintien des lois.
Et en résumé, quel dédale que la correction !
1 Artis typographie ce Querimonia , de illileratis quïbusdam typographis, propter quos in contemptum venit. In-8°, i685.
DES CORRECTEURS
que adbibe lui paroissoit une expression trop relevée. Le raisonnement de ce correcteur étoit d’ailleurs fort dangereux, car il pouvoit aisément le conduire à défigurer en mille endroits le texte de son auteur. Porcos enim, ciiebat, scio esse animalia quœdam sic vocata ; at Procos, nec animalia nec aliud in latino signifia care puto y intérim malo vocem de qua certus sum? pro ea reponere. On ne sauroit trop répéter, même aux plus habiles correcteurs , combien il faut apporter de réserve et de prudence dans les corrections. Ce mot adbibe changé en adhibe en est un exemple bien remarquable. Henri Es tienne dit qu’il a vu plus de trente éditions d’Horace avec cette faute : plus de soixantedix ans après, on la retrouve dans une des premières éditions de l’imprimerie royale, en 1642, et elle reparoît encore dans des éditions postérieures que j’ai récemment consultées pour la réimpression d’un Horace à l’usage des collèges ; tant les fautes se perpétuent facilement, tant la correction est difficile à obtenir.
On rapporte que Robert Estienne exposoit des épreuves devant sa maison , voisine du Collège de Beauvais, et des Écoles du Droit Canon ( e regione Scholœ Decretorum ) situées rue Sa i 1 1 1- J ean-d e-Beauvais, et qu’il donnoit une récompense aux écoliers qui y découvroient des fautes. Si ce moyen a été employé par Robert Estienne , il n’a pu lui sauver que des incorrections très légères, car ce savant imprimeur avoit lu et relu ses épreuves avant de les exposer, et les écoliers n’étoient, pas de force à découvrir des fautes graves après la lecture d’un homme aussi habile et
aussi exercé dans ce genre de travail. D’ailleurs le fait en lui-même, qui n’est rapporté que comme un on dit par Jans. Almeloveen dans sa Dissertatio de V^itis Stephanorum , me paroi t fort douteux, et pourroit bien n être qu’une fiction pour enseigner qu’on ne sauroit prendre trop de précautions pour assurer la correction des livres. Typographiquement, ce moyen n’étoit guère praticable dans un temps surtout où l’étendue des fontes suffisoit à peine pour établir quatre ou cinq feuilles in-8° ,* et cette pénurie de caractères ne permet toit pas que la lecture et la révision des épreuves souffrissent le moindre retard, à moins d’arrêter souvent le travail des presses, ce que les Estienne avoient soin d’éviter, comme ils nous l’apprennent eux-mêmes.
Combien il fut glorieux pour la typographie, combien il est digne du souvenir de tous les correcteurs, ce jour où François Ier visitant à F improviste l’atelier de Robert Estienne , ne voulut pas qu’on interrompît son imprimeur avant qu’il eût achevé la lecture d’une épreuve qu’il corrigeoit 1 !
' Tous les écrivains qui font mention de la visite de François Ier rapportent cette particularité d’après Heinsius, inepist. ad Primerium , où il est dit : Franciscain im ad Robertum Stephanum subinde visitasse ; et cum ei non vacaret , quod eorum quœ tum edebantur emendationibus intentus esset , paulum expectare jussum . Mais on voit que le sens du passage latin a été modifié en un point essentiel qui rendoit le fait assez invraisemblable. Le texte dit, en effet, que Robert Estienne fit prier le Roi d’attendre un peu , parce qu’il étoit occupé à corriger une épreuve. La Monnoye remarque qu’une singularité si peu vraisemblable méritoit d’être appuyée au moins d’une bonne citation. M. Firmin Didot dans ses Observations sur Robert et Henri Estienne ,
DES CORRECTEURS
Aide Manuce, qui ne trouvoit pas apparemment autant de respect et d’attention de la part des auteurs et du public de Venise qu’en montroit le roi de France
me paroît expliquer d’une manière très plausible ce qui aura donné lieu au récit d’Heinsius : c’est que le Roi ayant trouvé un jour Robert Estienne occupé à la correction d’une épreuve , aura désiré qu’il continuât son travail, pour connoître la manière dont il indiquoit les corrections sur l’épreuve, avant de les voir exécuter sur le plomb. Il reste un fait qui s’accorde parfaitement avec la prédilection de François ier pour les savans , et son estime particulière pour Robert Estienne : c’est que ce prince aimoit à faire d’assez fréquentes visites chez son imprimeur. Il se plaisoit à examiner ce procédé ingénieux de la typographie, naguère substitué à l’art des scribes, et qui ajoutoit si rapidement de nouveaux volumes à sa librairie de Fontainebleau. Maguerite de Valois, reine de Navarre, et sœur de François ier, alloit quelquefois aussi visiter l’imprimerie de Robert Estienne, et en observoit curieusement tous les détails. On a conservé la date du jour où sa fille, Jeanne d’Albert, reine de Navarre, visita aussi l’établissement de Robert Estienne n ce fut le 21 mai i566, que le jeu du mécanisme typographique lui inspira ces rimes :
Art singulier ! d'ici aux derniers ans ,
Représentez aux enfants de ma race Que j’ai suivi des craignants Dieu la trace ,
Afin qu’ils soient les mêmes pas suivants.
Depuis cette époque, d’autres rois, princes et princesses ont encore rendu hommage à l’art typographique, en visitant l’imprimerie royale, fondée seulement en 1640; ainsi que plusieurs établissemens particuliers. Le czar Pierre ier alla voir l’imprimerie royale du Louvre, accompagné du maréchal de Villeroy ,en 1717- Moins de cent ans après, au mois de février 1811 , Napoléon passoit la revue de ses trois cents presses impériales dans le palais Cardinal , comme d’une immense batterie d’artillerie : et trois ans plus tard, en 1 8 1 4 ■» l’empereur Alexandre ier de Russie , voyageant avec trois cent mille hommes , employa deux heures à examiner, dans toutes ses parties, la typographie de M. Firmin Didot , rue Jacob.
En 1780, Benjamin Franklin visita l’imprimerie d’Ambroise Didot , père de MM, Pierre et Firmin Didot. L’ambassadeur américain s’ap-
pour son imprimeur, avoit fait placer cette inscription sur la porte de son cabinet :
Quisquis es, rogat te Aldus etiarri atque etiam , ut, si quid est, quod a se v élis, p erp aucis agas, deinde actutum abeas; nisi tanquam Hercules , defesso Atlante,
procha d’une presse; après l’avoir examinée, il saisit le barreau, et imprima plusieurs feuilles , avec une aisance et une dextérité qui surprit beaucoup les ouvriers : « Ne vous étonnez pas, messieurs, leur dit-il : c’est mon ancien métier. » Benjamin Franklin avoit avec lui son petit-fds , William Temple, alors âgé de treize ans, le même auquel Yoltaire donna sa bénédiction, en prononçant les mots God and Liberty. Il fut laissé six mois dans la maison d’Ambroise Didot pour y apprendre les premières notions de l’imprimerie. Ce petit-fils de Benjamin Franklin , avec lequel j’ai été intimement lié d’amitié, malgré la différence d’âge qui existoit entre nous, étoit doué des plus aimables qualités de l’esprit et du cœur, unies à un caractère franc et généreux, qui n’ajouta rien à sa fortune, mais qui contribua beaucoup à la déranger. Il y avoit dans ses manières un mélange d’urbanité française et de dignité américaine , qui prêtoit à sa physionomie une expression à la fois noble et gracieuse. Il me disoit, ainsi que ses anciens amis, qu’il avoit une ressemblance frappante avec son grand-père, et cette ressemblance ne fit qu’augmenter avec les années. Quant à ses amis, ils diminuèrent peu à peu avec sa fortune , et je restai troisième, avec le consul des États-Unis , M. Barnett , et un autre étranger , pour conduire à sa dernière demeure, le cimetière du Père Lacliaise, le petitfils du grand Franklin, l’imprimeur de Philadelphie, et le représentant de la nation américaine en France. Je parlerai encore avec plus de détails de l’excellent William Temple, dont le souvenir m’est cher, à l’occasion des Mémoires de Benjamin Franklin , qu’il publia à Londres en 1816, d’après les manuscrits de son grand-père, et dont j’ai imprimé la traduction française pour la librairie de MM. Treuttel et Wiirtz, à Paris.
En 1784, Pierres, imprimeur ordinaire du Roi, présenta à Louis xvi , le 7 mai, le modèle d’une nouvelle presse de son invention. <c S. M., dit « l’auteur dans la Description de cette presse , voulut bien tirer elle-
veneris suppositurus humeros. Semper emm erit quod et tu agaSj et quotquot attulerint pedes .
« Qui que tous soyez , Aide vous prie très instam- (( ment, si vous avez quelque chose à lui demander, « d’être bref, et de vous retirer de suite; à moins que « vous ne vouliez partager avec lui ses rudes travaux ; « car il y en aura toujours pour vous, et pour tous « ceux qui viendront le trouver. »
Jean Oporin ', qui se fit imprimeur à Bâle par goût
« même une épreuve que je conserve avec soin, comme un monu- « ment précieux de la protection qu’elle daigne accorder aux arts et « aux artistes. — Je remarquai avec attendrissement que le Roi ac- « cueilloit surtout mon projet, en voyant que la peine des ouvriers en « seroit diminuée. »
Lord Wellington, en octobre 181 5, l’archiduc Jean d’Autriche, au mois d’avril 1816; le duc d’Angoulême, le 11 juin 1819; le duc de Bordeaux, le 28 avril i85o ; le roi et la reine de Naples, accompagnés de la duchesse de Berry, le 26 juin i83o; et la reine des Français, Marie-Amélie , accompagnée des princesses ses filles, du duc de Nemours et des autres jeunes princes, le 5o juillet 1802, ont successivement visité cette imprimerie encore royale de nom , mais dégénérée de sa noble origine , et maintenant transformée en une vaste manufacture de registres et de paperasses , pour la plus grande gloire des lettres.
1 Son nom de famille étoit Herbst, qui signifie automne en allemand. Cet imprimeur, qui avoit été professeur de langue grecque, et qui donna des scholies sur Démosthènes , changea son nom en celui d’Oporin , du grec oVœpivoç, autumnalis. Melanchton, qui commentoit Homère dans des leçons publiques , avoit pris aussi ce nom du grec ^sxotç, noire, et ^ôa>v , terre, qu’il substitua à celui de Schwartz- Erde , terre noire, qui étoit son nom de famille.
* Ce n’étoit pas le coup d’essai de Louis xvi : Àug. -Martin Lottin , imprimeur, avoit enseigné à ce prince, lorsqu’il étoit dauphin , les principes de la typographie, depuis le 9 jusqu’au 21 mars 1766- Le royal élève imprima lui-même à Versailles, dans la meme année 1766, les Maximes morales et politiques tirées de Télémaque.
pour l’etude et pour les Lettres , emprunta cette inscription d Aide Manuce et en fit le même usage. Peutêtre n’avoit-elle pas toute la brièveté que sembloit exiger la recommandation faite aux visiteurs ; mais elle fait voir combien le calme et la retraite étoient chers à ces laborieux imprimeurs. Aujourd’hui nous craignons , au contraire, de n’être pas assez interrompus, et nous redoutons la solitude. Les manufactures réclament, il est vrai, l’activité et les visites des correspondans ,* mais l’imprimerie dans ses beaux jours, s’exerçoit dans le silence.
Nous verrons dans les Chapitres suivans combien de difficultés se présentent, suivant la marche actuelle de l’imprimerie , pour obtenir une bonne correction des Livres , et comment il seroit possible , avec le concours des Auteurs ou des Éditeurs , de la rendre moins imparfaite.
Définition de la correction par Henri Estienne. — Ses difficultés inhérentes à l’imperfection de l’art. — Du nombre de mots et de lettres dont se compose un volume. — Les procèdes mfaillibles de correction, appréciés à leur valeur. — Observations générales.
Les renseignemens présentés sous le titre de ce Chapitre et des Chapitres suivans , sont surtout destinés aux gens de lettres, auteurs ou éditeurs, qui sont étrangers à la pratique de l’imprimerie , ou qui n’en ont qu’une connoissance imparfaite ; ceux qui l’exercent y trouveront peut-être trop de détails qui leur sont familiers. Pour les premiers je regretterai d’en avoir encore limité l’étendue ; car la multitude de personnes qui se mêlent aujourd’hui d’écrire ou de publier des livres, et qui font nécessairement usage de l’imprimerie sans en connoître les procédés, contribue beaucoup à propager le mauvais goût dans l’art typographique, et a introduire des méthodes vicieuses de travail dans les imprimeries.
Nous n’avons dans la langue que le seul mot correction pour exprimer plusieurs idées qui se rattachent à ce terme, fort usité en typographie, et qui fait et fera long-temps son désespoir. Il est donc nécessaire d’expliquer ses différentes acceptions.
La correction est Faction de corriger sur une épreuve, et au moyen de certains signes, les fautes que les compositeurs ont faites en assemblant les lettres et les mots d’après une copie manuscrite ou imprimée.
Toutes les fautes ou rectifications indiquées sur les marges de l’épreuve s’appellent aussi corrections .
Lorsque l’épreuve est lue, elle est remise au compositeur, qui à son tour procède à la correction sur le plomb ou les formes , de toutes les fautes relevées par le correcteur.
Après que ces deux opérations ont été exécutées avec beaucoup d’habileté et de soin, leur résultat s’exprime encore par le mot confection. La correction d’un livre est donc la qualité par excellence, et comme elle est aussi la plus rare , elle est véritablement la plus précieuse.
La correction , dit notre maître Henri Estienne *, est à l’art typographique ce que l’âme est au corps de l’homme ; elle lui donne l’être et la vie ; elle chasse l’obscurité des écrits, et y répand la clarté : c’est elle qui fait aux fautes une guerre opiniâtre, mais trop rarement couronnée de succès.
C’est vainement que les imprimeurs invoqueroient les difficultés inouïes qu’ils rencontrent pour obtenir cette correction si désirable, si désirée, et si souvent imparfaite. C’est toujours sur eux d’abord que les au-
1 Artis typographie ce Querimonia , autore Henrico Stephano. {De Vitis Stephanorum, a Janssonio ab Almelovcen, i683, in-8°, p. 147.)
leurs, les éditeurs ou les libraires font tomber les reproches d’incorrection : ces plaintes , depuis les premiers temps de l’imprimerie , n’ont pas changé de voix. Il est certain cependant que ces difficultés sont si multipliées de leur nature, qu’elles sont comme un vice inhérent à l’art lui-même, tel qu’il nous a été transmis par ses inventeurs 1 ; et tous les efforts des typographes n’ont pu jusqu’ici parvenir qu’à en atténuer l’effet , sans espoir d’en triompher complètement a.
• ... V itiis Optimus ille est
Qui minimis urgetur. . . .
(Horace , Sat. 5, î,v. 68. )
1 Ce n’est pas d’une manière figurée que je présente cette observation , car elle est exactement vraie. « Le premier livre , dit M. Van « Praet , qui porte une date clairement exprimée , qui est un chef- » d œuvre de typographie , soit qu’on le considère comme im- <c primé avec des caractères mobiles de bois, soit qu’on prétende « qu’il est le produit de caractères mobiles de fonte; » le Psalmorum Codex de 1 45*7 , imprimé à Mayence, par Jean Fust et Pierre Schœffer, se fait aussi remarquer par une faute qui se trouve à l’endroit du livre que l’on a peut-être le plus souvent examiné. On lit en elfet à la première ligne de la souscription : Prœsens spalmorum codex , venustate capitalium decoratus , rubricationibusque sujftcienter distinctus , adinventione artificiosci imprimencli ac caracteri-
zandi ejfigiatus. Il y a spalmorum au lieu de psalmorum ; et
cependant les deux artistes ont dû prendre un soin extrême de la correction de cette annonce, qui mettait pour la première fois le public dans la confidence de leur découverte. Ne peut-on pas dire, en doublant le sens de l’épithète artificiosa , que cette ingénieuse invention est aussi bien perfide?
Tjpographica ars nimis est erroribus obnoxia. Sexcentœ enim alice sunt causœ quibus facile admittuntur errores , et cvitari vix unc/uam possunt ( Angel. Rocca, Bibliothecci vatic p. 423 ).
On l a dit avec raison : un livre sans faute est une chimère aussi rare que les centaures et les hippogri plies ; et Ton pourra répéter long-temps encore avec F. Foppens :
Quis liber a mendis liber? vix ullus in orbe.
Semper habent mendas dévia prela suas ' ■
C’est ainsi que tous les moyens mis en œuvre par Jean Froben pour donner une édition exempte de fautes d’un Nouveau Testament grec , avec une version latine d’Érasme, restèrent infructueux. « Je fais tout ce qu’il est possible, dit cet habile imprimeur.
1 Ces deux vers sont rapportés dans une note de l’article Bibliothèque Belgique du Dictionnaire historique de Prosper Marchand, et ils y sont imprimés avec de telles incorrections , qu’il sembleroit que l’éditeur de Marchand ait pris à tâche de fournir l’exemple avec le précepte. Ainsi, à la fin du premier vers, il y a une virgule au lieu d’un point , et dans le second, le solécisme d’un verbe au singulier avec un substantif au pluriel ; sans compter que le second vers , qui est un pentamètre , n’a pas été rentré comme il devoit l’être en bonne typographie, et que cinq lettres capitales y sont mal employées. Yoici comment ces deux vers sont imprimés au tome ier, page 109, de ce Dictionnaire historique de Prosper Marchand , qui est d’ailleurs signalé dans la Bibliographie pour ses nombreuses fautes d’impression.
Quis Liber à Mendis liber ? Vix ullus in orbe ,
Semper liabet Mendas dévia Prœla suas.
Que l’on juge d’après cet exemple de la misère typographique, et de la perpétuelle anxiété où doit se trouver un imprimeur que touche le soin de la correction ! C’est à la fin de la Préface de la Bibliotheca. Belgica de Fr. Foppens que se trouvent les quatre vers dont P. Marchand n’a cité que les deux premiers ; ils ne seront pas déplacés ici :
Quis liber a mendis liber ? vix ullus in orbe.
Semper habent mendas dévia prela suas.
Ouas ergo invenies hic mendas , candide lector ,
Emenda , et. mendis disce cavere luis.
pour' donner des éditions correctes, mais dans aucun livre je n ai déployé plus d’efforts, de soins et de vigilance que dans celui-ci. Je n’ai épargné ni peine, ni argent. J’ai prié, j’ai engagé par des récompense! plusieurs correcteurs du premier mérite à m’assister, entre autres Jean OEcoIampade, si savant dans les trois langues — Érasme lui-même a donné ses soins à la
correction des épreuves. » Le livre in-folio fut près d une année sous presse , et malgré tant de précautions, il eut un errata de plus d’une page et demie.
Cependant il n’est personne à qui il ne soit arrivé, dans le cours d’une lecture, même la plus distraite, la plus superficielle, d’apercevoir à l’improviste des fautes qui se sont dérobées à l’oeil attentif et exercé des correcteurs. Le jugement suit de près , dans l’esprit du lecteur, la découverte de ces fautes. Elles 1 impôt tunent , elles le blessent, et l’imprimeur est immédiatement atteint et convaincu d’incurie, de négligence impardonnable, si ce n’est d’ignorance. Et pointant ce lecteur n’est jamais entré dans une imprimerie ; il en ignore complètement les procédés manuels. N’importe; l’imprimeur est le coupable. Mais ce lecteur ne deviendra-t-il pas un peu moins sevère, s il arrive qu’un imprimeur lui explique en quelques mots, comment s’est opérée la fabrication du livre qu il a sous les yeux. — Voyons ce livre , monsieur î — C’est un Roman du jour, ou bien des Mémoires. Eh bien î figurez-vous que ces quatre ou cinq cents pages in-octavo , renferment cent dix à cent trente nulle mots; que ces cent trente mille
mots sont formés au moyen de sept à huit cent mille lettres , ou petites tiges et pièces de plomb, prises une à une , et qui passent chacune deux fois dans les doigts des compositeurs , pour être placées d’abord dans la casse (ce qui s’appelle distribuer ) , et reprises ensuite pour en former les mots ( ce qui s’appelle composer ) .
— Est-ce de la botanique que vous faites vos études ou vos loisirs? Vous tenez donc un volume de M. De Candolle 1 ; or , voici ce que ce volume contient à peu près : quatre cent soixante mille mots, formés au moyen de trois millions de ces mêmes petites, et beaucoup plus petites tiges de plomb! Maintenant, estimez vous-même combien il peut y avoir raisonnablement de chances d’erreurs dans l’opération de l’assemblage d’une aussi énorme quantité de pièces ; et si vous réfléchissez un peu de quel nombre de mots la transposition ou le changement d’une seule lettre peut faire varier le sens ; si vous ne refusez pas de compter pour quelque chose l’imperfection et la foiblesse des organes les mieux constitués , prononcez sur la responsabilité littéraire et typographique dont vous frappez le malheureux imprimeur. Accusez l’art, plutôt que l’artiste; appréciez surtout si l’imprimeur, qui doit encore surveiller tous les dé-
1 Le Prodromus systematis naturalis regni vegetabilis , sive Enumeratio contracta ordinum , generum, specierumque plantarum hue usque cognitarum. In -8°, Parisiis , Treuttel et Wiirtz, 1828 et ann . seq. ,
tails d’exécution , ce qui constitue la correction typegraphique , mérite toute la rigueur de votre blâme. Il est vrai que plus les chances de fautes et d’erreurs sont nombreuses , plus il y a de mérite à les surmonter ; mais nous verrons bientôt combien de circonstances extérieures , indépendantes meme des procédés typographiques, viennent étendre et alimenter les vices d’incorrection. Ajoutez que les lecteurs lettrés ou non lettrés, et ceux-ci encore plus que les autres, si facilement impressionnés de quelques fautes, ne peuvent être touchés en aucune façon du mérite d’une
correction qui seroit même irréprochable, parce qu’ils la considèrent comme la base constitutive de la typographie, sans connoître sur quels mobiles et innombrables élémens cette base est fondée. Mais s’il arrivoit un jour que le public, qui sait, quand il le veut, que plus un travail approche de la perfection, plus il a de prix et de valeur réelle , voulût n’estimer et ne rechercher que les livres d’une correction rigoureuse, et que cette qualité avant tout, comme la limpidité dans le diamant , obtînt sa faveur, et une juste indemnité des difficultés vaincues pour y parvenir, sans doute alors , les libraires et les éditeurs seroient forcés de ne pas fonder la réussite de leurs entreprises sur l’unique base du vil prix de la fabrication, et la typographie tourneroit toutes ses vues et tous ses efforts vers la correction des livres. C’est au public à se prononcer ; car il a toujours les moyens de se faire servir selon ses goûts. Dans les dernières années qui précédèrent l’invention de l’imprimerie,
l’incorrection des manuscrits et la négligence des scribes étoient portées à un tel point , que les savans s’invitoient à ne plus acquérir de manuscrits modernes *.
Quoi qu’il en soit des difficultés désespérantes de la correction , il est vrai de dire que dans les maisons bien organisées de Paris, les imprimeurs ne négligent pas d’employer, même à leurs dépens , les mesures propres à lui laisser le moins d’imperfection possible. Et on doit les louer d’autant mieux de leur sollicitude à cet égard, que dans l’état actuel du commerce de la librairie , et d’après la direction de ses entreprises, ils ont à lutter contre l’insouciance des libraires, en général, et surtout contre leur plus que parcimonie 2 a rétribuer les frais
' Il n’est pas douteux que ceux qui ont les moyens d’aclieter des livres, et qui ne considèrent que le bon marché dans leurs acquisitions, ne peuvent pas employer plus mal leur argent. Les libraires, entraînés par le goût du public , le servent à son gré , en épuisant toutes les combinaisons pour lui donner de la marchandise à bas prix, mais qui ne conserve pas la moindre valeur : car on n’a jamais bon marché d’un livre incorrect, altéré, tronqué, et imprimé sur du mauvais papier. Jean Froben, soigneux et correct imprimeur, ne cessoit de le répéter aux acheteurs. Il s’exprime sur ce sujet d’une manière très piquante dans un dialogue qu’il a écrit en latin, il y a tantôt trois cents ans, et qu’il a mis, au lieu de préface, en tête de son édition de la Concordance de la Bible de i525. Dans la préface d’un autre livre, il s’exprime ainsi : Parvo cmit , quisquis librum emendatum etiam magno émit. Magno émit quisquis codicem rnendosum etiam minimo cmit.
2 Henri Estienne dit : L’avarice, fléau plus redoutable à l’art typographique qu’à aucun autre. Avaritia, malum in arte typographica mugis quant in alia ulla formidandum. (De Vitis Stephanorum , a Janssonio ab Almeloveen, 1 685. )
qu’exige la correction. Si vous représentez à certain libraire , ou à tel exploiteur de livres , combien sont nécessaires , mais dispendieuses , plusieurs lectures d’épreuves , il pourra bien vous répondre : « Qu’est-ce « que cela me fait que mon édition soit un peu plus « ou un peu moins correcte? je n’en vendrai pas un « exemplaire de plus ni de moins. » Cette réponse encourageante m’a été faite plusieurs fois dans le cours d’une seule année 1 .
Cependant le besoin sans cesse renaissant de correcteurs , et ce sentiment intime, chez tous ceux qui s’adonnent aux lettres, que la correction est un mérite capital pour tous les livres, déterminent beaucoup de personnes pourvues de quelque instruction, à exercer
1 J’affirme qu’avant d’écrire le fait que je rapporte ici, je n’avois pas connoissance du passage de la lettre de Henri Estienne d’où il sembleroit avoir été extrait et presque copié. Yoici comme les choses se passoient, en i56g, il y a deux cent soixante-sept ans , tout comme si c’étoit hier. Dum enim ignorare se dicunt quid utüitatis editioni suce afferre possit impensa in hoc vel illud opéra , quis ex recognitione ciut ex variorum exemplarium collatione ad literarum studiosos rediturus sitfructus, lubenter sumptibus parcunt, et suam intérim editionem iis quœ requirit adminiculis fraudant-, illud in ore semper habentcs : Non minoris propterea vœniet. ( Ile nr ici Stephani Epistola ad quosdam amicos ; de Vitis Stephanorum , i683.) Je traduis presque mot à mot pour conserver la vérité du langage , qui est ici bien caractéristique. « Ils s’épargnent aisément des frais, en disant qu’ils ne voient pas de « quelle utilité peut être pour leur édition le soin que l’on emploieroiî; cc en ceci ou en cela ; quel fruit retireroient ceux qui s’appliquent « aux lettres, de la révision et de la collation du texte sur différentes « éditions, enlevant ainsi à la leur les améliorations dont elle seroit (< susceptible. Ils n ont que ce mot a la bouche : Elle ne s’en vendra « rien de moins pour cela. »
l’emploi de correcteurs. Hommes de lettres, professeurs , anciens militaires , employés réformés , nous proposent journellement des moyens infaillibles de correction , qui échouent au premier essai.
Je possède un grand nombre de lettres qui prouvent que le charlatanisme sait s’immiscer dans toutes les professions , meme dans celle qui exige le plus de connoissances positives et d’abnégation d’amour-propre. Plusieurs autres lettres dénotent chez leurs auteurs un véritable sentiment des difficultés de la correction et du désir de les surmonter. L’un d’eux m’écrivoit le 7 juillet 1809 : « Je veux me consacrer « à la plus rigoureuse correction des livres ; mes con- (( noissances, et les mesures que je prendrai, me per- « suadent que je parviendrai , avec le secours de Dieu , (( à corriger les livres avec succès. » Un autre, plus confiant, adressoit aux imprimeurs de Paris, en 3829, une circulaire imprimée , dont j’extrairai quelques passages, parce que j’ai fait, à cette circulaire, une réponse qui se rapporte au sujet dont il est ici question :
(( J’ai l’honneur de vous annoncer que je suis possesseur d’une nouvelle découverte pour la collation des textes ? et la correction des secondes tj po graphiques .
« Il n’est peut-être pas un de ces ouvrages de génie, la gloire et l’orgueil de la France littéraire , qui n’ait été plusieurs fois réimprimé.
« Mais si chaque nouvelle édition , revue par un Renouard ou un Crapelet, n’a pu que rétablir à peu près la pureté des textes , combien d’ éditeurs reproduisent chaque jour les fautes de l’édition qu’ils ont
prise au hasard pour copie, et augmentent de leurs fautes les textes , d’autant plus altérés déjà , qu’ils ont été plus souvent réimprimés depuis la dernière
édition donnée par Fauteur
(( L’auteur de la découverte que je porte à votre connoissance est si sûr de ses produits, qu’il prend ici 1’engagement de payer le prix qu’il aura reçu pour son travail , à l’investigateur qui découvrira trois fautes, même légères , dans un volume de trente feuilles d’impression (480 pages). L’impossibilité qu’un nombre aussi considérable de fautes lui échappe est mathématiquement démontrée.
<( Aussi, Monsieur, n’hésité-je pas à vous dire que le résultat infaillible de son procédé offre la collation exacte et littérale des textes..
« Signé , SAINT-EDME,
Homme de lettres »
En note. « Les coquilles 3> la ponctuation et l’orthographe ne peuvent être corrigées qu’avec les garanties et par les procédés ordinaires et connus. »
r La Statistique des Lettres et des Sciences en France , par M. Guyot de Fère (Paris, i854-i835, 2 vol. in-8°), ouvrage utilement conçu, mais défiguré, dans toute l’acception du mot, par une multitude de fautes incroyables dans un livre de cette nature , fait connoître que le nom de Saint-Edme, est un pseudonyme. Le véritable nom de l’auteur est Bourg (E.-Th.), qui a publié un Dictionnaire de la pénalité dans toutes les parties du monde , 1824 et suiv. , 4 v°h in-8°, et plusieurs autres ouvrages.
2 On appelle coquille, en terme d’imprimerie, et par rapport à la correction des épreuves , une lettre substituée à une autre avec laquelle elle a quelque similitude de figure et d’épaisseur, tel qu’un c pour un e , un 11 pour un u , un b pour un cl, etc.
On aperçoit aisément combien les promesses de cette circulaire étoient illusoires ; j’en ai fait co nnoître mon sentiment à l’auteur par la lettre suivante :
(( Monsieur, la communication que vous me donnez par votre circulaire de ce jour (18 septembre 1829), d’un procédé infaillible pour assurer la correction des textes, est certainement digne de toute l’attention des éditeurs et des imprimeurs. Mais puisque vous avez cru devoir citer des noms propres , vous m’obligeriez beaucoup de m’indiquer dans quelles éditions, imprimées par mes soins , et à mes frais , vous avez reconnu un texte seulement à peu près exact . Car il faut toujours distinguer entre le libraire-éditeur, qui remet à l’imprimeur un texte plus ou moins exact , et l’imprimeur, qui n’a d’autre obligation que celle de rendre la réimpression conforme à la copie qui lui a été fournie.
« Quant aux livres dont je me suis rendu éditeur, je puis répondre de l’exactitude de leurs textes , reproduits conformes aux éditions originales de chaque auteur, ou rectifiés d’après collation sur plusieurs éditions revues ou corrigées par les auteurs euxmêmes ; et je sais tout ce qu’il en coûte de soins , de recherches , de précaution , et de vétilleuse attention pour parvenir a un résultat satisfaisant.
« Je dois vous avouer que je ne comprends pas comment, d’un coté, vous prenez l’engagement de ne pas laisser trois fautes dans un volume de trente feu i 11 es d’impression , et comment , de l’autre vous
annoncez , que les coquilles , la ponctuation et Y orthographe , ne peuvent être corrigées que sous la garantie et par les procédés ordinaires. Il me semble que c’est la justement que se trouve l’écueil de la correction typographique > la seule dont l’imprimeur soit littérairement parlant responsable. Assurément le public vous compteroit pour une faute le c qui est bien un c (une coquille ) et non un e gâté,, dans ie mot et y imprimé et à la seconde ligne de la première note de votre circulaire.
« Il y a bien long-temps, Monsieur, que je cherche les moyens de parvenir â une parfaite correction , car c’est seulement là que peut être aujourd’hui le vrai mérite des éditions, dont la bonté en effet se trouve si rarement unie à l’éclat et à la beauté extérieure. »
Mais cet heureux phénix est encore à trouver !
( Art poet ., ch. il. )
Les tentatives extra - typographiques qui avoient semblé devoir obtenir le plus de succès, ont été jusqu’à présent infructueuses. Les éditeurs du Diction naire des Dictionnaires jrançais ont renouvelé récemment l’essai d’un mode de correction que l’on attribue à Robert Estienne , sans que le fait soit bien avéré 1 . Une semblable annonce ne pouvoit obtenir,
' Th. Janssonius d’Almeloveen , qui a écrit, dans un latin un peu rade, une Dissertatio de Vitis Stephanorum , ne l’affirme pas : « Non enumerando recens ebimus , quot noctes insomnes duxerit , ut quant nitidissime auc tores classici , aliique in manus eruditorum per vêtu-
et n’a obtenu en effet aucun avantage signalé ; un errata de dix pages, placé à la fin du Dictionnaire , et qui est loin d’être complet, l’indique assez. Pourtant l’intention étoit très louable, digne de fixer l’attention des hommes de lettres (a part la prime de 5o c.), et comme elle a été sans succès, il faut croire que fimprimerie est fort dépourvue, si c’est dans les concours et les primes que se trouve le seul moyen d'arriver à la pureté des textes , comme le dit le programme ; cette annonce , qui n’a probablement pas été rédigée par un imprimeur, devoit d’ailleurs donner prise à de nombreuses contestations , quant à l’appréciation de certaines fautes qui auroient été signalées, mais insignifiantes dans un livre de la nature du Dictionnaire des Dictionnaires ; car il n’est question que de faute typographique dans le programme, et je doute fort que les éditeurs eussent consenti à accorder la prime de 5o c. à celui qui auroit découvert un S retourné (§), qui est considéré comme faute typographique. Le tarif attribué à Robert Estienne étoit mieux entendu, en ce qu’il graduoit la prime pour chaque espèce de fautes. Quoi qu’il en soit, il m’a été dit que les éditeurs renonçoient pour l’avenir à ce moyen de correction, dont ils n’ont pas été satisfaits; et je pense que les imprimeurs zélés qui seroient tentés
rent ; non clicemus de laborioso œque ac tœdioso, quo f une tus est , corrigendi muner e , in quo tamen , quidam narrant, ipsum solitum fuisse , singula folia perle genda hic illic, per plateas , locis certis affixisse , adjuncto pretio illi, qui vilia quœdam, quorum etiam sua erant , prout enormia essent , prœmia, detexisset. » (Page 4o«)
d’y avoir recours, pour essayer de tout, feront également bien de s’en abstenir.
En fait de correction , il n’y a point de procédé injaillible ; mais il existe certains modes applicables aux différentes sortes d’impression, qui ne doivent pas être négligés par des imprimeurs soigneux, et qu’il est utile de faire connoitre aux éditeurs ( sous ce nom je comprends les libraires, aussi bien que tous auteurs ou écrivains qui , par une publication quelconque, sont dans le cas d’avoir recours à l’imprimerie). Nous examinerons, dans les Chapitres suivans, ces divers modes de correction > selon la nature des ouvrages.
Je ne terminerai pas ces observations sans exprimer de quelles inquiétudes sans cesse renaissantes, de quelles tribulations de tous les instans, est tourmentée la vie d’un imprimeur qui s’occupe sérieusement et littérairement de sa profession; lorsqu’il pense, et qu’il éprouve chaque jour, que toutes les précautions humainement possibles ne peuvent empêcher l’oeuvre de ses presses, la plus soignée dans toutes ses parties, de rester imparfaite sous le rapport de la correction ; lorsqu’il réfléchit que les fautes restées dans ses éditions passeront d’âge en âge sous les yeux de lecteurs bénévoles ou malévoles , pour attester son insuffisance ou son incapacité!
Je n’oublierai jamais l’état d’agitation dans lequel je vis un jour mon père Charles Crapelet, tenant une bonne feuille dans ses mains; pâle, tremblant, froissant par un mouvement convulsif, cette feuille entre
ses doigts. 11 venoit d’apercevoir le mot Pénélope , imprimé Pélénope ; et c’étoit dans la première feuille d’un Télémaque ', l’un des premiers livres de bibliothèque qu’il iinprimoit. Il vouloit donner à cette édition une correction rigoureuse et remarquable; il y attachoit sa réputation ; et cette feuille avoit été lue trois fois avant de passer sous ses yeux , et il l’avoit lue et relue encore. Cette faute l’attéra : peu s’en fallut que de ce jour il ne renonçât à l’imprimerie , et plût à Dieu qu’il eût suivi son premier mouvement ! Toute sa carrière typographique n’a été qu’un Iongue chaîne de tourmens et d’inquiétudes, surchargée à la fin de la perte de tout le fruit de ses rudes travaux. Une lecture vétilleuse et continuelle , une continuelle tension de l’esprit , sans loisir, sans exercice ; une surveillance incessante sur toutes choses , les soucis, les embarras, les contrariétés sans fin que lui causait la conduite de vingt-cinq et trente presses , ont consumé et abrégé ses jours. Resté seul de ses cinq fils, à l’époque de sa mort, le 19 octobre 1809, je dus embrasser un état; j avois ma mère, je n’eus pas â choisir: je fus imprimeur, et j’étois à peine âgé de vingt ans.
! Édition de 1796 , 2 vol. in-8° ; la faute fut réparée au moyen d’un carton ; cette édition, remarquable pour le temps où elle fut exécutée, jouit encore de l’estime des bibliographes. Il en existe des exemplaires en grand raisin vélin.
DE LA CORRECTION DES LIVRES IMPRIMES SUR MANUSCRIT, OU SUR COPIE IMPRIMEE D’AUTEURS VIVANS.
Considérations générales. — Des élémens d’une bonne correction. — Des moyens que doit employer l’imprimeur pour l’obtenir. — Des teneurs de copie. — Des différentes manières de collationner les épreuves avec la copie. — Des correcteurs en première. — Du bon à tirer. — Des correcteurs en seconde. — Maxime qui doit les diriger dans leur travail. — ■ Vérification de la tierce. — Des rapports des auteurs avec les imprimeurs, concernant la correction. — Des inconvéniens qui résultent de la remise partielle de la copie. — Des apostilles des auteurs sur les épreuves. — Des mauvais manuscrits. — «Remarques sur ce sujet. — Lord Byron. - — Le duc de Lévis. — Auteurs anciens et modernes dont les copies sont citées comme modèles. ■ — De l’abbé de Marolles et de Toussaint Quinet. — Des frais occasionnés par une mauvaise copie. — Des copistes de madame de Genlis. — Manuscrit remarquable des Mémoires du comte Michel Oginski , exécuté par M. Léonard Chodzko. — Procédé employé pour obtenir une correction exacte des noms propres russes et polonais. — Des corrections et changemens considérables sur les épreuves. — Officine littéraire de Josse Bade. — Copies et épreuves réservées par les imprimeurs. — Frais considérables de corrections. — Essai sur V Éloquence de la Chaire, par le cardinal Maury. — Détails sur l’impression de cet ouvrage. — Particularités sur son auteur. — Des épreuves-placards . — Erreur des auteurs à ce sujet. — Double composition des ouvrages du cardinal du Perron ; — - du comte de Choiseul-Gouffier ; — du Dictionnaire de V Académie française. — De la correction des ouvrages réimprimés d’auteurs vivans. — Singulière économie appliquée à une branche d’administration. — Soins particuliers de Milton et d’Addison dans les détails de la correction. — Des reproches que Bayle fait aux imprimeurs. — Erreur dans laquelle est tombé cet
auteur, au sujet d’Ange Vergèce. — De l’incorrection des noms propres. — D’une critique de M. d’Israéli, auteur des Curiosities of literature. — Irritation que les fautes typographiques causoient à lord Byron. — Littérateurs et savans du commencement du xixe siècle.
Le sujet de ee Chapitre, le plus important de la typographie , nécessite de minutieuses explications , de nombreux détails. Il intéresse également les auteurs, les éditeurs , les maîtres imprimeurs , les correcteurs , et tous les typographes; il mérite leur égale attention : de plus il touche en quelques points a l’histoire littéraire de notre époque.
Ceux qui ont l’expérience de l’imprimerie savent que ses résultats ne sont dus qu’à une infinité d’opérations successives dont chacune a sa valeur, et qui veulent , pour être conduites à bonne fin, de l’ordre, de la rectitude , de la précision, une parfaite régularité dans le travail, et l’attention la plus vétilleuse sur toutes choses. Ces qualités sont indispensables au maître imprimeur qui a la conscience de son art , et qui veut l’exercer avec distinction. Elles ne suffisent pas à beaucoup près aujourd’hui, pour attirer dans une imprimerie une nombreuse et lucrative clientelle ; mais quelque peu littéraire que soit une époque, il se rencontrera toujours de vrais littérateurs et de vrais savans , qui tiendront à honneur que leurs ouvrages paroissent au jour avec la plus belle parure de la typographie, la correction. L’imprimeur qui portera tous ses soins sur cette partie si essentielle de l’art, obtiendra donc quelquefois une juste préfé-
rence , et surtout pour des labeurs d’une exécution difficile, que ne se dispute pas d’ordinaire la concurrence.
« L’imprimerie, a dit un de nos anciens historiens, baille vie aux bonnes lettres U » Cela est exact, mais il faut que cette vie soit pure, irréprochable, autant que possible, honnête tout au moins, et qu’elle ne devienne pas cause de mort pour l’œuvre de l’esprit, comme les fastes littéraires en présentent de si tristes exemples. Bayle 1 2 ne fut-il pas contraint de désavouer et d’abandonner la première édition de son Dictionnaire , comme un enfant corrompu et malfaisant?
Qu’on me pardonne de suivre cette similitude. S’il est vrai que l’imprimerie donne la vie aux lettres , il est incontestable qu’un livre a deux pères : l’auteur d’abord et l’imprimeur en second. L’œuvre est créée; pour l’auteur c’est un enfant chéri sur qui reposent de grandes espérances de fortune, de renommée, d’immortalité peut-être! Souvent on se hâte trop 3 de Fin-
1 Estienne Pasquier, les Recherches de la France , iiv. ix, ch. 29. — Le même auteur ajoute : « Je veux croire que si l’ancienneté esta- « blit sept espèces de sciences, je ne penseray forligner quand j’y
« adjousterai l’art de l’impression pour huictiesme. »
3 Dictionnaire historique, page xm, avertissement de la seconde édition.
3 In illis multa juveniliter ac minus quam clecuisset considerate dicta cognovi ; celeritas namque partus efficit. (Pet. Marsus, Epist . ad Raphaelem Riarium .) Tous les auteurs, dit Bayle, devroient profiter de la conduite de celui-ci. On ne devroit se présenter à l’imprimeur , pour le plus tôt, qu’au sortir de la jeunesse. (Dict. hist. , tome iii, page 356; i73o, in-fol. ) Si le précepte d’Horace se repré-
troduire dans (e monde. Il n’a pas acquis tout son développement, il pourroit se fortifier encore; n’importe, le temps presse; il est conduit au gymnase typographique. Le maître s’en empare : il est son second père. Il doit lui donner une forme nouvelle, agréable à tous les yeux , qui inspirera le désir de le connoître ; il voudra employer toutes les ressources de son art a
sentoit plus souvent à la mémoire des auteurs , combien n’épargneroient-ils pas de temps et d’argent, si mal employés dans l’imprimerie au travail ingrat des corrections extraordinaires :
Si quid
Scripseris, in Metii descendat judicis aures.
Et patris , et nostras, nonumque prematur in annum ,
Membranis intus positis, delere licebit Quod non edideris.
( Hop.at. , De Arte poet. )
Voici, ce me semble, comment ce passage devroit être entendu par les écrivains en vers ou en prose : « Lisez vos écrits à un juge (( sévère, à votre père, à vos amis; et tenez-les en réserve pendant « seulement cinq à six mois. Vous aurez alors toute facilité de « changer, corriger, effacer, ajouter sur votre manuscrit, ce qu’il « n’est pas bon de faire sur les épreuves pendant l’impression. » — A moins qu’un auteur ne devienne consul d’une république , prince, archi-trésorier du plus grand empire du monde, il n’est pas excusable de ne pas corriger ses écrits avant de les mettre sous presse. Lorsqu’un interprète d’Homère, le prince Le Brun, publia en 1819 sa traduction de X Odyssée , attendue depuis long-temps, il la fit suivre d’une note ainsi conçue : « Cette traduction date de plus de cinquante ans. « Elle a attendu dans le portefeuille des corrections auxquelles les « circonstances n’ont pas permis de se livrer. Elle en sort quand l’âge « défend de songer à la rendre meilleure. » Littérairement, le traducteur d’Homère peut être absous sur l’intention. Mais combien ne sont devenus ni consuls, ni princes, ni archi-trésoriers à qui la pensée des corrections ne vient qu’à l’épreuve !
le parer , a corriger quelques défauts de l’enfance , et a faire ressortir tous ses avantages. Mais trop souvent, et c’est ici qu’il faut rentrer dans la réalité, ses bonnes intentions seront contrariées, et toutes les disposirions prises pour obtenir une bonne correction resteront sans effet par l’incurie, l’inexpérience ou le défaut de coopération de l’auteur U C’est ce qu’il convient d’expliquer en suivant avec attention le travail de l’imprimerie, en ce qui concerne la correction des ouvrages imprimés sur manuscrit d’auteurs vivans.
Il faut reconnoitre d abord que les élémens d’une bonne ou d’une mauvaise correction se trouvent chez les ouvriers compositeurs. Le choix que doit en faire le maître imprimeur est donc d’une grande importance. Les compositeurs habiles sont presque toujours intelligens , soigneux, rangés, et il en résulte pour l’atelier des avantages réels ; ce que les maîtres , contrairement à leurs intérêts, n’apprécient pas toujours assez. Avec de tels auxiliaires on peut exécuter tous les genres de labeurs avec autant de célérité,
* Les auteurs s’exemptoient rarement autrefois du soin de corriger les épreuves de leurs ouvrages. Lorsqu’ils ne pouvoient surveiller euxmêmes la correction, ils prenoient soin de mettre à couvert, vis-à-vis du public, leur responsabilité littéraire. C’est ainsi que Joachim Du Bellay, dans VÉpître au lecteur de ses OEuvres poétiques ( i56i , in-4°L s’excuse des fautes qui peuvent se trouver dans son livre : « Si tu trouves, dit-il au lecteur, quelques fautes en l’impression, f( tu ne t’en dois prendre à moy , qui m’en suis rapporté à la foy d’au- « truy. Puis , le labeur de la correction est tel , singulièrement en un « œuvre nouveau , que tous les yeux cl’ Argus ne fourniraient à voir «■ les fautes qui s’y trouvent. »
que d’exactitude. L’ordre, la régularité, régnent dans le travail comme dans l’atelier; et l’ordre est aussi l’âme d’une imprimerie : Ordo est anima rerum. Les bons compositeurs méritent l’estime , les égards et la bienveillance des maîtres imprimeurs ; car1 ceux-ci leur doivent autant, pour la prospérité et la réputation de leurs établissemens, qu’un général à ses bons et braves compagnons d’armes *.
Je suppose donc , dans ce Chapitre , comme en tout autre de cet ouvrage , que l’imprimerie dans laquelle un auteur ou éditeur portera son livre, est, comme on dit, bien organisée et bien montée, et non une espèce d’usine, dans laquelle le maître soit la seule personne qu’on ne trouve pas , et où les ouvriers du jour ne sont plus ceux du lendemain. Cette distinction est nécessaire pour appuyer certaines propositions , observations et renseignemens , que les auteurs pourroient croire inexacts ou exagérés , parce qu’ils auroient été forcés d’être tour à tour eux -mêmes maîtres, protes ou correcteurs dans quelques imprimeries.
Examinons d’abord ce qui doit se pratiquer chez l’imprimeur. Il a reçu une copie manuscrite de l’auteur
1 Si les journaux sont généralement aussi correctement imprimés, quoique la composition, qui exige la plus grande célérité, passe quelquefois sous presse sans être lue , même en première , autrement que sur le plomb, c’est que la plupart des compositeurs sont des ouvriers de choix ; et ils trouvent dans les prix plus élevés que ceux qu’ils recevoient dans les autres imprimeries , une juste indemnité de leurs veilles, et le profit dû à leur habileté.
ou de l’editeur. Le format, les caractères , le nombre de lignes, ont été déterminés. Je ne parle pas du prix de 1 impression; il en sera question en son lieu. Si les dispositions indiquées paroissent à l’imprimeur contraires à une bonne ordonnance typographique, il convient qu’il en fasse la remarque ; c’est une affaire de goût : c’est déjà une sorte de correction due au sentiment de son art. Quand ses observations ne sont pas admises, il doit suivre les dispositions prescrites; c’est son devoir. Se conformer au goût, même au caprice de celui qui paye , est un axiome industriel , assez juste pour tous les genres de fabrications, mais qui, en certains cas, cependant, devroit faire exception pour celle des livres; car elle ne sauroit être assimilée à aucune autre sous le rapport de ses produits, de leur destination, de leur durée, et de l’espèce de solidarité littéraire à laquelle l’histoire associe quelquefois l’imprimeur.
Le premier soin du maître doit être d’examiner le manuscrit qui lui a été remis , de reconnoître s’il n’y a pas de transposition ou de lacune entre les feuillets, et de les coter s’ils ne portent aucune lettre ou numéro d’ordre. Il fera bien d’inscrire sur un agenda particulier, avec la date, le nombre de feuillets qu’il a reçus , pour éviter toutes recherches ou réclamations ultérieures. Car il arrive bien rarement aujourd’hui que toute la copie d’un volume, ou même d’un écrit de quelques feuilles, soit livrée tout à la fois à l’imprimerie; ce qui n’est pas sans inconvénient, comme on le verra plus loin.
Avant de faire commencer la composition, l’imprimeur doit s’informer du mode d’orthographe adopté par l’auteur; car souvent le manuscrit offre beaucoup d’irrégularités sous ce rapport. Lorsqu’il n’a été donné aucune instruction, il convient de suivre le Dictionnaire de V Académie française , en prenant toujours pour guide la dernière édition publiée par cette Société *, tous les autres Dictionnaires de la langue française, publiés en concurrence les uns des autres, offrant un mélange d’orthographe et de définitions incohérentes, avec une multitude de mots nouveaux, qui embarrasse les correcteurs et peut nuire à la régularité et à l’exactitude de la correction.
Avant de donner le manuscrit au metteur en pages a, l’imprimeur devra encore examiner la nature de l’ouvrage, reconnoître toutes les divisions et subdivisions qu’il comporte, régler d’avance l’emploi des divers caractères ; enfin , ne rien omettre des indications propres à régulariser la copie , et a éviter par là des corrections ou changemens dommageables à l’ouvrier, puisqu’il n’auroit pas dépendu de lui de les éviter.
Les compositeurs seront, autant que possible, désignés par l’imprimeur au metteur en pages > suivant
1 La dernière édition actuelle et officielle du Dictionnaire de V Académie f publiée depuis celle de 1762, porte la date de i835, sixième édition , imprimée par Didot frères. Celle de Fan vu ( 1 798 ) , ordonnée et exécutée par décret delà Convention, n’a pas été sanctionnée ni avouée par l’Académie.
2 On appelle metteur en pages l’ouvrier compositeur qui est chargé de rassembler toutes les pages nues composées par d’autres ouvriers , et de les disposer en corps de feuilles, avec tous les accessoires du texte.
leur capacité, et le degré d’habitude qu’ils auront de la matière de l’ouvrage manuscrit. Cest une première garantie de correction . Employer sur un ouvrage de médecine ou de mathématiques, ou d’autres sciences, des ouvriers qui n’auroient jamais composé une ligne de ces matières, c’est s’exposer à voir presque tous les termes de la science défigurés , les épreuves criblées de corrections, et occasionner des pertes de temps en lecture, des retards dans le travail, toujours préjudiciables aux intérêts du maître , comme a ceux des ouvriers eux-mêmes. Il n’y a que d’excellens compositeurs que l’on puisse occuper , sans inconvéniens , sur toute espèce de labeur , à moins que la netteté du manuscrit permette de le livrer à toutes mains , ce qui arrive très rarement.
Lamarche de l’ouvrage, et le nombre d’épreuves que l’auteur doit recevoir chaque semaine , étant prescrits au metteur en pages , les feuilles se succèdent bientôt. Chaque épreuve , qu’on distingue par son numéro d’ordre, première et seconde, dans l’imprimerie, par première, seconde, troisième, etc. , d’auteur, pour le dehors, est remise d’abord au correcteur en première. Il doit avoir à sa disposition un apprenti suffisamment exercé à la lecture du manuscrit. Pendant long-temps l’imprimerie n’a pu se servir que de jeunes sujets qui épeloient à peine en entrant en apprentissage , et qui faisoient ainsi leur cours de lecture en tenant les copies. On conçoit toutes les difficultés qu’il y avoit pour les correcteurs a tirer parti de ces mauvais petits lecteurs, et tout le
temps qu’il y avoit à perdre avec eux. Mais l’imprimerie s’est déjà ressentie des bienfaits de F instruction élémentaire , et il n’est pas rare maintenant que les enfans sachent lire et écrire , qu’ils possèdent même des notions de grammaire française et latine , en entrant en apprentissage. Il est présumable que cette instruction si heureusement propagée, fournira bientôt à l’imprimerie une pépinière de sujets suffisamment instruits, dont elle a toujours manqué, à son grand désavantage.
Les typographes ne sont pas d’accord sur la meilleure méthode à suivre pour collationner une épreuve avec la copie. Certains correcteurs lisent tout haut, et l’apprenti, qui suit des yeux sur le manuscrit, est tenu d’avertir dès qu’il se rencontre une différence. D’autres préfèrent corriger en suivant sur l’épreuve la lecture de l’apprenti. D’autres encore aiment mieux se passer tout-à-fait de teneur de copie, et conférer l’épreuve en suivant du doigt les lignes du manuscrit mot à mot. Sans discuter le mérite et les inconvéniens de chacun de ces moyens, je pense qu’il convient, en général , de laisser au correcteur le choix du mode dont il aura fait l’expérience; et d’après les résultats obtenus, c’est au maître imprimeur à l’approuver, ou à le diriger dans une autre voie. En résumé, j’aurois toujours plus de confiance dans la lecture faite par un teneur de copie, surtout lorsqu’il est intelligent, et que le correcteur n’est pas obligé de le reprendre à chaque mot, ce qui distrait son attention, sans parler du dégoût qui s’ensuit.
O11 lit dans un Manuel de Typographie 1 , que notre célèbre imprimeur Pierre Didot s’enfermoit dans un cabinet, éloigné du bruit et des importuns, et que là, debout, il lisoit lentement et à haute voix ses épreuves, pendant qu’une personne qui lui étoit bien chère suivoit attentivement la copie. Il n’en faudroit pas conclure que M. Didot regardât ce mode de lecture comme plus assuré que tout autre. On devine que cette personne qui suivoit avec attention la copie, étoit sa fille. J’ai souvent eu recours à un pareil auxiliaire pour le même exercice; mais la fatigue que cause la lecture à haute voix, chez une jeune per» sonne, m’avertissoit bientôt qu’il falloit changer les rôles; et M. P. Didot veiîloit avec autant de sollicitude à la santé de son enfant qu’à la correction de ses autres ouvrages.
Parmi les divers moyens indiqués pour opérer la lecture des épreuves en première , il en est un que je ne mentionnerai que pour prémunir les jeunes maîtres imprimeurs contre son usage. Il consiste « à charger « les metteurs en pages de lire eux-mêmes leurs « epreuves , lorsqu’ils en sont capables, » comme le recommande un Manuel pratique de la Typographie
1 Manuel nouveau de Typographie. — Imprimerie , contenant les principes théoriques et pratiques de l’imprimeur-typographe, par A. Frey, 2 vol. in- 18 , 1 835 ; au mot Lecture, 4- C’est un livre estimable, fait avec une conscience d’auteur que l’on rencontre trop rarement dans la collection des Manuels. On reconnoît, ce qui n’est pas moins rare , que l’auteur possède à fond la matière qu’il traite.
française '. Dans mon opinion, quelles que soient l’instruction et l’habileté d’un compositeur , il ne doit avoir qu’une fonction dans une imprimerie, ou metteur en pages, ou correcteur, ou prote, jamais l’un et l’autre. Les inconvéniens , le désordre , les abus d’un pareil cumul, seroient bientôt reconnus par le maître imprimeur,* mais il vaut mieux qu’il n’en fasse pas l’expérience 1 2.
Quel que soit le mode de lecture adopté, le but spécial, essentiel, de cette première opération étant de rendre le texte imprimé parfaitement conforme à la copie manuscrite , tous les soins du correcteur doivent être dirigés de ce côté. On ne peut lui faire de graves reproches, si quelques fautes typographiques ou d’orthographe n’ont pas été relevées, surtout lorsque la composition est très défectueuse, et le manuscrit d’une mauvaise écriture. Dans ce cas, il fera bien, après sa lecture, de parcourir de nouveau l’épreuve pour la mieux purger des fautes typographiques. Il ne lui reste plus qu’à indiquer exactement sur le dernier feuillet du manuscrit à quel mot ou portion de mot l’épreuve se termine, ainsi que le numéro de la page,
1 A l’article Épreuves , par M. Brun, 1 vol. in-18 , 1825.
a L’auteur d’un poëme intitulé la Typographie ( Genève, i852 , m-8° ) , ouvrage accompagné d’observations pratiques sur l’imprimerie qui décèlent un compositeur exercé , M. L. Pelletier , rapporte ( p. 210) qu’il y a quelques années un maître imprimeur de Paris, voulant se débarrasser de la lecture des premières épreuves, les faisoit lire par chaque metteur en pages, moyennant cinquante centimes pour les formats courans.
et la signature de la feuille qui doit suivre, et alors le correcteur en première s’est acquitté de son devoir. C’est une seconde garantie de correction .
Lorsque cette première épreuve est corrigée on en fait une seconde qui est remise au prote. Le metteur en pages lui rendra la première corrigée, pour qu’il vérifie si toutes les corrections marquées , et celles qui ont pu exiger de petits remaniemens , ont été soigneusement faites, et n’ont pas occasionné de nouvelles fautes. Après avoir marqué toutes les omissions sur la nouvelle épreuve (et il est rare qu’il n’y en ait pas), cette même épreuve peut être envoyée à l’auteur, à moins que les corrections omises ne soient trop nombreuses, ou trop importantes , et dans ce cas il feroit recommencer l’épreuve, après correction sur le plomb. Cette vérification faite avec attention par le prote , ou par un correcteur en première, est une troisième garantie de correction en même temps qu’un utile contrôle pour relever la négligence que les ouvriers apportent trop souvent à la correction des premières. Cette vérification est d’autant plus importante qu’il arrive souvent que des fautes relevées à une première lecture , et non corrigées sur le plomb , échappent ensuite à tous les yeux.
Cette première épreuve ainsi corrigée et vérifiée est envoyée à l’auteur, avec tous les feuillets de manuscrit correspondans. L’auteur doit toujours recevoir le ma* nuscrit de chaque feuille ou épreuve dans son entier, et si le dernier feuillet ne peut être divisé, et qu’il y reste un certain nombre de lignes pour la feuille sui“
vante, le metteur en pages doit les faire composer sur-le-champ.
L’epreuve doit être faite avec soin, proprement, sur papier collé et suffisamment blanc. Le prote écrira sur la première page l’indication de première , et successivement, au retour, seconde , troisième . Il inscrira la date de chaque envoi sur un registre tenu à cet effet. Par ce moyen le nombre de jours que les épreuves seront restées dehors sera exactement constaté , et toute discussion à cet égard rendue impossible.
Lorsque F épreuve revient de chez Fauteur, les corrections doivent être exécutées immédiatement, et une nouvelle épreuve renvoyée, jusqu’à ce que Fauteur ait marqué les mots sacramentels bon à tirer , formule indispensable dont le prote doit réclamer l’exécution a Fauteur, s’il Fa omise, ou la lui indiquer, s’il l’ignore, pour qu’il s’y conforme '. Le maître imprimeur doit
On ne peut pas considérer, ainsi que l’avance M. Brun dans son Manuel typographique ( p. 214 ), comme bonne à tirer, toute épreuve vue par Fauteur , qui ne seroit pas revêtue de son bon à tirer , quoiqu’elle ne portât pas expressément la demande d’une nouvelle épreuve. Dans ce cas, l’auteur ou ses ayans-cause seroient toujours en droit de rendre l’imprimeur responsable des altérations ou des fautes qui se trouveraient dans les épreuves non revêtues du bon à tirer . Ce visa n’affranchit pas l’imprimeur des soins qu’il doit à la correction typographique; mais, dans tous les cas, il met à couvert sa responsabilité , soit en justice , soit vis-à-vis des intéressés à la publication d’un ouvrage. Les tribunaux ont été récemment saisis d’une affaire qui démontre assez l’importance que l’on doit attacher à la formule du bon à tirer, soit de l’auteur , soit de la personne à laquelle ii a pu déléguer le soin de corriger les épreuves de son ouvrages. M. Dulaure avoit vendu , en 1 834 ? un manuscrit destiné à
DES OUVRAGES D’AUTEURS VIVANS. 2zf9
tenir la main à ce qu’aucune feuille ne soit mise sous presse sans le bon à tirer . Il y a pour lui , dans ces trois mots, garantie typographique, littéraire, industrielle et administrative.
Lorsque l’épreuve est revêtue du bon à tirer , elle est remise au correcteur en seconde . Toutes les instructions nécessaires lui étant données , conformes aux intentions de Fauteur, il commence par vérifier sur le bon à tirer , si les corrections de la précédente épreuve ont été exactement faites , et il procède à la dernière lecture, fonction d’autant plus délicate qu elle approche du moment où toutes les fautes qui resteront dans répreuve seront ineffaçables. J’ai dit précédemment quelle doit être la réserve et la prudence d’un correcteur dans ses fonctions 1 . Mais lorsque Fauteur
faire suite à son Histoire de Paris. L’état de sa santé ne lui permettant pas de revoir les épreuves , il avoit chargé un homme de lettres de les corriger et de délivrer le bon à tirer. Après la mort de l’auteur plusieurs feuilles avoient été imprimées sans le bon à tirer de son délégué , et madame Dulaure ayant cru remarquer quelques additions faites dans un esprit étranger aux opinions de son mari , porta plainte contre les cessionnaires et éditeurs de l’ouvrage. Le tribunal ordonna qu’ils ne pourroient continuer l’impression du manuscrit que sur les bons à tirer de M. Girault de Saint-Fargeau, choisi par M. Dulaure pour la révision de son ouvrage , sauf à la partie adverse à réclamer contre les altérations qui pourroient être faites au manuscrit. Dans cette circonstance , l’imprimeur ne pourroit assurément pas sans se compromettre, faire tirer les épreuves qui ne seroient pas revêtues du bon à tirer, signé ou paraphé par qui de droit. La même garantie du bon à tirer est aussi nécessaire pour toutes pièces imprimées sur procès , factums, mémoires , brochures, pamphlets, lettres, circulaires, etc., etc.
' Voyez Chapitre 11, pages 212 et 2i5.
est en présence, lorsqu’il a revu lui-même une ou plusieurs épreuves, la tâche du correcteur devient plus facile, sa responsabilité moins étendue. Il doit se borner à la stricte correction des fautes typographiques et orthographiques, se référer à la copie ou à Fauteur lorsqu’un mot est douteux, ou que le sens d’une phrase n’est pas clair ; mais il ne se permettra aucun changement de mots ou de phrases sans le consentement exprès de Fauteur. Dans ce cas même, le correcteur doit être autorisé par le maître imprimeur à employer son temps à une correction plus étendue que ne le comportent ses obligations et le cercle de la typographie.
Un Manuel typographique 1 donne â cet égard une trop grande latitude aux correcteurs , en avançant qu’ils « doivent relever, outre les fautes d’orthographe, « celles de grammaire ou de construction qui se trou- « veraient à la copie. » Selon ce principe (fort dangereux en lui -même pour les écrits des auteurs), et avec les libertés de style qu’affectent la plupart des écrivains de notre époque , un correcteur pourroit souvent passer plus d’une demi -journée à rectifier les fautes de langue ou de construction qu’il trouveroit dans une seule épreuve. Ni en deçà y ni au-delà , telle est la maxime qui doit diriger un bon correcteur dans l’exercice de ses fonctions , et en l’observant fidèlement son travail n’en aura que plus de mérite.
Lorsque l’épreuve bonne à tirer a été lue dans cet esprit, elle a, comme on voit, une quatrième garantie
' Manuel de 1YL Brun > p, i5q.
de correction . C’est alors au metteur en pages qu’est confié le soin d’exécuter sur la forme les dernières corrections. Cette forme est mise ensuite sous presse ; mais avant d’opérer le tirage, une nouvelle feuille, qu’on appelle tierce, mieux imprimée que n’ont pu l’être les précédentes épreuves , sur le papier même de l’ouvrage , est remise au prote. Il collationne de nouveau les corrections du bon à tirer sur cette tierce, et ce n’est que d’après son ordre, lorsqu’il s’est assuré que tout est d’ailleurs en état, que les imprimeurs doivent commencer le tirage. Cette révision de la tierce est donc une fonction extrêmement importante, indispensable, et qui sera toujours confiée à un homme intelligent, à Fœil pénétrant et sûr, et habile compositeur ; car il peut résulter de notables accidens de cette dernière opération1. Elle causoit toujours les plus vives inquiétudes à mon père, et souvent repassant pendant le temps destiné au sommeil, les travaux de la journée, il lui est arrivé de se lever la nuit, pour s’assurer, sous presse, si les corrections d’une tierce,
1 L’omission de cette dernière révision peut avoir de graves conséquences. On lit dans le Catalogue de la Bibliothèque d’un amateur , tome ii, p. 82 : « Le volume des Catilinaires se trouvant très « fautif, parce que Bailly, prote de l’imprimerie de Didot jeune , « sétoit permis de mettre sous presse sans vérifier si mes corrections « avoient été exécutées, je pris le parti de sacrifier ce volume à vil « prix, avec un titre Amstelaedami , 1 794 ? et de le recommencer, <( en y ajoutant Porcii Latronis in Catilinam Declamatio. » Cette note fait présumer qu’il s’agissoit des corrections de dernières épreuves , revêtues du bon à tirer de l’éditeur des Catilinaires , lesquelles corrections n’auroient pas été vérifiées sur la tierce. Si tel est le fait ,
vue et corrigée le soir, avoient été bien comprises et bien exécutées. Lorsqu’elles l’ont été avec toute exactitude et précision , toujours rien en deçà, rien audelà , on peut accorder que l’épreuve a obtenu une cinquième et dernière garantie de correction . Je me trompe ; il en est une encore que le maître imprimeur vigilant ne négligera pas : c’est de visiter souvent les formes sous presse, pour maintenir d’abord la bonne exécution du tirage , et en jetant les yeux sur les pages , toujours à la découverte, il lui arrivera souvent de saisir quelques fautes qui pourront disparoître d’un certain nombre d’exemplaires, comme je l’ai si souvent pratiqué.
Telle est la suite d’opérations à l’aide desquelles un maître imprimeur peut parvenir à donner aux éditions premières autant d’exactitude et de correction qu’il est possible de le faire dans l’ordre ordinaire et industriel de la typographie, il seroit injuste de rien exiger au-delà.
Examinons maintenant les causes qui trop souvent détruisent l’effet de ces opérations, ou les rendent insuffisantes. Les détails qui précèdent auront déjà paru sans doute trop étendus, quoiqu’ils ne soient peut-
l’éditeur pouvoit exiger la réimpression aux frais de l’imprimeur de toutes les feuilles fautives par l’omission des corrections. Le sacrifice de l’édition, mise à vil prix, est un acte de désintéressement de l’éditeur, qui pouvoit être à sa convenance , mais qui ne pourroit être allégué par un imprimeur, dans un cas semblable , contre son commettant. Le fait rapporté par l’éditeur des Catilinaires est d’autant plus notable , que Bailly avoit la réputation d’être un bon correcteur et un bon proie ; que seroit-ce d’un mauvais ?
être pas encore complets. Mais ce qui concerne les rapports des auteurs avec l’imprimerie, et la part qu’ils ont dans 1 insuccès de tant d’efforts de correction, ne peut offrir moins de développemens.
D abord la plupart des auteurs, et depuis vingt ans surtout j ai rencontre peu d’exceptions, regrettent le temps qu’il leur faut donner à la correction de leurs epi euves , c est une occupation fastidieuse , pénible , assujettissante, disent-ils. Ils ont la tête pleine de leur ouvrage, et ils ne se resignent qu’avec indifférence, et même avec dégoût, a ce travail si froid, si positif de 1 ecliercher et amender les fautes de l’imprimeur U Comme il n’est pas au pouvoir de cet imprimeur de changer des dispositions qui tiennent en partie a l’esprit actuel de la société, très peu littéraire au fond, quoiqu’elle paroisse avide de livres et d’instruction, il faut qu’il prenne à cet égard le temps comme il est , et les auteurs comme ils sont.
Toutefois l’amour de l’art typographique et le désir bien louable de se distinguer par le mérite de la correction , ne doivent pas causer à l’imprimeur de graves dommages pécuniaires ; et il est vrai de dire que les dépenses inutiles, les pertes de temps et de bénéfices, le desordre de l’atelier, l’altération anticipée des ca-
Lord Byron lui-même, qu’une faute d’impression mettait à la torture , écrivoit à son éditeur Murray : « Vous avez eu raison de m’en- « voyer les épreuves ; c’étoit une sottise ( de ne pas les lui envoyer ) ; <c mais réellement la vue des épreuves m’est insupportable. C’est une <( absurdité ; mais elle vient de la paresse. » ( Lettre du 28 septembre 1820, )
ractères, proviennent en grande partie des travaux qui réclament le concours des auteurs. Sans doute, et je Fai souvent éprouvé, il leur est difficile, et même impossible de croire à de semblables conséquences , et sans aucun doute aussi ils s’empresseroient d’en faire cesser les causes, s’ils étoient convaincus de leur réalité. Je croirois donc avoir rendu un éminent service aux intérêts de l’imprimerie, si les explications que je vais présenter à cet égard, et qu’aucun ouvrage français, à ma connoissance, n’a encore abordées, contribuoient un jour à régulariser et à faciliter la marche de ses travaux ; car c’est là que se trouve le véritable élément de la prospérité d’une imprimerie.
Presque toujours, et surtout aujourd’hui, la célérité de l’impression est une des principales clauses du traité entre l’éditeur et l’imprimeur. Les mesures sont donc prises dans l’atelier ; le nombre des compositeurs est désigné selon le nombre de feuilles à fournir. Une portion de copie est remise : Fauteur a donné l’assurance que la totalité est prête, et qu’elle n’a plus besoin que d’une révision. Mais bientôt les dispositions les mieux combinées du maître imprimeur sont arrêtées. Quelques feuilles sont à peine composées que déjà la première copie est absorbée. L’auteur ne comprend pas, ou ne veut pas comprendre, que suivant le degré de célérité requise, la copie a été partagée entre un certain nombre d’ouvriers , et qu avant qu’il n’ait reçu deux ou trois feuilles en épreuves , il y en a peut-être le double et plus en composition. Cependant l’éditeur ou libraire a écrit en ces termes à son im-
pi imeui : «Voici un manuscrit qu’il faut imprimer «avec la rapidité dune dépêche télégraphique'. » Des compositeurs ont ete appelés en conséquence j ils ont pour la plupart quitté la place qu’ils occupoient dans d autres ateliers pour répondre à l’urgence du travail. Le maître imprimeur est moralement responsable ^ et de ce travail abandonne, et de celui qui va manquer bientôt à ses ouvriers. Sa position devient alois des plus pénibles, quand il n’est pas dominé par l’égoïsme. Que d’intérêts lésés , que de contrariétés, que d embarras, naissent de l’indifférence ou de l’impéritie de l’auteur ou de l’éditeur! Et de plus, combien de défauts typographiques sont dus à cette mauvaise méthode de délivrer partiellement la copie d’un labeur ! Le maître imprimeur, n’embrassant pas l’ensemble de l’ouvrage, ne peut indiquer que très imparfaitement, si ce n’est maladroitement, les dispositions qu exigeroit la matière , selon ses divisions et subdivisions, les proportions des caractères des titres, sous-titres, sommaires, la corrélation des renvois, les différens signes de notes, l’emploi de l’italique, les guillemets, etc., etc., toutes choses qui rendent plus agréable la lecture d’un livre , et en facilitent l’usage et l’intelligence.
Mais une autre cause de retard est signalée. Le manuscrit est presqu’indéchiffrable , chargé de ratures , de renvois , d’alinéas point ou mal indiqués 1 2 :
1 Citation textuelle.
Si les mauvais manuscrits font le tourment des ouvriers composileuis les plus exercés, et diminuent sensiblement le produit de leur
la composition languit ; les ouvriers perdent la moitié du prix de leur journée, le maître en perd autant et plus, et le résultat insignifiant d’un travail pénible et incertain , est une composition mal digérée, fautive, dont les épreuves occuperont le correcteur en première le double du temps cju il devroit y employer : nouveau préjudice pour le maître. Pour l’auteur, il n’éprouve que l’inconvénient de voir des mots changés, le sens défiguré , des phrases transposées, entremêlées , une ponctuation vicieuse , et de prendre un peu plus de peine à redresser ce qu’il appelle si légèrement les bévues ou les niaiseries des compositeurs , qui assurément n’en commettent pas autant ni d’aussi lourdes que la plupart des auteurs mêmes
travail , on conçoit que les ouvrières typographes de Corbeil aient pu faire une réponse équivalente à celle que l’auteur d’une V isite chez Bernardin de Saint-Pierre leur prête dans son piquant récit. « Vous gagnez maintenant? — Quarante sous, trois francs par jour. « — Yous êtes donc bien heureuses? — Très heureuses, à l’écriture « près de M. Frédéric Soulié, que nous avons beaucoup de peine à « lire. Mais, que voulez-vous? chaque état a ses inconvéniens. » ( Revue de Paris , numéro du 5 juin i836. ) Cette réflexion prouve assurément l’excellent esprit des villageoises typographes de Corbeil, et leur reconnoissance pour le maître imprimeur qui leur a appris lui-même à lire et à écrire : mais elles ne tarderont pas à s’apercevoir que X inconvénient des mauvais manuscrits n’est pas une des nécessités de la typographie, comme de se salir les doigts en corrigeant les épreuves sur le plomb ; et que si le prix de la composition est réduit lorsqu’elles travaillent sur une copie imprimée, parce qu’elles peuvent aller plus vite , il est juste que le prix en soit augmenté , lorsqu’elles composent sur une copie griffonnée , incorrecte , parce qu’elles sont arrêtées presqu’à chaque mot , et qu’elles passent ainsi autant de temps à déchiffrer une page qu’à la composer.
qui aiment à écrire de pareilles apostilles au bas des épreuves.
Quelquefois il se prend à sourire à des substitutions de mots tout-à-fait bizarres, comme me le racontoit un jour un auteur avec lequel je causois des inconvéniens des mauvais manuscrits. ((Vous ne devineriez « jamais, me disoit-il, ce qu’un compositeur a mis dans « une note de ma traduction de Ghilde-Harold, où, à « piopos des Romains , j avois écrit, ces fiers ennemis « cl Annibal? — Eh bien! il imprima ; ces fiers ca- «. nonmei s cl Annibal. >> — » «■ Gela ne me surprend C< pas , lui répondis-je : je crois à tout en fait d’erreurs ; « mais ce compositeur n’étoit peut-être pas aussi mal « avisé que vous le pouvez croire. D’abord, il a pu « travailler sur les réimpressions de Voltaire , et il se « sera souvenu que dans la Comédie fameuse de Cab (( deron, le canon joue son rôle entre Héraclius et (c Phocas; et si ce n’est cela, quand un compositeur (< a sous les yeux une copie indéchiffrable ( comme « est quelquefois la vôtre), mieux vaut que les mots « substitués soient frappans d’absurdité que d’offrir (( a peu près un sens : il y a moins de risque qu’ils
échappent à l’auteur. »
Combien de particularités du même genre ne pourrois-je pas citer, qui ont provoqué l’hilarité de nos écrivains en réputation, quelquefois même leur étonnement de ce que des mots mal lus, et qu’ils avoient peine à retrouver eux-mêmes, eussent été si heureusement changés! Ce seroit une Muse, à qui l’inspiï ation ne laisse pas le temps de former les signes de
sa pensée : ce seroit un savant, qui prête à ses mots la figure d’autant d’hiéroglyphes : un traducteur, qui donne aux signes de notre écriture la forme des lettres allemandes : ce seroit un disciple de Paré, qui trace à peine la première syllabe de chaque mot , laissant le reste de l’opération a l’intelligence de son aide-compositeur 1 : ce seroit encore un jeune , actif et pétillant littérateur à jour fixe, qui lance ses phrases sur le papier en petites boucles entrelacées sans fin : ce seroit un romancier tout couvert de ratures, de phrases incomplètes, de mots enchevêtrés, qui se contredisent l’un l’autre, et qu’il faut débrouiller. Tels sont souvent les caractères graphiques des manuscrits qui consument vainement le temps et la patience des compositeurs, leur font perdre la meilleure partie du fruit de leur travail, et portent un égal dommage aux
1 Cet honorable docteur a bien rendu aux imprimeurs du xixe siècle les tourmens que ceux du xvie firent éprouver à son confrère Prosper Borgarucci, si toutefois la mauvaise écriture de ce médecin italien ne fut pas aussi la cause des peines et du dégoût que lui donna l’impression de son Traité d .Anatomie , au point qu il avoit fait serment de ne plus imprimer , comme il le dit lui-même : Partim quidem immensis laboribus fractus , partim prceh dificultates ac molestias pertœsus , constituissem , ac prope modum apud me dejerassem, non futuram mihi amplius rem cum typographis : postquam fœtus jam editus est in lucem, violare jusjurandum compulsus fui. Il est probable que l’expérience que Borgarucci avoit acquise , lui rendit plus facile l’impression d’un second ouvrage qui exigeoit surtout la correction la plus rigoureuse, puisqu’il s’agissoit d’une Pharmacopée, où toute erreur dans les signes ou dans les quantités, peut avoir les conséquences les plus graves.
intérêts du maître imprimeur et de l’éditeur. On ne mettra pas en doute que la correction d’un livre imprimé sur de semblables manuscrits, quelque soin que l’on prenne, ne soit exposée à de nombreuses défectuosités typographiques et littéraires.
L’auteur du Don Juan anglais, dont l’écriture étoit si mauvaise qu’il ne pouvoit se lire lui-même, en fit souvent l’expérience. « L’imprimeur a fait un miracle, écrivoit-il à son éditeur : il a lu ce que je ne puis lire moi-même; — mon écriture ! » — Mais le miracle ne fut pas complet , et lorsque lord Byron reçut le cinquième chant de son Don Juan , il se courrouça de l’énorme quantité et qualité de fautes qui défiguroient l’édition. « La publication en seroit honteuse pour moi , se prit-il à écrire a l’éditeur, et peu honorable pour vous. » Cependant ses amis avoient surveillé l’impression. Ce cinquième chant le fit cruellement souffrir ; tandis qu’en faisant recopier ses manuscrits sous ses yeux, il auroit épargné à l’éditeur, à l’imprimeur, aux compositeurs et à lui-même, toutes les tribulations qui accompagnoient l’impression de chacun
de ses ouvrages.
Le spirituel continuateur d’Hamilton , le duc de Lévis, dont la copie, écrite de sa main, étoit toujours si nette et si régulière, entroit souvent dans la salle des compositeurs; et lorsqu’il apercevoit une mauvaise copie, biffée, surchargée, barbouillée, il s’étonnoit toujours que des auteurs fussent assez peu soucieux de leurs ouvrages, pour les montrer dans un tel désordre ; il s’étonnoit surtout que les compositeurs
2üo CHAP. IV. — DE LA CORRECTION
pussent déchiffrer du français , là où il ne découvroit pas trace, disoit-il, d’un idiome quelconque.
On conserve le souvenir de quelques auteurs dont la copie manuscrite étoit une bonne fortune pour l’imprimerie. On vante celle des deux Scaliger, et surtout la parfaite régularité du manuscrit, entièrement écrit de la main de Joseph Scaliger, qui permit à Mammert Pâtisson d’imprimer, page pour page, le livre de Emendatione temporum. L’historien Varillas, ce digne Français, qui, dans un état voisin de la pauvreté, avoit refusé une pension des États de Hollande, parce qu’il ne vouloit pas mettre sa plume au service des ennemis de la France , s’en servoit fort utilement pour les imprimeurs. On sait quel prodigieux nombre de volumes, comme il le dit lui-même, il a publiés; mais ce qui le rendoit particulièrement recommandable aux typographes du temps, c’est que ses manuscrits avoient presque les mêmes qualités calligraphiques que ceux de Scaliger : quant à la qualité historique, ce n’étoit pas leur affaire. 1
1 De nos jours on peut citer comme exemples aux auteurs les copies du savant géographe P. -F. -J. Gossellin, le successeur de d’Anville, qui prenoit plaisir à recopier avec un soin extrême les manuscrits qu’il destinoit à l’impression. Son écriture avoit autant de précision et de netteté que les cartes géographiques qu’il dessinoit luimême avec une rare perfection. Toutes les cartes du volumineux Atlas de l’ouvrage de Paschal-François-Joseph Gossellin, sur la Géographie systématique et positive des Anciens , ont été en effet dressées et dessinées entièrement, sans en excepter la lettre, par l’auteur lui-même. Cet ouvrage forme quatre volumes in-4°, et un volume d’Atlas, qui ont été publiés en seize années, depuis 1797 jusqu’en i8i5, et imprimés
Concluons des observations qui précèdent , qu’il est indispensable, dans les intérêts communs du maître imprimeur, des compositeurs, et de l’auteur, sous le rapport de la correction littéraire et de la célérité de 1 exécution, que la copie soit lisiblement écrite, non surchargée de ratures* 1 ou de renvois, ponctuée avec
partie à l’imprimerie de la République, partie à l’imprimerie impériale, et peu s’en falloir à l’imprimerie royale. La copie du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce , par l’abbé Barthélemy , sans être d’une écriture aussi belle que celle de Gossellin, étoit très régulière, disposée avec ordre et clarté, le texte écrit à mi-marge, les notes correspondantes en regard, et les renvois exactement indiqués et chiffrés. Que n’en puis-je dire autant de la copie d’un ouvrage, du même genre que ceux de Gossellin, qui au contraire a donné tant de peine aux compositeurs, aux correcteurs, et peut-être à l’auteur lui-même, >ans parler du préjudice causé au libraire par les changemens et cori ections démesurés, et par les retards non moins préjudiciables à ses intérêts, qui en ont été la suite. Nous reviendrons sur ce sujet, dans l’intérêt des jeunes libraires. La copie qui a servi à l’impression de 1 Histoire de l Astronomie, par Jean-Sylvain Bailly, est conservée comme un curieux spécimen de calligraphie du à l’auteur lui-même.
Il ai rive souvent que l’auteur en faisant des changemens sur la copie, y introduit des fautes, s’il n’a pas l’attention de se relire; et ces fautes passent d autant plus facilement dans l’impression, que les corrections de la copie font croire au correcteur de l’imprimerie, que
1 auteur a dû plus particulièrement s’arrêter sur les mots ou la phrase amendés. Il vaut donc mieux recopier les passages corrigés , et les coordonner avec ce qui précède et ce qui suit, que de se donner la peine d’écrire, après coup, un avertissement, pour s’excuser des fautes occasionnées par un défaut de soin, ainsi qu’on le voit en tête de la traduction des OE uvres d1 Horace , en 2 volumes , par î’abbé de Marolles. « Dans la page 255 , ligne i5 , dit-il, on a mis quelle ayme , « quelle hayl (au lieu de qu’il ayme, qu’il hayt), qui seroit bon , f< lieu de Peuple Romain, à quoy ce qu il est relatif, je n eusse
« point effacé dans ma copie, sans y penser , Nation Romaine, qui y
soin, tous les alinéas et les renvois bien indiqués, les feuillets écrits d’un seul côté ou à mi-marge, la marge du recto opposée h celle du verso, pour faciliter le partage de la copie entre plusieurs mains , ou pour
« estoit, à quoy respondoit fort bien qu’elle ayme , quelle hayt. » Cette traduction à' Horace, imprimée en i652 et i653, est jugée depuis long -temps, sous le rapport littéraire, ainsi que toutes les autres traductions du même écrivain. Mais l’exécution typographique de l’édition est tellement défectueuse , qu’elle a dû , tout d’abord , rebuter les lecteurs. Ainsi au-devant des Satires on lit Adverissement ( pour Advertissement ) touchant les fautes survenues en l’impression de ce volume ; et si l’on passe aux Odes , on retrouve un nouvel advertissement touchant les fautes , etc., qui se termine par cette phrase candide :
« Ainsi des fautes qui se rencontreront possible en beaucoup d’autres « lieux , que je n’ai pas aperçues , pour n’avoir osé relire la plupart « des feuilles tirées , de peur d’y en trouver qui m’auroient affligé <( sans y pouvoir aporter de remède. » Le bon abbé de Villeloin fit bien assurément de ne pas relire les feuilles tirées de son Horace , car il y avoit de quoi le faire mourir de chagrin dans l’année ; tandis qu’il a continué paisiblement de traduire et de faire imprimer pendant plus de trente ans encore, sans prendre aucun souci de la correction de ses oeuvres , que la typographie a plus maltraitées peutêtre que ne l’a fait l’auteur lui-même. L’imprimeur n’a pas mis son nom sur ces volumes ; mais ils ont été vendus dans la boutique de Toussaint Quinet, « en la galerie des Merciers, au Palais, sous la montée de la Cour des Aydes. » Si l’on peut attribuer quelque sens moral aux marques et devises adoptées par les anciens imprimeurs et libraires, comme le présentent évidemment celles des Aide, des Estienne , des Plantin et de beaucoup d’autres , il ne faut pas s’étonner que Toussaint Quinet se soit si peu inquiété de la correction des livres qu’il publioit. Il avoit pris pour devise : Heureux qui naist ainsi. Avec cela, l’heureux Quinet devoit être content de tout, et surtout de son agréable calembourg. Ce Toussaint Quinet étoit aussi le libraire de Scarron , et lui payoit honorablement ses ouvrages. Aussi Scarron , quoique sans fortune , disoit-il qu’il ne laissoit pas de vivre assez commodément avec son marquisat de Quinet.
DES OUVRAGES D’AUTEURS VIVAIS S. i63
couper les feuillets au besoin1. Un typographe qui, chargé de la conduite d une grande imprimerie, a plus d’une fois reconnu sans doute les graves inconvéniens et les préjudices qui résultent des mauvaises copies , dit à ce sujet, et avec justice : « On est en droit d’exiger « un supplément de prix en raison de la mauvaise co~ « pie2. » Et comme ce supplément de prix, payé aux compositeurs, doit l’être également au maître imprimeur par l’éditeur, il est facile d’apprécier ce que la négligence des auteurs , à l’égard de leur copie , peut ajouter au coût de l’impression. Les exemples de ces faux-frais, si onéreux à l’imprimeur, parce qu’on lui en tient rarement compte, sont fréquens ; j’en rapporterai un seul assez récent.
Une copie vivement attendue pour terminer un volume, est remise au prote ; elle formoit huit pages in-8° ordinaire à composer. Elle est partagée entre quatre compositeurs , qui y passent chacun plus de quatre heures. Deux heures et demie auroient suffi avec une bonne copie; mais celle-ci étoit de ces petites boucles
1 C’est surtout pour les mémoires sur procès , dont l’impression est presque toujours urgente , qu’il est nécessaire que la copie soit remise à l’imprimeur dans le meilleur ordre , très lisible , et surtout en totalité. Autrement le travail qui pourroit être exécuté à temps , par trois ou quatre compositeurs , en exigera sept ou huit, et les frais en seront d’autant augmentés.
2 Manuel typographique de M. Brun, page 55. — Voyez ci-dessus , Chap. ii, page i8i, la déclaration du io septembre i5^2, « Sur le fait des correcteurs, et sur l’obligation imposée aux maîtres imprimeurs, de remettre au compositeur copies diligemment revues , correctes et mises au net ; » obligation qui retourne nécessairement aux auteurs.
entrelacées dont je parlois tout à l’heure. Il fallut cinq heures à deux correcteurs pour déchiffrer et corriger, d’après la copie, ces huit pages de composition ; quatre à cinq heures encore pour exécuter les corrections sur la forme; en sorte que le prix des huit pages, qui, tous frais comptés, devoit être de 12 fr., s’est élevé à 28 fr. La transcription de ces feuillets auroit assurément coûté quatre fois moins à l’éditeur ; mais ce n’est pas à l’imprimeur à prendre une décision à cet égard; il doit prévenir son commettant de l’état des choses, et se conformer à ses instructions.
Il faut dire toutefois qu’à moins que la copie manuscrite soit aussi notablement informe que celle dont il vient d’être question, les compositeurs, en général , se tirent assez habilement des difficultés que présentent les manuscrits, même de mauvaise écriture, avec ratures ou renvois, et dont nombre de personnes exercées pourroient à peine lire vingt mots de suite, ü a été remarqué que la nécessité où se trouve l’ouvrier d’apporter une attention soutenue à la lecture des manuscrits de cette espèce, donne à sa composition un certain degré d’exactitude et de correction quelquefois surprenant. Un manuscrit de l’auteur, bien en ordre, lors même que sa main seroit inhabile, sera donc préférable à une copie écrite par une main étrangère ; car d’ordinaire le nombre des erreurs des compositeurs s’accroît de toutes celles des copistes. Mieux vaut assurément le jet de plume irrégulier de Fauteur, et ses corrections en marge et entre lignes, suffisamment indiquées, que des copies telles que les faisoit exécuter
madame de Genlis. Elle employoit quelquefois à ce travail , m’a dit cette dame , de petites élèves qui commençoient h écrire avant de savoir lire couramment. L’écriture étoit formée, assez nette; mais souvent quatre pages ne formoient qu’une seule phrase; il n’y avoit pas un point ni une virgule, mais des grandes lettres presqu’à chaque mot; pas une syllabe d’orthographe, sans parler des mots défigurés par les petites copistes.
Lorsque Fauteur ne veut pas prendre la peine de recopier lui -même son manuscrit (opération pourtant qui produit parfois de soudaines améliorations de style), il est nécessaire qu’il relise attentivement le manuscrit qu’il aura fait transcrire avant de le remettre à l’imprimeur. C’étoit un soin que recommandoit l’auteur de Childe-Harold a son libraire-éditeur Murray, « car j’écris fort mal, » ajoutoit-il; et il n’y a que les compositeurs de Londres qui connoîssent le nombre de malédictions et de corrections que les mauvaises copies de lord Byron leur ont attirées , a cause des fautes qu’elles leur occasionnoient.
L'excès en tout est un défaut ; en fait de copie , l’excès de beauté , de recherche , d’élégance , est un défaut extrêmement rare ; mais enfin c’en est un , et il ne s’est peut-être rencontré de nos jours, rien dans l’imprimerie , de plus remarquable en ce genre que le manuscrit des Mémoires du comte Michel Oginskiy ancien grand -trésorier de Pologne, et sénateur de l’empire de Russie (4 vol. in-8°, 1826)'.
1 Le comte Oginski est mort en Italie, en 1 855.
Lorsque l’éditeur, M. Léonard Chodzko , me présenta ce manuscrit, je restai étonné de la perfection de l’écriture anglaise , de l’élégance des lettres jetées, des ornemens de plume si délicats , si achevés , de l’éclat de l’encre et du papier. Je ne pouvois croire que ce magnifique manuscrit, in-4°> fût destiné aux compositeurs. Quand ils le virent, ils en furent émerveillés , éblouis. Chacun venoit admirer ces pages, et disoit qu’il falloit plutôt les encadrer que de s’en servir pour copie. Mais telle étoit l’intention de l’auteur, et il avoit accompagné cette recherche extraordinaire d’une précaution non moins inusitée, mais aussi utile qu’intelligente. Dans le cours des Mémoires figurent quatre cent seize personnages de divers pays, parmi lesquels les noms polonais et russes sont en grande majorité. L’auteur avoit bien jugé qu’il seroit impossible à des compositeurs français d’orthographier exactement, et d’une manière régulière, tant de noms étrangers. Pour y parvenir, il avoit fait imprimer sous ses yeux une liste des quatre cent seize noms, dont un exemplaire fut remis à chaque compositeur, et aux correcteurs. Aussi est-il permis d’assurer qu’on ne trouveroit , dans aucun autre ouvrage français , une orthographe plus certaine et plus exacte, d’une aussi grande quantité de noms propres polonais et russes. On conçoit que cette liste fut d’un grand secours pour les compositeurs quand ils rencontraient des noms comme ceux-ci : Siestrzencewiez-Bohusz , Wojc iechwski, Trzecieski , ou d’autres plus connus des Français, mais que l’on écrit souvent autrement,
tels que : Kosciuszko, Nowosiltzoff, Czerniszeff \ Lesz czynski, etc. Quant à la belle copie du texte, elle fatiguoit la vue des compositeurs ; et V attention particulière qu’ils prenoient pour ne pas endommager les feuillets, leur donnoit quelque petit désavantage en célérité sur ceux des autres labeurs. L’ouvrage terminé, le manuscrit fut remis en bon état à l’éditeur, et si , comme il est présumable , il repose dans une bibliothèque , il deviendra un jour un spécimen fort curieux de l’art calligraphique, a la vingt- cinquième année du xixe siècle 1 .
Nous n’avons pas à craindre que les yeux des compositeurs soient souvent éblouis par l’éclat et la beauté des copies ; mais un mal qui semble se fortifier au lieu de décroître , c’est celui qui provient des corrections excessives faites sur les épreuves par les auteurs, et du nombre trop répété qu’ils demandent de ces mêmes épreuves. On ne me supposera pas sans doute la pensée d’interdire à un auteur ni le droit , ni la faculté de polir, d’améliorer son ouvrage , de changer des mots , des phrases même sur les épreuves ; car il est incontestable que les termes impropres, les défauts de liaison , et autres imperfections du style s’aperçoivent mieux sur l’imprimé que sur le manuscrit. Mais n’est-il pas vraiment déplorable pour F imprimeur, de recevoir d’abord des lambeaux épars de
1 C’est M. L. Chodzko, Polonais, chargé par l’auteur de surveiller l’impression de ses Mémoires , qui a écrit en entier de sa main ce manuscrit, dont un habile calligraphe de profession pourroit se faire honneur.
copie, arrachés à grand’peine aux auteurs, et de voir tout le temps des ouvriers se consumer dans un travail, je ne dirai pas aussi infructueux, mais aussi onéreux que celui des corrections. Il est trop vrai que beaucoup d ouvrages soit littéraires, soit même scientifiques, sont a peine conçus, les premiers linéamens jetés sur le papier, que l’éditeur, pressé par la concurrence, les enleve pour les porter à l’imprimeur. Bien de médité, rien d’achevé, dans de pareilles copies : c est le chaos 1 . On ne sauroit imaginer tout ce
Comme plusieurs avis ont plus d’autorité qu’un seul, je rapporterai les observations textuelles d’un typographe exercé, au sujet de la Copie. « La copie d’un auteur doit etre bien méditée , amendée et « arrêtée avant de la livrer à l’impression ; car s’il a la manie de la « refaire sur les épreuves.... il ne doit s’attendre qu’à une exécution (t typographique très vicieuse. » j’ai supprimé la partie des observations relatives aux défectuosités littéraires qui peuvent résulter de ce mauvais mode de refaire la copie sur les épreuves , parce que , dans mon opinion , les fautes littéraires de l’auteur ne sont pas de la compétence de l’imprimeur, à moins de convention expresse. ( Voir Manuel typographique de M. Brun , p. 55. ) — Faut-il encore une autre autorité pour convaincre les auteurs , en voici une d’un grand poids ; c’est V Encyclopédie qui leur donne cet avis : « Il n’est peut-être pas « inutile ici qu’un imprimeur fasse observer aux auteurs que c’est « souvent leur faute, si leurs livres ont besoin de si longs errata . « Leur négligence à écrire lisiblement les noms propres et les termes « de sciences ou d’arts qui ne peuvent être familiers à un composi- « teur, en est presque toujours la cause. Il est impossible qu’un im- « primeur entende assez bien toutes les matières sur lesquelles il tra- « vaille , pour ne pas se tromper quelquefois. On engage les gens « de lettres à vouloir bien faire attention à cet avertissement pour « que leurs œuvres ne soient pas déshonorées aussi souvent qu’elles a le sont par des fautes grossières. « ( Encyclopédie , tome vin, art. Imprimeur , p G24 , édit, in -fol., 1765. )
que l’imprimerie , cette noble manufacture , comme l’appelle Estienne Pasquier ', fabrique d’extraordinaire en ce genre. Il n’y a pas trois ans qu’un romancier fournissoit au jour le jour les feuillets de copie nécessaires pour atteindre la proportion de volume convenue avec le libraire. Le roman étoit divisé par Chapitres, et comme il falloit allonger le sujet, l’auteur, un peu
Recherches de la France , L. ix, ch. qq. — Un ancien imprimeur de Paris a terminé une épître à François de Rohan , archevêque de Lyon , et primat des Gaules, par une souscription qui offre cette expression singulière F ale. Ex offeina nostra litteraria ad xiiij ca~ lendas julias , M. d. III; mais cet atelier ou officine littéraire étoit celle de Josse Bade, et l’oeuvre étoit un Horace , avec les commentaires et éclaircissemens de Mancinelli et de l’imprimeur lui-même, dix fois plus considérables que le texte. Cette édition d’Horace, citée par Panzer, est une production curieuse parmi celles des trente premières années de l’imprimerie de Paris ; on lit cette souscription à la fin des épîtres, fol. ci, verso : Impressa est rursum hœc Horatiana poesis accuratione ipsius Ascencii in nobilissimo parthisiorum gymnasio : ad quintum calendas septemb. anni hujus M. D . III. Il n’y a pas de livre où l’on ne retrouve le coté foible de la typographie, la correction. Parthisiorum est ici imprimé au lieu de Parrhisiorum , dont l’orthographe étymologique est déjà assez défigurée pour qu’on n’y reconnoisse pas facilement les P ar-isiens ( les voisins du temple d’Isis ), dont les prêtres avoient un collège à Issy , selon Sauvai. — En tête de l’^r* poétique, de la même édition, l’imprimeur, Josse Bade, adresse son commentaire nominativement aux jeunes gentilshommes qui avoient été ses élèves, quand il professoit à Lyon, ainsi qu’à toute la jeunesse studieuse de la même ville. « Il seroit honteux et déshonorant, dit-il, que le troupeau dormît sous un pasteur si vigilant ( François de Rohan ). Et pour que cela n’arrive pas, je vous donne de nouveaux éclaircissemens, et des règles en prose. Portezvous bien, et profitez. ■» Ex œclibus nos tris apud Parrhisios ad x calend. octob. anni M. D. III.
au dépourvu, tiroit parti des événemens de chaque journée, et les émeutes étoient alors en grande activité. Mais la copie ainsi faite ne sembloit plus appartenir au volume commencé, et par précaution, le * prote faisoit demander à l’auteur s’il ne se trompoit pas d’ouvrage. Le roman eut ainsi ses deux volumes, et quelque succès. J’ai vu aussi des libraires commander, pour ruiner des entreprises rivales, des ouvrages de médecine, de botanique, des romans, des traductions, comme on commande un vol-au-vent chez Quillet. La concurrence est la fièvre du commerce, mais les livres quelle engendre sont la plaie de la typographie. Il est vrai que les auteurs qui les font, et en feront toujours, attachent peu d’importance à leur réputation littéraire. Primo vivere et lætari , ajoute Tabarin. Ce
n’est donc pas a ces écrivains que je représenterai combien est nuisible à Fart typographique , à la correction, et dommageable aux intérêts de l’éditeur, de l’imprimeur et de ses ouvriers, le malheureux usage de refaire, en quelque sorte , la copie sur les épreuves, et d’en multiplier les demandes outre mesure. Mais il est des auteurs graves, qui, soigneux de leurs travaux, et désirant leur donner toute la perfection possible , loin cependant de revoir et d’amender leurs manuscrits avant l’impression, les laissent dormir au contraire , et attendent le jour de l’épreuve pour exécuter des changemens et des rectifications. Et, en général, s’ils procèdent ainsi , c’est qu’ils ne soupçonnent pas les difficultés de l’opération typographique en ellemême, ni les frais qu’elle occasionne, sans parler de
la fatigue corporelle qu’en éprouve l’ouvrier, il ne peut donc être inutile de leur présenter quelques explications sur ce sujet, dans le but de modifier l’habitude des nombreuses corrections sur les épreuves, ou d’en atténuer les effets par une ordonnance plus régulière de ce triste travail.
D’abord, quels que soient l’habileté et les soins du compositeur chargé d’exécuter de nombreuses corrections, l’effet inévitable de l’opération sur la forme est de gâter la composition première. L’espacement entre les mots devient inégal , de régulier qu’il étoit ; des pages sont rendues forcément plus courtes , d’autres plus longues. Les chances d’erreurs se multiplient lorsqu’il faut supprimer des alinéas , en refaire de nouveaux , reporter des lignes de page en page , et en réserver l’excédant pour la feuille suivante : toute la partie typographique est compromise. L’auteur ou l’éditeur ne sauroit donc à bon droit adresser des reproches â l’imprimeur sur les défauts qui proviennent des corrections. Mais le public , qui n’est pas dans la confidence , juge sévèrement l’exécution typographique du livre, et plus d’une fois j’ai eu l’occasion de faire reconnoître à des amateurs que l’imprimeur n’étoit pas toujours le vrai coupable des méfaits reprochés.
Pour obvier le plus possible aux dangers des changemens, l’auteur devra surtout écrire très lisiblement, de sa meilleure plume, les corrections sur les marges de l’épreuve, les recopier, si elles sont trop confuses, sur un papier qui sera attaché h l’épreuve, en marquer
exactement tous les renvois par des signes apparens , bien distincts1, n’importe lesquels; ne pas omettre d’effacer les mots , ou membres de phrase à supprimer. Il se souviendra parfois, comme le font quelques auteurs, comme le faisoit toujours le duc de Levis, lorsque les corrections se bornent a des rectifications de mots ou de membres de phrase , que notre langue fournit presque toujours des équivalens pour le sens, et pour le nombre de syllabes, ce qui évite des remaniemens d’alinéas entiers, et diminue conséquemment la perte de temps, et les frais. Les corrections étant ainsi clairement indiquées , sont moins pénibles à exécuter, et plus faciles a vérifier. En rendant la première épreuve corrigée, fauteur n’oubliera pas de marquer ces mots sur la première page de cette épreuve : Une seconde, si le nombre ou l’importance des corrections la rend nécessaire, ou : Bon à tirer, s’il le juge a propos.
1 Un des écrivains dont la plume alimente journellement le plus d’imprimeries, a l’habitude d’indiquer tous les renvois de ses corrections par un trait perpendiculaire , uniforme pour tous les changemens ou ajoutés d’une même phrase ; en sorte que le compositeur est obligé de relire tout un passage, avant de reconnoître la place des mots à ajouter, à changer , ou à retrancher. Il passe ainsi un temps considérable avant d’opérer, tandis que d’un seul coup d’œil, il distmgueroit le rapport des corrections avec le texte, si 1 écrivain avoit l’attention de diversifier les signes de renvoi. Cette négligence entraîne peut-être un tiers de dépense de plus qu’il ne faudroit pour les corrections, retarde le travail, multiplie les chances d’erreurs, de transpositions. Mais qu’est-ce que cela? Des écrivains si dégagés dans leurs allures ne sauroient s’abaisser à de si petites considérations !
Lorsque 1 auteur demande une seconde épreuve, la première corrigée doit lui être renvoyée avec cette seconde , pour qu’il puisse s’assurer que toutes ses corrections ont été exécutées , et successivement jusqu au retour de la dernière feuille qui doit être munie du bon à tirer.
Il est d’usage d’envoyer à l’auteur un exemplaire de chaque feuille de son ouvrage, à mesure que se fait 1 impression : c’est ce qu’on appelle une bonne feuille. Elle peut être, et elle est souvent utile à l’auteur, pour lui rappeler ses dernières corrections, éviter les irrégularités dans les suivantes, empêcher les faux renvois, s’assurer de l’ordre des chiffres des divisions du livre, enfin coordonner tout son travail. Il arrive très souvent que des auteurs, en examinant les bonnes feuilles , qu ils assimilent à des épreuves , y font de nouveaux changemens dont ils demandent l’exécution. Mais ils sont dès lors impraticables, parce que, dès que la bonne feuille est envoyée , les caractères sont déjà remis dans les casses, ou en train de distribution. Ces corrections sur les bonnes feuilles se représentent si souvent, que le prote en envoyant la première bonne feuille à un auteur qui n’a pas l’expérience de l’imprimerie, ne fera pas une chose inutile s’il le prévient de 1 usage des bonnes feuilles, qui ne permet pas non plus d’augmenter à volonté le nombre d’exemplaires d abord fixe, sans qu’il y ait lieu à recommencer la composition de toutes les feuilles tirées.
Une attention que le prote ne sauroit trop recommander aux auteurs, et renouveler chaque fois, au '• 18
274 CH AP. iv. - HE LA CORRECTION
besoin , c’est qu’ils rendent exactement toutes les épreuves qui portent des corrections. Plus les épreuves ont subi de changemens , plus il est nécessaire au correcteur d’avoir sous les yeux l’ensemble des corrections de Fauteur. La copie de chaque feuille, avant tout , doit être aussi expressément rendue par Fauteur avec la dernière épreuve. Je dirois presque que la lecture d’un ouvrage, imprimé pour la première fois, lorsqu’elle n’est pas appuyée sur la copie originale, est à peu près superflue. D’ailleurs cette copie doit rester dans l’imprimerie , après l’impression de l’ouvrage, au moins pendant une année1. C’est une des garanties de l’imprimeur, et il ne doit lui en manquer aucune , tant que les lois laisseront peser sur lui la moindre responsabilité pour le fait de ses impressions , alors que l’auteur d’un livre incriminé se présente ou est représenté à la justice. Car, ainsi que je Fai exprimé ailleurs, cette responsabilité de l’imprimeur, que le ministère public semble renier un jour et fait revivre un autre, est l’atteinte la plus grave et la plus directe qui se puisse concevoir contre la liberté de la presse dans 1 état actuel de la société , et surtout lorsque le nombre des imprimeurs est limité.
* Un édit de Charles ix, du mois de mai i5y\ , sur la police de l’imprimerie, porte, art. 12 : « Et demeureront les copies sur lesquelles « les impressions auront esté faictes entre les mains des maistres im- « primeurs, pour y avoir recours quand besoin sera. » ( Voyez Ch. C, p. 125. )
Les épreuves corrigées par l’auteur, en quelque nombre qu elles soient, appartiennent à T imprimerie . Elles sont indispensables au compositeur pour justifier de 1 emploi de son temps , et du prix qu’il en 1 eclame. L auteur, qui les retient sans connoître de quelle importance sont ces pièces pour l’imprimeur à l’égard de son commettant , et pour les ouvriers vis-à-vis du maître, obtempérera sans difficulté à la demande qui lui en sera faite. Mais il est pénible , pour la dignité des lettres , de rencontrer de jeunes écrivains qui font disparoître les feuilles remplies de corrections, pour s’affranchir de toute responsabilité, et qui affirment ensuite qu’ils n’ont fait que des corrections légères , dont le prix paroît dès lors exorbitant U Car il est quelquefois stipulé (et cette mesure
1 C’est comme pièces à l’appui des frais de correction qu’il est surtout utile à l’imprimeur de faire rentrer exactement à l’atelier toutes les épreuves corrigées , soit pour aider la courte mémoire de certains auteurs , soit pour les représenter à des arbitres en cas de contestations, surtout si l’auteur est étranger; car il paroît que les usages de l’imprimerie diffèrent selon les pays , à en juger d’après ce qui suit : « C’est la première fois de ma vie qu’un imprimeur m’a de- « mandé le retour des vieilles épreuves comme indispensables. J’ai « toujours regardé ces épreuves comme appartenant à moi seul , et « tous les imprimeurs que j’ai employés autrefois ( hors de France )
« ont toujours trouvé les moyens de s’arranger avec leurs ouvriers « sans me les demander. Mais comme vous insistez , je vous renvoie « toutes celles que j’ai pu trouver. » Il est possible que les imprimeurs étrangers se passent des épreuves pour établir le compte des corrections avec les auteurs, ce qui fait supposer qu’ils se passent aussi de vérifier les corrections ; mais , en France , c’est une affaire d’ordre, et une garantie pour tous les intéressés, que les épreuves
seroit fort bonne si elle étoit strictement observée) entre le libraire-éditeur et Fauteur, que les frais de correction qui excéderont un esomme fixée, seront à la charge de Fauteur.
On peut juger combien il est important pour les éditeurs de prendre des arrangemens bien positifs avec les auteurs à cet égard, puisqu’il arrive quelquefois que les frais de correction s’élèvent a une somme double du prix de la composition. Les exemples ne manquent pas dans la librairie. Je citerai Y Essai sur V Éloquence de la chaire , par le cardinal Jean Siffrein Maury, 2 vol. in- 8°; Paris, 1810. Le prix de la composition des deux volumes pouvoit s’élever a 1200 fr. ; les frais de correction montèrent à 2 1 70 fr. L’impression de l’ouvrage , commencée au mois de juillet 1808, ne fut achevée que le Si mars 1810. Cependant Fauteur, quoiqu’ Éminence alors, n’avoit pas perdu son temps. 11 ne se passoit pas deux jours sans qu’il vînt à l’imprimerie, montant rapidement les quatre étages, précédé et suivi d’un laquais en livrée. Il étoit habituellement en longue soutane violette, avec petit camail et dessous rouge, quelquefois en petit manteau. Il alloit directement se placer dans le rang de son compositeur, et là , il lui donnoit toutes les
corrigées restent à la disposition de l’imprimeur, en cas de doutes ou de réclamations. Dans le cas rappelé par l’écrit sus-mentionné, il n’y eut pas de contestation sur le prix des corrections ; mais elles étoient si mal écrites, si embrouillées, et l’auteur, étranger, passoit si légèrement sur les non-sens et les mots altérés, qu’il étoit indispensable d’avoir sous les yeux les épreuves corrigées , pour faire la dernière lecture.
explications nécessaires sur les corrections, ou plutôt sur la rédaction nouvelle du texte, qui a eu jusqu’à dix et douze épreuves par feuille \ Souvent nous passions des heures entières à enchaîner des périodes, à leur donner du nombre et de l’harmonie; car le cardinal les faisoit très longues et difficilement , et il ne vouloit pas s’y perdre. Nous discutions la valeur des mots, leur synonymie, en présence de l’abbé Girard, de Beauzée et de trois lexicographes français. M. Guizot n a voit pas encore donne son Recueil des Synonymes , qui parut vers cette époque ; car il eût été président du conseil. Les épreuves ainsi examinées étoient reportées au compositeur; mais trois ou quatre jours après , tout ce qui avoit été trouvé bon et adopté dans la dernière séance, avoit disparu, et une autre rédaction, soumise à un nouvel examen, rempîaçoit la version précédente. C’est ainsi que furent employés vingt-deux mois consecutifs a 1 élaboration des deux volumes de l’ouvrage du cardinal Maury, qui lui donna modestement le titre d 'Essai , un peu menteur au singulier, comme on en peut juger.
Ji est maintenant très rare de voir des auteurs qui ne sont cardinaux d’aucune manière , prendre la peine d’expliquer leurs corrections aux compositeurs , qui emploient souvent un temps considérable à les déchiffrer avant de pouvoir les exécuter. Un docteur de Sorbonne, Josse Clictou , rapporte dans l’épître qui est en tête de ses Sermons, imprimés en i534 , qu’il alloit souvent dans l’imprimerie pour diriger les ouvriers dans le travail des corrections , et que malgré tous ses soins, il n’est jamais parvenu à éviter les fautes d’impression; ce qui se conçoit d’autant plus facilement , que le docteur faisoit beaucoup de corrections sur les épreuves.
Pendant le cours de l’impression, mon père fit sa dernière maladie. Souvent, après la conférence typographique, S. Ém. venoit s’asseoir auprès de son lit, et s’empressoit de le distraire par le récit d’anecdotes sur la cour impériale, sur les négociations qui avoient déjà lieu pour le mariage de Napoléon avec la fille des Césars. Le cardinal nous racontoit aussi des particularités de sa vie politique ; mais de sa vie sacerdotale , jamais il n’en étoit question. Je lui demandai un jour si la repartie qu’on lui attribuoit : « Quand vous me met- « triez à la lanterne, y verriez- vous plus clair? » étoit complètement exacte. Il s’anima beaucoup, et me répéta les mêmes mots avec la même force de voix qu’il les a voit lancés autrefois au peuple. Dans la conversation sa parole étoit saccadée , son élocution peu soignée. Je n’avois pas vingt ans à cette époque de nos longues conférences , qui m’intéressoient vivement , et m’introduisoient , pour ainsi dire , a un nouveau cours de rhétorique *.
L’abbé Maury, qui devoit à ses luttes contre Mirabeau tous ses titres, dignités et évêchés; qui les tenoit de la gratitude des princes français expatriés, et de la grâce du Pape , étoit tombé, dans toute l’accep-
1 Souvent le cardinal me parloit du choix d’un état , parce que je lui manifestois l’éloignement le plus prononcé pour celui d’imprimeur ; à cette époque , j’espérois conserver pendant de longues années encore mon père, qui avoit à peine quarante-six ans. De plus sa vie si laborieuse, si tourmentée, si pénible, toute de privation, d’inquiétudes et de revers, me causoit des craintes pour l’avenir. Il me paroissoit impossible de diriger avec succès un établissement qui exigcoit
lion du mot , sous le charme de Napoléon ; il ne nous en parloit toujours qu'avec exaltation, et comme d’un être surnaturel. Il se complaisoit a me montrer les cadeaux que lui envoyoit le roi de Westphalie, Jérôme ( aujourd’hui comte de Montfort ), dont il étoit premier aumônier : un jour c’étoit un anneau pastoral en opale entourée de brillans; une autre fois c’étoit une tabatière d’or garnie de grosdiamans, ou bien une superbe aiguière ciselée, avec son bassin en vermeil. Il occupoit alors un appartement a Fhôtel de Saxe , rue du Colombier. A quelque temps de là , il alla habiter les somptueux appartemens de l’archevêché de Paris. Un dimanche après la messe, au moment même où le cardinal redoutoit une disgrâce de l’empereur, et donnoit cours à ses réflexions, dans l’embrasure d’une croisée de la galerie de Fontainebleau, Napoléon appelant M. le cardinal, le nomma administrateur capitulaire de l’archevêché de Paris, le siège vacant.
Quant au livre de P Essai, je ne puis dire si tout le travail qu’il coûta a tourné au profit de P éloquence ; mais je suis certain qu’il fut préjudiciable à l’imprimerie. Les feuilles composées restaient quelquefois
tant de soins, d’application, et de sacrifices. Me voyant bien déterminé à prendre une autre carrière, le cardinal Maury me promit son appui pour me faire entrer comme auditeur au conseil d’état , et les choses étoient fort avancées lorsque mon père succomba à sa maladie , causée par l’excès du travail, et le chagrin des pertes considérables qu’il avoit éprouvées. Force me fut donc d’être imprimeur : Nécessitas cm nia rapit.
28o CHAP. IV. — DE LA CORRECTION
deux mois en forme, au risque de tomber en pâte , ce qui arriva quelquefois, malgré la surveillance. Pour les debarrasser de l’encre accumulée par le grand nombre d’epreuves, il étoit nécessaire de les nettoyer à grand renfort de coups de brosse, opération du lavage qui détériore plus l’oeil de la lettre que l’impression de plusieurs milliers d’exemplaires. Ajoutez que le tirage des épreuves fatigue beaucoup aussi le caractère, que la correction gâte et fait perdre quantité de lettres; en sorte qu’après l’impression, la portion de fonte employée aux deux volumes de Y Essai sur V Eloquence étoit a peu près hors de service. Tel est le dommage qui résulte de tous les ouvrages chargés de corrections excessives. C’est donc une considération digne de préoccuper l’esprit réfléchi des auteurs, que les corrections de cette nature ( qu’il ne faut pas confondre avec les corrections ordinaires et inévitables) sont foncièrement nuisibles aux intérêts de tous, de l’imprimeur, des compositeurs , de l’éditeur, de l’auteur, et même du public. C’est un point sur lequel on ne sauroit trop insister.
Le prix de ces corrections, qui devroit être largement alloué à l’imprimeur, comme une juste indemnité des dommages qu elles lui causent , devient souvent l’occasion de discussions désagréables et même de procès; nouvelle cause dédommagé et d’anxiété. On est porté à estimer le caractère de l’homme de génie, que son imagination ardente et mobile affranchissoit de tant de liens, lorsqu’on le voit arrêter sa pensée sur des intérêts qui paroissent de si peu de valeur aux auteurs
les plus vulgaires. C’est lord Byron qui écrivoit en ces termes a son éditeur : « Je me regarde comme pro- « priétaire de trois tableaux de Phillips, et F un des (( deux meilleurs est bien a votre service, si vous « voulez l’accepter en présent. »
P. S. (( Je veux vous offrir quelque indemnité pour « mes éternels et fastidieux changemens. » ( For eternallf pestering y ou witli alterations . )
Cette délicate attention de lord Byron dut avoir sans doute plus de prix aux yeux de Murray que le tableau même. Mais l’attention de l’auteur qui épargneroit à
I imprimeur cette peine des éternelles corrections, me sembleroit bien plus précieuse encore. Le cardinal Maury gratifia son compositeur d’une indemnité qui fut pour lui d’une valeur inappréciable, puisqu’il y alloit de sa vie : par son crédit (et il le falloit bien puissant alors), il le fit exempter du service militaire.
II est vrai que le compositeur avoit fait une rude campagne de vingt-deux mois au service des corrections .
C est un sujet d’observations interminables que ces corrections s et souvent aussi, par la faute des auteurs, elles sont aussi interminables dans l’imprimerie que le sujet sous la plume. Et ici, nouveaux embarras, nouveaux préjudices pour le maître imprimeur, nouveaux dangers pour les formes composées. Je pourrois réunir de nombreuses formules de plaintes que les typographes élèvent contre les retards et I inexactitude que la plupart des auteurs apportent , non pas seulement à renvoyer leurs épreuves a l’imprimerie ( d’ordinaire on leur évite cet embarras et
cette préoccupation ), mais à les tenir prêtes, lorsqu’ils ont eux-mêmes assigné un jour et une heure pour les venir reprendre. Toujours le même égoïsme : ce doit être à coup sûr le sentiment par excellence, car on le retrouve à tous les degrés de F échelle sociale. Dix fois le commissionnaire s’est présenté chez Fauteur. « L’épreuve n’est pas prête; qu’il revienne! » 11 est fait pour marcher ; n’importe sous quel soleil , quelle pluie ou quels frimas. N’importe encore quel nombre d’ouvriers se trouvent sans travail par le défaut d’épreuves, qui arrête la composition et le tirage ; n’importe quel nombre de familles seront par là privées du salaire qu’elles attendent de leur soutien à la lin de la semaine; n’importe que l’ouvrage soit six mois , une année sous presse , quand il pourroit être terminé, sans rien compromettre, en deux ou trois mois ; n’importe ce que les intérêts pécuniaires du maître imprimeur souffrent de ces longs délais. Il sembleroit , à la manière dont ces messieurs procèdent, qu’ils regardent l’imprimerie comme un art tout spirituel, et que les choses d’ici -bas ne la regardent pas. Mais bien loin de là ; rien de plus humain , de plus industriel , de plus diabolique même que l’existence d’une imprimerie. Lorsqu’il ne s’y trouve pas activité de tous les instans, économie de temps, économie de frais, vigilance, exécution prompte, souvent renouvelée, elle languit et succombe. Les retards que les auteurs font subir aux épreuves sont donc une cause des plus graves préjudices pour 1 imprimeur.
Le typographe anglais T.-C. Haitsard , dans son magnifique ouvrage intitulé Typographiaf au Chapitre x, signale les inconvéniens qui résultent du retard des épreuves pour la correction , et il ajoute que, pour prévenir les discussions, aucune épreuve ne doit être envoyée à Fauteur sans qu’au préalable on y ait inscrit la date du jour et du mois , et la date de la rentrée à l’imprimerie. Un typographe français pose en principe que lorsqu’on envoie une épreuve à l’auteur , il doit renvoyer la précédente par le même porteur , et que si cet échange n’a pas lieu, le proie rien expédiera pas de nouvelle , avant que Vautre ne soit revenue. « Car, observe M. Brun % un (( auteur doit savoir que, une fois son manuscrit (( remis entre les mains de l’imprimeur, c’est un en- <( gagement pris de sa part, qui le lie aux travaux de (( l’imprimerie. » Je fais ces citations , parce que l’on ne sauroit soutenir par trop de témoignages les légitimes réclamations des imprimeurs à ce sujet.
Heureusement il se rencontre quelques auteurs qui ne tardent pas à reconnoître , par expérience , combien il est important dans l’intérêt et la sûreté de la correction , d’établir un mouvement régulier dans l’échange des épreuves ; surtout lorsqu’ils sont sti—
1 Typographia : An historiccil .sketch of the origin anclprogress of the art of printing ; with practical directions for conducting every departement in an office, with a description of stéréotypé and lithography . ïllustratecl by Engravings , Biographical notices , and Portraits ; by T.-C. Uansard, London, Baldwin, Cradock and Joy; 1825 : gr. in-8°.
3 Manuel typographique , p. 21 5.
CHAP. IV. — dp: la correction
mules par le désir de voir, en quelque sorte, comme le dit le typographe anglais, « la forme et la texture de leurs propres pensées. » Souvent alors ils ont une vivacité que l’imprimerie a peine à suivre, mais dont elle ne se plaindra pas. Combien elle aime au contraire à rencontrer un auteur , empressé à corriger ses épreuves, et à signaler lui-méme les accidens que peut entraîner la lenteur de ce travail. « J’at- « tends avec impatience une nouvelle feuille, m’écri- « voit un auteur, car je suis en verve pour corriger. « — Il est essentiel de ne pas languir , pour que les « caractères ne tombent point , comme cela est mal- <( heureusement arrivé chez M***. Rien n’est plus « douloureux pour un auteur , que de se voir ainsi « estropier par maladresse ou négligence. Vous serez <( de mon avis. » ( Lettre textuelle , du 28 juin 1826. )
Assurément je partage cet avis : mais il seroit bien a souhaiter que tous les gens de lettres fussent animés des mêmes sentimens que Fauteur de cette lettre. Avec le concours actif et intelligent des auteurs , une vie d’inquiétudes, de soucis , de travail imparfait dans son exécution , aride dans ses résultats , se changeroit pour l’imprimeur en une vie de paisibles , utiles et honorables occupations.
Mais nous n’en sommes pas encore là. S’il est des auteurs qui corrigent leurs épreuves avec une extrême insouciance, d’un autre coté, l’abus de refaire la copie sur les épreuves s’est beaucoup propagé par la rapidité toujours croissante avec laquelle une foule d’écrivains exploite maintenant le domaine de la littérature, par
jour, par semaine et par mois. Il a donc fallu ouvrir un champ plus vaste aux corrections , et l’on a imaginé Y épreuve-placard , qui est une feuille entière sur laquelle le texte est disposé en colonnes, qui occupent toute la hauteur du papier. On conçoit que cette disposition provisoire puisse convenir à des ouvrages qui se composent d’articles variables , ou restreints à de certaines limites, qui peuvent être supprimés et remplaces par d autres , tels que les Journaux, les Revues, les Dictionnaires, les Tables de matières, les Recueils de prose ou de poésie. Ce n’est que lorsque ces textes sont définitivement arrêtés sur les placards que l’on en commence la mise en pages ; et l’on évite seulement par ce moyen de recommencer cette opération pour toutes les feuilles régulièrement en pages , qui existeraient en formes ou en paquets, dans le cas d’additions ou de suppressions à l’une d’elles. Mais les auteurs qui, s’imaginant que l’usage des placards diminue beaucoup les difficultés et les frais de correction , demandent généralement leurs épreuves ainsi disposées, quelles que soient la nature et la marche des labeurs, sont dans une erreur complète. Dans mon opinion, et d’après l’expérience, c’est une méthode qui entraîne de nouveaux embarras , de nouvelles chances d’incorrections, qui augmente les dépenses de l’imprimerie, puisqu’il faut deux sortes de garnitures pour un seul labeur, et qui favorise la négligence des auteurs dans la préparation de leur copie, sans que l’exécution des corrections sur le plomb offre la moindre économie de temps ni d’argent pour l’éditeur.
On est moins étonné , au reste , que presque tous les gens de lettres, et certains libraires mêmes s’abusent à cet égard, lorsqu’on lit dans un Manuel typographique, que le moyen de faciliter les corrections, d'éviter les remaniemens , les transpositions , les remises en pages , les réimpositions , cest de fournir aux auteurs les premières épreuves en placards. Si rien n’étoit plus erroné que cette proposition , ainsi généralisée, un imprimeur seroit bien mal venu h présenter à son commettant un compte de corrections et remaniemens , lorsqu’il auroit été demandé que les premières épreuves fussent fournies en placards. Mais il seroit facile de prouver que cette disposition , qui donne en effet à l’auteur toute latitude pour corriger, augmenter ou retrancher, laisse à l’opération typographique en elle -même toutes ses conséquences.
Ces pancartes d’épreuves ne sont pas d’ailleurs du goût de tous les auteurs. Lord Byron, qui veilloit avec beaucoup de soin à l’exécution typographique de ses ouvrages, ne pouvoit pas s’habituer aux épreuves en placards. « J’attends ce soir, écrivoit-il à Murray, a toutes les épreuves que j’ai envoyées. J’espère qu’elles (( seront en pages séparées , et non confondues sur une (( feuille d’un mille de longueur, à l’instar des coma plaintes, comme sont quelquefois celles du Giaour ; « car je ne puis les lire clairement de cette manière *. »
1 L’auteur d’un ouvrage intitulé France et Marie a caractérisé V épreuve-placard , dans une boutade ou charge, qui , ainsi que toutes
Long-temps avant que I usage des épreuves -placards fut introduit , on avoit quelquefois recours à un moyen , assez dispendieux, il est vrai, mais qui permettoit d exécuter tous changemens et remaniemens sans que les inconvéniens qui en résultent pussent endommager 1 exécution typographique de l’ouvrage; c’étoit de composer d’abord la copie manuscrite en format et caractères différens de ceux adoptés pour l’édition. Les épreuves étoient faites à mi-marge, et lorsque le texte étoit définitivement corrigé, on le recomposoit sur copie imprimée dans le format adopté. C’est ainsi qu’a été imprimé par mon père, en 1808 , tout ce que le comte de Choiseul-Gouffier a publié lui-même du second volume de son Voyage pittoresque de la Grèce , in-folio. La première composition étoit faite in-8°, en caractère dit cicéro, et les épreuves tirées in-4% à mi-marge , au nombre de douze ou quinze, étoient distribuées entre les amis de Fauteur Les corrections qu’il avoit adoptées étoient
les esquisses de ce genre , tracées par une main adroite , n’est pas dénuée de quelque ressemblance. Voici comment il s’exprime : « Combien de tribulations l’auteur n’a-t-il pas encore à subir ! Ar- « rivee lucide et naïve encore dans un atelier d’imprimerie, votre « pensée, soit dit sans méchante équivoque, est réduite à plus d’une «. épreuve. D’abord ce seront les aspects décourageans que donne- « ront à vos phrases les bévues typographiques , et l’air hébété « d’un premier placard. Savez- vous ce que c’est qu’un placard?
« c’est une espèce de gâteau de plomb à donner mille indigestions « littéraires. »
1 Le cardinal Du Perron faisoit ordinairement exécuter deux éditions de ses ouvrages, pour les corriger avec plus de facilité et de
reportées par lui sur une seule épreuve, et l’on procédait, après nouvelles corrections, à la composition du texte in-folio sur son bon à tirer. C’est aussi de cette manière, mais avec de bien plus grands développemens , qu’a été exécutée la dernière édition du Dictionnaire de V Académie française (r835); car cet immense labeur, commencé sous la direction de l’abbé Morellet et de Suard, a été reconstitué sur une nouvelle base , après la mort de cas deux académiciens; et il a fallu plus de trente ans pour l’accomplir , avec le concours de plusieurs membres des autres Académies , qui, chacun dans sa spécialité, révisoient les articles de leur compétence. Tous les membres de l’Académie française recevoient une épreuve, en caractères faciles à lire, et sur cette épreuve ils faisoient leurs observations et corrections. Elles étoient toutes examinées et discutées dans le comité du Dictionnaire, et de nouvelles épreuves corrigées étoient renvoyées à chacun
réflexion. Voici ce qu’on lit à ce sujet dans les Anecdotes littéraires ( tome ier, p. 75, édit, de 1752, en 3 vol. in-12) : « Il est certain qu’on remarque mieux les grâces et les défauts d’un ouvrage quand il est écrit d’un bon caractère , que s’il étoit d’un mauvais , et mieux aussi quand il est imprimé que s’il étoit écrit à la main. Aussi le cardinal Du Perron, qui n’épargnoit ni soin ni dépense pour ses livres, les faisoit-il toujours imprimer deux fois : la première pour en distribuer seulement quelques copies à des amis particuliers, sur lesquelles ils pussent faire leurs remarques ; la seconde, pour les donner au public, en la dernière forme où il avoit résolu de les mettre. Pour qu’ils ne fussent pas divulgués contre son gré de la première sorte , il n’y faisoit travailler que dans sa maison de Bagnolet, où il avoit une imprimerie exprès. »
DES OUVRAGES D’AUTEURS VÏVANS. 2g9
des membres. Les nouvelles rectifications étoient encore soumises au comité, qui, après plusieurs épreuves, donnoit le bon a tirer. C’est sur ce texte que l’on commençoit alors la composition avec le caractère adopte pour l’édition. On peut juger, par ces détails abrégés, combien a du coûter de peines et de dépenses à l’imprimeur chargé de cette vaste et honorable entreprise, un pareil mode d’exécution pour un livre tel que celui du Dictionnaire de V 'Académiefrançaise , composé de 2/^0 feuilles in-zj0, en petit- texte, a trois colonnes , et qui a été plus de quinze années sous presse.
Lorsqu’il s’agit de l’impression sur copie imprimée d un ouvrage d’auteur vivant (ce qui est une véritable nouvelle édition), la tâche de l’imprimeur, des collecteurs et des ouvriers devient moins pénible ^ mais cette réimpression exige les mêmes soins et la meme sm veillance, pour éviter que de nouvelles fautes ne viennent remplacer celles que Fauteur aura relevées et corrigées sur la copie imprimée ",
1 J’ai dit, au sujet d’un passage de La Bruyère, rapporté ci-dessus, Ch. 11, p. 148, qu’il étoit toujours fâcheux qu’un homme d’esprit et de talent pailat de choses qu’il ne connoit pas bien, parce qu’il en paile d une manière inexacte, et que l’autorité de son nom accrédite 1 erreur. La même observation peut s’appliquer à une remarque de Gilles Ménage, savant bel-esprit, comme on l’a qualifié; car la plupart de nos gens de lettres sembleroient aujourd’hui tenir cette remarque pour axiome typographique : « Si vous voulez qu’il n’y ait " P°int de fautes dans les ouvrages que vous ferez imprimer, 11e donnez « jamais de copies bien écrites; car alors on les donne h des apprentis, a qui font mille fautes; au lieu que si elles sont difficiles à lire, ce