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CHAP. IV

Lu réimpression d’un livre constate un succès d’autant plus réel, que les véritables secondes ou troisièmes éditions deviennent plus rares de jour en jour; car la presse multiplie si rapidement le nombre des

« sont les maîtres qui y travaillent eux-mêmes. » En partant de ce principe absolu , il résulteroit que les réimpressions sur copie imprimée courroient le risque d’être entièrement défigurées par des fautes innombrables, une copie imprimée étant en effet bien plus lisible que la plus belle copie manuscrite.

Un écrivain * de nos jours a ainsi amplifié le paradoxe typographique de Ménage, avec plus d’agrément et de légèreté que le savant, mais sans plus de justesse : « Plus le manuscrit sera clair et lisible, et plus « l’infidèle amant d’Atala (le compositeur), plus ce voyageur à la bar- « rière du Maine, introduira de paroles étrangères dans le cœur de « votre texte. — Si le papier original ressemble à ces grimoires que « Satan fait signer aux âmes faibles, si de douteux renvois et d’inex- « tricables ratures obscurcissent le sens et la vue, il se peut qu’il arrive « à quelque correction : mais si vous avez fait transcrire vos pages ; si « la copie procède par feuillets égaux et paginations logiques , malheur « à vous! vous trouverez dans vos lignes sentimentales des refrains de « vaudeville et des débris de conversations les plus grotesques. »

J’ai expliqué, dans ce Chapitre, page 264, comment la nécessité où se trouve l’ouvrier d’apporter une attention soutenue à la lecture des plus mauvais manuscrits , donne à sa composition un certain degré d’exactitude et de correction quelquefois surprenant. Mais les bons compositeurs n’obtiennent ce résultat qu’à force de patience, d’application, et de perte de temps qui leur est toujours si préjudiciable. L’assertion de Ménage est donc directement opposée à l’économie typographique bien entendue. Une copie mal écrite et en désordre accroîtra toujours la somme de dépense, et les chances de fautes et d’erreurs. Une bonne copie manuscrite profitera au contraire aux intérêts de tous, auteur, éditeur, imprimeur et ouvriers; et cela est tellement vrai, que lorsqu’il arrive, par exception, qu un manuscrit est écrit lisiblement, bien en ordre , et complet dans toutes

* Dans l’ouvrage intitulé : France et Marie, par M. Dclatouche , cité plus liaut, p. 286.

DES OUVRAGES D’AUTEURS VI VANS. 2gî

ouvrages et des volumes, et il existe une si grande quantité d’écrivains pour alimenter le commerce de la librairie* 1, que la consommation, partagée entre tant de productions nouvelles, ne peut absorber un assez grand nombre d’exemplaires pour nécessiter de fréquentes réimpressions. Ces écrivains sont dès lors soumis eux-mêmes aux effets de la concurrence, et la considération littéraire se trouve alors dominée par l’intérêt commercial. En effet, un grand nombre de livres nouveaux portent sur le frontispice, seconde ou troisième édition, qui , en réalité, ne forme qu’une seule et même édition avec la première. Il n’v a pas eu

ses parties, l’éditeur ne manque pas de s’en prévaloir auprès du maître imprimeur pour obtenir des conditions plus favorables ou un prix inférieur, et que ses prétentions augmentent s’il s’agit d’une impression sur copie imprimée. C’est ce qui fait que dans quelques ateliers de la capitale, mais surtout de la province, on emploie des apprentis sur les réimpressions. Mais le travail de ces apprentis sera encore plus satisfaisant et plus correct que celui de compositeurs , même habiles , occupés sur de très mauvais manuscrits. — Quant à l’expression de maîtres , elle est inexacte. Dans le langage du temps même de Ménage on se servoit du mot compagnons par opposition à celui R apprentis . Pas plus alors qu’aujourd’hui les maîtres ne travaillaient eux-mêmes sur des copies difficiles à lire; tout au plus devoient-ils aider leurs compositeurs à en déchiffrer quelques passages. Il sera question de l’emploi du temps du Maître imprimeur dans un Chapitre de la seconde Partie de cet ouvrage.

1 Au mois de juillet i85y, on évaluoit, dans une feuille publique, le nombre des hommes de lettres exerçant à Paris, à plus de dix-sept cent cinquante, celui des libraires à six cent quatre-vingts, et celui des cabinets de lecture à deux cent quinze. On comptoit dix-sept cent treize épiciers, équivalent assez heureux du nombre d’hommes de lettres , et qui doit procurer le placement à peu près certain des trois quarts au moins des productions de la presse actuelle.

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