Moniteur Ja 20 ventôse aa II
en ordonna l'impression et l'envoi aux sections. On reconnaîtra dans ce document, sous les formes déclamatoires du langage de l'époque, les conseils du bon sens :
Citoyens, le printemps approche, [et ces vastes jardins des aristocrates émigrés, des moines fainéants, ne sont pas encore défrichés, n'ont pas encore expié, par une culture utile, l'usage scandaleux qu'en faisaient leurs précédents propriétaires. Ce retard est venu parce qu'on ne s'est pas suffisamment entendu. Une commission a été nommée par .le Conseil général de la commune ; des avis ont été envoyés dans les sections pour avoir la liste exacte de ces jardins et aviser aux moyens de les cultiver promptement, et dans beaucoup d'endroits on s'est amusé à réunir minutieusement tous les petits carrés de terre enchâssés entre de grands murs, et par cette raison stériles. On a perdu à cette inutile perquisition le temps qui aurait dû être employé à planter et à semer. On a même été jusqu'à bouleverser ces jardins, dont on devait se borner à prendre l'indication ; et, comme ces esprits malfaisants qui abusent des idées les plus salutaires, on a cherché par ces destructions odieuses à faire manquer une mesure révolutionnaire et à la faire regarder comme une vexation inutile.
Citoyens, ^défions-nous de ces citoyens qui veulent arracher un arbre pour planter un chou *, et qui savent très bien que c'est un moyen assuré de se priver de l'un et de l'autre. Souvenez-vous que l'arrêté du Conseil a pour objet de faire promptement cultiver les vastes terrains des propriétés nationales; c'est là le point important, et c'est ce dont le Conseil s'occupe activement, de concert avec le département. Quant aux
1. C'est l'expression même employée la veille par Ghaumette, que reproduit ici le rédacteur de l'adresse.
pi'opriétés particulières, vous n'avez pas été chargés de les mettre en réquisition, comme quelques-uns l'ont (lit d'une manière aussi abusive qu'inutile. Voulez-vous qu'elles servent la chose publique ? Invitez les propriétaires à diriger les talents de leurs jardiniers vers les productions utiles. Si quelqu'un d'entre eux est assez ennemi de lui-même et de ses concitoyens pour préférer une vaine jouissance à l'utilité de tous, invitez-le révolutionnairement ^ à faire son devoir; mais gardezvous de rien détruire. Sachez ({ue, si nous avons cette année un besoin pressant de légumes, il ne faut pas nous priver de fruits, et que non seulement tout arbre fruitier, mais même ceux que l'on nomme impropre-
\. Le mot « révolutionnairement » ne doit pas s'entendre, comme on pourrait le croire, de mesures de rigueur à appliquer aux propriétaires qui feraient la sourde oreille. Dans le langage du temps, procéder » révolutionnairement » signifie simplement agir avec promptitude, en dehors des régies hahituelles. Ainsi, par exemple, les administrateurs du district de Vézelise, voulant organiser les écoles de leur distnct, ont, de concert avec la Société populaire, examiné et choisi les instituteurs, et en ont désigné un pour chacune des grandes communes, « auxquelles se réuniront les enfants des petites communes » ; puis ils ont enjoint aux instituteurs de se rendre sur-le-champ à leur poste, et aux communes de recevoir l'instituteur avec les égards dus à des citoyens dignes de la considération puhlique ; et, làdessus, ils écrivent au Comité d'instrucliun puhlique qu'ils ont e employé une voie révolutionnaire pour organiser une institution de la plus haute importance », qu'ils ont « cru pouvoir agir révolutionnairement pour procurer des instituteurs aux grandes communes du district en attendant que toutes pussent jouir du même avantage » (Lettre inédite du 22 germinal an H, Archives nationales, FiV, carton 10101, n" 2480.) De même, quand la Commission des poids et mesures recherche les moyens de faire fabriquer promptement un nombre suffisant de métrés, de litres et de kilogrammes, pour permettre la mise en pratique ilu nouveau système métrique, elle appelle cela « prendre des mesures révolutionnaires pour accélérer la fabrication des poids et mesures » {Procés-verbau.r du Comité d'inslruclion publique île la Convention, t. IlL p. 547).
ment stériles sont utiles tôt on tard et doivent être conservés avec soin. Veillez à ce qu'aucun terrain (jui peut produire ne soit inculte et en friche : vous aurez rempli votre but; c'est ce que le Conseil général de la commune attend de votre patriotisme.
Le Conseil, instruit que quelques citoyens se proposaient de mettre dans leurs jardins des terres provenant de lessives de salpêtre, les avertit que cet expédient rendrait leur culture inutile, parce que cette terre, dépouillée de tous les sucs propres à la végétation, sera longtemps stérile •.
Je n'ai rien à ajouter, oL la preuve me semble faite de manière à ne laisser nulle porte ouverte à l'équivoque.
Que faut-il conclure de ceci ?
Eugène Despois a écrit, à propos des nombreux rapports faits par Grégoire à la Convention, que « les exagérations particulières au style ecclésiastique s'y mêlent le plus naturellement du monde aux hyperboles du langage révolutionnaire », et que « cet homme de bien n'a jamais pu sortir du style exaspéré - ». Mais il ne s'agit
i. Moniteia- dn 22 ventôse an II.
'2. Gré^îoirc, le grand adversaire du vandalisme, a préconisé lui-ineine certaines destructions. Dans son rapport sur les iî^scriptions des nioiiuuients publics, du 21 nivôse au II, il dit : « Qu'ant aux monuments actuels, la Convention nationale a sagement ordonné la destruction de tout ce qui portait l'empreinle du royalisme et de la féodalité. Les beaux vers de Borbouius, inscrits sur la porte de l'Arsenal, n'ont pas dû trouver grâce: ils étaient souillés de mythologie, et la poésie doit se contenter désormais des richesses de la na-
pas, cette fuis, (riino simple hyperbole : si l'un peut excuser l'abus d'une rhéturique de mauvais guùt, c'est chose autrement grave d'imputer à un adversaire, en termes précis, des méfaits qu'il n'a pascommisetdes paroles qu'il n"a pas prononcées. ■N'insistons pas. Tout ce qu'on peut dire, je crois, à la décharge de Grégoire, c'est qu'il n'est pas le seul chez qui l'un remarque, après thermidor, ces étranges perversions de la mémuire, et que nombre de ses collègues, ardents jacobins la veille, — Fourcroy et Lakanal, par exemple, — en ont écrit bien d'autres.
ture; mais surtout ils étaient souillés par la flatterie envers un tyran (Henri IV) trop longtemps vanté par les Français, et dont la prétendue bonté, comparée à celle des autres despotes, n'est que dans le rapport de la méchanceté à la scélératesse. »
Dans le rapport même du il fructidor an II, Grégoire, parlant de ladestruction des sépultures des rois à Saint-Denis, dit que « la massue nationale a justement frappé les tyrans jusque dans leurs tombeaux ». Il plaide, il est vrai, en faveur de la conservation des livres, des estairipes, des tableaux, et s'élève contre les ignorants et les fanatiques qui les détruisaient quand il s'y trouvait un signe rappelant la royauté ; mais voici l'argument qu'il emploie: « Vous proscrivites avec raison les objets qui rappelaient l'esclavage des peuples. Sans dciute, il faut que tout parle aux yeux le langage républicain; mais on calomnierait la liberté en supposant que son triomphe dépend de la conservation ou de la destruction d'une ligure où le despotisme a laissé quelque empreinte... On a même déchiré l'estampe qui retraçait le supplice de Cliarles 1", parce qu'il y avait un écusson. Eh! plût à Dieu que, d'après la réalité, la gravure pût nous retracer ainsi toutes les têtes des rois, au risque de voir à coté un blason ridicule ! » C'est le style, non pas o exaspéré o seulement, mais « sanguinaire ». Grégoire en était coutumier, témoin certaines phrases, trop connues pour qu'il soit nécessaire de les repro luire ici, de sou Essai hhlorique sur les arbres de la liberlé (publié en germinal an II).
On a répété à satiété que, le 20 brumaire an II, dans la fête fameuse qui eut lieu à Notre-Dame de Paris, trois jours après l'abdication solennelle de l'évèque Gobel et de. ses vicaires, une actrice de l'Opéra avait représenté la déesse de la Raison. On n'est pas d'accord sur le nom de cette actrice: selon les uns, ce fut mademoiselle Maillard; selon les autres, mademoiselle Aubry.
Il faut dire que, si cette légende a trouvé créance auprès de presque tous les historiens",
1. Cette étude a été retouchée sur un point (p. 51), pour tenir compte d'une observation de M. Julien Tiersot publiée dans un livre qui a paru en 4908.
2. Parmi les exceptions, il faut citer notamment M. Aulard qui, dans son livre si abondamment documenté Le culte de la Raison et le culte de l'Elre-supréme, a rompu avec la routine traditionnelle, et a restitué à l'artiste de la cérémonie de Notre-Dame sou caractère véritable de déesse de la Liberté.
c'est que le texte du procès-verbal de la Convention semble lui donner raison. Par une erreur sing-ulière. en efi'et, ce procès-verbal appelle déesse de la Raison la jolie actrice, « chef-d'œuvre de la nature », qui, vêtue d'un manteau bleu et coiffée d'un bonnet rouge, fut invitée à prendre place à côté du président. Mais comment cette erreur a-t-elle pu s'introduire dans un document officiel ? Parce que l'auteur du procèsverbal — c'est Frécine, comme le montre l'écriture de la minute conservée aux Archives — n'a guère fait que copier et amplifier le compterendu du Moniteur (la comparaison des deux textes met ce point hors de doute); et c'est là. dans la relation plus ou moins fantaisiste d'un journaliste, qu'il a puisé cette appellation inexacte,, contredite par tous les documents contemporains, les comptes-rendus des autres journaux (Journal de la Montagne, Père Duclwsne. Récolutions de Paris, etc.), le procès-verbal de la séance du département du 17 brumaire, et les arrêtés de la commune.
J'ai montré ailleurs (Procès-verbaux du Comité d'' instruction publique de la Conventioiiy t. II, 1894) que la fête du 20 brumaire fut une fête de la Liberté; que l'hymne qui y fut chanté, paroles de Marie-Joseph Chénier, musique de Gossec, est un Hymne à la Liberté; et que la divinité qui y figura, dans une allégorie selon le goût du temps, était une déesse de la Liberté. On me permettra, avant d'aborder le point spécial
qui fait l'objet do la présente étude, de rappeler ici quelques-uns des détails que j'avais donnés à ce propos.
Un arrêté du département de Paris, pris vers la fin du « premier mois » ou au commencement du «second», avant qu'on put prévoir l'irrésistible poussée du mouvement d'opinion qui allait amener une (( déprêtrisation » presque générale, avait ordonné que le 20 brumaire il serait célébré une fête en Ibonneur de la Liberté dans le jardin du Palais-Egalilé (le ci-devant Palais- Royal); une statue de la Liberté devait y être élevée. Chénier composa à cette occasion quelques strophes, et Gossec les mit en musique: et il fut convenu que, pendant la fête, les musiciens de la garde nationale donneraient un concert dans la salle du Lycée des Arts, construite dans le jardin, et que cet hymne y serait exécuté.
Or, depuis quelque temps Gossec, l'infatigable compositeur, et Sarrette, l'entreprenant commandant du corps de musique de la garde nationale, avaient formé le projet de faire ériger en établissement national l'école de musique instrumentale créée par un arrêté du Conseil général de la commune de Paris du 9 juin 1792, école qui comptait cent vingts élèves, présentés par les soixante bataillons de la garde nationale parisienne. Gossec et Sarrette surent intéresser
à co projet le Conseil général de la commune; sans difficulté il accéda à la demande contenue dans une pétition que lui présentèrent, le 14 brumaire, les « citoyens artistes des sections armées de Paris, tendante à ce que le Conseil nommât une députation pour accompagner ces dits artistes à la Convention à l'eii'et de demander que l'établissement de la musique de la force armée de Paris devînt un établissement national »; et il fut convenu qu'on se rendrait à la Convention le dix-huitième jour de brumaire.
Au jour fixé, les musiciens et leurs élèves, conduits par la députation du Conseil général, se présentèrent à la barre de l'assemblée. Us exécutèrent d'abord une marche guerrière, « qui excita le plus vif enthousiasme » ; puis Baudrais, officier municipal, annonça que les artistes avaient à présenter une pétition appuyée par la commune. Sarretto donna lecture de la pétition, qui sollicitait la création d'un Institut national de musique'. Le représentant Chénier, à qui sa qualité de « parolier » habituel de Gossec et des autres compositeurs républicains semblait donner un titre pour traiter les questions touchant à la musique, demanda que cette création fût décrétée séance tenante, et sa proposition fut votée. Ensuite Sarrctte, reprenant la parole, annonça que les musiciens allaient exé-
1. Le texte authentique de cette pétition a été publié pour la première fois au tome III des Procès-verbaux du Comité d' instruction publique de la Convention, p. 621.
cuter « l'hymne composée par Chénier et mise en musique par le Tyrtée de la Révolution, le citoyen Gossec * ». L'hymne souleva les applaudissements des représentants et des trihunes. Les élèves, à leur tour, demandèrent et obtinrent la permission de donner un échantillon de leurs talents : ils jouèrent une symphonie et le Ça ira. Puis la Convention, ce concert terminé, reprit son ordre du jour.
Cet hymne de Chénier que la Convention avait entendu avec complaisance, le procès-verbal ne nous dit pas ce que c'était, ni le Moniteur, ni le Journal des débats et des décrets. Un seul périodique, le Journal de la Montagne, a songé à l'apprendre à ses lecteurs : « Les artistes, écritil, ont ensuite exécuté divers morceaux, entre autres V Hymne à la Liberté, paroles de Chénier, musique de Gossec ». V Hymne à la Liberté, c'est précisément celui qui avait été composé pour la fête du 20 brumaire. La Convention en a donc ou la primeur : ce détail montre bien que, dans la pensée de ses auteurs, cet hymne n'était point une sorte d'antienne destinée à trouver place dans une liturgie républicaine, mais tout simplement une cantate patriotique, de même nature que le Chant du 14 juillet et, plus tard, le Chant des Victoires ou le Chant du Départ.
A ce moment, les artistes de la garde nationale savaient déjà qu'en exécution d'un nouvel arrêté du département de Paris, pris la veille,