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L'ÉCOLE DE MARS ET LE LIVRE DE M. ARTHUR CHUQUET

M, Cliuquet dit avec raison, dans la préface de son nouvel ouvrage ', que « nulle institution n'est peut-ntre moins connue que l'Ecole de Mars ». Aussi doit-on lui savoir gré de nous avoir donné tout un ensemble de renseignements inédits ou oubliés sur cette création du Comité de salut public, que les historiens militaires avaient dédaigné jusqu'ici d'honorer de leur attention. Ces renseignements sont empruntés, nous dit l'auteur, au livre d'ordres de l'Ecole, qui existe aux archives historiques du ministère de la guerre; aux dossiers de certains instructeurs de l'établissement; aux papiers des cartons AF ii 199 et 293 des Archives nationales ^; et aux Souvenirs d'FIya-

1. L'Ecole de .Var*^ (1794), par Arthur Gin'oiiET ; 1 vol. in-18, Paris, Pion, 1899.

•2. Le carton 199 contient (cahiers 1654-1657) une partie des arrêtés du Comité de salut public relatifs à l'Ecole de Mars,

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cinthe Langlois S qui fut envoyé comme élève à l'Ecole par le district de Louviers, travailla ensuite dans l'atelier de David, puis vécut comme dessinateur et graveur à Pont-de-l'Arche et à Rouen.

Les principales questions que sont amenés à se poser, au sujet de l'Ecole de Mars, ceux qui étudient l'histoire de la Révolution, sont les suivantes :

1° Uuelle est Forigine de l'Ecole de Mars ? Quelle tut l'intention de ceux qui la créèrent?

2° L'Ecole de Mars était-elle destinée à devenir, comme l'ont dit les thermidoriens, une sorte de g-arde prétorienne de Robespierre? Est-il vrai qu'il y ait eu un complot, qui devait éclater le 10 thermidor, jour fixé pour la fête de Bara et de Viala, et que l'Ecole de Mars dût y jouer un rôle important ?

3° Que sait-on sur la vie intérieure de l'Ecole?

4° Quels résultats l'Ecole a-t-elle produits ? En est-il sorti quelques hommes remarquables?

avec quelques autres pièces ; le carton 293A contient (cahier 2444) l'état des instructeurs de l'Ecole. La plupart des arrêtés ont été rédigés par C.-A. Prieur, y compris celui du 14 prairial qui nomme Peyssard et Le Ba-; représentants près l'Ecole ; cet arrété-là porte les signatures de G.- A. Prieur, Robespierre, Garnot et Billaud-Varenne.

1. Ge n'est pas en 1838, comme on le lit dans l'ouvrage de M. Chuqnet, peut-être par suite d'une faute d'impression, mais en 1836, qu'ont paru les Souvenirs de l Ecole de Mars et de 1794, par E. -Hyacinthe Langlois, du Pout-de-Larche. [Séance publique de la société libre d'émulation de Rouen, terme le G Juin IS:i6; Rouen, Baudry, 1836; pages 60-104 ; Bibl. nat., Z 28488, 28-30).

Sur la première question. M, Chuquet ne nous apporte rien de nouveau. Ce qu'il dit de la « méthode révolutionnaire» dont l'Ecole de Mars fut une des applications avait déjà été exposé en détail par M. Paul Dupuy dans son excellent livre V Ecole normale de Van III.

Ainsi que je lai montré dans un article de la Bévolati on française (numéro du 14 juin 1893). M. Paul Dupuy a fait là une véritable « découverte )). car le fait essentiel qu'il signale (que les cours révolutionnaires de ventôse sur la pou- , dre, le salpêtre et les canons furent l'origine do l'Ecole de Mars, de l'Ecole normale et des Ecoles révolutionnaires de navigation) avait échappé à tous ses devanciers. M. Chuquet, sans doute, n'a , pas su que M. Dupuy avait été le premier à en parler : autrement il n'eût pas manqué de le dire, et ne se lût pas borné au simple renvoi qu'il a placé au bas delà page 11.

M. Chuquet pense que « l'idée de l'Ecole de Mars venait sans doute de Barère » (p. 13); il se fonde sur un passage de l'Orateur du peuple du 29 fructidor an II, où Fréron accuse Barère d'avoir voulu, en proposant cette Ecole, servir les projets de « son seigneur et maître » Robespierre, tout en se ménageant, pour le cas de non-réussite, une explication plausible.

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On pouvait dire sur la création Je lEcole quoique chose de plus précis.

Voici, en effet, ce que nous apprennent les documents.

Le 29 floréal an 11, le Comité d'intruction publique chargea trois de ses membres. Coupé. Thibaudeau et Bouquier. de lui présenter un projet de décret « tendant à propager l'instruction publique sur le territoire entier de la République par des moyens rév(dutionnaires semblables à ceux qui ont été déjà employés pour les armes, la poudre et le salpêtre ». Le projet de décret sur l'Ecole normale lut présenté le surlendemain 1" prairial au Comité, qui l'adopta et le transmit au Comité de salut public. Le o prairial, le Comité d'instruction constata dans son procèsverbal que le Comité de salut public avait approuvé le projet ^

Or. c'est Barère qui dirigeait au Comité de salut public la section de l'instruction "publique ; c'est donc entre ses mains que se trouvait le texte du projet de décret du Comité d'instruction. Pourquoi, quelques jours plus tard, le 13 prairial, voit-on Barère paraître à la tribune de la Convention pour y proposer la création de l'Ecole de Mars? 11 est bien difficile de ne pas croire que ce fut l'initiative du Comité d'instruction publi-

1. M. Paul Dupuy a raconté ces faits dans son livre, justement dans les pages qu'a visées M. Ghuquet (note de la p. 11), et a même publié le texte du projet de décret du 1" prairial.

que qui fit naître dans le cerveau de Barère l'i- ,dée d'une autre institution déducation, institution que, dans son rapport, il associa d'ailleurs expressément à colle de l'Ecole normale. On lit, en eliet. dans ce rapport :

Il y a quatre ans que les législateurs tourmentent leur génie pour fonder une éducation nationale... Qu'ont-ils obtenu ? qu'ont-ils établi ? Rien encore... Cet objet a frappé depuis longtemps le Comité de salut public, etil a aussitôt recherché quels étaient les ii.oyens les plus prompts de préparer des défenseurs, des fonctionnaires et de bons citoyens. Il a pensé qu'il pouvait d'un côté établir à Paris une école où se formeraient des instituteurs, pour les disséminer ensuite dans tous les districts: cette pensée sera l'objet d'un autre rapport. Il ne s'agit dans celui-ci que de la maniéré, prompte de former à la patrie des défenseurs entièrement réjiublicains et de révolutionner la jeunesse comme nous avons révolutionné les armées.

Barère, ici. présentait comme venant du Comité de salut public une idée, celle de l'Ecole normale des instituteurs, qui avait été élaborée au Comité d'instruction. C'est qu'à ce moment les con)ités de la Convention ne faisaient véritablement qu'un; il y avait unité d'impulsion, et les travaux des comités particuliers (exception faite pour le Comité de sûreté générale) aboutissaient tous au centre commun. Déjà le projet de fêtes nationales qu'avait préparé le Comité d'instruction avait été retenu par le Comité de salut public, qui se l'était approprié et en avait fait le décret du 18 floréal; rien de plus naturel que de voir le

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Comité de salut public se réserver aussi, vu l'importance du sujet, le décret sur l'Ecole normale. M. Chuquet a jugé bien sévèrement le rapport du i3 prairial. Admettons, si l'on veut, que ce rapport soit « long, dilfus, très mal composé, plein de digressions et de redites, évidemment rédigé en toute hâte » ; mais on y trouve autre chose que « les petites habiletés d'un style brillant » et « ces airs de bravoure où Barère excellait » (p. 20). Le problème qu'avait à résoudre le gouvernement révolutionnaire, en présence du « retard occasionné dans l'éducation publique par les secousses et la durée de la Révolution », et du « vide qui menaçait la République dans les fonctions civiles et militaires », y est très-nettement posé. On y explique très clairement ce que voulait faire le Comité de salut public en appelant au camp des Sablons six jeunes gens de seize à dix-sept ans et demi, de chacun des districts de la République. Il s'agissait « de prouver à ces esprits méthodiques et froids qui calculent lentement toutes les opérations de l'enseignement, que ce n'est plus le temps d'opposer les usages aux principes et les principes à la Révolution ; la Révolution a aussi ses principes, c'est de tout bâter pour les besoins. La Recolutiori est à l'esprit humain ce que le soleil de l'Afrique est à la végétation. » Cela veut dire que, rompant avec les vieilles routines, la Révolution se faisait fort d'enseigner à un soldat, en un très court espace de temps, tout ce qu'il avait besoin de sa-

voir ; et le rapport de Guyton-Morvcau, en brumaire an III, déclarera que l'expérience a réussi et qu'elle est pleinement convaincante.

Il s'agissait également d'inaugurer, dans les relations entre officiers et soldats, de nouvelles habitudes correspondant à un esprit nouveau. A l'Ecole do Mars, les élèves devaient remplir à tour de rôle les fonctions de décurions, centurions et millerions, durant l'espace d'une décade, et rentrer ensuite dans le rang; par conséquent, plus de bari'ière entre le stjldat et l'officier ; et, pour mieux marquer que le commandement temporairement confié à un citoyen ne fait pas de lui un individu d'une essence supérieure, <( tous les élèves, sans distinction de rang, devaient manger à la gamelle dans la décurie dans laqiudle ils étaient attachés ». Si le Comité a voulu qu'à l'Ecole de Mars les fonctions fussent temporaires et de courte durée, il a eu pour cela des raisons politiques, que Barère explique en ces termes : « Les élèves apprendront par ce moyen que la place d'officier ne donne aucun droit à être toujours officier, et ceux qui commandent apprendront à obéir. Il faut qu'elle cesse, cette manie d'avoir des places, parce qu'elle a manqué de nuire fortement aux progrès de la République... Nous avons vu le moment, dans la Révolution, où tous voulaient être gouvernants, et où il ne serait plus resté de gouvernés. Les jeunes élèves retireront du moins de cette éducation révolutionnaire le principe de la stabilité des ré-

publiques: c'est que les diverses fonctions doivent être d'une courte durée dans les mômes mains. » Cette conception du grade militaire, envisagé comme une fonction qui ne doit être que temporaire, et que chaque citoyen doit pouvoir exercer à son tour, s'il en a la capacité, est assurément discutable ; mais elle est neuve et hardie, et il est intéressant de constater que le rapport où une semblable doctrine est exposée avait reçu l'approbation de (larnot.

Enfin, un autre caractère par lequella nouvelle institution allait se distinguer bien nettement des écoles militaires monarchiques, c'est que ses élèves devaient se recruter dans la classe pauvre, « parmi les enfants des sans-culottes », pour une moitié dans les campagnes, pour l'autre moitié dans les villes,» et par préférence parmi les enfants des volontaires blessés dans les combats, ou qui servent dans les armées de la République ».

Après avoir dit que l'idée de lEcoie de Mars venait sans doute de Barère, M. Chuquet ajoute que cette idée « fut avidement accueillie par Robespierre » (p. 13). 11 en donne pour preuve ces trois faits, que l'économe et le commis de l'Iiôpital de l'Ecole, Biguct et Gaut, furent proposés par l'imprimeur Nicolas ; que Souberbielle, premier chirurgien de l'hôpital, fut proposé par Robespierre lui-même; et que Le Bas, un des deux représentants du peuple chargés de la surveillance de l'Ecole (l'autre était un anti-robespierriste, Peyssard), était un intime ami de Ro-

bespierre. Ce ne seraient peut-être pas là des raisons péremptoires. Toutefois, il est probable qu'en effet Robespierre, qui se défiait des généraux et de l'esprit militaire, vit dans cette tentative d'éducation républicaine sous la tente, sinon « un des ressorts du g-ouvernement » (p. 14), du moins une entreprise qui pouvait donner de bons résultats, à la condition qu'elle fût bien dirigée ; mais il ne paraît pas avoir conservé cette croyance jusqu'au bout, puisque le 6 tbermidor, dans un discours aux Jacobins, cité par M. Chuquet (p. 164-), son ami Couthon parla de l'Ecole de Mars comme d'une fondation qui n'était pas suffisamment justifiée.

Parmi les légendes mises en circulation par les thermidoriens, il en est une qui a été généralement admise sans examen : c'est celle du coup d'Etat contre la Convention que Robespierre aurait médité d'exécuter le 10 thermidor, en profitant (le la fête de Bara et de Viala à laquelle l'assemblée devait assister en corps. D'après le programme de la fête, les élèves de l'Ecole de Mars devaient, dans la marche du cortège, suivre immédiatement la Convention, avec leur artillerie; or, à en croire les tliermidoriens, Robespierre comptait sur eux pour égorger ses adversaires au milieu de la fête. Ce fut Billaud-Yarenne

qui le premier dénonça ce prétendu complot, dans la séance du 9 thermidor : « Il n'y a pas de doute, dit-il. que la tète projetée pour demain était une mesure prise pour envelopper la Convention et les Comités., sous prétexte de faire manœuvrer devant la Convention les jeunes gens du camp. On avait demandé à les armer et l'on devait leur faire amener quinze pièces de canon. Je ne veux pas élever de nuage ni sur le patriotisme des jeunes gens, ni sur la vertu du peuple : mais je crois qu'il ne doit pas y avoir de fête demain. » Et la Convention décréta l'ajournement de la fête.

Un an plus tard, l'assemblée donnait une sorte de consécration à cette fable, en applaudissant le rapport lu par Courtois la veille du premier anniversaire du 9 thermidor, rapport où se trouvait ce passage : « A Timitation de Catilina, qui, pour mieux frapper ses coups, avait choisi la fête des Saturnales, c'est le jour de la fête du héros fabuleux de la Durance que Robespierre, qui l'a déifié, choisit pour éclairer ses forfaits. C'est au milieu de sa marche pieuse, au moment de déposer l'urne de l'enfant qu'elle regarde comme un martyr de la liberté dans le Panthéon des grands hommes, que la représentation nationale sera attaquée, violée, massacrée; et les torches triomphales du jeune Yiala vont devt'nir les torches funèbros des députés les plus vertueux et les plus fidèles K »

1. Rapport fait au nom des Comités de salut public et de sûreté générale sur les événements du 9 thermidor an II, par E.-B.

Que Robespierre eut compté sur la le te du 10 thermidor pour regagner auprès de la majorité de la Convention une partie du prestige qu'il avait perdu, c'est probable. Il pouvait espérer recevoir du peuple de Paris une ovation qui déciderait les conventionnels à trancher en sa faveur le différend existant dans le Comité de salut public ; et c'est pour cola sans doute quil attendit à Tavant-veille de la fête pour apporter à la tribune le discours où il exposait la situation et adjurait la Convention de se prononcer. Mais quil y eût un complot organisé, que Robespierre eût médité un coup de force pour dissoudre ou épurer la Convention et s'emparer du pouvoir, c'est une hypothèse qui n'a pas la moindre vraisemblance et que dénient tout ce qu'on sait du caractère de l'orateur jacobin. Madame Jullien (de la Drôme) écrivait le 10 février 1793, après une soirée où elle avait eu à dîner Robespierre, avec son frère Augustin, sa sœur Charlotte, et Robert Lindet : « Robespierre a été aussi étranger à la journée du 10 août qu'à celle du 2 septembre. Il est propre à être chef de parti, comme à prendre la lune avec les dents *. » Son attitude dans la nuit du 9 au 10 thermidor le fit bien voir.

M. Chuquet semble croire néanmoins que le complot exista réellement. Il dit, page 16o :

Courtois, député de l'Aube. Paris, de l'Imprimerie nationale, germinal an IV. Pages 33-3i.

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