V. DE Lapelouze
Les renseignements qu'on peut recueillir dans la lettre ci-dessus sont relatifs à la journée du 10 thermidor; au rôle que jouaient, à l'Ecole de Mars, les élèves revêtus d'un grade; et à la fête du 30 vendémiaire an III.
M. Arthur Chuquet a écrit {L'Ecole de Mars, p. 166) qu'après l'arrestation de Bertèche le 9 thermidor, l'instructeur en chef Chanez exerça le commandement par intérim, jusqu'à la nomination du général Alexandre Dumas. iSéanmoins. le 10 thermidor, ce n'est pas Chanez qui conduisit l'Ecole à Paris : ce fut — nous apprend Valentin — le millerion de la première millerie, Devaux (ancien adjudant général de l'armée révolutionnaire). Sur ce qui suivit le défilé dans la salle de la Convention, on ne savait rien ; par le récit de Valentin. nous voyons que les élèves bivouaquèrent dans le jardin des Tuileries avant de reprendre le chemin du camp : c'est là qu'ils se reposèrent, et que, selon l'expression employée
par un arrêté du Comité du salut public, « il fut pourvu à leurs besoins ».
Dans la Révolution française d'octobre 1899, je disais, à propos des élèves gradés : « Les élèves revêtus temporairement d'un grade avaient aussi leur part du commandement : quelle était au juste cette part? on aimerait à le savoir ». Grâce à Valentin, nous le savons maintenant avec certitude. Les élèves millerions et centurionsn'avaient pas seulement un grade nominal, une apparence d'autorité : ils exerçaient le commandement d'une manière effective, et cela, non seulement dans la routine quotidienne du camp, mais dans les circonstances exceptionnelles où il semble que le général et les instructeurs auraient pu tenir à conserver l'entière direction des manœuvres.
Quant à la fête du 30 vendémiaire, dont le Moniteur a donné la relation, Valentin en complète la physionomie par une anecdote caractéristique, et qui est évidemment vraie: il nous montre les deux représentants Merlin (de Tliionville) et Milhaud servant d'aides de camp volontaires, et placés sous les ordres de ceux des élèves qui étaient chargés du commandement. Ainsi non seulement c'étaient des élèves qui commandaient à leurs camarades, mais encore l'autorité de ces officiers en herbe était prise assez au sérieux pour que des hommes de guerre comme Merlin et le futur général Milhaud se fissent un plaisir de s'y soumettre. Il faut croire, en somme, que les résultats obtenus à l'Ecole de Mars, au
bout de trois mois, n'étaient pas si nuls que l'ont prétendu certains critiques.
Lamartine répondit à Valentin de Lapelouze en lui promettant d'imprimer sa lettre et de faire les rectifications demandées. Cela ressort de deux passages d'une seconde lettre qu'écrivit Valentin une quinzaine de jours après la première, à l'occasion du discours, fameux à l'époque, que vevait de prononcer le poète au banquet réformiste deMâcon (18 juillet). Dans cette seconde lettre, un seul alinéa est consacré à l'Ecole de Mars ; mais on y trouve d'autres choses qui ne manquent pas d'intérêt : le redressement d'une erreur de nom commise par l'auteur des Girondins, un témoig-nage relatif à la nature de la liaison entre Marie- Antoinette et le beau Fersen, et quelques indications autobiographiques données par le correspondant de Lamartine sur les années de son enfance.
Voici la deuxième et dernière épitre de l'ancien directeur du Courrier français à l'illustre écrivain pour lequel il professait une admiration enthousiaste :
A Monsieur de Lamartine.
Paris, 26 juillet 1847.
Monsieur,
Au risque de vous importuner, je me permets de vous renouveler, pour votre magnifique discours, les té-
moignages d'admiration que vous avez daigné accueillir pour votre excellent livre '. Quelle abondance de pensées, toutes élevées, toutes empreintes de sincérité, de probité, de patriotisme .éclairé, de véritable philosophie, et quelle splandeir de langage! Laissez dire les sots, laissez sagiter les basses passions inspirées par l'envie ou la cupidité: tout cela, déjà en petite minorité, disparaîtra dans un avenir prochain, et votre livre restera comme votre discours. Le dédain de ces prétendus hommes d'Etat, qui affectent de ne voir que de la poésie dans vcs nobles paroles, ne fait que rappeler la belle strophe de Lefranc de Pompignan. Continuez, Monsieur, de verser la lumière sur ces misérables contempteurs de toutes les idées généreuses et d'alfranchissement qui occupent le monde entier et que rien désormais ne pourra étouffer. En ravivant la fibre nationale par la peinture énergique et impartiale de ce qui fut depuis cinquante ans et de ce qui est aujourd'hui, vous avez produit plus qu'un beau livre, plus qu'un beau discours ; vous avez fait une granile et belle acti^m, digne des palmes civiques de l'antiquité. Il me faudrait votre pinceau pour vous peindre les émotions que vous avez excitées en moi; mais, hélas! je n'ai plus qu'un pâle crayon. Je dois donc me borner à une humble prière, celle de pouvoir relire, dans un de vos volumes, votre discours et une relation complète de la solennité dans laquelle il a été prononcé. Qui ne souhaiterait de voir réuni à vos œuvres un appendice de cette valeur?
Il est bien loin d'en être de iftème de la trop longue lettre que vous avez bien voulu accueillir. Si vous l'imprimez, Monsieur, j'en serai très fier et ce sera pour moi un honneur dont je sens d'avance tout le prix 2. A défaut d'autre mérite, elle a du moins celui
1. Lamartine avait donc reçu la lettre du fO juillet, et y avait répondu.
2, Il semble que cette phrase indique bien que Lamartine
de la vérité des faits. J'en suis plus sûr encore, depuis qu'un de mes anciens camarades m'a prié de solliciter de vous des rectifications semblables au fond à celles que je me suis permis de vous demander. Sa lettre se termine par ces mots : « Au surplus, quel magnifique ouvrage que les Girondins\ C'est un livre écrit comme M. de Lamartine seul sait écrire aujourd'hui; quant aux faits, c'est encore celui où il y a à faire le moins de rectifications. » Cet ancien camarade de l'Ecole de Mars est M. Bénazet, entrepreneur des jeux aux eaux de Baden-Baden K Ne vous récriez pas trop, Monsieur; il fait du moins ce métier avec probité et magnificence, et je n'ai encore pu résoudre dans mon esprit cette question : Est-ce un bien ou un mal que la suppression des jeux en France, quand ils n'en existent pas moins clandestinement et sans autre résultat qu'une sortie d'argent en pure perte, sans compter le profit du séjour chez nous d'un grand nombre d'étrangers? Je crains bien que nous n'ayons fait qu'enrichir quelques principicules des bords du Rhin; et d'ailleurs, dans notre société, telle qu'elle est constituée, on tolère bien d'autres vices, qui ne sont ni moins immoraux ni moins dangereux 2.
avait dû promettre de publier, dans une nouvelle édition de l'Histoire des Girondins, la première lettre de Valentin de Lapelouze.
1. t)ur la liste des élèves de l'Ecole de Mars, publiée par M. Ghuquet, le nom de Jacques Bénazet figure le premier parmi les six élèves du district de Tarascon, département de l'Âriége.
2. Cette indulgence à l'égard de l'entrepreneur d'un tripot surprendra de la part d'un homme dont la conduite, en un poste (la gérance du Courrier français) où il s'était montré aussi inaccessible aux séductions qu'aux intimidations du pouvoir, lui avait valu cet éloge de Mignet, que « c'était un caractère antique ». Peut-être s'expliquera-t-on la chose en se rappelant que Valentin avait été, lui-même, fonctionnaire de l'administration de la Loterie : il devait donc porter, sur la légitimité de certaines opérations financières, un jugement qui n'eût pas été celui des hommes de la Révolution.
Vous avez la bonté de m'engager à écrire ce que j'ai va et pensé dans ma longue existence. J'ai vu en effet ])ien des choses et j'ai pu juger bien des hommes, souvent d'assez prés, quelquefois d'assez haut. Mais mes facultés se sont usées en détail dans la lutte journalière que j'ai soutenue, à mes risques et périls, pendant prés d'un quart de siècle, lutte i-ans gloire peut-être, mais noQ pas sans quelque avaatage pour le pays, j'ose le dire sans vanité aucune. On ne peut en tirer de la probité et de la loyauté, qui ne sont que des devoirs à remplir, et c'est par là que l'ancien Courrier français a pu acquérir quelque intluence, bien plutôt que par sa rédaction plus ou moins bonne. En me reportant sur ce passé, je ne puis n'i'empêcher d'en ressentir quelque satisfaction. Je me suis souvent trompé, sans doute; mais mes intentions ont toujours été droites, et dans mon repos cela me suffit. Et comment sortir de ce repo5 après vous avoir lu, Monsieur ? Vous êtes désespérant pour qui tient une plume, et si j'avais encore la mienne en main, je la déposerais bien vite, en abaissant mon impuissance devant vos éminentes facultés. Je ne serais pas même un soldat, devant un général tel que vous.
Tout ce que je puis faire, c'est de relever une erreur de votre imprimeur. Dans votre premier volume, pages 144 et suivantes, il nomme Derlonx l'officier de hussards Deslom, qui commandait le détachement de Dun, et qui était Lorrain, de Remiremont, dans les Vosges, je crois, ce qui n'empêchait pas qu'il sût l'allemand. Gomme je suis de ce département, j'ai pu connaître des parents de cet officier, et j'en ai entendu parler à feu le duc de Chois eu 1.
Dans ce même volume, vous présentez le comte de Fersen, mort si cruellement à Stockholm, comme un adorateur très platonique de Marie-Antoinette. Rien de mieux, sans doute, devant les infortunes de cette malheureuse reine ; mais j'ai quelques raisons de soup-
çonner «lue cette adoration avait quelque cliose de moins éthéré. Mes autorités sont l'abbé Georgel et le général La Fayette, le moins médisant de tous les hommes. II est vrai que l'attachement de l'abbé Georgel pour le cardinal de Rohan pourrait faire suspecter son impartialité; mais c'était un homme sincère, un peu passionné peut-être, pas assez pourtant pour le faire dévier du système de véracité qui lui avait mérité l'estime de Marie-Thérèse et du pi'ince de Kaunitz. Exilé dans notre commune petite ville natale, pour sa noble conduite dans l'atïaire du collier, je lui dois beaucoup en ce qu'il a dirigé les lectures de mes premières années, me laissant puiser dans les trésors de sa vaste bibliothèque. Je devais lui rendre compte de mes impressions à chacune de ces lectures, et il redressait mon jugement lorsqu'il s'égarait. Sa conversation était inépuisable sur les hommes et les choses de son temps, et il m'en est resté des souvenirs que je n'ai vus écrits nulle part. Pardonnez-moi. Monsieur, ces quelques lignes sur un personnage dont la mémoire me sera toujours chère ; il avait été l'ami de la digne Madame Geoffrin et, bien que jésuite, il m'a inculqué cette maxime que Duclos tenait déjà de lui: « La conduite la plus droite est toujours la plus adroite ». C'est vous le peindre en deux mots.
J'ai l'honneur, Monsieur, de vous renouveler l'expression de tous mes sentiments respectueux.