V. DE Lapelouze
Et maintenant, Lamartine a-t-il imprimé la lettre de Valentin de Lapelouze du 10 juillet, comme il l'avait annoncé à celui-ci? TSon.
A-t-il au moins fait les rectifications que son correspondant lui avait demandées ? Non. Dans les éditions successives de l'Histoire des Giro/idins, les deux phrases où Yalentin avait relevé des erreurs ont été reproduites sans qu'un mot y lut changé.
Faut-il croire que Lamartine y mit du mauvais vouloir? Non, hien certainement. C'est seulement que l'exactitude avait pour lui si peu de prix, qu'après avoir promis de bonne foi de faire tout ce qu'on voudrait, il se hâta d'oublier sa promesse.
Mais, si cette négligence du poète nous paraît toute naturelle, et conforme à ses habitudes, voici une circonstance assez singulière et faite pour dérouter le jugement. Dans sa seconde lettre, Valentinde Lapelouze signalait à Lamartine une faute d'impression, Devions pour Deslo/is. On s'attendrait, n'est-il pas vrai, à ce que l'écrivain, qui n'avait pas daigné rectifier les erreurs grossières où il était tombé touchant l'Ecole de Mars, se serait préoccupé bien moins encore de corriger l'orthographe du nom d'un officier de hussards ? Eh bien, on se tromperait. Dès la seconde édition de V Histoire des Girondins, qui parut en cette même année 1847, l'erreur typographique fut corrigée, et on peut lire, dans cette édition, aux pages lii et suivantes du tome I*"", le nom de Desions correctement imprimé.
11 est intéressant d'apprendre que Jean-Baptiste Yalentin avait connu, dans sa première jeunesse, l'abbé Georgel, qui dirig-ea ses lectures et mit sa bibliothèque à la disposition de l'enfant. Voilà donc un élève de l'Ecole de Mars, appartenant à une famille ardemment patriote, — à une famille militante, placée à la tète du parti révolutionnaire dans la petite ville lorraine qu'elle habitait, — et qui, bien loin d'être un illettré, se trouvait avoir reçu les enseignements et les avis d'un des hommes les plus cultivés de l'ancien rég'ime. Quand on regarde d'un peu près les choses delà Révolution, on fait beaucoup de constatations de ce genre, et on s'aperçoit que nombre de personnages auxquels la légende a fait une réputation fâcheuse ou effrayante étaient non seulement des honnêtes gens, mais des hommes intelligents et instruits, des caractères doux et humains.
Sur le rôle joué comme journaliste par Valentin de Lapelouze à l'époque de la Restauration, son arrière-petit-neveu a déjà donné des détails qui ont fait voir dans le directeur-gérant du Courrier français un lutteur aussi énergique que désintéressé. A ces détails, j'ajouterai le jugement porté par le Dictionnaire Larousse dans l'article consacré à ce journal. L'auteur de cet article s'exprime en ces termes :
On doit une mention des plus lionorables à l'administrateur du journal, M. Valentin de Lapelouze, homme d'intelligence et de dévouement politique, qui proposa Châtelain pour rédacteur en chef en un temps où le journalisme demandait tant de tact, d'énergie et détalent. M. Valentin de Lapelouze montra, dans tout le cours de son administration, une indépendance de caractère et d'opinion contre laquelle vinrent échouer les persécutions et les séductions; d'autre part, il enrichit le journal d'articles sur les finances, matière qu'il avait l'art de mettre à la portée des lecteurs étrangers à cet ordre de questions.
M. Arthur Chuquet a donné une liste, qu'il ne pouvait, évidemment, faire complète, de ceux des anciens élèves de l'Ecole de Mars qui ont fait leur chemin soit dans l'armée, soit dans les carrières civiles. Il a cité quatre généraux, une douzaine d'officiers de div^ers grades, un administrateur, un magistrat, un artiste. Aces noms, il faut ajouter — M. Félix Bouvier l'a dit dans une notice très nourrie — celui du journaliste qui tint haut et ferme au Courrier français, où il eut pour collaborateurs et associés Jacques Laffitte, Casimir Perier, Benjamin Constant, Paul- Louis Courier, de Jouy, Gohier, Mignet, Augustin Thierry, le drapeau de l'opposition libérale. Et, chose inattendue et piquante, il faut y ajouter aussi celui d'un homme qui fit un métier décrié, mais l'exerça « avec probité et magnificence », de l'entrepreneur de ces jeux de Bade auxquels Musset, en 1834, après y avoir perdu son argent, adressait une si éloquente invective, et dont en-
suite, réconcilié avec la roulette. — la chance ayant tourné grâce à une jolie Anglaise qui fut son porte-veine, — il sortit « les deux mains pleines d'or ».