Magazin encyclopédique, t. V, p
en musique par le citoyen Langlé. Il en existe un exemplaire à la Bibliothèque nationale (Ye 20004, in- 12). Permettez-moi de vous lire les huit vers qui relatent l'anecdote en paraphrasant la réponse attribuée au président; ils sont bien mauvais, mais ce n'est pas de la poésie que nous y cherchons :
Le second Coryphée.
A la mort condamné, cependant il espère Qu'il pourra terminer un travail important: Pour être uti'.e encore, il lui faut un instant. De quelques jours il veut que l'on diffère ! Un vandale * à ces mots répond en rugissant : « Dans le fond des tombeaux emporte ta science; De tes arts nous saurons nous passer à présent; C'est du fer qu'il nous faut, il suffit à la France. »
Et le versificateur ajoute en note : « Réponse mémorable du brigand Dumas ».
Le fait est répété, trois ans plus tard, en l'an VII, sous une forme vague, par Quenard ^. dans la Notice sur Lavoisier écrite par lui pour la Collection de portraits d'hommes de la Révolution, de Bonneville. Quenard s'exprime ainsi :
« Il avait demandé un sursis pour terminer un dernier ouvrage. Le peuple n'a pas besoin de chimie, lui répondit-on 3. »
1. Cette expression de vandale est à retenir. On verra plus loin à qui Désaudray a emprunté cette épitbéte.
2. L'avocat P. Quenard avait été le collègue de Lavoisier à l'assemblée des représentants de la commune de Paris en
3. Collection de portraits d' hommes d'é' ta Hévoliition. Paris, an VII, t. IL
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Il est répété également, en Tan IX. par Dcsossarts dans les Siècles littéraires de la France; et cet auteur est le seul qui ait corrigé un détail de l'anecdote pour la rendre plus vraisemblable, en attribuant la réponse à Coflînhal. Il donne en outre le texte même des paroles qu'il prétend avoir été prononcées par Lavoisier, et enjolive la réponse du président en y ajoutant une phrase inédite. Ainsi, à mesure que le temps S'écoule et qu'on s'éloigne de l'événement, les détails se précisent et prennent plus de relief. Voici la version de Desessarts :
Ce fut le 16 floréal > de Tan II (1T94) que Lavoisier fut traduit au tribunal révolutionnaire. Comme il prévoyait le sort qui l'attendait, il demanda à ses juges, ou plutôt à ses bourreaux, de diflférer sa mort pendant quinze jours, o J'ai besoin de ce temps, leur dit-il, pour terminer des expériences destinées à un travail important, dont je m'occupe depuis plusieurs années, •Te ne regretterai point alors la vie. J"en ferai le sacrifice à mi patrie. » Un tigre qui présidait ce tribunal de sang, Coflinlial, lit cette réponse barbare à Lavoisier: La République iVa pas besoin de sarants et de chimistes. Le cours de la justice ne peut être suspendu 2.
Encore une preuve négative à mentionner, pour achever l'énumération.
Un écrivain infiniment plus sérieux que Des-
1. Le 16 floréal est la date du décret renvoyant les anciens fermiers généraux au tril)unal révolutionnaire. La date de la comparution de Lavoisier et de ses coaccusés devant le tribunal et de leur condamnation est le 19 floréal.
i. l)E$KSt^KnT&, Siècles littéj'aires de la France. Paris, an IX, t. IV, p. 1:24.
UX -MOT LEGENLiAlRE li7
essarts, Quenard et Désaudray, Biot, ilans son Essai sur l'histoire générale àes sciences pendant la Réoolutlon française (an XI, 1803}, a parlé du procès et de la mort de Lavoisier'. 11 ne dit pas un mot de la prétendue demande de sursis et de la réponse du président. Si Biot eût cru l'histoire vraie, il n'eût pas manqué de la rapporter, car il cite volontiers les anecdotes qui lui paraissent intéressantes : à la page précédente, il en relate une sur Daubenton, et un peu plus haut une autre sur le chimiste courageux qui donna au Comité de salut public la preuve qu'une eau-de-vie qu'on croyait empoi-
1. P. 55. e Lavoisier avait été aussi arrêté : il faisait partie de la Commission des poids et mesures : on crut que ce titre pourrait le faire mettre en réquisition par le Comité de salut public, et le rendre à la liberté. Des démarches furent faites dans cette intention ; mais c'était mal connaître l'esprit du moment. Elles mirent en évidence la Commission de l'Académie, à laquelle on ne songeait plus: on la cassa comme suspecte, et on laissa Lavoisier en prison. Peu de temps après, cet homme illustre fut conduit à l'échafaud. Il vivrait encore si on eit agi sur l'avidité des tyrans, plutôt que de s'adresser à leur justice. » ^ Sur les démarches de la Commission des poids etmesures etdu Comité des assignats et monnaies en faveur de Lavoisier, voir les Proc'es-verbauxdu Comité d'inslruclion publique de la Convenlion, t. IH, pages 237-238. La Commission des poids etmesures ne fut pas « cassée », commele dit Biot : par son arrêté du 3 nivôse an 11, le Comité de salut public décida que six des membres de la Commission, Borda, La\oisier, Laplace, Coulomb, Brisson etDelambre, cesseraient leurs fonctions : aux membres restants, Lagrange, Monge, Ilaûy, Vandermonde, Méchain et Berthollet, il adjoignit Hassenfratz, Prony et Buache. La Commission ainsi réorganisée se présenta le 30 nivôse à la barre de la ('.onveution, et Monge y lut une adresse dans laquelle elle» rendait compte des travaux qu'elle avait faits depuis cinq ans, et de ceux auxquels, dejmis sa régénéralion, elle se livrait avec une nouvelle activité ».
sonnée pouvait être bue sans danger; or, quel trait eût mieux mérité d'être conservé à la postérité que celui du sursis refusé à Lavoisier?Le silence de Biot montre qu'il ne croyait pas à l'authenticité de ce récit.
Mais, plus de vingt ans après la Révolution, sous le règne de Louis XVIII, voici venir un historien qui possède, nous dit-on, des renseignements particuliers, et dont la parole sera par conséquent décisive. C'est Georges Cuvier, le grand naturaliste, qui a écrit pour la Biographie universelle de Michaud l'article Lacoisier.
Il a rédigé sa notice, pour la plus grande partie, sur des documents communiqués par madame Lavoisier elle-même. Voyons ce qu'il va nous dire :
Un citoyen coui"ageux^ M. Halle, osa tenter seul un effort public. Il se hâta de faire, auLj'cée des Arts, un rapport sur ce que les découvertes de ce grand homme avaient d'utile ', et ce rapport fut produit au tribunal. Lavoisier lui-même ne dédaigna pas de demander aux misérables qui venaient de le condamner un délai de quelques jours, aiin, disait-il, de pouvoir terminer des expériences salutaires pour l'humanité. Il entenlait sans doute ses recherches sur la transpi-
1. Guvier fait erreur: le rapport de Halle avait été présenté au Bureau de consultation des arts et métiers, comme on l'a déjà vu, et non au Lycée des Arts.
ration, qui avaient été suspendues en effet par son emprisonnement, lorsqu'elles promettaient les plus beaux résultats. Tout fut inutile. Le chef de cette horrible troupe répondit d'une voix féroce qu'on n'avait plus besoin de sava7its, et le coup fatal fut porté le 8 mai 1794.
Un pareil récit est-il de nature à déterminer la conviction ? Je dois vous avouer qu'après l'avoir étudié de très près, il ne m'a pas été possible de le prendre au sérieux. En effet, Cuvier n'apporte pas ici un témoignage personnel et direct. Le manuscrit de madame Lavoisier dont il a eu communication s'arrête à l'année 1793; sur le procès, le biographe n'a d'autres informations que celles qu'il a pu recueillir dans les publications déjà faites. Or, il se trompe au sujet de Halle. Sa supposition que les expériences en vue desquelles Lavoisier aurait demandé un sursis se rapportaient à ses recherches sur la transpiration est une hypothèse presque comique ^ Enfin sa préoccupation visible d'éviter d'écrire un nom propre — d'où l'emploi de cette bizarre périphrase, « le chef de cetto horrible troupe » — indique bien qu'il ne possédait d'autres sources que les versions divergentes parlant de Dumas, de Fouquier-Tinville et de Coffinhal, et que, n'ayant pas de raison décisive pour suivre l'une plutôt que l'autre, il cherchait à les con-
1. Dans la première de toutes les versions de l'anecdote, que l'on trouvera plus loin, — version qui vit le jour sept mois seulement après la mort de Lavoisier, et dont toutes les autres sont issues, — on avait eu soin de dire, pour rendre Lavoisier plus intéressant et les juges plus coupables, qu'il s'agissait d'expériences n utiles à la République i.
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cilier sans se compromettre, en se réfugiant dans le vague de l'expression.
Je regrette que M. Grimaux, l'éminent biographe de Lavoisier, sans entrer dans ces considérations, ait cru devoir s'incliner devant l'autorité de Cuvier, corroborée par celle de Fourcroj^: sa confiance dans ces deux savants l'a décidé a admettre l'authenticité d'une histoire que luimême déclare pourtant invraisemblable et suspecte. « Le manque de témoignages certains, a-t-il écrit, Tinvraisemblance d'une demande de sursis de la part de Lavoisier, tendraient à faire rejeter le fait comme une de ces inventions calomnieuses dont les partis vainqueurs accablent les partis vaincus, s'il ne se trouvait indiqué ' par Cuvier. » Et plus loin : « La réponse de Coffinhal ^ ne me paraît pas pouvoir être mise en doute après la phrase de Fourcroy ». Je me permets d'espérer que lorsque M. Grimaux reprendra l'étude de la question, en tenant compte du silence deDelahante, de Lalande et de Biot, des objections de Pouchet, et surtout des faits décisifs que j'ai encore à vous présenter, il sera d'un autre avis-.
1. M. Grimaux parle ici de la « réponse de Goffinhal », comme si c'était à Goffinlial que Fourcroy eût attribué le propos du « juge-bourreau ». Fourcroy ne nomme personne; mais Désaudray, dans la note de sa cantate exécutée le même jour et dans la même cérémonie, désigne expressément Dumas. Et c'était bien Dumas que Fourcroy avait en vue, puisque — comme on le verra tout à l'heure — c'est Dumas qui est nommé dans le document dont Fourcroy s'est servi.