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MICHELET, QUIXET, ET LA RÉVOLUTION

C'est un beau spectacle que de voir ces grands esprits, également épris de vérité, constater à la fois ce qui les sépare et ce qui les unit, maintenir chacun leur conviction irréductible sans cesser de s'aimer.

Madame Quinct a dignement rempli le programme qu'elle s'était tracé : raconter « la Grande Amitié qui unit Edgar Quinet et Michelet pendant cinquante ans ». Qu'elle soit remerciée pour ce livre de sincérité généreuse et do foi en l'avenir.

UN MOT LEGENDAIRE: <- LA REPUBLIQUE N'A PAS BESOIN DE SAVANTS l '

C'est le 19 floréal an II que Lavoisier fut condamné à mort avec vingt-sept autres anciens fermiers généraux. Je ne vous ferai l'histoire ni de sa captivité de cinq mois, ni de son procès, quoique je pusse vous apporter un certain nombre do faits, les uns nouveaux, les autres peu connus, qui rectifient sur plusieurs points essentiels la version traditionnelle de ce triste épisode -. Le temps m'est strictement mesuré, ce qui m'oblige à passer sous silence toute cette partie de mon sujet. Je dirai seulement qu'en tuant Lavoisier, la Révolution tua, sans le savoir, l'un des siens. Lui-même, dans une

\. Lecture faite à l'assemblée générale de la Société de l'histoire de la Révolution, à la Sorbonne, le 29 a«ril 1900.

2. On peut consulter à ce sujet les Procès -verbaux du Comilé d'inslruclion publique de la Convention nationale, t. III, pages 16-26, 230 242, et t. IV, pages 379-39i.

XoUce autobiographique écrite en prison, — publiée en 1888 par son dernier biographe et son éditeur, M. Grimaux, de l'Académie des sciences V. — rappelait fièrement « qu'il n'avait pas attendu l'époque de la Révolution pour manifester ses principes sur la liberté et l'égalité » ; il se prévalait même, comme d'une preuve de patriotisme, d'avoir pris les armes contre la royauté au 10 août et contrôles Girondins au 31 mai -. Le créateur de la chimie moderne appartenait à la Révolution, parce qu'il croyait à la raison et au progrès ; et c'est pour cela qu'il travailla avec tant d'ardeur, d'une part, à la réforme de l'instruction publique (on connaît son remarquable projet, présenté au Comité d'instruction publique en septembre 1793); d'autre part, à la réalisation de ce système de mesures décimales déduites de la grandeur de la terre, ce « bienfait de la Révolution ^» dont il disait : « Jamais rien

1. Edouard GpaMAUx, Lavoisier, Paris, 1888; :2' éd., 1896, p. 383.

2. Cette notice autobiographique (manuscrit autographe), où Lavoisier parle de lui-même à la troisième personne, est intitulée : Notice de ce que Lavoisier. ci-devant commissaire de la Trésorerie nationale, de la ci-devant Académie des sciences, membre du Bureau de consultation des arts et métiers, cultivateur dans le district de Blois, département du Loir et du Cher, a faitpour la Révolution. Voici le passage relatif au 10 août et au 31 mai : « Dans toutes les occasions, il a porté les armes pour la défense de la liberté, notamment le 10 août 1792, où il a été commandé pour la garde du magasin des poudres de l'Arsenal, et le 31 mai 1793, où il a été commandé avec le bataillon de la section des Piques pour occuper le poste de la place de la Révolution ».

3. Considérant du décret de la Convention du 11 septembre 1793 sur l'établissement d'une Commission temporaire des

de plus grand et de plus simple, de plus cohérent dans toutes ses parties, n'est sorti de la main des hommes * »,

Une anecdote qui a été répétée dans toutes les biographies, avec un certain nombre de variantes, veut que Lavoisier, après sa condamnation, ait demandé au tribunal un sursis pour achever quelques expériences, et qu'il lui ait été répondu : « La République n'a pas besoin de savants ».

Louis Blanc, à qui l'on doit la réfutation de tant de légendes contre-révolutionnaires, s'est laissé prendre à celle-ci : il a cru à la réalité de la demande de sursis, en mettant néanmoins en doute l'authenticité de la réponse prêtée au tribunal. Il a écrit, en effet :

Il est affreux d'avoir à dire qu'on le condamna, et plus affreux encore d'avoir à rappeler qu'il ne put obtenir un délai pour compléter des expériences utiles. Les uns prêtent à Dumas [le président du tribunal révolutionnaire], les autres à Fouquier-Tinville, une réponse que rend heureusement douteuse l'excès de sa brutale imbécillité, joint à la non-concordance des témoignages : Nous n'avons pas besoin de savants.

poids et mesures. Ce considérant a été rédigé par Lavoisier (Procès-verbaux du Comité d'instruction publique de la Convention nationale, t. II, pages 372 et 384).

1. « Eclaircissements historiques sur les mesures des anciens ï : Œuvres de Lavoisier, t. VI, p. 703.

Et il ajoute en note :

La réponse dont il s "agit est attribuée à Dumas par les auteurs de l'Art de vérifier les dates, t. I*"', p. 183. Elle est attribuée à Fouquier-Tinville par l'auteur de l'article Lavoisier du Dictionnaire de la Conversation ; et, quant à la Biographie universelle [de Michaud], elle ne noiïime personne et s'exprime ainsi : Le chef de cette horrible troupe, etc. '.

Eugène Despois, dont la perspicacité habituelle s'est trouvée en défaut cette fois, a partagé l'erreur de Louis Blanc, et s'est joint à lui pour « flétrir le refus inepte et barbare du sursis sollicité pour terminer des expériences - ».

Georges Pouchet est le premier qui ait vu clair en cette affaire; et c'est l'excès de fantaisie d'une des versions de la réponse attribuée au président du tribunal qui a été pour lui l'indice dénonciateur de la fausseté de l'anecdote. Cette version est celle que le trop ingénieux Fourcroy, professeur éloquent mais politique versatile, a insérée dans un discours pro donio Sîta prononcé le 15 thermidor an IV, à l'occasion d'une pompe funèbre en Thonneur deLavoisier, organisée par le Lycée des Arts. Des calomniateurs intéressés commençaient à l'accuser d'avoir laissé froidement périr son maître, lorsqu'il eût pu le sauver, ou même d'avoir demandé sa mort. Pour repousser cette imputation atroce, Fourcroy n'i-

1. Louis Blanc, Histoire de la Révolution française, livre XI, chap. XI.

2. Eugène Despois, Le Vandalisme révolutionnaire, p. 139, note.

magina rien de mieux que de prétendre — ce qui est absolument contraire à la vérité — qu'en floréal an II il se trouvait lui-même menacé de la guillotine ^ et tous les savants avec lui, et que le souci de leur conservation personnelle les avait tous réduits à garder le silence et à « cacher leurs larmes dans leurs cœurs pour ne point avertir la tyrannie de leur sensibilité ».

Reportez-voiis — s'écrie Fourcroy — :i ce temps affreux où Lavoisier a péri avec tant d'autres illustres martyrs de la liberté, du savoir, des talents et des vertus;... et répondez à ceux qui puisent dans ces horribles sacrifices des doutes perfides, ou des calomnies plus criminelles encore, contre des hommes à qui Ton supposait quelque pouvoir ou quelque influence pour arrêter ces attentats: Ces hommes n'avaient-ils pas mérité, aux yeux des tyrans, le sort de Lavoisier, par leurs travaux et leur vie consacrée tout entière à l'uti'ité publique? Leur arrêt n'était-il pas prononcé? Quelques jours encore, et leur sang ne se mêlait-il pas à celui de cette illustre victime ? Le juge-bourreau n'avait-il pas annoncé que la République n'avait plus besoin de savants, et qu'un seul homme d'esprit suffisait à la tète des affaires 2 9 J

Cette allusion à la dictature de Robespierre trahit l'origine post-thermidorienne du propos, et par conséquent sa non-authenticité. Voici le commentaire de Pouchet à ce sujet :

1. Au printemps de l'an II, Fourcroy est occupé, en collaboration avec David et Barère, à faire prendre par le Comité de salut public cette étonnante série d'arrêtés sur les beaux-arts, les lettres et les sciences, qu'on appelle les arre'tés de floréal.

2. Notice sur la vie et les travaux de Lavoisier. Paris, impri merie de la Feuille du cultivateur, l'an IV', p. 46.

On a prétemlu que Lavoisier avait imploré un sursis pour terminer certaines expériences. L'homme qui avait négligé de prendre un défenseur > n'a pas dû descendre à la prière. Quant à cette réponse prêtée plus tard par Fourcroy au président du tribunal, « que la République n'avait plus besoin de savants, et qu'un seul homme d'esprit suffisait à la tête des affaires », uue telle phrase n'appartient pas certainement au langage de floréal, où Robespierre n'était pas encore le tyran qu'on renversera le 9 thermidor, et où la pensée ne serait venue à personne, pas même aux fidèles de Robespierre, de supposer UN homme à la tète des affaires 2.

Pouchet avait raison; mais il ne possédait pas de preuves décisives — palpables et matérielles, en quelque sorte — à l'appui de son dire. Ces preuves qui lui manquaient, je les ai cherchées et recueillies, et je vous les apporte.

Nous allons, si vous le voulez bien, passer rapidement en revue les récits que nous possédons du procès de Lavoisier ^, et les versions successives de l'historiette suspecte, et nous arriverons, par cet examen, à en déterminer l'origine et à en démontrer la fausseté.

1. Pouchet exagère un peu. Il est vrai qu'au procès Lavoisier n'eut qu'un défenseur d'office, comme tous ses co accusés ; mais il avait rédigé peu auparavant une défense détaillée, qui fut publiée sous le titre de Réponse aux incul' pationa faites contre les ci-devant fei^miers généraux. Cette défense a été réimprimée par Grimaux au t. VI des Œuvres de Lavoisier.

2. Georges Pougiikt, Les Sciences pendant la Terreur, °^ éd., p. 43.

3. Je laisse de côté le compte-rendu donné par le Bulletin du tribunal révolutionnaire, compte-rendu où, naturellement, on ne voit pas figurer la prétendue demande de sursis.

Remarquons tout d'abord que si le mot fameux avait été prononcé, il aurait dû l'être par Hoffinhal, et non par Dumas ou Fouquier-Tinville, puisque ni Dumas ni Fouquier n'étaient présents : ce fut Coffinhai. vice-président, qui présida la section du tribunal révolutionnaire charg-ée du jugement des anciens fermiers généraux, et ce fut le substitut Liendon qui prononça le réquisitoire.

On possède, du procès de Lavoisier et de ses coaccusés, un récit dû à un témoin oculaire : c'est celui de Delahante jeune, l'un des trois adjoints aux fermiers généraux qui, impliqués à tort dans l'affaire, furent mis hors des débats par un décret de la Convention rendu le 19 floréal, sur les instances d'un des juges, Dobsen, et notifié d'urgence au tribunal. Les très intéressants Mémoires de Delahante jeune ont été publiés il y a quelques années par son petit-fils*.

Je regrette de ne pouvoir vous lire les pages remplies de détails précis et curieux dans lesquelles l'auteur raconte le transfert des fermiers généraux de l'hôtel des Fermes, où ils étaient détenus, à la Conciergerie, le 16 floréal au soir; les interrogatoires du 18 dans les cabinets des

!. Adrien Delahante, Une famille de finance auwiiV siècle, Paris, Hetzel, 1880, tome II.

juges Cellier et Dobsen, dont les accusés, dit Delahante, « n'eurent qu'à se louer »; les démarches de Dobsen en faveur des trois adjoints, le commencement de l'audience du 19. la lecture de l'acte d'accusation, et l'arrivée du messager porteur du décret. Delahante n'a vu de l'audience que ce qui s'y est passé jusqu'au moment où les trois adjoints la quittèrent, sauvés par le décret libérateur. Mais si un fait aussi notable qu'une demande de sursis s'était produit après la condamnation, il l'eût mentionné : car il ne s'est pas astreint, dans ses Mémoires, à ne parler que des choses qu'il a vues de ses yeux, et il a narré, par exemple, l'histoire du fermier général Didelot, victime de son aveugle sécurité, histoire qu'il ne connaissait que par ouïdire. Le silence gardé par Delahante au sujet d'une demande de sursis et de la réponse qu'y i aurait faite le président est donc une première preuve négative d'un très grand poids.

La plus ancienne Notice biographique sur Lavoisier est celle qui fut écrite par son ex-collègue à l'Académie des sciences, l'astronome Lalande, et insérée en nivôse an IV dans le Magasin encyclopédique de Millin. Lalande, en y racontant la condamnation de l'illustre savant, parle d'une attestation du Bureau de consultation des arts et métiers, qui aurait été présentée aux juges; mais il ne dit rien d'un sursis demandé et refusé :

Au luoiiient — écrit-il — où l'on s'occiipciit de ce prétendu jugement, on porta au tribunal un rapport fait par le citoyen Halle au Bureau de consultation, où il y avait un tahleau des ouvrages et du mérite de Lavoisier, capable de faire impression sur des êtres pensants 1 : mais il ne fut pas même lu par ces hommes, qui n'étaient que des instruments aveugles, stupides et féroces de la cruauté et de la mort 2.

Dans la Notice de Lalande comme dans les Mémoires jle Delahante, le silence g-ardé sur un fait aussi capital est bien significatif.

Maintenant viennent ceux qui prétendent savoir ce qu'ont ignoré et l'exact Lalande et le minutieux Delahante, l'un et l'autre si bien placés pour avoir connu tous les détails du procès.

Fourcroy, nous l'avons vu, a fait allusion, vingt-sept mois après l'événement, au propos qui aurait été tenu par un juge; il n'a pas parlé de sursis, mais c'est probablement parce qu'il n'avait pas besoin d'introduire ce mot dans sa phrase.

La mention d'une demande de sursis se trouve par contre dans une cantate du littérateur Charles Désaudray, directeur du Lycée des Arts, qui fut exécutée le 15 thermidor an IV dans cette même cérémonie funèbre où Fourcroy prononça son discours apologétique. Celte cantate est intitulée : La mort de Lavoitiier, hiérodrame, mis

1. Le rapport de Halle avait été fait à la demande de Lavoisier lui-même. La minute de la lettre de Lavoisier au Bureau de consultation, en date du 29 germinal, se trouve aux archives du Conservatoire des arts et métier. s

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