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LETTRE AU DIRECTEUR DE LA REVOLUTION FRANÇAISE

Paris, 20 avril 1900.

Monsieur le directeur,

Dans les deux derniers numéros de la Révolution française (14 mars et li avril 1900), il a été question, en des articles dus à des auteurs différents, de la retraite momentanée du peintre Honoré Fragonard à Grasse, dans la maison Malvilan. La façon dont il a été parlé de cet incident pourrait laisser le lecteur dans le doute. Voulezvous me permettre de revenir sur ce point afin de bien préciser, et de dissiper toute équivoque?

Le premier de vos collaborateurs, notre regretté collègue F. Rabbe, a suivi simplement le

baron Roger Portails, dont il a loué « le bel et définitif ouvrage », et a répété sans défiance l'erreur commise par ce biographe. M. Rabbe a écrit :

On sait que, ne se croyant plus en sûreté à Paris, Fragonard, privé de sa place de conservateur du Muséum [des arts] qu'il devait à David, voyant son ami Hubert Robert séquestré à Saint-Lazare, et craignant frobabkmenl pour lui-même le même sort, se retira dans sa petite ville natale, chez un de ses amis, où il passa l'année 1794 I.

En lisant ces lignes, on ne pourra faire autrement que de les interpréter de cette manière : ce sont les révolutionnaires qui ont privé Fragonard de sa place de conservateur du musée du Louvre; c'est par eux qu'il s'est cru menacé du sort de son ami Hubert Robert; et c'est pour fuir la Terreur qu'il s'est réfugié à Grasse.

1. F. Rabbe continuait ensuite en ces termes : * Là son pinceau ne resta pas inactif. Outre les dessus de porte et trumeaux de cheminée dont il orna l'appartement de son hôte, il peignit à fresque le grand escalier qui part du vestibule, le couvrant d'attributs révolutionnaires, haches, faisceaux, et autres emblèmes de la loi et de la liberté. Au milieu de cette ornementation se détachent deux médaillons, les protilsde Robespierre et de l'abbé Grégoire, flelui de Robespierre me frappa, lorsque je visitai la maison Malvilan il y a quelque trente ans, et j'obtins l'autorisation d'en faire une reproduction photographique... On voit que ce qui a frappé Fragonard dans la figure de Robespierre, c'est son air juvénile, la régularité et la correction de ses traits. On devinerait difficilement dans ce candide éphébe" le tigre altéré de sang que nous ont portraituré certains autres de ses contemporains. » — L'article de F. Rabbe était accompagné d'une reproduction de ce médaillon, qu'on trouvera plus loin p. 176.

Or, c'est tout le contraire qui a eu lieu. Ce ne sont pas les révolutionnaires qui ont pris à Fragonard sa place de conservateur, ce sont eux qui la lui ont donnée (décret du 27 nivôse an II), et ce sont les contre-révolutionnaires qui la lui ont enlevée. A aucun moment, avant le 9 thermidor, la sécurité de Fragonard n'a été menacée; on le voit remplir avec zèle les devoirs de sa charge ; sa signature figure, avec celle de ses collègues, au bas de nombreuses pièces officielles de cette époque, comme une lettre au Comité d'instruction publique du 23 messidor an II ', un projet d'arrêté sur la police intérieure du Muséum des arts du 7 thermidor an II -. Mais après la mise hors la loi de Robespierre et l'emprisonnement de David, il est destitué, le io thermidor an II (2 août 1794), par le Comité d'instructionpublique. en même temps que Lesueur et \\'icar. C'est alors scu]cmeniqne, se voyant menacé; non pas du sort de Hubert Robert, mais du sortdeson ami et protecteur David, il a dû se réfugier à Grasse /)owr fuir la proscription thermidorienne ; cet exode n'a donc pu avoir lieu au commencement de 1794, mais au plus tôt en août de cette même année.

Il suffisait, pour éviter l'erreur où sont tombés le baron Portalis et, à sa suite, M. F. Rabbe, de savoir à quel moment Fragonard avait été privé de sa place. Une fois cette date connue, on ne pouvait plus représenter le peintre comme

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