‹ Études révolutionnairesChapitre 41 sur 76 · SECONDE LETTRE AU DIRECTEUR DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

SECONDE LETTRE AU DIRECTEUR DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

Paris, 29 octobr900.

Monsieur le directeur.

Voulez-vous me permettre de dire à mon tour quelques mots sur la question Fragouard?

Il y a deux points à élucider : 1° Quelle est la date du séjour d'Honoré Fragonard à Grasse ? 2*^ Pendant ce séjour, l'artiste a-t-il peint le portrait de Robespierre?

M. Rabbe. induit en erreur par le baron Roger Portalis, avait écrit que « Fragonard passa à Grasse l'année 1794 ». Cette erreur a été relevée par M. Perroud (numéro d'avril) et par le correspondant qui a signé Un de vos lecteurs i (numéro de mai); ils ont montré que Fragonard est resté à Paris pendant la Terreur sans être inquiété, et que sa présence y est officiellement constatée de novembre 1793 (brumaire an II) à août 1794 (thermidor an 11). Mais M. Perroud a ajouté que « la fugue à Grasse paraît devoir se placer entre les deux dates du 2 août 1794 (15 thermidor an II) et du 30 mars 1795 (10 germinal an 111) », L'hypothèse de M. Perroud m'avait d'abord paru, comme à votre correspondant du numéro de mai ', avoir le caractère de la certitude, puisqu'elle partait de ce fait avéré que, le 15 thermidor an II, Fragonard avait été destitué par le Comité d'instruction publique, en même temps que six autres membres du Conservatoire du Muséum des arts : les tliermidoriens leur reprochaient d'être des amis de David, et, par conséquent, des robespierristes, des « terroristes ».

1. Il s'agit de la correspondance qu'on vient de lire, et dont j'étais moi-même l'auteur.

i'. Ainsi que je viens de le dire, c'est moi qui étais ce correspondant.

Mais j"ai découvert tout récemment, en feuilletant de vieux registres, un fait surprenant, qui met à néant l'hypothèse de M. Perroud; ce fait, c'est que /a destitution de Fragonavd et de quatre autres des sept incmbres du Conservatoire éliminés en therniidor an II n^ a pas été suioie d^ effet, et que l'aimable peintre n'a pas cessé de siéger au Louvre pendant les onze mois qui se sont écoulés de thermidor an II jusqu'à l'entrée en fonctions du second Conservatoire, dont il fut membre comme il l'avait été du premier.

Les archives du Musée du Louvre possèdent les registres des procès-verbaux du Conservatoire. Le premier de ces registres, qui est intitulé Registre des délibérations et procès-verbaux du Conservatoire du. Muséum national des arts, et qui contient 28G feuillets cotés et paraphés, va du 12 pluviôse an II (séance inaugurale) au 25 nivôse an IV. 11 est complété par un Registre de présence aux séances du Conservatoire, allant du 21 pluviôse an II au 25 messidor an lY. Ces deux registres permettent de constater, séance après séance, la présence ou l'absence d'IIonoré Fragonard. Or, voici ce qu'ils nous apprennent.

Pendant les mois de pluviôse, ventôse et germinal an II, Fragonard assiste régulièrement aux séances du Conservatoire, qui ont lieu à ce moment tous les jours excepté le décadi. Le 20 germinal il est envoyé en mission; le 4 floréal il est de nouveau présent. Le 5 floréal il n'y a pas de séance : le Conservatoire, ce mois-là. chôme le

quintidi comme le décadi ; Frag^onard manque les séances des 19 et 26 floréal. A partir de prairial, les séances ont lieu tous les deux jours, aux jours impairs de la décade, quintidi compris ; Fragonard ne manque aucune séance en prairial. Le 7 messidor, pas de séance; Fragonard manque ensuite les séances des lo et 19 messidor. En thermidor, il manque la séance du 3; mais il y a par extraordinaire une séance le 4. et il y assiste ; il manque ensuite la séance du o, mais il est présent à celles du 7 et du 9 thermidor; il y a une séance extraordinaire le 10 thermidor, suivie d'une seconde séance le soir : il assiste à l'une et à l'autre; le 11 il est absent, mais le 13, le 14 et le lo il est présent.

C'est le 15 thermidor an II que le Comité d'instruction, ayant arrêté « le renouvellement de tous les établissements concernant les arts faits par David, et l'épuration de tous les membres du Muséum », décide que le Conservatoire sera composé à l'avenir de sept membres au lieu de dix; que trois seulement des anciens membres seront conservés, Picault, Dupasquier et Yaron. et que quatre nouveaux membres leur seront adjoints, Langlier. De Wailly, Moitte et Renaud; étaient éliminés, par conséquent: Lesueur, Dardel, \Vicar, Fragonard, Bonvoisin, David Le Roy. et Lannoy (les quatre derniers devaient néanmoins continuer à faire partie de la Commission temporaire des arts).

Or, en dépit de cet arrêté du Comité d'instruc-

172 KTUDKS RÉVOLUTIONNAIRES

tion publique, on voit l'ancien Conservatoire continuer à se réunir comme si rien ne s'était passé : cinq des sept membres qu'on avait voulu éliminer ne cessent pas d'y siéger, tandis que les quatre membres nouveaux désignés au procès-verbal du Comité d'instruction publique n'y paraissent jamais. Fragonard. en particulier, assiste à toutes les séances jusqu'à la fin de l'an II, excepté à celles du 25 thermidor et des 15 et 17 fructidor; le 29 fructidor, il enjolive même sa signature du dessin d'un emblème révolutionnaire, le niveau. A la dernière séance de Tan II (3^ sans-culottide), les membres qui signent au registre de présence sont: Bonvuisin. Lesueur. \Vicar, Fragonard. R -G. Dardel, David Le Roy, Lannoy, Picault et Dupasquier.

Il faut bien, malgré la singularité de la chose, se rendre à l'évidence, et conclure de ces faits qu'après le vote de son arrêté pris ab irato sous le coup des événements du 9 thermidor et de l'arrestation de David, le Comité d'instruction publique était venu à résipiscence. Donnons-lui acte de cette modération, qu'on est heureux de constater au moment où se déchaîne partout ailleurs une aveugle et parfois féroce réaction.

Au lendemain de l'arrêté du 15 thermidor. Lesueur et Wicar avaient été, à la majorité des voix, exclus de la Société républicaine des arts, et le 17 ils avaient envoyé l'un et l'autre au Comité d'instruction publique leur démission de membres du Conservatoire et de la Commission

des arts, par deux lettres dont Toriginal existe aux Archives nationales. Cette démission fut acceptée (procès-verbal du Comité d'instruction du 17 thermidor an II), et Lesueur et Wicar cessèrent de siéger au Conservatoire. S'ils assistèrent exceptionnellement à la séance de la 3' sansculottide de l'an II, ce fut simplement pour demander « qu'il leur fût donné copie certifiée de l'extrait de l'arrêté du Comité d'instruction publique par lequel leur démission de membres du Conservatoire a été acceptée ».

Quant à Fragonard. il est toujours là. en l'an III comme en l'an II. En vendémiaire an III. il ne manque qu'une seule séance, celle du 9. En brumaire, il est malade le 7. absent le 19. et le 29 on l'envoie en mission. Il reprend séance le 3 frimaire, puis repart en mission le 21 jusqu'au 25, où il est de retour. En nivôse, il n'est absent (ju"un jiîur, le 9; ce jour-là il siège au Jury des arts. Il ne manque aucune séance en pluviôse. En ventôse il est absent le 4 et le 25; en germinal, le l*'' et le 7; en floréal, le 29; enfin il n'assiste pas à la séance du 4 messidor an III. qui est la dernière de l'ancien Conservatoire.

Jusqu'à cette séance du 4 messidor an 111. le Conservatoire est resté composé des mêmes membres qu'en Fan II. sauf Lesueur et Wicar. Les signatures du 4 messidor sont celles de Bonvoisin, Yaron, Dardel, Le Roy, Picault et Lannoy.

Le nouveau Conservatoire fut formé de cinq membres : Fragonard, Pajou, Robert, Picault et

De Wailly, assistés d'un secrétaire, Foubert. Il tint sa première séance le 20 messidor an III. Fragonard assiste régulièrement aux réunions, et, pendant toute la période à laquelle se rapporte le registre de présence conservé au Louvre (du 29 messidor an III au 25 messidor an IV), on ne constate que de rares absences, ne laissant aucune place à l'hypothèse d'un éloignement prolongé de Paris.

Ainsi, dans le laps de temps compris entre brumaire an II et messidor an IV, il ne saurait être question d'un séjour de Fragonard à Grasse. Ce séjour n"a pas eu lieu non plus, tout le monde est d'accord sur ce point, à une époque postérieure à l'an IV. Or, puisque Fragonard n'est allé à Grasse, ni pendant la Terreur, ni après la Terreur, nous sommes forcés d'admettre que son séjour dans cette ville doit être placé avant la Terreur, avant l'automne de 1793.

Mais en octobre 1792, David, dans une lettre qu'a publiée M. Perroud, recommandait Fragonard à la bienveillance de Roland, alors redevenu ministre, et lui faisait obtenir un logement aux galeries du Louvre. 11 semble difficile d'admettre que ce soit le moment où il commençait à être l'objet des faveurs du pouvoir que Fragonard aurait choisi pour quitter Paris. Donc, les treize mois d'octobre 1792 à novembre 1793 ne sont pas non plus la période où une retraite du peintre dans sa ville natale soit^vraisemblable.

Il faut, par conséquent, reporter le séjour de

Grasse à une époque antérieure à la République, et le placer sous la monarchie. A cette date, Robespierre était déjà populaire, et sa popularité était alors acceptée de tous les patriotes sans distinction de nuance, Fragonard a très bien pu peindre, dans l'escalier de la maison Malvilan, au cours des années 1790 ou 1791, sans s'exposer à passer pour un « buveur de sang- », comme c'eût été le cas deux ou trois ans plus tard, le profil du député de la province d'Artois aux Etats généraux, que la légende d'un portrait publié avant la fin de la session de la Constituante appelait déik l'Incorruptible K Le fait que le portrait de Robespierre a été associé par l'artiste à celui de l'abbé Grégoire me semble confirmer la date que je viens d'indiquer; ce n'est, en eflet, qu'au début de la Révolution qu'on a pu réunir ces deux hommes dans un même sentiment de reconnaissance civique. La présence des attributs révolutionnaires, haches, faisceaux, etc., dans la fresque de Grasse, montre assez que Fragonard partageait Tenthousiasme patriotique de l'immense majorité des Français; et il n'y a rien

1. Voici la légende de ce portrait, le seul à ma connaissance, parmi les portraits de Robespierre exécutés durant la Révolution, qui le représente de face et non de profil ou do trois quarts:

« Maximilien-Marie-Isidore Robespierre, député de la province d'Artois.

Du superbe oppresseur ennemi redoutable.

Incorruptible ami du peuple qu'on accable. Il fait briller, au sein des viles factions. Les vertus d'Aristide et l'âme des Gâtons. »

d'étonnant à ce qu'il ait choisi, pour personnifier les aspirations du parti populaire, d'une part Tami des nègres et des juifs., le prêtre qui s'était fait l'apôtre de la tolérance, et, d'autre part, l'éloquent défenseur des droits du peuple, le philanthrope qui avait à peu près seul demandé l'abolition de la peine de mort.

M. V. Sardou ^ pense que le médaillon dont vous avez reproduit la photographie ne représente pas Robespierre. L'un de ses arguments, fondé sur l'hypothèse que Fragonard serait allé à Grasse après la chute de Robespierre, c'est « qu'il n'eût pas choisi un tel moment pour glorifier le vaincu de thermidor ». Cet argument ne subsiste

Médaillon de Robespierre, peint par Honoré Fragonard ; pliotographie de F. Rabbe.

plus, l'hypothèse s'étant trouvée inexacte. L'autre, c'est que M. Sardou ne reconnaît pas Robes-

1. M. V. Sardou avait écrit à la Révolulion française une lettre qui avait paru dans le numéro de septembre l'JOO.

FRAGONAKU ET LA Ti'.HREUR 177

pierre « dans cette figure molle et sans caractère ». Mais puisque d'autres que M. Sardou ont cru, au contraire, l'y reconnaître, et que cette attribution n'avait pas été contestée jusqu'ici, il me semble qu'on peut, sans inconvénient, la maintenir. Que la ressemblance laisse à désirer, cela n'a rien de bien surprenant, puisque Fragonard peignait de mémoire, à un moment où le profil du député d'Arras n'était pas encore aussi familier au pinceau des artistes qu'il Test devenu depuis.

M. Félix Bouvier vous a écrit, le mois dernier, qu'il possède un exemplaire d'un portrait de Robespierre signé Tli. Fragonard, qui a été gravé par E, Duchier pour l'éditeur Ca vailles. Théophile Fragonard est le petit-fils d'Honoré Fragonard; le portrait dont parle M. Bouvier a été dessiné après 1830.

Peut-être un jour un nouveau biographe de Fragonard. reprenant pour la corriger l'œuvre du baron Portalis. — qui, ainsi que l'a dit avec raison l'un de vos correspondants *, est loin d'être « définitive », — sera-t-il en mesure de nous faire connaître la date exacte de ce séjour à Grasse, dont aujourd'hui nous pouvons seulement afûrmer qu'il n"eut lieu ni en 1703, ni en 1794, ni dans les années suivantes.

Agréez, etc.

J. Guillaume.

1. L'auteur de la lettre du 2t» avril 1900, c'ost-à-iUre inoiinémc.

Page 1