‹ Études révolutionnairesChapitre 64 sur 76 · UN SIMPLE MOT · texte numérisé non relu

UN SIMPLE MOT

A L'OCCASION D'UN ARTICLE DE M. J. TIERSOT i

M. Julien ïiersot avait bien voulu me communiquer son article avant la publication, en me

1. Dans un article de la Révolution française du 14 août 1903, intitulé L'Hymne à l' Etre-suprême, M. Julien Tiersot avait émis une hypothèse qui lui paraissait de nature à concilier certains témoignages contradictoires. Il croyait avoir trouvé, dans le plan de David et dans le Détail des cérémonies, àe?, indications permettant d'affirmer que rft'«x hymnes à l'Etre-supréme, et non un seul, étaient prévus dès l'origine pour la fête du 20 prairial : l'un était destiné à être exécuté par les artistes, sur la montagne du Champ de Mars, tandis que l'autre devait être chanté par le peuple, aux Tuileries. Celui du Champ de Mars, disait M. Tiersot, c'est l'hymne de Chénier, Source de vérité', qu'outrage l'imposture ; celui des Tuileries, c'est l'hymne de Desorgues, Père de l'univers, suprême intelligence. « Ces deux morceaux, loin que l'un ait été substitué à l'autre, ont toujours dû coexister, parfaitement distincts et ayant leur place marquée à deux moments différents de la fé!e : le Petit chœur (Desorgues), chanté

demandant si j "avais quelques objections à lui présenter. Je dus lui répondre, après une lecture attentive, que je ne pouvais admettre son hypothèse de la co -existence, dès l'origine, des deuxhymnes à l'Etre-suprême. celui de Chénier et celui de Desorgues. Je rédigeai alors un certain nombre d'observations destinées à figurer en notes au bas des pages de l'article. Mais M. ïiersot m'ayant témoigné quelque répugnance pour ce procédé de discussion, je m'empressai d'y renoncer. D'autre part, il ne saurait être question de publier séparément ces observations qui, suivant pas à pas l'argumentation de l'auteur, en soulignaient les points faibles et les contradictions ; isolées du texte auquel elles répondent, elles n'ollriraient aucun intérêt ; et ce serait imposer au lecteur un travail fastidieux que de Finviter à se reporter successivement à tous les passages de l'article qui y sont discutés et contredits.

par le peuple aux Tuileries, après le discours du président, ce qui eut lieu en effet ; le Grand chœur, destiné à être chanté par le corps de musique seul, au Champ de Mars, ce qui fut empêché par l'interdiction des vers de Chénier, et par cela seul, j En outre, M. Tiersot croyait pouvoir affirmer que l'hymne de Desorgues et Gossec n'avait pas été composé au dernier moment, trois jours avant la fête, car il eût été matériellement impossible que la musique eût pu être écrite, gravée et tirée en si peu de temps: cette musique devait avoir été composée antérieurement au 17 prairial, et « l'approbation donnée ce jour-là par le Comité n'a dû être qu'une simple formalité qui consacrait une décision antérieure ». L'hypothèse de M. Tiersot ne me sembla pas étayée de preuves suffisantes; je le lui dis avant la puldication de son article, qu'il m'avait communiqué en manuscrit, et je le lui répétai ensuite dans l'article qu'on va lire, paru le 14 septembre 1903.

Je supprime donc ces notes, et dois me borner à quelques mots très courts.

iVotre collègue, le distingué sous-bibliothécaire du Conservatoire, croit que l'hymne à l'Etre-suprème de Desorgues ne fut pas écrit pour remplacer celui de Chénier. « Les deux morceaux, dit-il, loin que l'un ait été substitué à l'autre, ont toujours coexisté, ayant leur place marquée à deux moments dilierents de la tète. » Une fois lancé sur cette fausse piste, M. ïiersot s'est trouvé jeté dans d'inextricables difficultés. Il n'a pas réussi, il ne pouvait pas réussir à établir le bienfondé de son hypothèse; mais il aura obtenu ce résultat, que la question, précédemment élucidée et simplifiée à la suite des explications échang'ées entre M. A. Lieby et moi [Révolution française des li septembre et li octobre 1902), apparaîtra de nouveau pleine de ténèbres et d'incertitudes à ceux qui liront son article sans avoir fait au préalable une étude approfondie du sujet : ce ne sera qu'au prix d'un effort réel que le lecteur parviendra à ressaisir le fil conducteur et à retrouver la voie droite, au sortir des capricieux chemins de traverse où l'imagination de notre aimable et ingénieux collègue l'aura entraîné pour un moment.

J'indiquerai le plus brièvement possible ce qui est définitivement acquis relativement aux deux hymnes à l'Etre-suprème, en le résumant en ces termes :

1" L'hymne de M.-J. Chénier, musique de Gos-

sec, OU le « grand chœur », a été jusqu'au 16 prairial le seul hymne à la Divinité qui figurât au programme de la fête de l'Etre-suprême. La musique vocale en a été gravée avant la fête, et les vers de Chénier ont été imprimés à la suite du Détail des cérémonies. Il devait être exécuté au Champ de Mars, par le corps de musique seul. Il a été rayé du programme le 16 prairial, par une décision du Comité de salut puhlic, sur la proposition de Rohespierre. Il n'a pas été exécuté le 20 prairial;

2° A la suite de la décision du Comité de salut public du 16 prairial, écartant l'hymne de Chénier. l'hymne de Desorgues, musique de Gossec, ou le « petit chœur », a été composé par le musicien le 1 7 prairial au matin i, pour être chanté par le peuple aux Tuileries. Il a été gravé surle-champ, répété, dès le 18 prairial, à trois heu-

1. M. Tiersot affirme qu'il est matériellement impossible que la nouvelle musique de Gossec ait pu être composée, gravée et tirée «. dans le très court laps de temps qui sépare la décision du Comité de salut puhlic de la répétition ». Le laps de temps, (jiioique très court, me parait suffisant. En effet, d'après le récit de Hédouin, les vers de Desorgues auraient été entre les mains de Gossec dès six heures du matin (le 17) : rien n'empêche d'admettre que le compositeur les aura mis en musique immédiatement, en escomptant l'autorisation du Comité, qui ne devait être donnée que le soir. De quoi s'agissait-il, avant la première répétition (celle des enfants des écoles), qui eut lieu le 18 à trois heures? de graver un feuillet de musique de fprmat in-8, contenant une mélodie de seize mesures, avec basse chiffrée, et les paroles de huit strophes, et d'en imprimer quelques centaines d'exemplaires. Si l'on accorde au musicien toute la matinée du 17 pour écrire sa mélodie, il restera au graveur un après-midi, une nuit et une matinée pour s'acquitter de sa tâche.

res, par les enfants des écoles de quelques sections, réunis rue Joseph, enseigné dans les sections par les musiciens le 19 prairial au soir, et exécuté le 20 prairial aux Tuileries, après le premier discours de Robespierre, et pas ailleurs.

Maintenant je voudrais profiter de ce que la question de la fête du 20 prairial est remise à l'ordre du jour par M. Tiersot, pour énoncer à mon tour deux hypothèses qui depuis longtemps déjà se sont présentées à mon esprit, et que je me suis abstenu jusqu'ici de formuler, parce que je n'ai aucune preuve authentique à donner à l'appui. Je ne veux pas les garder indéfiniment

1 par devers moi, et je les livre à l'examen des personnes compétentes, en me rendant très bien compte de ce qui leur manque pour emporter

; l'adhésion générale. Aussi fais-je appel à là contradiction, ou plutôt, comme je le disais à M. Lieby l'an dernier, à la « collaboration » de ceux qui voudront bien m'aider dans la recherche do la vérité. Ces deux hypothèses sont relatives, l'une, à ce qu'est devenue la musique écrite par Gossec pour V Hymne à la Liberté de M.-J. Chénier, chanté dans la salle de la Convention le 18 brumaire et à Notre-Dame le 20 brumaire an II ; l'autre, à l'origine du Chant du Départ. On sait que la musique de V Hymne à la Liberté

a disparu. On ne la trouve pas parmi les nombreux morceaux de Gossec qui ont été gravés par les soins de l'Institut national; et, dès 1893. une recherche entreprise, à ma demande, par jM. Julien Tiersot dans les manuscrits de Gossec existant au Conservatoire permettait de constater qu'elle ne se trouvait pas davantage dans la musique manuscrite. Je crus alors pouvoir en conclure « que la musique de V Hymne à la Liberté n'avait pas été gravée, et qu'on en avait plus tard détruit même les parties manuscrites, parce que le souvenir en restait associé à celui de la cérémonie du 20 brumaire » {Procès-verbaux du Comité cV instruction publique de la Convention, t. II, p. 803).

Mais il m'a paru, depuis, qu'il ne fallait pas se \ presser d'admettre, sans autre examen, la destruction de cette musique. Gossec, maintes circonstances le prouvent, avait un cœur de père ■ pour ses œuvres; il ne les laissait pas volontiers • ensevelir dans l'oubli : on le voit reprendre d'anciens morceaux écrits avant la Révolution, et les publier avec des paroles nouvelles qui les : transforment et les rendent susceptil)les d'être chantés dans les solennités révolutionnaires ; on le voit également rajeunir, en leur donnant un titre propre à dépister les curieux indiscrets, des chœurs composés à l'occasion de tel ou tel événement de la Révolution, et ne pas hésiter à les présenter au public en laissant croire qu'il s'agit d'une œuvre nouvelle. On sait que son

fameux 0 salutaris à trois voix, écrit en 1782 pour le curé de Gag^ny. fut transformé en un Hymne à la Liberté, paroles de Varon ; et que le Serment de sa musique (VAthalie (1785) devint en l'an III un Serment républicain, paroles de M.-J. Chénier. Il avait composé pour la fête de la Loi (3 juin 1792), ordonnée par la majorité feuillantine de l'Assemblée législative en l'honneur du maire d'Etampes Simonneau, un chœur intitulé le Triomphe -de la Loi, sur des paroles de Roucher; en l'an II, il crut pouvoir imprimer ce chœur dans la seconde livraison de la Musique à V usage des fêtes nationales : seulement, il remplaça le titre Triomphe de la LmI par celui de Chœur patriotique, supprima le nom de Roucher, le poète étant alors en prison (au lieu de « paroles de Roucher », le titre porte « paroles de '" »), et fit deux légers changements dans les vers K

Gossec n'était pas le seul qui n'aimât pas à laisser perdre sa musique. Dans la troisième livraison de la.. Musique à l'usage des fêtes nationales (prairial an 11), on trouve un chœur intitulé : « Hymne patriotique, par Méhul », sans indication du nom de l'auteur des paroles. Cet « Hymne

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