Le premier vers
« Triomphe au magistrat qui sait mourir pour elle », fut remplacé par celui-ci :
« Triomphe à tout Français qui sait mourir pour elle » ; et le huitième :
« Nouveau peuple français, marche sous son enseigne», par celui-ci :
« Peuple républicain, marche sous son enseigne ».
patriotique », imprimé ainsi à la veille de la fête de l'Etre-suprême, n'est autre chose que l'Hymne à la Raison de M.-J. Chénier et Méhul, qui avait été chanté le 10 frimaire an II dans la ci-devant église Saint-Roch K
Eh bien, je me suis demandé si — de même que Méhul, avec l'agrément de ses confrères de l'Institut national de musique, et d'accord avec le poète Chénier, avait remis en lumière un Hymne à la Raison écrit l'automne précédent, auquel l'auteur des paroles avait fait des corrections et ajouté des strophes nouvelles pour le transformer en une adhésion au culte de TEtresuprème — Gossec n'a pas pu avoir la pensée d'utiliser la musique de V Hymne à la Liberté pour la faire chanter à la fête de l'Etre-suprême sur des paroles nouvelles.
Le Plan de David n'avait prévu, au Champ de Mars, qu'une seule g^rande manifestation musicale populaire, les trois strophes chantées sur la montagne et répétées par le peuple entier. Mais la Commission executive de l'instruction publique, d'accord avec Barère et avec Chénier, ajouta au programme un numéro de plus : un
1. M. A. Lieby, dans un article {Révolution française du 14 janvier 1903) intitulé l'Hymne à la Raison de M.-J, Chénier adapté au culte de l'Etre -suprême, a indiqué les changements que le poète a fait subir à son Hymne à la Raison, du 10 frimaire, pour l'adapter, en prairial, aux circonstances nouvelles. Il parut bon à Chénier, en outre, de changer le titre de son œuvre en celui d'Hymne patriotique ; et, la prudence l'emportant sur l'araour-propre de l'auteur, il crut devoir, tandis que Méhul était nommé comme le compositeur, s'abriter, lui, sous le couvert de l'anonyme.
hymne à la Divinité exécuté par le corps de musique. Je suis tenté de croire que la musique de cet hymne était toute prête, que ce n'était pas autre chose que celle de l'Hymne à la Liberté chanté le 20 brumaire à Notre-Dame, et que c'était Gossec lui-même qui, ne doutant de rien, avait eu l'idée de taire exécuter cette belle composition, avec de nouvelles paroles, dans un nouveau cadre, plus grandiose encore que le preniier. On sait que le « grand chœur » de Gossec se compose de deux mouvements : un Lcw- ^/le^iio, d'un caractère religieux, et un Mouvement animé de marche; et on aura pu s'étonner que cette Marche, avec ses accents guerriers, figurât dans une invocation à l'Etre-suprême? La chose s'explique tout naturellement, si la musique de ce « grand chœur » a été primitivement celle dfiVHijmneà la Liberté. Cet Hymne à la Liberté de Chénier débute par une invocation à la déesse :
Descends, ô Liberté, fille de la nature, etc.;
mais il se termine par deux strophes belliqueuses :
Au peuple souverain tous les rois font la guerre. Qu'à tes pieds, ô déesse, ils tombent désormais ; Bientôt sur le cercueil des tyrans de la terre Les peuples vont jurer la paix.
Guerriers libérateurs, race puissante et brave,
Armés d'un glaive humain, sanctifiez l'effroi !
Terrassé par vos coups, que le dernier esclave
Suive au tombeau le dernier roi !
Dans l'hypothèse où je me place, Chénier, pour entrer dans les vues de Gossec, dut écrire son Hymne à V Etre-suprême en « parodiant » exactement l'hymne de brumaire, non seulement pour la coupe des vers, mais pour le double caractère à donner aux paroles. 11 écrivit des strophes religieuses pour le Larghetto; ce furent les vers si connus :
Source de vérité, qu'outrage rimposture, etc. ;
et il termina par des strophes guerrières qu'on connaît moins, parce que le poète les a supprimées dans l'édition de ses Poésies lyriques publiée en l'an Y; elles étaient destinées à être chantées sur la musique du Mouvement animé de marche, et, dans la partition manuscrite qui se trouve au Conservatoire, on peut les lire sous les notes de ce Mouvement :
A venger les humains la France est consacrée ; Sois toujours l'allié du peuple souverain, Et que la République, immortelle, adorée, Ecrase les trônes d'airain.
Anéantis des rois les ligues mutinées; De trente nations taris enfin les pleurs ; De la Sambre au Mont-Blanc, du Var aux Pyrénées, Fais triompher les trois couleurs 1
Je n'entrerai ici dans aucun développement au sujet de cette hypothèse, que je me borne à indiquer sans insister. J'ajouterai seulement ceci : si cette supposition se trouvait juste, on n'aurait plus à se demander comment s'est faite
cette chose étrange, que la musique de l'Hymne à la Liberté ait disparu sans laisser de trace; cette musique n'aurait pas disparu, elle serait devenue celle de l'Hymne à l' Etre-suprême (grand chœur). Il n'y aurait pas eu besoin, en prairial, de faire copier les parties d'orchestre de cette composition (voir p. 231, n. 2), puisque ces parties existaient déjà. On comprendrait mieux, en outre, la répugnance que dut avoir Robespierre à laisser exécuter à la fête de l'Etre-suprême l'hymne que Barère, Chénier et Gossec avaient cru pouvoir faire figurer au prog-ramme sans inconvénient. On comprendrait aussi comment il a été possible que les vers de Chénier, une fois adoptés par le Comité de salut public, n'aient été envoyés officiellement que le lo prairial (missive signée Barère, Carnot et Robert Lindet, mentionnée par Zimmermann) à l'Institut national pour être mis en musique ' : c'est que la musique était déjà composée ^
1. J'avais, au tome IV des Procès verbaux du Comité d'instruclion publique de la Convention, rejeté comme inadmissible cette date du 15 prairial (voir ci-dessus, p. 244); elle le serait en effet, si l'hymne de Chénier, à cette date, n'eût pas encore eu sa musique.
2. Le fait, découvert par M. Constant Pierre, que la musique qui devait être chantée le :20 prairial sur les paroles de Chénier comprenait, non pas deuv morceaux, mais quatre, ne contredit pas nécessairement mon hypothèse ; il oblige seulement à la compléter sur un point de détail. 'L'Hymne à la Liberté' du :20 brumaire n'aurait fourni que le premier et le quatrième morceaux, les seuls dont le caractère s'adapte au contenu de ses six stances : les second et troisième morceaux, en ut mineur, auraient été ajoutés en prairial par Gossec. (.Yo/e écrite en I90S.)
L'autre hypothèse, je l'ai dit, est relative à l'origine du Chant du Départ.
Dans le Plan de la fête à l'Etre-suprême lu à la Convention par David, le 18 floréal, se trouve esquissé le canevas d'un grandiose poème lyrique, dont le théâtre devait être le Champ de Mars rempli d'un peuple innombrable, avec la montagne symbolique sur laquelle seraient groupés les représentants du peuple et les deux mille quatre cents délégués des sections parisiennes :
Une montagne immense devient l'autel de la Patrie; sur sa cime s'élève l'arbre de la Liberté ; les représentants s'élancent sous ses rameaux protecteurs ; les pères avec leurs fils se groupent sur la partie de la montagne qui leur est désignée . les mères avec leurs filles se rangent de l'autre côté; leur fécondité et les vertus de leurs époux sont les seuls titres qui les y aient conduites. Un silence profond règne de toutes parts ; les accords touchants d'une musique harmonieuse se font entendre. Les pères, accompagnés de leurs fils, chantent une première strophe : ils jurent ensemble de ne plus poser les armes qu'après avoir anéanti les ennemis de la République: tout le peuple répète la finale. Les filles avec leurs mères, les yeux fixés vers la voûte céleste, chantent une seconde strophe : celles-ci promettent de n'épouser jamais que des hommes qui auront servi la patrie; les mères s'enorgueillissent de leur fécondité : « Nos enfants, disent-elles, après -avoir purgé la terre des tja-ans coalisés contre nous, reviendront s'acquitter d'un devoir cher à leur cœur ; ils fermeront la paupière de ceux dont ils ont reçu le jour ».
Le peuple répète les expressions de ces sentiments sublimes, inspirés par lamour sacré des vertus.
Une troisième et dernière strophe est chantée par le peuple entier, Touts'émeut, tout s'agite sur la montagne: hommes, femmes, filles, vieillards, enfants, tous font retentir l'air de leurs accents. Ici, les mères pressent les enfants qu'elles allaitent; là, saisissant les plus jeunes de leurs enfants mâles, ceux qui n'ont point assez de force pour accompagner leurs pères, et les soulevant dans leurs bras, elles les présentent en hommage à l'auteur de la nature; les jeunes tilles jettent vers le ciel les fleurs qu'elles ont apportées. Au même instant et simultanément, les fils, brûlant d'une ardeur guerrière, tirent leurs épées, les déposent dans les mains de leurs vieux pères; ils jurent de les rendre partout victorieuses; ils jurent de faire triompher l'égalité et la liberté contre l'oppression des tyrans. Partageant l'enthousiasme de leurs fils, les vieillards ravis les embrassent, et répamlent sur eux leur bénédiction paternelle.
Je ne puis m"empècher, en lisant ces phrases enflammées de David, de songer au Chant du Départ. Je retrouve ici, parfois textuellement, les idées que Chénier a exprimées daus ses vers sonores.
David écrit :
Ils jurent ensemble de ne plus poser les armes qu'après avoir anéanti les ennemis de la République... Les fils tirent leurs épées, ils jurent de les rendre partout victorieuses, ils jurent de faire triomplier la liberté et l'égalité contre l'oppression des tyrans.
Chénier chante :
...Nous jurons à nos pères...
D'anéantir les oppresseurs.
Les Français donneront au monde Et la'paix et la liberté.
David :
Les filles promettent de n'épouser jamais que des liommes qui auront servi la jjatrie.
Chénier :
Si pour s'unir un jour à notre destinée Les citoyens forment des vœux, Qu'ils reviennent dans nos murailles, Beaux de gloire et de liberté...
David :
Les mères s'enorgueillissent de leur fécondité...
Chénier :
Nous vous avons donné la vie, Guerriers, elle n'est plus à vous...
Nos voix chanteront votre gloire, Nos flancs porteront vos vengeurs.
David :
Nos enfants, après avoir purgé la terre des tyrans, reviendront s'acquitter d'un devoir cher à leur cœur ; ils fermeront la paupière de ceux dont ils ont reçu le jour.
Chénier :
Et rapportant sous la chaumière Des blessures et des vertus, Venez fermer notre paupière Quand les tyrans ne seront plus.
Le Plan que David lut le 18 floréal à la Convention n'avait certainement pas été improvisé.
Délégué dès le 3 floréal par le Comité d'instruction comme un de ses commissaires auprès du Comité de salut public, David s'était abouché avec Barère et avec Robespierre, et sans doute il dut s'entretenir aussi avec Chénier, le poète désigné des grandes fêtes républicaines. David donna-t-il des idées à Cliénier. ou en reçut-il de lui? Je l'ignore : mais je crois qu'on doit attribuer à une source unique d'inspiration et les vers du Chant du Départ (qui fut écrit en floréal) et les tableaux décrits dans le Plan dé David.
Je suis disposé à me représenter les strophes du Chant du Départ, chantées alternativement par les mères, les vieillards, les épouses, les jeunes filles, les guerriers, comme une tentative de réalisation de la conception qui sera énoncée également dans le Plan : elles auraient été écrites, et mises aussitôt en musique par Méhul, en vue de la fête du 20 prairial. Puis, quand les idées de David se furent précisées, et précisées en un projet à la fois colossal comme action d'ensemble, très succinct comme poésie, et forcément très simple comme musique, on aurait reconnu que le poème de Chénier serait trop long, et surtout que la musique de Méhul — musique savante, avec des formules harmoniques compliquées — serait trop difficile : on se serait alors contenté de l'air de la Marseillaise, et on aurait prié Chénier d'écrire sur cette mélodie connue les trois strophes qui furent ellectivement chantées sur la montagne du Champ de jNIars, et
qui sont comme une version abrégée du Cliafit du Départ ^
S'il paraissait trop hasardé d'affirmer qu'en écrivant le Chant du Départ, Chénier avait espéré le voir exécuter à la fête du 20 prairial,
i. Voici le texte de ces trois strophes :
Les|Vieillards et les Adolescents.
Dieu puissant, d'un peuple intrépide
C'est toi qui défends les remparts;
La victoire a, d'un vol rapide.
Accompagné nos étendards.
Les Alpes et les Pyrénées
Des rois ont vu tomber l'orgueil ;
Au Nord, nos champs sont le cercueil
De leurs phalanges consternées.
Avant de déposer nos glaives triomphants, Jurons d'anéantir le crime et les tyrans.
Les Femmes.
Entends les vierges et les mères,
Auteur de la fécondité t
Nos époux, nos enfants, nos frères
Combattent pour la liberté.
Et si quelque main criminelle
Terminait des destins si beaux,
Leurs fils viendront sur des tombeaux
Venger la cendre paternelle.
Avant de déposer vos glaives triomphants, Jurez d'anéantir le crime et les tyrans.
Les Hommes et les Femmes Guerriers, offrez votre courage ; Jeunes filles, offrez des fleurs ; Mères, vieillards, pour votre hommage Offrez vos fils triomphateurs.
Bénissez dans ce jour de gloire Le fer consacré par leurs mains :
Sur ce fer, vengeur des humains, L'Eternel grava la victoire.
Avant de déposer | | glaives triomphants.
Jurons Jurez
( d'anéantir le crime et les tyrans.
du moins recoiinaîtra-t-un. je pense, qu'il y a une étroite parenté entre la page ci-dessus reproduite du Plan de David et l'idée mère de riiymne de Chénier. et que tout au moins il est juste de dire que le Chant du Départ — baptisé en messidor « Hymne de guerre » — avait été écrit à Voccasion de cette grande manifestation de lyrisme républicain qui s'appela la fête de lElre-suprème.
Chénier a été très dur pour David après thermidor. 11 a dit de lui, pendant que le grand peintre était en prison : « Je sais combien il a été injuste envers les artistes, et personne ne connaît plus que moi peut-être jusqu'où il a poussé la prévention » (séance de la Convention du 10 frimaire an III). II y avait eu brouille entre David et Chénier. soit en messidor, soit déjà peutêtre vers la fin de prairial : c'est ce qui explique comment, pour la fête projetée de Bara et de Viala, dont David fut aussi l'organisateur, les vers de Thymne officiel, dont Méhul fit la musique, furent demandés à un versificateur obscur, Davrigny. Mais en floréal, on ne prévoyait pas encore les complications politiques qui allaient se produire, et Chénier ne songeait certes pas, iiu moment où le Comité de salut public prenait la série des arrêtés fameux rédigés par Barère *,
!. Il s'agit de la série des Arrêtés du Comité de salut public ■relatifs aux monuments publics, aux arts et aux lettres (arrêtés des 5, 12, 13, 2'6, 27 et 28 floréal an 11), qui ont été imjjrimés •à part (itï l'an II en un' cahier de 24 pages in-4o.
qu'un jour viendrait où, pour assouvir ses rancunes, il accuserait les dictateurs jacobins de « vandalisme ».
Voilà les deux idées qui me hantent depuis fort longtemps. Je me risque à les imprimer ; et maintenant je m'attends bien à ce qu'on me démontrera que les preuves décisives font défaut. Je le sais de reste: mais peut-être quelqu'un les découvrira-t-il un jour.