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XVI H

COURT REMERCIEMENT A M. A. LIEBY i

L'étude consacrée par M. A. Lieby, dans le dernier numéro de la Révolution Ji'ançaise, aux hypothèses que j'ai émises relativement à la musique de V Hymne à C Etre-suprême (hymne « à grand chœur »), et à l'origine (mais non pas à la date) du Chant du Départ, m'a vivement intéressé. Je ne pouvais espérer de voir le sujet traité avec une plus parfaite connaissance de

1. Dans la Révolution française du 14 novembre 1904, M. A. Lieby avait publié nn article intitulé L'origine du « Chant du Départ » et la date de sa composition, où il donnait son opinion sur les deux hypothèses émises i)ar moi dans l'étude précédente, et relatives, la première, à la musique de l'Hymne à la Liberté, de Gossec, que l'auteur — selon cette hypothèse — aurait voulu faire entendre do nouveau à la fête de l'Etre-supréme, sur de nouvelles paroles de Ghénier; la seconde, à l'origine du Chant du Départ, qui aurait été composé à l'occasion de la fête de l'Etre-supréme. Il n'est pas nécessaire de résumer ici le nouvel article de M. Lieby : la réponse qu'on va lire, parue le 14 décembre 1904, en fait connaître suffisamment le contenu.

tous les détails de la question. Et, après le minutieux examen qu'en a fait un critique si renseigné, mes deux hypothèses, dans la limite exacte que je leur avais assignée et que j'avais précisée le plus nettement possible, me semblent commencer à prendre quelque consistance.

Je voudrais dire en peu de mots comment les choses m'apparaissent après la lecture de l'article de M. Lieby.

La première hypothèse — à savoir que Gossec aurait repris la musique de son Hymne à la Liberté, de brumaire an II, pour la faire chanter à la fête de l'Etre-suprème ' sur des paroles nouvelles — réunit, dit M. Lieby, « une grande somme de probabilités », et « il est difficile de ne pas lui reconnaître une très grande vraisemblance ». 11 ajoute que les probabilités seraient plus grandes encore, « s'il était possible d'affir- ■ mer que Gossec n'avait pas fait servir pour l'hymne de brumaire quelqu'une de ses compositions antérieures, susceptible également de s'y adapter ».

Observation fort juste, et que je sais gré à M, Lieby d'avoir faite : car précisément il est « possible d'affirmer », je le crois, que la musique de VHijinne à la Liberté éiaÀi nouvelle et n'avait pas

1. Ou, plus exactemenl, pour essayer de la faire chanter, puisque l'iiymne « à grand chœur » fut ensuite rayé du programme définitif.

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encore servi. Il y a deux raisons pour cette affirmation. D'une part, nous ne connaissons aucune circonstance antérieure à l'occasion de laquelle Gossec aurait pu composer une musique susceptible de s'adapter à l'hymne en question, comme s'y adaptent le Larghetto et le Mouvement animé de marche qui répondent si bien au caractère différent des premières et des dernières strophes. D'autre part, lorsque, le 18 brumaire an II. l'Institut national de musique exécuta pour la première fois VHijmne à la Liberté dans la salle môme de la Convention, cet hymne fut présenté — c'est du moins mon impression — comme une composition nouvelle, tant pour la musique que pour les paroles, dont l'Institut voulait régaler l'assemblée. « Xous allons, dit Sarrette. vous exécuter Thymne composée par Cbénier, et mise en musique par le Tyrtée de la Révolution, le citoyen Gossec, qui nous accompagne. » {Moniteur.)

Quant à la seconde hypothèse, j'ai voulu, comme Ta fort bien remarqué M. Lieby, qu'elle fût « absolument indépendante du témoignage d'Arnault » au sujet de la date de la composition du Chant du Départ. Mon hypothèse, en effet, ne porte pas sur la date, puisque je considère ce point-là comme hors de doute V. mais sur V origine du Chant du Départ.

1. Je ne veux pas discuter à nouveau ce point spécial, sur lequel M. Constant Pierre est d'accord avec moi. Je re-

J'ai moutré qu'il y a une ressemblance singulière, et qui ne saurait être une coïncidence fortuite, entre « les vers du Chant du Départ et les tableaux décrits dans le Plan de David » pour la fête de l'Etre-suprême. Sur ce point, M. Lieby ine donne toute la satisfaction possible, puisqu'il dit: « M. J. Guillaume a, le premier, je crois, noté de frappants rapports entre diverses strophes du Chant du Départ et le canevas des trois strophes prévues dans le Plan (de David) pour être chantées sur la montagne symbolique du Champ de la Réunion ».

11 ajoute, il est vrai, que cette constatation, « en soi fort juste », a été « prolongée » par moi « en une construction assez aventurée », à laquelle « on ne peut contester une savante exactitude d'arrangement », mais qui reste, après tout, un simple « faisceau, ingénieusement dressé, de possibilités ». Je ne croyais pas avoir échafaudé de « construction » ni dressé de « fais-

garde comme un fait acquis — jusqu'à preuve du contraire — que le Chant du Dépari, paroles et musique, fut composé avant le retrait de Timoléon (19 floréal) et avant la première représentation de Mélidore et Phrosine (17 floréal), c'est-à-dire dans la première moitié de floréal. Le témoignage d'Arnault — qui n'est pas ma seule raison pour penser de la sorte, mais qui vient à l'appui de cette manière de voir — ne me semble pas négligeable, malgré ce qu'il a d'imprécis et même de contradictoire dans certaines de ses parties. M. Lieby, dans une note, me fait dire que * selon mon hypothèse, l'hymne aurait dû être prêt, avec sa musique, avant le mois de floréal ». Je n'ai pas dit cela, et il ne peut y avoir là qu'un lapsus calami de la part de M. Lieby, car lui-même, ailleurs, reconnaît que mon opinion est que le Chant du Départ t fut écrit en floréal ».

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ceau )); j'avais seulement émis une supposition qui n'a rien de « compliqué * », ainsi formulée :

« Je suis disposé à me représenter les strophes du Chant du Départ comme une tentative [anticipée] de réalisation de la conception qui [le 18 floréal] sera énoncée également dans le Plan [de David]; elles auraient été écrites, et mises aussitôt en musique par Méhul. en vue de la fête du 20 prairial. »

Cette supposition, « à l'appui de laquelle je n'ai aucune preuve authentique à donner », une fois mise au jour pour en libérer mon imagination « hantée depuis fort longtemps », j'ai eu soin d'ajouter :

« S'il paraissait trop hasardé d'affirmer qu'en écrivant le Chant du Départ. Chénier avait espéré le voir exécuter à la fête du 20 prairial, du moins reconnaîtra-t-on, je pense, qu'il y a une étroite parenté entre la page ci-dessus reproduite du Plan de David et Tidée mère de Thymne de Chénier -, et que tout au moins il est justf de dire que le Chant du Départ fut écrit à Voccasion de cette grande manifestation de lyrisme républicain qui s'appela la fête de l'Etre-suprème. »

On le voit, sans insister sur une première sup-

1. M. Lieby a écrit : i Une telle complication d'hypothèses ne me paraîtrait légitime », etc.

"1. J'avais dit, pins haut, à ce sujet : « David donna-t-il des idées à Chénier, ou en reçut-il de lui? Je l'ignore. »

position que je reconnaissais, spontanément, pouvoir être taxée de « hasardée », je m'étais réduit, comme conclusion, à un minimum : j'avais demandé qu'on voulût bien reconnaître « une étroite parenté entre le Plan de David et l'idée mère de l'hymne de Chénier » ; qu'on admît la légitimité de cette affirmation que le Chant du Départ a dû, tout au moins, être écrit « à l'occasion de la fête de l'Etre-suprême ». C'est à ce minimum, à cette seconde et nullement aventurée proposition, que j'espérais rallier des suffrages.

Je crois donc pouvoir négliger une foule de points accessoires introduits par M. Lieby dans le débat, — et élucidés par lui avec une sagacité que j'ai plaisir à louer, — parce que ces points sont étrangers à ma thèse finale. Je ne sollicite nullement, pour la supposition « hasardée » que le Chant du Départ aurait pu être écrit en vue de la fête du 20 prairial, une « adhésion » que M. Lieby ne refuse d'ailleurs pas de façon absolue, mais qu'il « donnerait moins volontiers ». Je me tiens à la chose pour moi essentielle, à la proposition que je viens de rappeler : que Chénier écrivit \eChant du Départ à un moment où David et lui avaient déjà échangé ou allaient échanger * des idées sur le programme de la fête de l'Etre-suprême, — que les vers de Ché- -^

1. « Avaient déjà échangé >, si c'est David qui donna des idées à (Ihénier ; « allaient échanger « est suffisant, si c'est Chénier qui donna des idées à David.

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nier et les tableaux décrits par David procèdent « d'une source unique d'inspiration ».

Or. cette proposition-là, M. Lieby ne l'accueille pas avec réserve; il la traite, au contraire, comme si elle était démontrée. En effet, mon aimable « collaborateur » écrit que Chénier « avait mêlé au libre dessin des strophes (du Chant du Départ) le thème poétique adopté par la Convention », et qu'après avoir « fourni les trois strophes commandées, sur l'air des Marseillais, il put être tenté de reprendre, avec la libre ampleur de son inspiration personnelle, le thème qu'il venait de versifier dans un cadre étroitement imposé »; qu' « il importe assez peu que les vers du Chant du Départ aient été écrits avant ou après — je ne me prononce pas sur ce point ' — ceux des trois strophes »; et, enfin, que l'omission, par Chénier, des trois strophes dans son recueil de l'an V. tandis qu'il y faisait figurer le Chant du Départ « à la place même qu'elles auraient dû y prendre par ordre de date », s'explique par « le souvenir conservé de leur commune origine ».

Je ne crois pas qu'il soit possible d'être plus complètement d'accord avec moi sur ce point qui. dans ma pensée, est le point capital: l'aétroite parenté » entre les trois strophes du Plan de David et le Chant du Départ, ou, comme dit M. Lieby, leur « origine commune ». Heureux

1. C'est M. Lieby qui parle. 11 admet donc que le Chant du Départ a pu^étre écrit avant les trois strophes.

d'avoir trouvé un lecteur si judicieux et si bien informé, il ne me reste quà le remercier de la sérieuse attention qu'il a bien voulu accorder aux idées que j'avais exposées.

UN DERNIER MOT A PROPOS DU " CHANT DU DÉPART " i

M. A. Lieby revient une fois de plus, dans la Révolution française du 14 février 1907, sur la question ànChant du Départ. Mis en cause à ce propos, je suis assez embarrassé pour répondre, car je n'ose supposer que les lecteurs de cette Revue aient gardé quelque souvenir de mes articles d'octobre 1902, septembre 1903 et décembre 1904, et j'oserais encore moins les prier de les relire. Je ne me sens pas le courage de reprendre un par un tous les détails de la question, et de suivre M. Lieby dans les sinuosités de sa discussion, tout intéressante que je l'aie trouvée. Résolument donc, je laisse de côté tout ce qui me semble accessoire, et, me limitant à l'essentiel,

1. Réponse à un troisième article de M. A. Lieby, paru dans la Révolution française du 14 février 1907, sous ce titre : La date de la composition du « Chant du Départ ». Cette réponse a paru le 14 mars 1907.

je retiens trois points seulement, sur lesquels je vais présenter quelques brèves observations.

Arnault place la composition de la musique du Chant du Départ à l'époque des répétitions de Mélidore et Phrosiiie. J'avais dit que ce témoignage n'était pas la seule raison qui m'eût fait admettre « comme un fait acquis, jusqu'à preuve du contraire, que le Chant du Départ, paroles et musique, fut composé dans la première moitié de floréal »; sur quoi M. Lieby écrit : « On ne voit cependant pas quelles peuvent être les autres raisons, plus décisives, en faveur de cette opinion ».

Mes « autres raisons » sont au nombre de deux. J'en ai dit une en octobre 1902, en ces ter- ■ mes : « JVulle date ne s'accorde mieux avec le caractère du morceau : c'était le moment où la République remettait en mouvement seshéroï-lH ques armées ', où la nation s'associait, par la fabrication des armes et du salpêtre^, à l'effort suprême; l'enthousiasme débordait, la résolution de vaincre était dans tous les cœurs; les républicains, conscients de leur supériorité, mar-

1. Prise d'Oneglia (18 germinal), d'Ormea (28 germinal combats de Boussii (7 floréal), de Moescroen (9 floréal), pris de Saorgio (10 floréal), etc.

2. Les cours révolutionnaires de l'Ecole des armes et pou-i dres s'étaient achevés le 30 ventôse.

chaient en chantant à un triomphe assuré. Oui, le Chant du Départ signale bien l'ouverture de cette campagne du printemps de l'an II, qui allait, par une série de succès inouïs, aboutir si rapidement à la libération du territoire. »

La seconde raison est une conséquence de l'hypothèse que j'ai publiée en 1903 (et que j'avais déjà dans l'esprit depuis un certain temps) sur l'origine du Chant du Départ. Rapprochant l'hymne de Chénier du rapport de David du 18 floréal, j'ai attribué « à une source unique d'inspiration » les strophes du poète et les tableaux décrits dans le rapport de l'ordonnateur de la fête à l'Etre-suprème; et cela m'a conduit naturellement à penser que c'est en floréal qu'il faut placer les vers de Chénier, aussi bien que la prose poétique de David.

Je tiens à faire bien remarquer que mon opinion sur la date de la composition du Chant du Départ n'a pas été énoncée sous une forme absolue, mais au contraire avec une restriction expresse : « Je regarde — îii-je dit — comme un fait acquis, jusqu'à preuve du contraire... » Aussitôt que M. Lieby aura administré la preuve du contraire, je m'inclinerai.

Il est beaucoup parlé, dans l'article de M. Lieby, d'un récit fantaisiste dû à la plume du musicien

Ad. Adam, et du commentaire quen a fait M. C4Gnstant Pierre '. Dans ce récit, Adam dit que Bernard Sarrette, ami de M.-J. Chénier, « continuait à le cacher chez lui » (après la fête de l'Etre-suprême). Cette phrase, mal comprise, a donné lieu, de la part de M. Pierre, à une hypothèse selon laquelle Chénier aurait pu se trouver'caché par Sarrette dès le mois de floréal. M. Lieby déclare cette hypothèse tout à fait inacceptable, et il a bien raison; mais, comme il n'a pas lu le récit d'Adam, et ne le connaît que par ce qu'en a dit M. Pierre, il n'a pu s'apercevoir que celui-ci avait commis une erreur matérielle. M. Pierre dit d'abord : « D'après Ad. Adam {le Constitutionnel, 2-3 septembre 1848), Sarrette vit, dans le refus de Robespierre [17 prairial] d'accepter l'Hymne à V Etre-suprême présenté par M.-J. Chénier pour la fête du 20 prairial, la preuve que sa perte était résolue, et il continua de le cacher chez lui ». Puis, plus loin, à propos de la date assignée par Arnault à la composition du Chant du Départ (milieu du floréal), M. Pierre ajoute : « Bien qu'elle puisse paraître prématurée, cette date n'est cependant pas inadmissible; elle s'accorde avec la déclaration de Chénier : « Je fus contraint de laisser long- « temps anonyme le Chant du Départ^- », qui est

1. Dans son ouvrage Les Hymnes et Chansons de la Révolution ; Paris, Imprimerie nationale, 1904.

2. Cette assertion de Chénier est exagérée, comme je l'ai fait voir {Révolution française d'octobre 1902); dans le premier tirage du texte gravé destiné à la livraison Je messidor de

elle-même corroborée par l'assertion d'Adam, de laquelle il ressort qu'au moment où VHijmne à r Etre-suprême de Desorgues fut substitué à celui de Cliénier. c'est-à-dire le 17 prairial, Sarrette continuait à le cacher. »

Or, Adam n'a nullement dit ce que M. Pierre lui fait dire. J'ai recouru au texte original du feuilleton du Co/is^iYa^i07i;ie^, du 2 septembre 1848, et j'ai constaté que M. Pierre n'avait pas lu ce texte avec assez d'attention. Voici le résumé de ce qu'Adam raconte : Lorsque Sarrette, «sorti de prison le 17 prairial » ^ fut rentré chez lui, il y trouva Cliénier et Gossec qui l'attendaient; le jour même, appelé au Comité de salut public, il y vit Robespierre, qui refusa de laisser chanter l'Hymne à. V Etre-suprême composé par Chénier; et il revint à l'Institut national de musique, consterné de ce qu'il venait d'entendre. « Mon ami, dit-il, en entrant, à Chénier. vous êtes perdu; Robespierre a repoussé vos paroles uniquement parce qu'elles venaient de vous et à cause de vos opinions; il faut fuir la mort qui

l'Ouvrage périodique de chansons et romances civiques, le nom du poète est remplacé par trois étoiles; mais, dans le second tirage, fait à 8000 exemplaires, avant le concert du i'6 messidor, Chénier est nommé en toutes lettres comme l'auteur des vers. (Voir ci-dessus, p. 212.)

1. Adam ignore, naturellement, que l'arrêté du Comité de sûreté générale ordonnant la mise en lil^erté provisoire, sous la garde d'un gendarme, de Sarrette {emprisonné le 5 germinal), est du 6 floréal. Ce n'est pas jiour faire chanter l'Hymne à V Etre-suprême que Sarrette fut élargi, mais pour s'occuper de la formation d'un corps de musique destiné à l'armée du Nord. (Voir p. 241 du présent volume.)

VOUS attend. — Fuir, dit Chénier, est-ce possible? — Il y a encore un moyen de sauver votre vie, reprit vivement Sarrette; vous resterez caché ici : le concierge seul vous a vu entrer, et vous savez que nous pouvons compter sur lui... » Ainsi, d'après Adam, ce fut le jour où Sarrette alla au Comité de salut public pour y présenter l'Hymne à V Etre-suprême, le 17 prairial, qu'il conçut des craintes pour la vie de Chénier ; ce fut ce jour-là, et non à une date antérieure, qu'il lui proposa de le cacher chez lai et qu'il le cacha en ejfet.

Dans le feuilleton du lendemain 3 septembre. — où se trouvent les mots « qu'il continuait à cacher », cause de l'erreur de M. Pierre, — Adam fait une description grotesque des préparatifs de la fête de l'Etre-suprème, et de la fête elle-même, puis il continue ainsi : « Robespierre fut enchanté; tout avait réussi au gré de ses souhaits. Sarrette obtint sa grâce entière, et fut enfin délivré de son éternel gardien, qui ne l'avait pas quitté jusque-là ^ Mais, pour être rassuré sur lui-même, ses inquiétudes n'étaient pas moins vives pour Chénier, qu'il continuait à cacher chez lui. Un poète est toujours poète, et, dans l'ennui de la captivité, Chénier composa une des plus belles odes qu'ait inspirées l'ardeur patrio-

1. Autre erreur d'Adam. Sarrette avait obtenu sa libération définitive, la retraite du gendarme qui le gardait et la] levée des scellés apposés dans son appartement, dés le 21 floréal, quinze jours après sa libération provisoire, et un moiçj avant la fête de l'Etre-supréme.

tique: La victoire en cJiantant nous ouvre la barrière. »

Le sens des mots : qu'il continuait à cacher che^ lui ne fait pas question : Sarrette cachait Chénier depuis le il praù^ial seulement, et il continua de le cacher après la fête du 20 prairial. Par conséquent, l'hypothèse de M. Constant Pierre tombe d'elle-même.

Outre le récit d'Adam, il y a celui d'un certain Zimmermann, publié en 1841 dansldi Fiance musicale, dont M. Pierre et, à sa suite, M. Lieby, font également état. Ces messieurs ont relevé, dans les assertions de Zimmermann et dans celles d'Adam, des inexactitudes flagrantes, et, néanmoins, ils se montrent disposés à accepter comme vraisemblables certaines parties des dires de ces chroniqueurs futiles et ignorants. Ces parties sont — il fallait s'y attendre — celles où les deux narrateurs mettent en scène Robespierre de la façon la plus absurde ^ Or, ceux qui ont étudié de près l'histoire intérieure

1. J'ai montré {Révolution française d'octobre 1902) qu'au témoignage de Chénier lui-même, il n'y eut de persécution dirigée contre lui qu'en messidor, et qu'elle vint du Comité de sûreté générale, non de Robesrjierre (voir ci-dessus p. 273, note): ce serait donc en messidor seulement, non en prairial, que Chénier aurait eu à se cacher chez Sarrette. Mais, à ce moment, le Chant du Départ était composé déjà, et appris par les exécutants.

de la Convention et du Comité de salut public savent qu'une légitime suspicion s'attache à tous les récits anti-robespierristes mis en circulation après thermidor. Ces récits ont toujours été forgés après coup; et. en bonne critique, lorsqu'on rencontre une de ces anecdotes tendancieuses, accueillies avec complaisance par tant de littérateurs modernes, où Robespierre est ridiculisé, outragé ou dénigré, on doit l'écarter d'emblée comme inventée ou travestie. Les insulteurs des vaincus de thermidor mentent sans vergogne : cette conviction s'impose à quiconque connaît l'immonde littérature postthermidorienne, dont le public en général n'a aucune idée. C'est quelque chose comme la littérature anti-communarde des journaux et pamphlets versaillais de 1871. Mais aujourd'hui, pour les hommes du 18 mars, un retour d'opinion s'est fait, et Eugène Yarlin a sa rue à Paris, — tandis que Robespierre, celui que Michelet salue du titre de « grand homme » au moment où sa tète tombe sous le couteau de la guillotine', n'aura sans doute jamais la sienne^.

1. « Puis il y eut un coup sourd... Ce grand homme n'était plus ï. (Histoire de la Bévolution française, t. VII, p. 520, édition de 1853.) Combien signiticatif ce cri arraché par la force de la vérité au plus acliarné des détracteurs systématiques de Robespierre !

2. On trourera, à la fin du volume, une correspondance échangée entre M. Charles Vellay et moi, à l'occasion des dernières lignes de cet article.

On sait que le calendrier républicain, tout comme le calendrier julien-grégorien, dans la série des années de trois cent soixante-cinq jours, trop courtes d'environ le quart de la durée d'une rotation terrestre (exactement, à l'époque actuelle, — car cette valeur est variable et va en diminuant, — de 5 heures 48 minutes 45 secondes, à une fraction de seconde près), intercalait de temps à autre une année de trois cent soixantesix jours. Dans le calendrier julien-grégorien, le trois cent soixante-sixième jour s'ajoute au mois de février, et l'année où on l'ajoute s'appelle bissextile, pour une raison que je rappelle en note -. Dans le calendrier républicain, il s'a-

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