A. DENTU, IMPRIMEUR-LLBRAIRE
RUE DE BOSSI, H* 17J
Louise-Henriette de Bourbon-Conti a laissé dans les Mémoires du siècle dernier un détestable renom de cynisme et d'impudicité. Ce que, dans son vers immortel, Juvénal raconte des nocturnes promenades de Messaline, rapportant au matin dans la couche nuptiale l'odeur du lupanar, lupanaris odorem, les contemporains Tout dit de Louise de Bourbon.
Lorsque cette princesse mourut, on trouva sous le chevet de son lit une cassette remplie de chansons dans lesquelles Thonneur conjugal était odieusement outragé : après avoir partagé ses caresses entre tous les libertins de la cour, Louise de Bourbon avait voulu donner au duc d'Orléans , son mari, d'irrécusables preuves des souillures de sa vie.
Le duc fat le premier à rire de ce testament, et quelque temps après il épousa une de ses maîtres-ses, M"* de Montesson.
Cette union fut célébrée dans un noël du temps, attribué à Camille Desmoulins :
Pesant quatre cents livres y
Monseigneur d*Orl^ans
Parut, quoiqu'il fût ivre ,
Avec ses courtisans.
l\ comptait ses cliagrins
Au prëlat de Toulouse:
« Voyes y disait-il , nos destins y «( Mon fils vit avec des catins , « Et moi je les ëpouse ! »
Ce n'est pas que pour cela le duc d'Orléans eût dit adieu à Tépicuréisme, aux folles nuitées et aux débauches d'esprit. Dans la seconde moitié de sa vie il s'était passionné pour le théâtre. Collé l'amphigouriste, qu'il avait fait son lecteur, rimait pour lui des pièces grivoises dont les sujets étaient empruntés aux plus graveleux contes de la Fontaine. C'était à Bagnolet, où le duc d'Orléans avait un théâtre, qu'on jouait ces parades, devant des prélats, des femmes de la cour, et quelques courtisanes qui s'y laissaient voir en loge grillée. Puis, toujours insouciante et rieuse, cette société si diversement mêlée allait à Pantin revoir les mêmes pièces, chez la Guimard, que Marmontel appelait la belle damnée; là seulement c'étaient aux prélats et aux femmes de cour qu'étaient réservées les loges grillées ; les courtisanes et les danseuses de l'Opéra se voyaient dans la salle, avec les jeunes seigneurs muguétant autour d'elles.
C'est à cette époque que naquit, au palais de
Saiût-Cloudy le 13 avril 1747^ Louis-PhilippenJasepk d'Orléans. Ce prince reçut le nom de duc de Chartres, titre accordé par Louis XIV au fils du régent, et transmissible, par ordre de primogéniture, sur la tète des en£ans mâles de la branche cadette des Bourbons. La légitimité de Louis-Philippe fut contestée, dit-on, le jour de sa naissance même, par son aïeul, qui ne voulut pas reconnaître le sang du régent dans Tenfont de Louise de Bourbon. Les désordres de la duchesse d'Orléans autorisaient cet outrageux soupçon, qui a gardé jusqu'à nos jours une certaine apparence de vérité.
Voici le portrait qu'un contemporain, l'historien Montjoie, a tracé du duc de Chartres :
« Louis -Philippe -Joseph était bel homme, dans « toute l'étendue du sens que l'on peut donner à « cette expression. Sa taille, au-dessus de la méc< diocre, avait des contours gracieux, et nul défaut. c( On ne saurait être mieux hit qu'il l'était dans là « partie inférieure du corps, à partir de la ceinture. c( Le reste de sa taille s'était un peu épaissi dans les << dernières années de sa vie , mais cet embonpoint c( ne lui donnait pas mauvaise grâce. Il portait fort « bien la tète, et savait, quand il le voulait, donner à « sa contenance de la dignité. Tous les traits de sa « physionomie étaient dessinés avec régularité, mais c( sans vigueur ; ils présentaient plutôt l'image d'une <c âme eff^inée que d'un cœur mâle. Ses yeux bleus ^ <( ni trop grands ni trop petits, avaient plus de lan- ^ gueur que de vivacité. Son front s'était de bonne
(4) ft heure dégarni de cheveux ; ce défaut n'avait rien de « trop désagréable, et dépouillait son regard de cet air <( de dureté que donne toujours un front rétréci par « une chevelure épaisse. Je dirai, en passant, qu'il « fut un temps où l'engouement pour ce prince alla c( au point que les jeunes gens se disaient épiler le « front pour avoir au moins un trait de ressemblance «avec le duc de Chartres. Il avait d'ailleurs les «dents assez belles, la peau d'une blancheur et « d'une finesse peu communes.
«Lorsqu'il parlait, le sourire était presque tou- « jours sur ses lèvres. Il dansait avec grâce, nageait « fort bien, et excellait dans l'art de l'escrime ; en « général, il se tirait avec adresse de tous les exer- « ciées du corps, qu'il préféra toujours à ceux de «l'esprit (1).»
Aucun homme, dans le siècle dont nous parlons, n'était né sous une plus heureuse étoile que le duc de Chartres, car il avait pour lui le rang, les richesses, et ces inappréciables trésors de la nature^ la force et la beauté. Il eût pu donner beaucoup aux plaisirs, aux passions, et rester encore le modèle de la statuaire, aux formes nerveuses et puissantes, pleines de sève et de vie; mais deux choses manquaient à cet homme, le cœur et l'âme : aussi perdit-il bientôt cet éclat de grâce et de fraîcheur qu'on admirait en lui. Sa figure se couvrit de boutons et d'efflorescences, honteux indice d'un sang vicié et
(i) Histoire de la conjuration du duc d* Orléans, t. i, p. ?.8.
appauvri ; ses traits se flétrirent, l'élégance de son corps s'altéra ; et bien qu'il sût retrouver, quand il le voulait, une certaine dignité de maintien et les bonnes manières d'un grand seigneur, ses allures étaient souvent grossières, sa bouche pleine de jurons, et sa physionomie sans autre reflet que l'hébétement ou les feux jours de l'hypocrisie.
L'éducation de Philippe s'acheva au lit d'une courtisane, la Duthé, que dans sa paternelle sollicitude le duc d'Orléans lui donna pour maîtresse, espérant le préserver ainsi des vices funestes, et des dangereuses contagions. C'était là toute la morale du temps. Dès ce jour, la Duthé gagna une grande vogue parmi les libertins de la cour. On se disputa ses caresses; le comte de Genjis se ruina pour elle, et milord d'Âigremont s'estima heureux de ne payer que deux mille pistoles une de ses nuits.
C'est ainsi que commençaient les premières années du duc de Chartres. Bientôt écoutant au-dedans de lui ces hennissemens des cœurs lascifs dont parle Bossuet, aiguillonné par la dépravation de son époque, cédant au scandale par la facilité même qu'il avait à le satisfaire, le duc de Chartres passa du libertinage à la débauche, et de la débauche aux crapuleuses orgies. Vers 1767, âgé de vingt ans à peine, Louis-Philippe était déjà le patron et le héros des roués de son temps. Comme il prenait soin de divulguer lui-même ses turpitudes, il avait acquis un renom d'impureté que n'égalaient pas les traditions des plus femeuses nuits de la régence, et que sur-
(6) passaient seulement les souvenirs de la bestialité de Claude et des orgies de l'Ile de Gaprée.
Ce que les Mémoires de Fépoque ont raconté des divertissemens de ce prince ne saurait se redire* Tantôt c'étaient des filles ramassées dans les plus immondes quartiers de Paris , et qu'on jetait nues, ivres de vins et de luxure, dans le parc de Mousr seau; alors recommençaient entre ces bacchantes les mystères de la bonne déesse dont parle Juvénal : ici, c'était un souper de filles et de jeunes seigneurs avec des incidens de tenue et de libertinage imposr sibles à rendre en aucun langage honnête ; ailleurs, une obscène comédie, semblable aux spinctries de Néron, lorsqu'il épousa aux yeux de Rome étonnée, Sporus, son affranchi.
Ces choses, qui se passaient dans le silence des nuits, au Palais -Royal ou à Mousseau, étaient racontées le lendemain par les héros de la fête ; et pour que personne n'ignorât des désordres du duc de Chartres , ce prince avait soin d'initier, autant que pos-. sible, le public aux secrets de sa vie. S'il se montrait au théâtre, ce n'était jamais sans rendre visite à quelques courtisanes fameuses ; à Long-Champs , on le voyait galopper à la portière du caresse d'une fille entretenue ; partout c'était une affectation de déré^ glement et de scandale. Les vices qu'il n'affichait pas, il voulait qu'on les lui supposât; et comme il cropit perdus les jours qu'il passait sans débauches, il affectait de paraître s'adonner à d'étemelles orgies, jors même qu'en réalité il ne s'y livrait pas.
Un jour il trouva plaisant de foire prendre pour des filles de joie sa femme, sa tante, la princesse de Lamballe et les dames de leur suite : idée originale à laquelle les héroïnes de la fête se prêtèrent d'asses bonne grâce ; et cet étrange épisode de la fenfaronnade du duc de Chartres , il est raconté dans un écrit apôlc^étique de ce prince , curieux ouvrage dont nous expliquerons plus tard la destinée :
« Le jardin de Mousseau, à Paris, était désigné pour a la célébration des orgies. Le duc de Chartres vou- « lant se donner l'air de les multiplier, imagina d'y « mener un jour sa femme , sa tante la princesse de a Conti , à laquelle certainement on ne prête pas de « ces manières, la princesse de Lamballe et les dames <i de la suite des premières. Après le repas , pour dona ner plus d'éclat à cette partie , et plus facilement « le change sur les acteurs, le duc de Chartres, alors ce en deuil et en habit de visite, monte en postillon a à la tête de huit chevaux, la princesse de Lamballe <i se place en cocher sur le siège , la duchesse de a Chartres dans la voiture, la comtesse d'Hunolstein «c derrière en laquais, parcourent ventre à terre tout <i le faubourg Saint-Honoré , remontent de même vers a la barrière de Chaillot, et rentrent à Mousseau a après avoir persuadé, par une marche aussi extraoc ordinaire, que le duc de Chartres était en partie de a filles. . . La ville et la cour en murmurèrent ; le duc « de Chartres, fier de l'erreur, s'en glorifia (1). »
{^i^EispUcaiiondeVénigmeduromandeMo/UjoUm i^^^ part», p. a8.
Après cela , feut-il s'étonner du renom que le duc de Chartres a gardé dans la mémoire de ses contemporains? A cette manie de déconsidération personnelle qu'affectait si impudemment ce prince , il est aisé de voir que tout sentiment moral était ethcé chez lui. Pour rester grand et généreux, l'homme doit souffrir et se priver. Le luxe, les richesses, les faciles plaisirs, les continuelles satisfactions énervent et dessèchent le cœur ; l'âme s'abrutit aux voluptés sans amour, et les bons instincts disparaissent dans le naufrage de la pudeur, de l'estime det soi et de la dignité.-
Dans l'abjection où le duc de Chartres était tombé, tous les goûts un peu nobles avaient disparu ; ses plus innocens plaisirs étaient la chasse, les chiens, les chevaux, les traîneaux, les voitures, les fanfares et le bruit. Incapable de fixer son attention sur les choses sérieuses , et d'attacher son esprit aux grandes pensées, il détestait l'étude et la lecture : un livre, fût-il même un roman, lui faisait peur. En revanche, il fut le premier homme de distinction qui conduisit lui-même son carrosse : c'était une innovation importée de l'Angleterre, où il faisait de firéquens voyages. Aussi rien n'égala l'étonnement de Paris lorsque , aux fêtes de Saint-Cloud de l'année 1776, on vit le duc de Chartres tenant en main les rênes de son attelage, diriger avec beaucoup de dextérité, au milieu de la foule, la voiture de sa femme, la duchesse de Chartres.
Cette habileté dans l'art que Néron avait illustré.
(9) attira sur le duc de Chartres les quolibets et les railleries : on reparla de Louise de Bourbon , de ses indignes amours , de Lefranc le cocher, et les doutes sur la légitimité du prince Automédon se réveillèrent avec plus de malignité que jamais.
C'est à r Angleterre que le duc de Chartres emprunta aussi les courses de chevaux et les paris ruineux. Hors de l'hippodrome même, il pariait à tout propos ; mais ses paris avaient souvent quelque chose de suspect. On eût dit que, habile à amener ses contradicteurs sur la question dont il voulait faire l'objet d'un doute, ilen connaissait d'avance la solution. Sa délicatesse au jeu fut également soupçonnée ; il avait pris des leçons du célèbre prestidigitateur Comus, et son adresse à filer la carte lui suscita plus d'une sérieuse querelle à Versailles et à Londres.
Ainsi que le régent , le duc de Chartres était curieux des choses surnaturelles, et aimait à consulter l'avenir. Amoureux de la nouveauté, comme tous les esprits faibles et irrésolus, il n'était pas d'invention qu'il n'encourageât ou dont il ne se fit le propagateur. Cette vanité d'initiative, il la poussa si loin que la plupart des charlatans de son époque se sont glorifiés de son patronage. En 1770, un médecin nommé Guilbert de Préval annonçait la découverte d'un spécifique pour se garantir de la contagion vénérienne ; au grand scandale de la Faculté de médecine de Paris , Guilbert fit sur lui-même l'essai de son prétendu remède , et ce fut en présence du duc de Chartres qu'eut lieu cette honteuse épreuve.
( 10) Vingt-trois ans après, les tanneries de peaux humaines arrachées aux cadavres des suppliciés faisaient partie des moyens extraordinaires proposés à la Convention pour la défense du pays : à cette oc^ casion , on cita Louis^Philippe comme s'approvisionnant de culottes de chasse à cette horrible fabrique (1). Entre ces deux extrêmes, il est facile de graduer une échelle de sottes inventions et de folles rêveries écloses sous l'inquiète pensée de Philippe d'Orléans.
Le duc de Chartres fut un des premiers à renoncer à la poudre , à porter des pantalons et à mettre les bottes à la mode pour costume de ville ; il fut l'introducteur en France de toutes les habitudes anglaises qui désolaient Louis XYI, ennemi déclaré des mœurs et des idées de Londres.
Ce n'est pas que cette manie de nouveauté n'ait eu quelquefois d'heureux résultats. Le duc de Chartres affectait d'aimer le commerce et les arts industriels ; il encouragea même plusieurs expérimentations et découvertes utiles. C'est à lui qu'on doit l'art de polir l'acier, procédé dont l'Angleterre s'était jusqu'alors réservé le monopole; ce fut sous ses auspices que le chimiste Darcet fonda à Saint-^ Denis une fabrique de soude factice, la première qui ait été exploitée en France. Il est vrai que cela se passait au 14 juillet 1789, et que souvent on voit
( I ) Rapport de la commission des moyens extraordinaires pour la iéfense du pays , août 1793.
percer sous les dehors patriotiques de Philippe d'Orléans, une arrière pensée de spéculation, de lucre ou de popularité.
N'était-ce pas dans ce but et pour attirer à soi les dispensateurs de la renommée , plutôt que par amour des belles-lettres , que , fidèle continuateur des traditions du régent, Louis^Philippe accueillit les écrivains et les encyclopédistes de son temps? Si Mesmer et Gagliostro furent admis dans sa maison, Grimm , Laharpe , Marmontel , Palissot , d'Âlembert, Diderot, Condorcet, Volney, Buffon, Collé, la Condamine et Ségur s'y rencontrèrent aussi; c'était alors la belle époque du Palais-Royal. A la veille de mourir. Voltaire le visita, appuyé sur le bras du marquis de Villette; et courtisan jusqu'au bout, il trouva que le jeune duc de Valois (aujourd'hui Louis-t Philippe) ressemblait au régent. Trois années après, les œuvres de Voltaire se vendaient secrètement dans le palais de Philippe, pendant que la maréchale de Luxembourg colportait sous le pan de sa robe ducale V Emile, cette œuvre immortelle d'un autre démolisseur du siècle dernier.
Les mêmes grands seigneurs qui réchauffaient k leurs foyers la redoutable armée des encyclopédistes , se pressaient aux loges maçoniques, car la francmaçonnerie était encore l'un des passe-temps de ce siècle. Le duc de Chartres avait été nommé grandmaître; il voulut que sa femme fût franc-maçonne; et le 28 février 1776, l'affiliation de cette princesse se fit en grande pompe à la loge de la Folie-Titon ^j
( 12) au milieu d'une prodigieuse affluence de personna ges les plus éminens.
Cette jeune femme, que, suivant l'expression d'un écrivain moderne (1), le duc de Chartres « avait forcée de paraître tremblante et chrétienne dans une profane assemblée de francs - maçons , » était M"« de Penthièvre, sœur du prince de Lamballe, et petite-fille du comte de Toulouse, en&nt naturel de Louis XIV, C'était sur la tombe du prince de Lamballe que le mariage du duc de Chartres avait été conclu; car pour songer à M"* de Penthièvre, Louis-Philippe avait attendu que le frère de cette princesse eût ressenti les premières atteintes du mal qui le devait tuer. Alors, la perspective de pouvoir recueillir le plus beau patrimoine de France, arracha Louis-Philippe à ses plaisirs, et changea subitement les dispositions du duc d'Orléans. Déterminé à demander M"* de Penthièvre en mariage pour son fils, le duc chargea M. de Choiseul de cette négociation.
Mais comme la famille d'Orléans ne voulait de M"« de Penthièvre qu'autant que le prince de Lamballe viendrait à mourir, l'affaire, entamé par M. de Choiseul, eut des alternatives de rupture et de raccommodement, selon que l'espérance ou le désespoir
(i) M. Jules Janin, Barnwe,
( 13) apparaissait au chevet du malade. On peut lire dans les Mémoires du baron de Bezenval, un ami de la femille d'Orléans, le récit des préliminaires de cette union deux fois rompue et deux fois reprise. Il est curieux de voir mis à nu la cynique indélicatesse de la maison d'Orléans , l'indignité des moyens employés pour se rapprocher de M"« de Penthièvre, ou pour l'abandonner, et tous les incidens de cette affaire d'argent, soumise aux chances aléatoires de la longue agonie du prince de Lamballe.
Le nom du duc de Chartres est e^cé dans le récit du baron de Bezenval ; il ne l'est pas de même dans tous les Mémoires du temps. On soupçonna que, pour réunir l'héritage des Penthièvre sur la tête d'une fille unique, le duc de Chartres, qui riait de la mort de ses compagnons de débauche, avait hâté la fin prématurée du prince de Lamballe, par d'impures provocations. Cette accusation est monstrueuse : l'histoire, dit M. Laurentie, hésite à la répéter, si ce n'est qu'elle peint la renommée du prince : ainsi, le mensonge même a de l'autorité (1).
Le mariage du duc de Chartres avec M"« de Penthièvre fut célébré àVersailles, au mois de mai 1769. Dix ans après, la duchesse d'Orléans avait eu six enfans, dont il reste aujourd'hui M"^' Adélaïde et le roi Louis-Philippe.
(i) Histoire des ducs d'Orléans, tome IV, p. i5.
La page la moins indigne de la jeunesse du duc de Chartres est précisément l'épisode qui a été le plus vivement attaqué : nous voulons parler de la campagne navale de 1778, et du combat d'Ouessant. Les rapports officiels et les documens historicpies offî*ent la preuve que ce prince se conduisit honorablement dans cette journée célèbre, si toutefois il feut rejeter sur un malentendu la faute qu'on lui a reprochée de n'avoir pas , dans un moment critique , exécuté les signaux du vaisseau amiral. Mais le puéril empressement avec lequel le duc de Chartres se hâta, à peine descendu à terre, de courir à Paris pour se montrer à l'Opéra et s'y laisser couronner de lauriers, fut la première cause des chansons et des épigrammes lan^ cées contre lui. Puis, par une conséquence d'exagération toute naturelle, les fautes du combat — il en avait été commis — lui furent attribuées ; quelques courtisans ne voyant pas sans un secret sentiment de jalousie un prince du sang conquérir la popularité, attisèrent le feu ; et le public, après s'être moqué de l'ostentation de Louis-Philippe à faire parade de ses exploits, finît par croire qu'il s'était caché à fond de cale pendant le combat. Il est vrai de dire que, par la déconsidération de sa vie, le duc de Chartres était lui-même le premier artisan des calomnies qu'il ne fit qu'accréditer encore en demandant, peu de temps après, comme une récompense de ses campagnes navales, le grade inconnu de colonel-général des hussards et troupes légères.
Entré dans la marine en 1772, avec l'espoir d'ob-
( 15) tenir la survivance de la charge du duc de Penthièvre, grand-amiral de France, ce n'était pas au bout de six années de service effectif ou supposé, après avoir été chef d'escadre et vice-amiral, que le duc de Chartres devait subitement rompre cette carrière, au moment où sa bravoure à la mer était véhémentement soupçonnée. Une lettre du duc de Chartres semblerait indiquer que le seul motif de cette démarche fut le désir de prouver au duc de Penthièvre qu'il ne cherchait pas à le dépouiller de sa charge, ainsi qu'il était accusé de le vouloir faire. Il resterait alors à expliquer cet esprit de versatilité par lequel Louis-Philippe n'abordait jamais une affaire sérieuse ou futile, qu'à la condition de l'abandonner, souvent avec autant d'inopportunité qu'il Pavait entreprise.
Il faut donc laisser pour ce qu'elles valent les épigrammes sur la journée d'Ouessant, si caustiques soient^lles. D'ailleurs, Paris et Versailles n'avaient pas attendu jusqu'à ce moment pour blâmer la lâcheté du duc de Chartres.
Le mercredi des cendres de la môme année 1778, il n'était bruit que d'une aventure survenue la nuit précédente au bal de l'Opéra. Pour servir la rancune d'une femme, le comte d'Artois, dans un accès d'inexcusable colère, avait brisé sur la figure de la duchesse de Bourbon le masque qui la couvrait. La maison de Condé avait demandé au roi satisfaction d'une si grave insulte, le duc de Bourbon déclarant qu'il regarderait le refus de l'accorder comme une autorisation de l'exiger lui-même. On s'attendait à
voir le duc de Chartres prendre parti pour sa sœur la duchesse de Bourbon. Au lieu de cela, il continua à partager ses plaisirs avec le comte d'Artois, disant stoïquement pour sa justification, que la duchesse n'étant ni sa femme ni sa fille, avait assez d'un mari pour la protéger. Les Coudés indignés, firent défendre la porte de leur hôtel au duc de Chartres, et la réparation demandée ne fut que plus vivement poursuivie. Enfin le comte d'Artois s' étant décidé à faire des excuses à la duchesse de Bourbon, en présence de toute la cour, le lendemain une rencontre eut lieu au bois de Boulogne entre ce prince et le duc de Bourbon; mais après quelques minutes de combat les deux champions s'embrassèrent.
Au moment ou le duc de Bourbon vengeait ainsi l'outrage fait à la duchesse sa femme, le duc de Chartres était occupé à tracer dans la plaine des Sablons un emplacement pour une course de chevaux, et le duc d'Orléans faisait à Paris une répétition de comédie avec M"** de Montesson.
Tous ces détails colportés avec avidité, animèrent tellement le public contre le duc de Chartres, que de plusieurs jours il n'osa se montrer au théâtre, où d'habitude il se rendait chaque soir, craignant d'y être hué, pendant que la duchesse de Bourbon, accueillie par les applaudissemens de toute la salle, y versait des larmes d'attendrissement et d'émotion.
Bientôt la dégradation morale de Philippe devint telle que ses amis eux-mêmes, affligés du peu de soin qu'il prenait de sa réputation, s'inquiétaient de son
cynisme à braver les moqueries de la foule. Un évè^ nement nouveau d'une grande portée dans les destinées de la maison d'Orléans, devait donner un dernier coup au duc de Chartres, et réveiller contre lui l'indignation publi({ue et les mépris de la cour.
Depuis long-tetaj)» les dépenses, le lu*e de table, lesfiUésde joie et les chevaux avaient épuisé les ressources ordinaires de la fortune de Philippe. Vers 1781 on parlait déjà de sa position gènée^ des réformes qu'il projetait, et des expédions auxquels il avait recours pour remplir ses coffres. Son trésorier lui ayant exposé le bilan de sa situation fiiïancière, Louis-Philippe avait appris que ses revenus nfe suffisaient plus aux dépenses de sa maison. Pour battre monnaie, jul^qù'àlôrs le duc de Chartres avait eu recours à un mode d'opération réprouvé par quelques moralistes trop sévères peut-être, l'emprunt à rente viagère : il trouvait dans cette façon d'acquérir une Jouissance d'autant plus vive qu'elle aiguillonnait du même coup deux sentimens assez marqués chez lui, le mépris de la vie humaine et l'amour du jeti. Le jour où il connut l'inexorable chiffre de sa position, le duc de Chartres spéculait sur une somme si considérable à payer en rentes viagèi*es, qu'elle égalait ses revenus. La position était critique î eniprunter, le prince ne le pouvait plus, son trésorier avait épuisé les ressources de tous les capitalistes ; solliciter là générosité du vieux duc d'Orléans, c'eût été courir au-devant d'un refus provoqué peut-être par M** de Montesson elle-même-, faire banqueroute, attendre
les événement, Yoilà ce qui aurait piqué davantage rinsouciance et la malignité naturelles du prince^ si par ce moyen il eût été possible, non d'éteindre les dettes anciennes, mais d'en contracter de nouvelles*
Le duc de Chartres eut recours aux expédions et aux combinaisons. Les conseils ne lui manquèrent pas; mais rien ne semblait pouvoir £aire £aice aux exigences d'une situation qui chaque jour devenait plus équivoque et plus embarrassée. Il Mlait un remède énei^que, et le prjnce en était encore à rêver d'emprunts usuraires et de palliatifis impuissans, lorsqu'une fenmie de sa société intime, M""* de Genlis, et son frère, le marquis Ducrest, lui proposèrent un plan complet de révoluti<m financière ; plan habile, audacieux, mais plus digne d'un César du Bas-Empire ou d'un Juif de la vieille Allemagne, que d'un petit-neveu de Henri IV.
Pour réaliser ce projet adopté avec enthousiasme par le duc de Chartres, la donation du Palais-Royal en avancement d'hoirie était indispensable. Il s'agissait de l'obtenir, et de vaincre la résistance de M*^^ de Montesson. Les n^ociations préliminaires furent ouvertes sur ce point difficile avec tant de bonheur, on sut si habilement intéresser la favorite au succès de l'affaire, que, après une première entrevue du marquis Ducrest avec le duc d'Orléans, l'acte de donation fut dressé au Rincy par le notaire du duc de Chartres : le prévoyant Ducrest l'avait amené avec Iui«
Par reconnaissance du service qu'on lui rendait,
(iô)
une année après le duc de Chartres actionna son p^té devant les tribunaux, en restitution d'une somme que, à tout prendrie, le duc d'Orléans ne lui devait pas, et M"* de Montesson se vît obligée de donner en gage à Philippe les diamans quelle portait, jusqu'à ce que le duc d'Orléans eût satisfoit aux cupides exigences de son fils.
Aussitôt que le duc de Chartres fut maître absolu du Palais-Royal, les banquiers ouvrirent leurs coffres, Ducrest et l'architecte Louis se mirent à l'œuvre, et la plus belle partie du jardin |>lanté par lé cardinal de Richelieu, de ce jardin si cher aux pro- .meneurs et aux désœuvrés parisiens, fut transformé en un vaste b&tiînent quadrilatère avec portiques, péristiles et galeries destinés à abriter les merveilles de l'industrie, les produits du luxe et les tentations du viceé C'est ainsi que d'embarras pécuniaireii naquit ce trop femeux Palais-Royal , £atale réalisation d'un vieil instinct de famille : l'amour du lucre et la soif de l'or.
Ce fut dans ces pensées de gain, dans cet espoir de mercantiles spéculations que le duc de Chafrtred trouva le stoïcisme nécessaire pour supporter les procès qu'on lui suscita, et braver la clameur publique.
Les propriétaires des rues de Richelieu, de Montpensier et de Reaujolais dont les maisons se trouvaient masquées par le nouvel édifice, réclamèrentau prince le prix du dommage que leur causaient les embellis^' semons de son palais ; mais le Parlement de Paris hë
put s'empêcher de reconnaître qu'en agissant ainsi^ le duc de Chartres usait de son droit, droit rigoureux^ il est vrai, et que la loi romaine regarde comme équivalent à une puissante injure. Les chansons et les épigrammes apprirent à Philippe que le public pensait comme la loi romaine.
Chaque jour c'était contre le prince-^marchand quelque satire, quelque caricature nouvelle. Comme un infaillible moyen de s'enrichir, on alla jusqu'à lui proposer de mettre une sébile à la porte de son palais, en invitant tous ceux qui le mépriseraient à y jeter chacun un petit écu. À Versailles^ le comte d'Artois fut un des plus réservés dans sa raillerie, en annonçant un soir, au jeu de la reine, que son cousin de Chartres s'étant fait boutiquier, ne paraitrait plus que le dimanche à la cour, a Toute l'opinion publique ne vaut pas un écu dans mon coffre, » répondait le prince sans s'émouvoir ; oubliant que peut-être il donnait ainsi lui-même le tarif et la mesure de sa propre valeur. c< J'ai besoin d'argent, il me faut de l'argent ; il n'y a rien à objecter à un homme qui manqua d'argent, » disait-il encore aux délégués de9 propriétaires de la rue Richelieu , le comte de Vaudreuil, le marquis de Talaru et M. de Yoyer, qu'il avait reçus enrobe de chambre, sans culotte et sans bas, et après s'être long-^ temps fait attendre.
Connne on lui faisait observer qu'il se laissait entraîner à d'énormes dépenses, et qu'il n'achèverait pas les constructions commencées, — « rien ne me sera plus facile, répliqua- t-ii, car tout le monde me
jette la pierre.» Quelques gazetiers de Vépoque trouvèrent le mot heureux, et le prince se crut quitte avec Paris et la cour.
Si loin qu'eussent été les combinaisons industrielles du duc de Gl^irtres, le succès dépassa toute espérance. Les entrepreneurs de spectacle et de maison de jeu se pressaient pour payer au poids de i'or une étroite place dans ce palais de nouvelle es* pèce. Les locations s'élevèrent à des prix exorbîtans ; mais le prince avide fot seul à profiter de cet engouement, car par de ruineuses enchères les imprévoyans spéculateurs n'avaient feit que hâter l'instant de leur inévitable banqueroute.
L'inauguration du Palais^Royal fut feite par les charlatans, les agioteurs et les filles de joie : ceux-là s'emparèrent des cafés, qui peu d'années après sei^ virent àuissi de lieu de rendez-vous aux aboyeurs de la révolution; celles-ci marchaient par couples sous les portiques et dans les galeries. Avoir le nombre et les allures de ces vassales de la maison d'Orléans, on eût dit que le Palais-Royal était leur domaine, que ce lieu avait été créé pour elles^ que seules elles pouvaient lui donner la richesse et la vie. Un demisiècle plus tard, le signal de leur retraite fut en effet le commencement de la décadence de cette luxurieuse Gapque.
Sans doute le duc de Chartres n'inventa pas la prostitution, ni la sacrilège profanation de l'enfonce, ni ces tripots dont les joueurs du monde entier ont été pendant de longues années les damnés tribu-
avait ordonné la fermeture de ses théâtres; plus tard les prostituées avaient été chassées ; de tous ses andens monopcAes, seules les maisons de jeu lui restaient : elles n'existent pas aujourd'hui, une loi a supprimé ces tapis verts trop femeux.
Ainsi déshérité^ le Palais-Royal n'est plus que l'ombre de lui-même ; on y retrouve encore ({uelques traces des passions qui l'ont habité , mais la vie manque à ce corps de pierre, et le temps qui donne aux grandes ruines un aspect de majesté, n'imprimera au firont de celle-ci que le signe d'une indéfinissable tristesse.
zz.
Une année avait passé sur Fanimosité publique^ qu'on aiguisait encore les chansons et les pamphlets contre le Palais-Royal. Entre Paris et le duc de Chartrès c'était comme une lutte de fen&ronnade et de mépris. Le prince se raillait de l'opinion^ et le soir au thé&tre le peuple insultait au prince en le huant. Malgré cela, Philippe affectait une certaine vanité à exciter ainsi les sarcasmes et les moqueries : plus le moment était mal choisi pour affronter les regards de la multitude, plus il s'étudiait à provoquer l'attention par l'étrangeté dé ses goûts, et par l'inconvenance de ses allures. Quand les philippiques eommencèrent à se taire, le duc de Chartres trouva piquant de les raviver ; il nomma gatwemeur de ses encans la comtesse de Genlis, dame d'honneur de la duchesse de Chartres. Jamais pareille folie ne s'était fncore vue.
Avant d'épouser le comte de Genlis, capitaine des gardes du duc de Chartres, Stéphanie Dacrest avait débuté dans le monde sous Féquivoque protection d'un financier ; l'intimité du duc de Chartres n'était pas fisdte pour rendre à sa vertu le lustre que la méchanceté publique en avait efiEacé. Ajoutez que M*** de Genlis était fort jolie, femme d'esprit, disait-on, harpiste renommée , et vous comprendrez quelle inépuisable veine de sarcasmes les rieurs de la cour et les conteurs de nouvelles trouvaient dans cet assemblage de tous les élémens les plus propres à aiguilonner la malignité humaine.
Quant au peuple, il avait toujours, comme nous l'avons dit, une occasion toute prête de manifester sa pensée. La première fois que M"^ de Genlis, entourée de ses élèves, fut aperçue au théâtre dans la loge du duc de Chartres, on donnait par un singulier hasard, les Femmes savantes. Pendant toute la durée de la comédie, le parterre, tourné vers la loge du prinfee, ne cessa de marcpier par d'ironiques applaudissemens les piquantes allusions auxquelles prétait si bien le rôle de Philaminte, débité devant une femme dont la vie fat un amalgame de galanterie, de pédantisme, de littéraires vanités et d'affiectatioiis religieuses.
Le peintre Myris, attaché à l'éducation des enfens d'Orléans, a raconté que visitant le château d'Ânet avec ses élèves, M"^» de Genlis s'arrêta près du monument de Diane de Poitiers, et s'écria en regardant d'une manière assez significative l'aîné des enfens
du prince^ « qu'elle est heureuse d'avoir été ta maîtresse du père et du fils ! »
On possède une lettre autographe dans laquelle Mirabeau se vante d'avoir imposé à M«» de Genlis sa brutale tendresse : un fiacre aurait été le boudoir où, sans trop de préliminaires ni trop de résistance, triompha l'heureux Mirabeau.
Les Mémoires de M*»* de Genlis sont muets sur cette aventure, et les Leçons d'une goui^eimante à ses élèves se taisent aussi sur le système d'éducation pratique dont le peintre Myris fut témoin au château d'Ânet. Nous avons cité ces deux faits entre plusieurs, pour prouver que dans les satires de son temps, M"^' de Genlis eut plutôt à redouter la mé disance qu'à se plaindre de la calomnie.
Au reste, en confiant l'éducation de ses enfens à une femme de cette sorte , le duc de Chartres commettait quelque chose de plus grave qu'une fen^ronnade ridicule et qu'un oubli des convenances. Plus tard, on verra quelles furent les conséquences de l'astucieuse domination de M""*" de Genlis, et comment la fille du duc de Penthièvre dut un jour fuir une demeure où elle était insultée dans son titre d'épouse, et dépouillée de ses droits de mère.
En 1 784 , la France était attentive aux expériences de Montgolfier, qui venait de trouver le moyen de planer dans l'atmosphère , suspendu à un tissu léger
formant une enveloppe^ dans laquelle Tair était raréfié par le feu. Les frères Robert avaient perfectionné cette immortelle découverte en substituant à l'air raréfié le gaz hydrogène , alors appelé air inflammable.
De tous côtés il n'était question que de montgolfières et d'aérostats. Pilastre des Rosiers et les frères Robert IBaisaient à Paris de périlleuses ascensions y pendant que Blanchard traversait la Manche aux yeuii de l'Angleterre et de la France étonnées. Déjà plu-^ sieurs personnes avaient voulu partager les dangers et la gloire des intrépides aéronautes; à Paris ^ on citait le marquis d'Arlandes et un moine qui^ épris d'un noble enthousiasme y s'était échappé de son couvent ; à Lyon, le fils du prince de Ligne , le cranta de Laurencin et le comte de Dampierre.
Amateur de toute nouveauté ^ le duc de Chartres ne pouvait rester en arrière de la curiosité et de l'exaltation générales ; jamais plus belle occasion ne s'était offerte de satisfaire ses goûts aventureux. Déjà 9 peu d'années auparavant , il avait promis quatre cents louis à Blanchard s'il inventait une machine pour voler à la manière des oiseaux ; et nouvel Icare, Blanchard avait vu ses ailes se briser aussitôt qu'il eut quitté la terre. L'heureuse découverte de Montgolfier semblait résoudre la plus difficile moitié du problême de Blanchard ; car l'homme une fois lancé dans l'atmosphère j il ne restait plus qu'à diriger la machine qui le portait ; mais Blanchard et les expér rimentateurs de l'époque oubliaient l'histoire d'Arr
(29) chimède, qiii n'avait prétendu soulevei* la terré qu'en ayant hors du globe un t)omt dé résistance pour y placer un levier*
Le duc de Chartres voulut résumer les perfectionnemens et les problêmes encore incertains de la science aérostatique (1) : il fit construire un ballon de fornie sphéroîdale ;^e gaz hydrogène ftit substitué à Fair raréfié, et la machine pourvue de rames, d'un gouvernail et de tout be qu'on supposait nécessaire pour la diriger.
Piqué d'honneur par l'exemple de ses devanciers, sachant qu'il avait à conquérir une réi)Utation de courage , le duc de Chartres fit annoncer qu'il monterait dans l'aérostat. Rien né devait manquer à cette tôte , ni le luxe de la machine, qui avait coûté plus de cinquante mille livres, ni l'intérêt scientifique, ni le charme de la nouveauté.
Le 15 juillet 1784, un peup-le immense était accouru à Saint-Cloud pour être témoin du spectacle auquel le rôle qu'y devait jouer le prince donnait un
(i) Dans un souper qui réunissait les comparses obligés de ses fêtes prlapiques, le duc de Chartres avait déjà fait une expérience sur la nousrelle invention : entreprisse beaucoup moins périlletise à entreprendre qu'à raconter. Au nio-^ mient où ils s'asseyaient à table , les convives, en dépliant leur serviette, donnèrent la volée à une foule de petits aérostats semblables aux amulettes que certaines femmes de Rome portaient au cou, lesquels se mirent à voltiger au plafond, à la grande risée des spectateurs de cette obscénité.
incroyable attrait de maligne curiosité. La foule était si considérable, que les rangs les plus rapprochés de l'estrade qui supportait Tappareil aérostatique y se mirent à genoux pour laisser le champ de vue plus Uhre aux spectateurs des derniers rangs.
Bientôt, dégagé des liens qui le retiennent au sol, Faérostat s'élève aux acclamations de la foule ; une nacelle suspendue portait le duc de Chartres et les frères Robert^ L'ascension fiit rapide : en un clin- 4'oeil le ballon se trouva hors de portée de la vue ; mais aussitôt on le revit descendre avec une effrayante rapidité et tomber dans une marre^ On apprit que, épouvanté de la hauteur à laquelle il se trouvait, le duc de Chartres avait demandé à regagner la terre, et avait aussitôt donné passage au gaz, en ouvrant la soupape, ou en déchirant avec son épée l'enveloppe d^ ballon.
Naturellement habitué à affronter les dangers et à fair^ bon marché de sa vie , le peuple préfère sou-r vent à des velléités de courage une couardise évidente et humblement avouée : celle-ci n'excite que sa pitié, celles-là provoquent son implacable ironie. Bien que le mouvement de terreur ou de prudence auquel avait cédé le duc de Chartres n'eût rien que de très-naturel en soi, des circonstances antérieures couvraient cet événement d'un ridicule impossible à combattre.
Les épigrammes du combat d'Ouessant étaient en-s core présentes à tous les souvenirs; et nonobstant cela, le duc de Chartres avait donné en d'autres oc-t
casions assez de preuves de poltronnerie pour qiie l'ascension manquée du 15 juillet mît le sceau à la réputation qu'il a gardée dans l'histoire.
Espérant éviter les quolibets, le duc de Chartres se rendit à Londres ; mais une scène cruelle l'attendait à son retour. Il assistait à une représentation de Zémire et Azov; lorsque l'acteur fut arrivé à cette ariette :
Pins de Yoyage qui me tente; Je veux mourir viens, si je pnîa; Je ne serai plus qa*ane plante, Et je prends racine oi!i Je sais.
Passe encore ponr aller sur terre; C*cst mi plaisir quand il fait beau; Passe encore poar aller sur l*eaa, Quoique je ne m*y plaise guère; Mais voyager sur les nuages, Et voir là-bas, là-bas, là-bas, La terre sous st& pas, Cela dëgoùte des voyages; La tète tourne d*y penser, Je ne veux plus recommencer.
la salle entière se mit à battre des mains en criant bis! Le duc de Chartres essaya d'abord de faire bonne contenance; mais les clameurs redoublant , il ne put y tenir, il quitta la place et disparut.
Versailles n'était pas mieux disposé que Paris en feveur du duc de Chartres. Cette cour, où vivaient encore les traditions galantes du règne précédent^ avait conservé , au plus fort de son épicuréisme , une
certaine décence dont s'accommodait mal le dévergondage d'allures de la société intime de Louis-Philippe.
Les gentilshommes faisaient au duc de Chartres un crime de ses goûts mercantiles, et les femmes ne lui pardonnaient pas la crapule de sa vie ; son nom était craint et redouté (1). Il fout ajouter à cela les
(i) Un écrivain moderne a bien caractérisé dans un roman connu certains côtés du caractère de Louis -Philippe, et la terreur que le nom de ce prince inspirait à Versailles :
ce Au plus fort de ce silence, nous entendîmes le bruit d'une porte qui s^ouvrait à deux battans. Un homme entra en s'annonçant dès Tantichambre par des imprécations con-^ tre les valets. «Voilà, dit Mirabeau, une voix qui parie ici plus haut qu'à la tribune ; on voit bien qu'il n'y a rien à dire ici. » A cette voix qui leur était connue , quelques femmes devinrent pâles et tremblantes. « Ne craignez rien, dit Mirabeau, ce n'est pas ici comme dans le souterrain du Rincy. Que vient doue chercher ici le premier prince du sang? Je l'aurais cru en Angleterre, ou couché dans un des mauvais lieux de son palais. » En relevant les yeux, le regard de Mirabeau tomba sur le nouveau venu. C'était un homme de la taille la plus élégante, à la figure incertaine, au regard douteux et méchant. Il entendit Mirabeau, et ne rougit pas : seulement S;es deux sourcils se contractèrent; il chercha de côtés et d'autres assez de soutiens et d'amis pour se mettre en colère ; mais comme il n'en trouva pas, il se contenta de dire : « Vous savez bien, Mirabçau, que ces titres à^altesse et de prince ne me conviennent pas, que je les ai reniés depuis long-temps; je ne rougis plus de Montfort le cocher (*). » A ces mots, un sombre mur-
(*) C'est Lcfranc et non Montfort que M, Jules Janin aurait dû dire'.
rivalités de castes, les jalousies de cour, les haines de femille, pour comprendre l'aversion qu'inspirait à Versailles le nom de Loui&-Philippe duc de Chartres, duc d'Orléans depuis le 18 novembre 1785, jour de la mort de son père.
Lorsque Marie-Ântoinette , dauphine adorée avant d'être reine malheureuse y parut à la cour de France^ Louis-Philippe fut un des seigneurs les plus assidus auprès de cette princesse, à qui chacun faisait fête ; mais, femme au noble cœur, Marie-Ântôinette eut bientôt compris que le duo d'Orléans était de ces hommes dont il faut accepter l'amour ou ne pas redouter la haine.
Les femmes heureusement douées se trompent difficilement sut le coitipte de ceux dont l'approche leur sera funeste ; ce pressentiment est un de leurs plus merveilleux instincts. Marie-Antôinette préféra
mnre parcourut et agita l'assemblée. Mirabeau regarda lé prince de la tête aux pieds, avec le sourire du plus profond méffiris. «Messieurs et mesdames, ne le croyez pas, s'écriai~il, il en a menti! Monlfort arrive ici comme un quartier
supplémentaire; Montfort n'est ici qu'une prétention de plas. 11 est étrange que cet homme se croie le droit de changer de nom, quand ce nom, il l'a plus souillé que son pète. Il est étrange qu'il vienne ici changer de père comme on change de livrée, déshonorer un hônnnéte cocher qcii ne lui a rien fait, et insulter sa mère, parmi nous, comme il a insulté sa femme. » (M. Jules Janin, Bama»eS)
Cette erreur, aa reste, est commune à là plupart dus historiens. Montfort était un jeunù seigneur, attiant aussi de la duchesse d*()rUiintf.
donc la haine de Philippe d'Orléans aux dangers de son intimité, et dès ce jour la vie de cette princesse fut livrée aux lâches hostilités du Palais-Royal.
La vengeance fat terrible, longue et douloureuse ; elle commença par des calomnies de libertins , de venimeux libelles et d'obscènes gravures. La suite de cette hilstoire fera connaître comment finit cette lutte de la corruption et du vice contre la vertu fière et indignée.
A Versailles , personne ne se gênait pour témoigner à Louis-Philippe le mépris qu'il inspirait. On connaît le mot de fa marquise de Fleury, que le duc de Chartres avait inscrite sur ses tablettes, à iâl cinquième colonne d'une liste de femmes classées en belles , jolies , passables , laides et affreuses : a Monseigneur, vous ne vom connaissez pas mieux en signalemens qu'en signaïuc. » M"'^' de Talaru fiit l'héroïne d'une autre aventure qui amusa beaucoup aussi la cour, et dont aucun historien n'a consigné le souvenir. C'était au commencement de la révolution; une quête fut faite par la marquise de Talaru dans la chapelle de Versailles, devant le roi ; la marquise était jeune alors; elle arrive brillante avec une toilette dans laquelle on remarque du bleu, du rouge et du blanc , tout juste les couleurs de la maison d'Orléans. On suppose dans cette parure une inten-» tion de flatterie. La marquise, réveillée par une sorte de demi-murmure, devine tout sur le champ; elle continue sa quête ; et au moment où passant devant ïe duc, qui tenait à la main son offrande^ celui-ci
s'apprête à la laisser tomber dans la bourse , la bourse se relève et passe comme un trait avec la quêteuse « Cette impertinence répara le £9Lcheux e^t qu'avait d'abord produit la toilette.
Une autre fois, le comte d'Artois avait invité le célèbre prestidigitateur Cornus à venir assister au jeu à Versailles; on fit jouer Comus contre le due d'Orléans : celui-ci gagna d'abord cinquante ou soixante mille livres ^ mais bientôt Comus prit sa revanche, et Philippe perdit jusqu'au Palàis-Royal, qu'il engagea sur parole. Après chaque coup, Philippe prenait le jeu de cartes et le jetait au feu; enfin, ne voulant pas tenter plus long-temps le sort, il se retira en maugréant. Comlne on n'avait que voulu jouir de son désespoir d*avare, le lende-^ joiain le comte d'Artois lui écrivit pour lui rendre ssi parole et les sommes qu'il avait perdues ; mais afin de faire durer le plus long -temps possible les angoisses du duc d'Orléans, le page chargé de porter la missive au Palais-Royal mit une journée à feire lé trajet de Versailles à Paris. A son retour, le page fut consigné aux arrêts , punition bien légère qui n'empêcha pas le corps de ces jeunes et charmans étourdis de rire du tour joué par leur camarade à un prince détesté.
Nous pourrions multiplier à l'infini les récits de ces représailles , mais à quoi bon? Ces piqûres ne suffisaient-elles pas pour exciter la vengeance du duc de Chartres? Les évènemens qui sauvent ou perdent les peu jples ont souvent de plus futiles causes que celles-là ;
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 cette heure, nous touchons au prologue du grand drame de l'histoire moderne. La monarchie de Louis XYI, inaugurée sous d'heureux auspices^ marche à sa ruine entre des ministres incaps^les ou corrompius. La France est arrivée à l'un de ces mxh mens de transition qui marquent, à de longs intervalles, lés inévitables transformations des sociétés. Un pouvoir intelligent et ferme eût certainement pu se rendre maître des vagues nécessités et des exi-^ gences de l'époque : feible, imprévoyante, divisée par l'égoîsme des siens, la royauté ne sut que périr dans le douloureux en&ntement des destinées nouvelles.
Cette histoire n'est point feite pour exposer les causes de la révolution ni pour redire les luttes de la vieille monarchie aux prises avec le génie des réformes nationales et les instincts populaires de la révolte et dumouvement. Nous n'emprunterons donc
aux évènemens que les £aits nécessaires à la marche de notre récit, et nous passerons sous silence les Incidens, si graves soient-ils, que ne dominera pas l'influence de notre personnage.
Ce fut dans le Parlement que se manifestèrent les premiers symptômes d'opposition à l'autorité royale. Le Parlement réclamait la convocation des États-Généraux ; à ce prix seulement il promettait d'enregistrer les édits bursaux demandés pour combler le déficit des finances. Le ministère voulait que ces édits fussent acceptés sans conteste, et cette façon de trancher la question en paraissant la vouloir mattTÎser, n'avait fiait qu'activer davantage l'opposition pailementaire.
On espéra mettre un terme à la lutte en forçant le roi à venir demander lui-même, en séance royale, l'enregistrement des édits, et en mettant dans sa bouche des paroles absolutistes qui contrastaient singulièrement avec le relâchement de toute autorité. Comme Louis XVI croyait encore à la suprématie de son pouvoir, il avait permis qu'on opinât à haute voix devant lui , au jour indiqué de la solennelle séance* il s'attendait à recemr de respectueux conseils, il n'entendit que les maximes d'un droit politique encore non défini, mais que le Parlement avait jusqu'alors capricieusement exercé. Le gouvernement avait-il le droit d'imposer les peuples suivant la volonté des ministres et sous le bon plaisir de l'arbitraire royal ? Le Parlement, gardien des franchises nationales, e^ refusant d'enregistrer l'impôt, pouvait-
il annihiler l'exercice de l'autorité suprême et élever ainsi contre la couronne les droits d'une autre souveraineté ? Voilà quelle était toute la question.
En présence de Louis XVI ^ le Parlement se livra à des remontrances, à des supplications, à des menaces. La séance présenta un aspect d'animation et de luttes depuis long-temps oublié dans les festes les plus orageux des discussions parlementaires. Robert de Saint-Vincent, Sabathier, Freteau, Duval d'Espremenil, principaux champions des droits et des rancunes de leur compagnie , conquirent en ce jour une grande popularité. Pour terminer cette longue et violente délibération , Louis XVI avait ordonné l'enregistrement des édits, et le garde-dessceaux dictait au greffier en chef la formule consacrée en pareille occasion, lorsque le duc d^Orléans, qui était placé près du roi, se tourna vers lui, et par un effort de courage auquel il s'était préparé, dit-on, en se gorgeant de vin, il demanda si la séance était un lit de justice ou une séance royale. — « Une séance royale, répondit Louis XVI. « Elle est illégale, repli** « qua le duc d'Orléans ; je demande qu'il soit men- « tienne que l'enregistrement est fait du très-exprès « commandement de Sa Majesté. »
Étourdi par cette insolite provocation , Louis XVI ne put que balbutier ces mots : a Cela m'est égal. . . . c< vous êtes bien le mattre.... Si, c'est légal, parce ç< que je le veux (1). »
(i) Sallier, Annales françaises, f. ii3, 128.
Les édits farent enregistrés ; mais lancée sur une pareille voie, l'opposision ne devait pas s'arrêter à ce début. On demanda au duc d'Orléans de répéter ses paroles, qu'on voulait consigner sur le registre des délibérations. Le duc était assez embarrassé pour assembler ses phrases ; quelques parlementaires, l'abbé Sabathier entre autres, vinrent à son aide, etlapro- ^station Ait transcrite en ces termes :
« Sire, je supplie Votre Majesté de permettre que << je dépose à vos pieds et dans le sein de la Cour, « la déclaration que je regarde cet enregistrement « comme illégal , et qu'il serait nécessaire,) pour la <c décharge de ceux qui sont censés y avpii* délibéré, « d'y ajouter que c'est par l'exprès commandement « de Votre Majesté. i>
Le lendemain le Parlement compléta par l'arrêté suivant la déclaration de guerre dont le duc d'Orléans venait de donner le signal :
« La Cour, considérant l'illégalité de ce qui vient ^ de se passer à la séance dti roi , où les voix n'ont « point été comptées et réduites en la manière près- Pi crite par les ordonnances, de sorte que la délibé- « ration n'a point été complète , déclare qu'elle « n'entend prendre aucune part à la transcription « ordonnée être feite sur les rejgistres, de l'édit por- « tant établissement d'emprunts graduels et progresse sife pour les années 1788, 1789, 1790, 1791 , 4c 1792... ^
Voilà comment fut engagée la lutte contre la royauté.
Dans ces préliminaires, le duc d'Orléans avait eu le premier rôle. Dès lors le palais de ce prince der vint le rendez-vous des mécontens et le foyer d'une conjuration permanente. Méprisé à YersailleSy méprisé à Paris, le duc d'Orléans venait d'entrevoir le moyen de se venger de la cour et de reconquérir les bonnes grâces du peuple.
Une ère nouvelle ouvrait à ce prince le chemin des intrigues et de l'ambition. Gomment ne se seraitil pas laissé aller à une pente si naturelle aux instincts de son âme , et d'ailleurs si conforme à ses goûts de changemens, de bruit et de nouveauté ?
L'ai^ont hit à Louis XYI par le duc d'Orléans, fut ressenti à Versailles avec une profonde douleur. Marie-Antoinette surtout, plus cruellement blessée dans sa fierté de reine et dans ses souvenirs de femme, sembla deviner, par une prévoyance instinctive, les maux que lui présageait la vindicative iur science du premier prince du $ai^. Elle se joignit aux ministres pour solliciter la sévérité du roi contre ce qu'elle croyait être un acte d'ambition et de méchanceté, plutôt que l'exercice d'un droit consti-; tutionnel.
La grande députation du Parlement fut mandée à Versailles. Le roi biffa l'arrêté, défendit sur le même objet toute nouvelle délibération, et exila le duc d'Orléans à Villers-Gotterets, et deux conseillers de la grand'-chambre, Freteau et Sabathier , l'un au
château de Ham, l'autre au Mont -Saint -Michel.
Sans doute, en l'état des choses^ la protestation du duc d'Orléans ne pouvait rester impunie ; mais il eût été plus politique d'obtenir de ce prince une ré tractation facile à arracher à la pusillanimité de son caractère y et qui l'aurait compromis aux yeux de ses partisans. Le rendre, au lieu de cela, martyr d'une manifestation dont la forme était plus inconvenante que le fond peut-être , c'était naturellement le donner pour chef à cette opposition que frappait l'arbitraire royal, c'était éveiller autour de lui les sympathies populaires, si facile^ à s'attacher à toutes les victimes des rigueurs ou de la justice du pouvoir.
Le duc d'Orléans^ dont Paris tout entier conqtaissait le cynisme et la luxure , devint subitement le héros des jansénistes et des puritains de toutes les cours du royaume. Des supplications et des remontrances furent adressées au roi par le Parlement de Paris, en feveuy du prince exilé. Tous les parlemens de province imitèrent cet exemple : le vertige était tel, qu'on faisait du rappel du di^c d'Orléans une question de monarchie , d'honneur national et de liberté publique ; mais en réalité le nom du duc d'Orléans ne paraissait là que pour servir de prétexte à de grandes préoccupations politiques.
Pendant que ces choses se passaient, Louis-Philippe était arrivé à Villers-Cotterets. Dès le premier jour de son exil, il s'était livré à des accès de rage, brisant les meubles, jurant, blasphémant, s'empor-:
tant en imprécations et en menaces contre le roi, contre la reine surtout , s'en prenant à tout le monde de cette apparence d'adversité, à ses amis, à ses serviteurs, au Parlement et à lui-même. Puis revenu à son sang-froid naturel, il avait songé à utiliser les loisirs forcés de son exil au profit des intrigues qu'on ourdissait pour lui. Il se mit à parcourir les campagnes, affectant la bienveillance et cberchant à gagner les esprits par l'amabilité de ses manières et par des actes de générosité. Un jour même on lui fournit l'occasion de montrer du courage et de l'hu-r manité. Gomme il était babile nageur, on ftt tomber à l'eau un de ses jockeys, et il l'en tira en le prenant par les cheveux (!)• C'était une contre-partie à l'héroïque dévouement du duc de Brunswick, qui peu de temps auparavant avait immortalisé sa mort, en se précipitant dans l'Oder pour sauver deux malheureux qui se noyaient.
« Voilà un prince qui revient sur l'eau, r> dirent les Parisiens, en voyant les planches où était buriné ce trait de courage de Philippe d'Orléans. En effet, peu à peu, dit Sallier, le peuple oublia les débauches, l'avarice et les escroqueries du duc d'Orléans , pour ne voir plus en lui qu'une illustre victime de l'arbitraire royal. On était fetigué de l'impéritie des ministres, et l'on se tourna vers le prince, comme vers
(i) Il est à remarquer qae cette aventure, citée par toa^ les journaux de l'époque, est formellement niée par M"*' de Genlis dans ses Mémoires.
le seul homme capable de protéger tous les droits.
Malgré tous les témoignages de popularité qu'on lui donnait, le duc d'Orléans ne sut pas se foire à son rôle ni supporter noblement sa disgrâce ; il lui fallait la vie de Paris y les luxueuses habitudes du Palais-Royaly le bruit et les plaisirs de la grande cité. Le courage dans la mauvaise fortune ne convenait pas mieux aux faiblesses de son caractère que dans )e bonheur la générosité n'allait à son esprit. Au lieu de cette auréole de considération qu'aurait pu lui donner une fermeté patiente et résignée , il se laissa aller au désespoir et aux humbles supplications. Après avoir juré à Louis XVI et à Marie- Antoinette une éternelle haine, il s'abaissa jusqu'à la prière, et jusqu'à souscrire d'avance à tout ce qu'on exigerait de lui en échange de son retour à Paris.
Pour parvenir à ce but , il n'est aucun moyen que Philippe n'ait mis en œuvre , aucun personnage qu'il n'ait fait mouvoir. M"*® de Lamballe, M°« de Montesson , à qui il avait donné tant de griefs contre lui, M. de Ségur et M. de Bezenval, furent tour à tour employés à négocier avec Marie-Antoinette, Louis XVI et ses ministres (1).
(i) M. de Bezenval a raconté, dans ses Mémoires, les démarches du duc d'Orléans pour obtenir son rappel de Villers-^Colterets. Voici quelques passages du récit de cet historien :
« . . . . Privé du séjour de Paris, séjour qui est pour ce prince on besoin, et auquel il a sacrifié en plus d'une occasion jusqu'à sa gloire et sa réputation, M. le duc d'Or-
Le roi ne put résister à tant de prières et d'obsessions; la politique céda à la générosité. Il fut permis
lëans, plus amoureux qu'on ne Pest à quinze ans, de M"** de Buffon, que cette intrigue avait brouillée avec sa famille» m'envoya le vicomte de Ségur, qu'il venait de nommer son premier gentilhomme de la chambre, en survivance du chevalier de Durfort, pour me peindre le désespoir oà le réduisait son séjour à Viliers-Cotterets, me demandant de l'en tirer de quelque manière que ce Ait, et me donnant carte blanche sur les moyens
« .. . . Intime ami, pendant vingt-cinq ans de ma vie, du feu duc d'Orléans, si digne d'élre aimé, j'avais vu nattre celui-ci, je m'y étais attaché au point que, malgré la différence de nos âges, j'avais vécu avec lui jusqu'à ce qu'arrivé à l'époque où le physique et le moral exigent un autre genre de vie, je m'étais retiré de sa société, dont la gatlé m'étourdissait, mais où je serais peut-r-élre demeuré plus longtemps, si je n'avais reconnu qu'il était impossible de faire aucun fond sur ce prince, ni de le mener k jouer le rôle que sa position et ses richesses lui rendaient si facile
« Je dis au vicomte de Ségur qu'il me paraissait déplacé que M. le duc d'Orléans mît un tiers entre lui et le roi; qu'en conséquence, mon avis était qu'il lui écrivit une lettre pour lui représenter que n'ayant plus de chancelier, obligé de gouverner lui-même ses affaires, il en était trop éloigné par son exil k Ylllers- Cotterets ; qu'en conséquence il le suppliait de lui permettre de s'en rapprocher, et de venir au fiincy; je fis même un projet de lettre que je donnai au vicomte : il m'apprit que M. le duc d'Orléans l'avait chargé de voir aussi M™^ de Moùtesson, et de la prier d'agir pour lui
(c M"*'' de Montesson, voulant montrer à son fils un intérêt d'autant plus généreux qu'elle avait à se plaindre de lui,
au duc d'Orléans de venir au Rincy ; mais auparavant on exigea de lui une preuve de déférence plus grande
sûre d'ailleurs du crédit que son esprit lui donnait sar l'archevêque de Toulouse, s^empara de la négociation, que j'abandonnai de grand cœur. G>mme elle était sérieusement malade, elle envoya M. de Valence, son neveu, à l'archevêque* • • . . •
« En sortant de chez lui, M. de Valence partit pour Vil- Iers-G>tterets, où j'ignore ce qu'il dit; mais peu de jours après, il arriva une lettre de M. le duc d'Orléans au roi, qui demeura sons réponse. Il se répandit que l'archevêque de Toulouse disait que la démarche était trop prématurée, ce qui m'étonna d'autant plus que, d'après le voyage de M. de Valence, je la croyais convenue.
<c M. le duc d'Oriéans, qui désirait tout au moins sou rapprochement de Paris d'une manière indécente, ne man-qua pas, d'après son inconséquence ordinaire, de faire ce qu'il fallait pour en éloigner l'instant, en choquant le roi par un de ces choix dont la bizarrerie se rapportait si bien à son caractère. Il prit pour remplacer M. Ducrest, et pour son chancelier, M. de Latouche, capitaine de vais^ seau, homme dont le maréchal de Gastries avait su distinguer le mérite et les talens, en l'appelant auprès de lui pendant son ministère, et lui donnant sa confiance pour tous les détails qui regardaient la marine, dans lesquels M. de Latouche était aussi consommé, que novice dans ce qui concerne les affaires contenlieuses et l'administration de biens, surtout aussi étendus que ceux de M. le duc d'Orléans.
u Le roi vit avec peine la perte qu'il faisait de M. de Latouche ; mais n'étant pas d'humeur h lui accorder le traitement que lui faisait M. le duc d'Orléans, lequel allait à cent mille francs par an, il le céda à ce prince, qui aug-
que toutes les marques de soumission qu'il avait prodiguées déjà : on voulut qu'il écrivit à la reine. « Cette lettre l'embarrassa tellement , dit M. de Bezenval , que le vicomte de Ségur l'écrivit pour lui. » Quelque temps après , débarrassé de l'hypocrisie de ses protestations, le duc d'Orléans revint au Palais-Royal préparer les élémens de la fortune nouvelle qu'il demandait à la révolution.
menta par-là les sujets de méconteutement qa'on avait centre lui.
n M^ la princesse de Lamballe« belle«œar de M« le dac d'Orléans, venait d'arriver de Villers-CotteretSi oji elle était allée joindre son beau-frère an moment de son exil. Bf»^ de Lamballe n'eut rien de plus pressé que de m'entretenir du désir qu'elle avait de travailler k son rapprochement de Paris, quoique M. le duc d'Orléans lui eût témoigné peu de désir qu'elle se chargeât de ses affaires*
«K J'approuvais fort le dessein qu'elle avait de solliciter de nouveau la reine, qui l'avait reçue assez froidement lorsqu'elle avait essayé de lui parler en faveur de son beaufrère. Enfin elle fit tant, et l'on sollicita si fort l'archevêque de Toulouse, que le duc d'Orléans eut la permission de venir au Rincy, à condition de ne pas approcher de Paris de plus de deux lieues, et de ne recevoir que les gens auxquels on avait .permis d'aller à Yillers-Cotterets. »
{ Mémoires^ U n, p. 292. )