Révolutions de Paris, n
Que signifiait cette cérémonie? Faut-il y voir un cultey le culte de la Raison, selon l'expression consacrée?
D'abord, la « belle femme » qui sort du temple de la Philosophie symbolise la Liberté, et non pas la Raison. En second lieu, le rédacteur des Réoolutions de Paris insiste tout particulièrement sur ce point, qu'il faut se garder d'attribuer une personnalité à de pures conceptions de notre esprit :
L'on doit remarquer surtout cette attention que l'on eut à employer, pour représenter la liberté, une femme vivante, et non point une statue i. On voulut, dès le \ remier instant, déshabituer les esprits de toute espèce d'idolâtrie ;,.. et cette femme vivante, malgré tous les charmes qui l'embellissaient, ne pouvait être déifiée par les ignorants, comme l'eût été une statue de pierre. C'est une chose qu'il ne faut pas se lasser de dire au peuple: la liberté, la raison, la vérité ne sont que des êtres abstraits. Ce ne sont point là des dieux; car, à proprement parler, ce sont des parties de nousmêmes. La liberté n'est autre chose que notre volonté, qui a le pouvoir de se manifester et de se réaliser. La raison n'est autre chose que cette faculté, qui est en nous, de saisir la nature et le rapport des objets; et la vérité enfin n'est rien autre que la nature ^.
Néanmoins, on peut se demander s'il n'y avait
4, On a vu que, dans la séance de la commune du 17 brumaire, il avait d'abord été question d'élever dans la ci-devant église une statue de la Liberté en place delà statue de la Vierge.
2. C'est sans doute avec intention que le rédacteur des Révolutions de Paris a écrit, dans son article, la « philosopliie », la a liberté », la « nature », sans employer de majuscule.
pas. dans cette mise en scène, cette double théorie de jeunes filles vêtues de blanc, cette Liberté qui sortait du temple de la Philosophie, et qui, sur un sièg-e de verdure, recevait les hommages de choristes des deux sexes, l'ébauche d'un rite nouveau, de la part de ces républicains qui avaient tant de peine à se défaire des anciennes tournures de langage, et qui, au moment même où ils recevaient l'abdication de l'évcque de Paris, ne croyaient pouvoir mieux exprimer la renonciation de tout un peuple à la religion catholique qu'en disant que celte religion allait faire place « au culte de la nature et de l'étervnelle vérité »?
Eh bien, non. La cérémonie de Notre-Dame ne fut pas l'essai d'un rite républicain, ce ne fut pas même une cérémonie originale, imaginée expressément pour ce jour-]à par les organisateurs delà fête. Ge fut — on va se récrier, mais je donnerai la preuve de ce que j'avance — ce fut tout bonnement la trentième ou quarantième représentation, mais • cette fois dans le cadre grandiose d'une cathédrale gothique, d'une pièce lyrique déjà fort connue des Pai'isien s, l'O^rancZe à la Liberté, qui se jouait régulièrement à TOpéra depuis plus d'un an, et que le département eut l'idée de transporter à l'église métropolitainepour enfaireleprincipalornement desafête.
Comment un fait si curieux était-il resté jusqu'ici inaperçu des historiens ? Gomment personne n'avait-il pris garde à une circonstance qui mo-
difîe si fort le caractère et la portée de la manifestation du 20 brumaire ? Tout d'abord cela paraît si sing^ulier que c'eu est presque incroyable. A la réflexion, on s'en étonne moins; et,. pour mon compte, je trouve la chose d'autant plus explicable que moi-même j'avais lu vingt fois le document qui m'a révélé la réalité, je l'avais copié tout entier de ma main, j'en avais extrait des passages pour les placer dans une étude sur la liberté des cultes [Réoolution française à\x 14 juin 1896, p. 491^), avant de prendre garde au détail qui subitement, un jour, m'a frappé comme un trait de lumière.
Ce document n'est point inédit; il est imprimé, et la plupart des historiens l'ont cité. C'est le Procès-verbal de la séance du Conseil général du département de Paris, du 17 brumaire. Van second de la République Française une et indivisible ; de l'imprimerie de Ballard, imprimeur du département de Paris, rue des Mat burins; in-4 ^
Ce procès-verbal raconte l'abdication de Gobel et de ses vicaires ; il donne tout le détail de ce qui s'est passé au cours de la séance. Puis il indique en ces termes les mesures prises pour fê-
1. Cette étude trouvera place dans le second volume de ces Etudes révolutionnaires.