Mémoires de Grégoire, t. I", p
de prévoir l'avenir de si loin a excité l'hilarité des ecclésiastiques du Comité. Mais il y avait dans le rapport et dans le projet de décret, à côté des considérations de haute science, une proposition d'un intérêt pratique immédiat et d'une extrême urg"ence : on se trouvait déjà au huitième mois de l'an III ; or, l'an III avait été déclaré année sextile et devait avoir trois cent soixante-six jours. Romme et les astronomes proposaient de revenir sur cette décision; ils demandaient que l'an IIÏ fût une année commune de trois cent soixante-cinq jours, et que ce fût l'an IV qui reçût le jour intercalaire. Il n'était que temps de prendre une décision à ce sujet. Grégoire affirme, et ici apparaît sa mauvaise foi, qu'à la suite d'une plaisanterie lancée par lui, — la proposition d'ajourner à trois mille six cents ans, — le Comité vota Tajournement. Cette assertion est absolument contraire à la vérité : le Comité, bien loin d'ajourner, adopta le projet ; et, pour que le débat à la Convention pût s'ouvrir plus tôt, il prit sur lui de faire imprimer à l'avance le rapport et le projet de décret, et de les faire distribuer aux représentants pour préparer la discussion.
Romme, en attendant, s'occupait à recueillir des adhésions ; et il sollicita, tout d'abord, celle du Comité de sûreté générale, où siégeait Chénier depuis le 15 germinal. On lit dans le procèsverbal de la séance du Comité d'instruction du 26 floréal :
Le citoyen Romme demande à être autorisé à communiquer au Comité de sûreté générale le projet de décret qu'il a présenté sur l'ordre des sextiles, et que le Comité a adopté dans sa séance du 19 du présent. Cette proposition est adoptée.
Mais îe créateur du calendrier républicain ne devait pas avoir le temps de parachever son œuvre. Quatre jours plus tard, le l*^"" prairial, il était décrété d'arrestation ; il fut livré ensuite, avec plusieurs de ses collègues, les « derniers Montagnards », à une Commission militaire. On sait comment se termina la tragédie.
Il ne fut plus question du projet du 19 floréal. Le calendrier républicain, après la victoire des contre-révolutionnaires, semblait bien malade ; les évêques pouvaient se dire qu'avant peu le dimanche aurait raison du décadi. Le 11 prairial, sur le rapport de Lanjuinais, la Convention avait décrété le libre usage, pour l'exercice des cultes, des églises non aliénées, en même temps qu'elle accueillait par des murmures la proposition d'entendre un rapport sur les fêtes décadaires et passait dédaigneusement à l'ordre du jour. Personne n'osa risquer un mot pour rappeler le projet sur l'ordre des sextiles, imprimé par ordre du Comité d'instruction publique et distribué à la Convention : car ce projet portait le nom d'un « terroriste ». Delambre et les astronomes durent renoncer à faire rectifier le décret de frimaire : « Nous aurions pu, raconte Delambre, trouver dans le Comité d'instruction
publique un autre rapporteur ; mais celui auquel nous nous adressâmes n'osa proposer aucune réforme, de peur qu'on ne supprimât tout à fait ce calendrier au lieu de le corriger ». L'an III s'acheva, et il eut six jours complémentaires: les articles 3 et 10 du décret du 4 frimaire an II avaient conservé force de loi. La question des sextiles parut oubliée.
Elle ne fut jamais reprise. Pendant tout le temps que dura l'existence officielle du calendrier républicain (il resta en vigueur jusqu'au 10 nivôse- de l'an XIV, 31 décembre 1805), on se conforma aux indications de la table publiée en l'an II ; les années sextiles, après l'an III, furent l'an VII et l'an XI. L'an XV devait l'être aussi K
Il ne manque pas de gens, môme parmi les républicains, qui, ne saisissant pas la portée de l'établissement du calendrier décimal, le considèrent comme une fantaisie impolitique et un peu ridicule. Je me rappelle qu'un professeur de l'Université avait eu la curiosité de se renseigner sur les origines du calendrier républicain ; à sa demande, je lui communiquai la partie des
1. En 180i, le Bureau des longiturles avait publié d'avance la Connaissance des temps pour l'an XV (23 sept. 1806 — 23 sept. 1807). Le volume suivant, imprimé en 1806, s'appela la Connaissance des lemps pow 180R, et comprit exceptionnellement quinze mois et sept jours, du 24 septembre 1807 au 31 décembre 1808.
épreuves du tome II des Procès-verbaux du Comité d'instruction publique de la Conveution, alors sous presse, qui contenait les rapports de Rom me et de Fabre d'Eg-lantine ; en me les rendant, il m'écrivit que cette lecture l'avait « énormément amusé ». Ceux qui savent mieux apprécier l'œuvre des astronomes et du Comité d'instruction publique, et en reconnaissent la grandeur, regardent néanmoins, en général, le calendrier républicain comme une chose morte, qui n'a plus que la valeur d'un souvenir historique.
Je voudrais montrer, par le témoignage de ceux-là mêmes qui en 1805, sur l'ordre de Napoléon, rédigèrent les rapports concluant au rétablissement du calendrier grégorien, que non seulement le calendrier français (c'est le nom qu'on donnait au calendrier de la République depuis que celle-ci n'existait plus) avait, de leur aveu, sur le calendrier romain une incontestable supériorité, mais que son abandon, imposé par les circonstances, ne devait être, à leurs yeux, que momentané ; et que, au jour plus ou moins éloigné, mais certain, où l'univers pacifié adopterait une ère nouvelle et une manière plus parfaite de mesurer le temps, ils comptaient que ce serait le calendrier de la République française qui lui en fournirait les éléments. Je voudrais montrer également que le projet de décret préparé par Romme en l'an III avait une importance capitale, puisque la non-
adoption de la réforme énoncée dans ce projet fut l'un des principaux arguments dont on se servit en 1803 pour faire accepter l'abandon de l'ère républicaine.
L'anéantissement du calendrier républicain faisait nécessairement partie du plan de Bonaparte. Puisqu'il voulait faire de l'Eglise catholique une Eglise d'Etat, il fallait qu'il rendît au dimanche son caractère de jour férié officiel, et qu'il enlevât ce caractère au décadi. Et puisqu'il voulait remplacer la République par l'Empire, il fallait qu'il supprimât l'ère républicaine, commémorative de la destruction de la monarchie.
Il commença par arrêter (7 thermidor an VIII) que l'observation du décadi ne serait obligatoire que pour les autorités constituées et les fonctionnaires. Après le Concordat, cet arrêté même fut abrogé. Du moment que le gouvernement de la République, après avoir reconnu que « la religion catholique, apostolique et romaine était la religion de la grande majorité des Français », déclarait vouloir en assurer l'exercice public, il fallait que les fonctionnaires eussent la possibilité d'aller à la messe; on plaça donc dans la loi relative à l'organisation des cultes, du 18 germinal an X (8 avril 1802j, un article 57 ainsi conçu : « Le repos des fonctionnaires publics est fixé au dimanche ».
Le mois suivant, un arrêté des consuls, du 13 floréal an X (3 mai 1802), prescrivit que dés-
ormais les publications de mariage ne pourraient avoir lieu que le dimanche.
On n'avait pas touché ostensiblement au calendrier républicain; et pourtant on lui avait porté l'atteinte la plus sensible, en redonnant à l'institution de la semaine une consécration légale. Bientôt, par une inconséquence calculée, on allait se servir de cette modification législative comme d'un argument contre le calendrier républicain, auquel on feignit de reprocher, comme si elle eût été de son fait, l'introduction, dans son ordonnance décimale, d'une période de sept jours qui ne pouvait diviser exactement ni le nombre des jours du mois ni celui des jours de l'année; et on déclara que, par la suppression de la décade, le calendrier français avait perdu le plus précieux de ses avantages. Nous allons retrouver l'écho de ce raisonnement fallacieux dans les rapports présentés au Sénat trois ans plus tard.
Le 28 floréal an XII (18 mai 1804), le Sénat proclamait Napoléon empereur des Français, et le 13 frimaire an XIII (4 décembre 1804^ Pie VII venait sacrer le souverain à Notre-Dame. Le moment était venu de consommer la destruction du calendrier révolutionnaire, dont l'origine, liée au renversement du trône et à l'abolition de l'ère vulgaire, en rendait l'existence incompatible avec celle du nouvel Empire et avec celle de l'Eglise chrétienne. Après avoir rétabli le dimanche pour acheter l'alliance de
l'Eglise, il fallait,, pour effacer le souvenir de la République et donner un nouveau gage à Rome, abolir une ère qui comptait les années à partir du 22 septembre 1792.
Deux commissaires du gouvernement, Regnaud (de Saint-Jean-d'Angély) et Mounier, furent chargés de présenter au Sénat un projet de sénatus-consulte dont l'article l^*" disait : « A compter du 11 nivôse prochain, 1®*" janvier 1806, le calendrier grégorien sera mis en usage dans tout l'Empire français ». Le rapport à l'appui, lu au Sénat le 13 fructidor an XIII (31 août 180S), était l'œuvre de Regnaud, à qui Delambre avait probablement prêté le concours de sa plume. Regnaud était un serviteur dévoué de Napoléon; mais, pénétré des idées philosophiques du dix-huitième siècle, ce fut en disciple de Voltaire, de d'Alembert et de Lavoisier qu'il parla du calendrier dont, par obéissance au maître, il venait demander l'abandon, et de celui que la nécessité des temps obligeait de remettre momentanément en usage K
Il rappelait que l'idée de la division décadaire avait été, à l'origine, désapprouvée et combattue par les représentants de l'Académie des sciences, comme heurtant trop les idées reçues ; il ajoutait qu'il était inutile de revenir sur cette
1. Le rapport de Regnaud (de Saint-Jean-d'Angély), et celui de Laplace dont il est question plus loin, ont été publiés par Delambre dans la Connaissance des temps et dans V Annuaire du Bureau des longitudes pour 1808.
question, « puisque la division par semaines est déjà rétablie »; et il marquait, en même temps, qu'à son avis la décade eût mérité d'être conservée, en disant :
Cette siibstitation de la semaine à la décade a déjà fait perdre au calendrier français un de ses avantages les plus usuels, c'est-à-dire cette correspondance constante entre le quantième du mois et celui de la décade.
Mais, malgré la suppression de la décade, le calendrier républicain g'arde assez de mérites pour que sa supériorité ne soit pas douteuse :
Les avantages qui restent encore au calendrier français ne seraient pourtant paR à dédaigner; la longueur uniforme des mois composés constamment de trente jours; les saisons qui commencent avec le mois, et ces terminaisons symétriques qui font apercevoir à quelle saison chaque mois appartient, sont des idées simples et commodes qui assureraient au calendrier français une préférence incontestable sur le calendrier romain, si on les proposait aujourd'hui tous deux pour la première fois, ou, pour mieux dire, personne n'oserait aujourd'hui proposer le calendrier romain^ s'il était nouveau.
Voilà une sing'ulière façon de recommander la marchandise qu'on a mission de faire agréer. Regnaud continue son parallèle :
Dans le calendrier français^ on voit une division sage et régulière fondée sur la connaissance exacte de l'année et du cours du soleil; tandis que dans le calendrier romain on voit, sans aucun ordre, des mois de vingt-huit, vingt-neuf, trente et trente et un jour, des mois qui se partagent entre des saisons différentes. Enfin le commencement de l'année y est fixé, non pas