‹ Etudes révolutionnaires, première-[deuxième] sérieChapitre 9 sur 79 · M oniteu?^ du. 22 ventôse an II · texte numérisé non relu

M oniteu?^ du. 22 ventôse an II

2. Grégoire, le grand adversaire du vandalisme, a préconisé lui-mèoie certaines destructions. Dans son rapport sur les irîscriptions des monuments publics, du 21 nivôse an II, il dit : « Quant aux monuments actuels, la Convention nationale a sagement ordonné la destruction de tout ce qui portait l'empreinte du royalisme et de la féodalité. Les beaux vers de Borbonius, inscrits sur la porte de l'Arsenal, n'ont pas dû trouver grâce: ils étaient souillés de mythologie, et la poésie doit se contenter désormais des richesses de lana-

pas, cette fois, d'une simple hyperbole : si l'on peut excuser Tabus d'une rhétorique de mauvais goût, c'est chose autrement grave d'imputer à un adversaire, en termes précis, des méfaits qu'il n'a pas commis et des paroles qu'il n'a pas prononcées. N'insistons pas. Tout ce qu'on peut dire, je crois, à la décharge de Grégoire, c'est qu'il n'est pas le seul chez qui l'on remarque, après thermidor, ces étranges perversions de la mémoire, et que nombre de ses collègues, ardents jacobins la veille, — Fourcroy et Lakanal, par exemple, — en ont écrit bien d'autres.

ture ; mais surtout ils étaient souillés parla flatterie envers un tyran (Henri IV) trop longtemps vanté par les Français, et dont la prétendue bonté, comparée à celle des autres despotes, n'est que dans le rapport de la méchanceté à la scélératesse, »

Dans le rapport même du 14 fructidor an II, Grégoire, parlant de ladestruc"tion des sépultures des rois à Saint-Denis, dit que « la massue nationale a justement frappé les tyrans jusque dans leurs tombeaux ». 11 plaide, il est vrai, en faveur de la conservation des livres, des estampes, des tableaux, et s'élève contre les ignorants et les fanatiques qiîl les détruisaient quand il s'y trouvait un signe rappelant là royauté ; mais voici l'argument qu'il emploie: « Vous proscrivites avec raison les objets qui rappelaient l'esclavage des peuples. Sans doute, il faut que tout parle aux yeux le langage républicain; mais on calomnierait la liberté en supposant que son triomphe dépend de la conservation ou de la destruction d'une figure où le despotisme a laissé quelque empreinte... On a même déchiré l'estampe qui retraçait le supplice de Charles I«^ parce qu'il y avait un écusson. Eh! plût à Dieu que, d'après la réalité, la gravure pût nous retracer ainsi' toutes les têtes des rois, au risque de voir à côté un blason ridicule I » C'est le style, non pas « exaspéré * seulement, mais « sanguinaire ». Grégoire en était coutumier, témoin certaines phrases, trop connues pour qu'il soit nécessaire de les reproluire ici, de son Essai historique sur les arbres de la liberté (publié en germinal an II).

On a répété à satiété que, le 20 brumaire an II, dans la fête fameuse qui eut lieu à Notre-Dame de Paris, trois jours après l'abdication solennelle de l'évêque Gobel et de ses vicaires, une actrice de l'Opéra avait représenté la déesse de la Raison. On n'est pas d'accord sur le nom de cette actrice: selon les uns, ce fut mademoiselle Maillard; selon les autres, mademoiselle Aubry.

Il faut dire que, si cette légende a trouvé créance auprès de presque tous les historiens ^,

4. Cette étude a été retouchée sur un point (p. 51), pour tenir compte d'une observation de M. Julien Tiersot publiée dans un livre qui a paru en -JOOS.

2. Parmi les exceptions, il faut citer notamment M. Aulard qui, dans son livre si abondamment documenté Le culte de la Raison et le culte de V Etre-suprême, a rompu avec la routine traditionnelle, et a restitué à l'artiste de la cérémonie de Notre-Dame son caractère véritable de déesse de la Liberté.

c'est que le texte du procès-verbal de la Convention semble lui donner raison. Par une erreur singulière, en effet, ce procès-verbal appelle déesse de la Raison la jolie actrice, « chef-d'œuvre de la nature », qui, vêtue d'un manteau bleu et coiffée d'un bonnet rouge, fut invitée à prendre place à côté du président. Mais comment cette erreur a-t-elle pu s'introduire dans un document officiel ? Parce que l'auteur du procèsverbal — c'est Frécine, comme le montre l'écriture de la minute conservée aux Archives — n'a guère fait que copier et amplifier le compterendu du Moniteur (la comparaison des deux textes met ce point hors de doute); et c'est là, dans la relation plus ou moins fantaisiste d'un journaliste, qu'il a puisé cette appellation inexacte, contredite par tous les documents contemporains, les comptes-rendus des autres journaux {Journal de la Montagne, Père Duchesne, Réoolutions de Paris, etc.), le procès-verbal de la séance du département du 17 brumaire, et les arrêtés de la commune.

J'ai montré ailleurs {Procès-verbaux du Comité d'instruction publique de la Convention, t. II, 1894) que la fête du 20 brumaire fut une fête de la Liberté; que l'hymne qui y fut chanté, paroles de Marie- Joseph Chénier, musique de Gossec, est un Hymne à la Liberté; et que la divinité qui y figura, dans une allégorie selon le goût du temps, était une déesse de la Liberté. On me permettra, avant d'aborder le point spécial

qui fait l'objet de la présente étude, de rappeler ici quelques-uns des détails que j'avais donnés à ce propos.

Un arrêté du département de Paris, pris vers la fin du « premier mois » ou au commencement du «second», avant qu'on pût prévoir l'irrésistible poussée du mouvement d'opinion qui allait amener une « déprêtrisation » presque générale, avait ordonné que le 20 brumaire il serait célébré une fête en Flionneur de la Liberté dans le jardin du Palais-Egalilé (le ci-devant Palais- Royal); une statue de la Liberté devait y être élevée. Cbénier composa à cette occasion quelques strophes, et Gossec les mit en musique: et il fut convenu que, pendant la fête, les musiciens de la garde nationale donneraient un concert dans la salle du Lycée des Arts, construite dans le jardin, et que cet hymne y serait exécuté.

Or, depuis quelque temps Gossec, l'infatigable compositeur, et Sarrette, l'entreprenant commandant du corps de musique de la garde nationale, avaient formé le projet de faire ériger en établissement national l'école de musique instrumentale créée par un arrêté du Conseil général de la commune de Paris du 9 juin 1792, école qui comptait cent vingts élèves, présentés par les soixante bataillons de la garde nationale parisienne. Gossec et Sarrette surent intéresser

à ce projet le Conseil général de la commune; sans difficulté il accéda à la demande contenue dans une pétition que lui présentèrent, le 14 brumaire, les (( citoyens artistes des sections armées de Paris,, tendante à ce que le Conseil nommât une députation pour accompagner ces dits artistes à la Convention à l'effet de demander que l'établissement de la musique de la force armée de Paris devînt un établissement national »; et il fut convenu qu'on se rendrait à la Convention le dix-huitième jour de brumaire.

Au jour fixé, les musiciens et leurs élèves, conduits par la députation du Conseil général, se présentèrent à la barre de l'assemblée. Ils exécutèrent d'abord une marche guerrière, (( qui excita le plus vif enthousiasme » ; puis Baudrais, officier municipal, annonça que les artistes avaient à présenter une pétition appuyée par la commune. Sarrette donna lecture de la pétition, qui sollicitait la création d'un Institut national de musique'. Le représentant Chénier, à qui sa qualité de « parolier » habituel de Gossec et des autres compositeurs républicains semblait donner un titre pour traiter les questions touchant à la musique, demanda que cette création fut décrétée séance tenante, et sa proposition fut votée. Ensuite Sarrette, reprenant la parole, annonça que les musiciens allaient exé-

1. Le texte authentique de celte pétition a été publié pour la première fois au tome III des Procès- verbaux du Comité d'instruction publique de la Convention, p. 627.

culer c( l'hymne composée par Chénier et mise en musique par le ïyrtée de la Révolution, le citoyen Gossec * ». L'hymne souleva les applaudissements des représentants et des tribunes. Les élèves, à leur tour, demandèrent et obtinrent la. permission de donner un échantillon de leurs talents : ils jouèrent une symphonie et le Ça ira. Puis la Convention, ce concert terminé, reprit son ordre du jour.

Cet hymne de Chénier que la Convention avait entendu avec complaisance, le procès-verbal ne nous dit pas ce que c'était, ni le Moniteur, ni le Journal des débats et des décrets. Un seul périodique, le Journal de la Montagne, a song-é à l'apprendre à ses lecteurs : « Les artistes, écritil, ont ensuite exécuté divers morceaux, entre autres V Hymne à la Liberté, paroles de Chénier, musique de Gossec ». V Hymne à la Liberté, c'est précisément celui qui avait été composé pour la fête du 20 brumaire. La Convention en a donc eu la primeur : ce détail montre bien que, dans la pensée de ses auteurs, cet hymne n'était point une sorte d'antienne destinée à trouver place dans une liturgie républicaine, mais tout simplement une cantate patriotique, de même nature que le Chant du 14 juillet et, plus tard, le Chant des Victoires ou le Chant du Départ.

A ce moment, les artistes de la garde nationale savaient déjà qu'en exécution d'un nouvel arrêté du département de Paris, pris la veille,

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