CHAPITRE IV
DANTON, TALON, PITT ET LA MORT DE LOUIS XVI i
Dans sa pénétrante étude, parue dans les- Annales révolutionnaires de janvier 191 6, sur Danton et la mort de Louis XV /, notre ami Gustave Rouanet a rapporté, d'après les notes de Théodore Lameth^ la conversation que Talon, l'ancien distributeur des fonds de la liste civile, eut à Londres avec Charles Lameth au moment du procès du roi : « Quelle horreur ! dit-il. M. Pitt veut la mort du roi de France ; je sors de chez lui et rien de ce que j'ai pu exprimer ne l'a ému ni ébranlé. Danton répond du salut de Louis XVI, si l'Angleterre veut ajouter deux millions à ce dont peut disposer le chevalier Ocariz (ministre d'Espagne) ; il ne demande point qu'ils soient livrés ; il suffit qu'ils soient déposés chez un banquier
I . Cette étude a d'abord paru dans les Annales révolution- Tiaires de mai-juin 19 16.
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anglais. Je suis accouru de Paris pour cette négociation que j'ai eu la simplicité de croire facile : elle est impossible. M. Pilt veut en France le pendant de Charles I". C'est hideux, effroyable, mais il n'y a rien à faire ».
Il n'y a aucune raison de douter de l'authenticité des notes de Théodore Lameth, qui sont entièrement de sa main ; mais, comme ces notes ont été rédigées longtemps après les événements, il est probable que les souvenirs qu'elle évoquent ont pu dans certains détails perdre de leur précision. Vraies dans leur ensemble, elle peuvent être inexactes dans leurs particularités. En tout cas, il est du devoir de l'historien de chercher à les contrôler.
Je me suis demandé s'il n'était pas possible de procéder à ce travail de contrôle à l'aide des sources anglaises. Jai donc ouvert la très curieuse, très instructive correspondance d'un agent de Pitt, William-Augustus Miles, qui fut chargé par le grand ministre anglais, dont il était l'ami, de plusieurs missions confidentielles : à Liège en 1784-1788, il Francfort en 1789, à Paris de 1790 à 1791. Cette correspondance, composée de lettres intimes non destinées à la publicité et de^minutes écrites au moment même, est un document d'une sincérité absolue, un de ces documents qui ferment toute discussion'.
I. Ces lettres ont été publiées en 1890, à Londres, par un des
Or, j'ai trouvé dans le premier volume Je cette correspondance (p. 898-/100) une minute, datée du 18 décembre 1792, dans laquelle Miles a raconté, au moment même, une démarche que lit auprès de lui l'abbé Noël, que Danton avait envoyé à Londres, après le 10 août, pour négocier secrètement avec le gouvernement anglais. Miles servait justement d'intermédiaire ordinaire entre Noël et Pitt. Sa minute est intitulée : Projet pour saiwer Louis XVI. Je la traduis ici in extenso :
« La personne de confiance envoyée par le Conseil exécutif (c'est-à-dire rabbéXoël)estvenue ce soir, à neuf heures et demie. Elle s'est déclarée elle-même amie de l'humanité et, quoique républicaine, elle était parfaitement persuadée que la mort du roi ne serait d'aucune utilité pour le nouveau gouvernement de la France ; qu'après avoir réduit Louis XVI au rang de simple citoyen, la France n'avait plus rien à craindre du monarque détrôné ; que, ce que recherchait la France, ce n'était pas le supplice d'un homme, mais la destruction de la royauté, et que ce dernier objet était maintenant pleinement réalisé. Après ces prémisses qui furent longues, il me dit qu'il voyait une disposition dans le Conseil exécutif à éviter de répandre le sang de Louis XYI et qu'il supposait que M. Pitt et le gouvernement attachaient
descendants de Miles, le révérend Charles Popham Miles. Elles forment deux volumes.
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quelque importance à ce désir charitable. Il en vint alorsà me proposer de me communiquer la seule méthode certaine par laquelle la vie du roi pourrait être sauvée. Il me dit que c'était un individu qui rassemblait à Londres les moyens, mais qu'étant suspect' il lui était impossible de le voir à ce sujet. 11 insista sur l'esprit vigoureux de cet individu, il dit que ses ressources étaient immenses, ses connaissances étendues, et qu'ayant eu une part active à la Révolution, quêtant resté en bon termes avec tous les partis, qu'étant très profondément et confidentiellement engagé dans les affaires du roi, lui seul pouvait réussir dans Fentrcprise. Il a demandé alors si je voudrais parler de la chose à M. Pitt, mais qu'il ne devait pas être nommé lui-même ; qu'il n'avait plus rien à dire sur le sujet, sinon de me donner le nom et l'adresse de l'individu (M. Talon, 116, Sloane- Street,à Chelsea) et que j'étais alors libre de faire ce que je jugerais a propos. Je demandai de quelle façon M. Pitt pourrait intervenir. Il me fut répondu que ce devait être secrètement et non ouvertement. Je le priai de s'expliquer. Il dit qu'il ne pouvait s'expliquer davantage, qu'il m'avait soumis la chose en confidence et que l'affaire, autant qu'elle le concernait, devait en rester là.
« Soupçonnant que ce pouvait être une feinte
I. Talon, compromis dans les piccos de l'armoire de fer, venait d'être mis en accusation par la Convention (décret du 3 décembre 1792).
Io8 ÉTUDES ROBESPIERRTSTES
de la part du Conseil exécutif pour découvrir si notre oouvernement s'intéressait lui-même à la préservation de la vie du roi et me rendant compte que, si une telle idée devait être admise, l'Angleterre pourrait être accusée de désirer effectuer la contre-Révolution, je crus prudentde paraître extrêmement indifférent à la vie ou à la mort de Louis XVI, si bien que le monsieur qui vint à moi est en droit de se plaindre de la rudesse et du mauvais accueil qui lui fut fait de la part du roi (d'Angleterre). C'était aussi dans l'opinion qu'il était prudent de renforcer à Paris la conviction que M. Pitt s'était fait à lui-même un devoir de ne pas se mêler du gouvernement intérieur de la France dans aucun cas, sous aucun prétexte, ni directement ni indirectement. L'observation fut faite que c'était phose secrète. Je répondis que j'avais trop l'expérience du monde pour croire que l'intervention proposée pût rester secrète 24 heures et que, comme je savais l'aversion de M. Pitt à se mêler des affaires intérieures de la France, relativement à la question qu'on pût penser qu'il interviendrait au sujet du jugement du roi, je devais décliner la proposition, non seulement dans la pleine conviction où j'étais que ce serait chose inutile, mais aussi par raison de délicatesse à l'égard de M. Pitt lui-même.
« Il exprima le désir que, puisque je ne voulais pas en parler à M. Pitt, ce qu'il avait dit restât confidentiel, — entre quatre yeiuv. Ceci mit fin à
DANTON ET LA MORT DE LOUIS XVI 109 la conversation. Je vis qu'il était très satisfait d'apprendre que le ministre était neutre. En sortant, il exprima l'espoir que l'état de la France put être un exemple pour l'Angteterre et nous détournât de détruire notre excellente Constitution ».
Tel est le récit de Miles, écrit par lui au moment
même.
Une autre fois encore, dans sa correspondance, il est question de cette conversation du 18 décembre 1792. C'est quatorze mois plus tard. Noël a quitté Londres pour représenter la République à Venise. Miles, qui sait les relations étroites qu'il a conservées avec Danton, lui écrit à plusieurs reprises pour lui demander de faire connaître à Danton que le gouvernement anglais serait peutêtre disposé a écouter des ouvertures de paix. Pour décider son correspondant à se faire son truchement auprès des dirigeants de la République, il croit bon de réveiller les souvenirs de son séjour à Londres. Il lui écrit, le 21 février 1794, en conclusion de sa lettre :
« Laissez-moi rappeler à votre mémoire un Incident du passé. Vous êtes venu à moi, un soir après dix heures, quand Louis XVI était en accusation, et vous m'avez informé que, si notre ministre éprouvait quelque anxiété pour le sort de votre infortuné monarque, M. Talon, qui résidait en ce temps-là Sloane-Street, à Chelsea, pourraitêtre d'une plus grande utilité que tout autre homme et que, si la vie du roi pouvait être sauvée.
IIO ÉTUDES ROBESPIERBISTES
il n'y avait pas un moment à perdre. Vous vous souviendrez que j'ai refusé de communiquer votre information à M. Pitt pour la raison que le ministre n'avait pas pour agréable de se mêler des affaires du gouvernement français, et, en outre, parce que, depuis que votre roi avait été mis en jugement, je ne croyais pas que M. Talon ou aucune autre personne fût capable de le sauver. Serais-je allé chez M. Pitt par motif d'humanité, et ce ministre, pour le même motif, aurait-il accepté la proposition, la Convention en aurait inféré que notre gouvernement intervenait dans vos affaires domestiques et en aurait tiré argument contre nous pour excuser la rupture injustifiée qui s'ensuivit*. »
Au reçu des lettres de Miles, Noël fit part à Danton des propositions pacifiques quelles contenaient : « Un Anglais, nommé Miles, dont tu m'as entendu parler à mon retour d' Angleterre et qui avait fortement travaillé à la continuation de la paix, m'écrit cette semaine. Après des réflexions philanthropiques et des doléances sur les plaies de l'humanité, sans avouer qu'il a un ordre formel, il me propose de me rendre moi-même en Angleterre, de débarquer à Douvres et de là d'aller droit à Londres, où je descendrai chez lui. Il a, dit-il, espérance que tout pourra s'arranger, etc.' ))